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LES NOUVELLES
CONQUÊTES DE LA SCIENCE
L'ÉLECTRICITÉ
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LES NOUVELLES CONQUÊTES
DE
LA SCIENCE
PAR
LOUIS FIGUIER
L'ÉLECTRICITÉ
VOLUME ILLUSTRÉ DE 215 GRAVURES ET PORTRAITS
d'après les dessins de
MM. J. FÉRAT, A. GILBERT, BROUX, etc.
PARIS
LIBRAIRIE ILLUSTRÉE
7, RUE DU CROISSANT
MARPON k FLAMMARION
RUE RACINE, 26
WELLCC" 1 SNSTITUTE
U F 3Y
Coll.
we!MOmec
Cad
No.
PRÉFACE
Flien ne donne l'idée de la rapidité avec laquelle se développent
et se succèdent, de nos jours, les inventions scientifiques, comme
la simple énumération des découvertes nouvelles qui ont apparu
depuis l'année 1870 jusqu'au moment présent. Depuis que la phy-
sique a porlé ses clartés dans cet ordre étrange et mystérieux
de phénomènes qui se passent dans l'intimité des molécules des
corps, — ce que l'ancienne physique avait entièrement méconnu, —
depuis que la féconde théorie de l'unité des forces et de leur trans-
formation mutuelle, c'est-à-dire la transformation du mouvement
en chaleur, de la chaleur en électricité, de l'électricité en lumière,
de la lumière en sonorité, a pris pied dans la pratique; enfin,
depuis que l'art de l'ingénieur s'est enrichi, grâce à la machine à
vapeur et à de nouveaux agencements mécaniques, de procédés
rapides et précis, une foule d'inventions ou de travaux que l'on
soupçonnait à peine il y a vingt ans, a surgi comme à l'envi. Le
téléphone, — le microphone, — le phonographe, — l'éclairage par
l'électricité, — le transport de la force à distance par le courant
n • PRÉFACE
électrique, — les applications multipliées de la puissance de la
vapeur, — ■ les chemins de fer s'élevant le long des montagnes, —
la base des Alpes plusieurs fois traversée de part en part, pour
recevoir des voies ferrées dans ses profondeurs, — des canaux de
grande navigation creusés à travers les isthmes, — le dessous de
l'Océan labouré, pour opérer la jonction de la France et de l'Angle-
t-erre, — l'art de la guerre révolutionné par l'invention d'armes nou-
velles et par les dimensions de plus en plus colossales données aux
bouches à feu, — les torpilles appliquées à la guerre maritime
et à la défense des côtes, etc.; — voilà, en quelques traits, ce qui
a été créé, dans l'ordre des sciences appliquées, depuis l'an-
née 1870 jusqu'aujourd'hui.
On se propose, dans cet ouvrage, d'exposer quelques-unes des
nouvelles créations de la physique moléculaire, et de décrire les
chefs-d'œuvre de l'art de l'ingénieur qui ont excité et excitent
encore une admiration générale.
On remarquera peut-être que, dans le présent volume je me
suis attaché à donner un certain développement à la partie anec-
dotique et littéraire des sujets que j'avais à traiter. Je ne voudrais
pas qu'une critique discourtoise prétende que les lauriers de
M. Jules Verne m'empêchent de dormir; mais je reconnais que
l'œuvre de mon honorable confrère a un peu déteint sur ma
propre manière, et que, plus qu'autrefois, j'ai cédé au désir de
tenir en haleine la curiosité du lecteur par l'imprévu et la variété
de la narration, par la forme romanesque du récit, quand le sujet
le permettait. J'ai tenté, en un mot, d'allier une œuvre littéraire
à un exposé scientifique. Si l'alliage est incohérent et sonne faux,
que l'on pardonne à l'auteur, en faveur de l'intention, qui était
bonne en soi, car il s'agissait de conquérir de nouveaux prosélytes
à la science et à ses doctrines.
PREFACE
On ne doit pas s'attendre à trouver ici l'étude complète des inven-
tions et découvertes qui ont vu le jour depuis 1870. Je ne trai-
terai que celles pour lesquelles je possède des renseignements et
documents assez nombreux. Quant à vouloir étudier et décrire,
avec quelque développement historique et technique, toutes les
manifestations récentes du génie des savants des deux mondes, il y
aurait folie à le tenter.
Assis sur un rivage de l'Océan, un enfant s'amusait, du creux de
ses petites mains roses et blanches, à remplir d'eau une coquille,
placée devant lui :
« Que fais-tu là, mon petit ami? lui dit un passant.
— Je veux mettre dans ma coquille, dit le présomptueux bambin,
toute l'eau de la grande mer. »
Moi aussi, je remplis ma coquille ; mais je sais bien qu'elle ne
tient pas toute l'eau de l'Océan,
LES NOUVELLES CONQUÊTES
DE LA SCIENCE
LES APPLICATIONS NOUVELLES
DE
L'ÉLECTRICITÉ
Bon lecteur, en ouvrant ce volume, consacré, comme son nom l'indique,
à exposer les nouvelles conquêtes de la science dans le domaine de l'électri-
cité, tu t'attends sans doute à trouver, à cette première page, une expli-
cation doctorale de tout ce qui concerne les propriétés générales de l'agent
mystérieux que l'on nommait autrefois le fluide électrique, et que Ton ne
sait guère comment appeler aujourd'hui, le mot de fluide étant générale-
ment honni et conspué, sans que l'on ait encore rien trouvé à mettre à sa
place. Ami, rassure-toi. A notre première entrevue, je ne t'infligerai pas
une leçon de physique. Pour l'étude générale de l'électricité, je m'en
réfère, et crois devoir te renvoyer, aux ouvrages de nos maîtres qui ont
approfondi ce sujet : aux excellents Traités de physique de M. Jamin, de
M. Daguin (de Toulouse), de M. Desains, de Pouillet, ainsi qu'aux nom-
breuses publications spéciales du comte Th. du Moncel (de l'Institut), qui a
tant fait pour répandre dans le public savant la connaissance des phéno-
mènes électriques.
D'ailleurs, si nous rencontrons quelque question d'un ordre un peu
compliqué, je m'efforcerai de l'élucider de mon mieux, et à la satisfaction
de tous.
Pour comprendre, par exemple, le fait général qui sert de base à V éclai-
rage électrique, il suffit de se rappeler une expérience que tout le inonde a
i. t
2 LES NOUVELLES CONQUÊTES DE LA SCIENCE
vu faire dans les cours de physique des lycées ou des Facultés, ainsi que
dans les conférences de science populaire ; et cette expérience, la voici :
Quand on réunit, bout à bout, les deux fds dont les extrémités consti-
tuent les pôles opposés d'une pile voltaïque, et que l'on établit ainsi (ou
que l'on ferme, selon l'expression consacrée) le courant, rien de particulier
ne s'observe si le fil qui réunit les deux pôles est suffisamment gros, ou
s'il est formé d'une substance très conductrice. Mais si ce fil est mince,
s'il n'est pas très bon conducteur, et qu'il oppose, dès lors, une grande
résistance au passage du courant, l'électricité s'accumulant en masse sur
ce point, et se trouvant gênée dans son libre écoulement, se resserre,
se condense, et l'on voit alors le fil rougir, devenir incandescent, répandre
de la lumière. Si Ton écarte légèrement l'un de l'autre les deux fils con-
ducteurs entre lesquels s'établit et se continue le courant, on voit une
étincelle, ou un petit arc lumineux, jaillir entre les deux conducteurs
disjoints, et constituer un sillon étincelant de lumière.
Dans cette expérience de la lumière se produit, et cette lumière est pro-
voquée par un courant électrique. Il y a donc, ici, électricité et éclairage:
il y a éclairage électrique, c'est-à-dire le phénomène dont nous avons à
traiter dans cette Notice.
En effet, cher lecteur, entre l'étincelle qui jaillit de l'un à l'autre des
deux conducteurs d'une pile électrique mis en regard à très faible
distance, et le splendide éclat de l'arc voltaïque qui inonde nos places
publiques, nos ateliers et nos grands établissements, de sa rayonnante clarté,
rivale du soleil, il n'y a de différence que dans l'intensité. Au fond, c'est
le même phénomène. Qu'un fil métallique manifeste une faible incandes-
cence quand il sert à relier les deux pôles du courant d'une pile, ou qu'un
foyer étincelant, alimenté par une machine à vapeur, lance ses feux res-
plendissants au plus loin de l'espace, c'est toujours un courant électrique
qui est en cause et en action ; et il n'y a, nous le répétons, entre ces deux
effets, d'autre différence que celle de l'humble veilleuse à la lampe bril-
lante, de la pauvre chandelle à la flamme du gaz.
Gomment est-on passé, de la simple lueur de l'étincelle électrique aux
lampes voltaïques, dont nous admirons aujourd'hui la puissance et l'éclat?
C'est là précisément ce que nous avons à faire connaître ; c'est cette his-
toire que nous avons à raconter. Et sans plus attendre, nous aborderons
notre sujet; nous entrerons au cœur de la question, in médias res, comme
disent ceux qui aiment les citations empruntées à la langue de Virgile.
Disons donc tout de suite que l'éclairage électrique a été créé en France,
à Paris ; et nous ajouterons qu'il est sorti d'un hôpital de femmes en couches.
LES NOUVELLES CONQUÊTES DE LA SCIENCE
3
A cette assertion, chacun va se récrier. Avant de nous taxer de légè-
reté ou d'ignorance, que l'on veuille bien écouter le véridique récit qui
va suivre.
Je dis que l'éclairage électrique a vu le jour dans un hôpital de
femmes en couches, et je n'aurai, pour le prouver, qu'à invoquer des
souvenirs personnels. En effet, durant ma longue carrière, j'ai été assez
heureux pour voir par moi-même la plupart des choses que j'avais à
raconter, pour tracer, comme écrivain scientifique, l'exposé des inventions
modernes ; et si mes récits inspirent quelque conliance, s'ils jouissent
de quelque autorité, c'est parce que j'ai été, de près ou de loin, en rap-
port avec les inventeurs, presque tous mes contemporains. Le lecteur aime
assez qu'on lui dise, avec le Fabuliste :
Et ce témoignage m'est particulièrement acquis en ce qui concerne
l'invention de l'éclairage électrique, dont je vais donner la chronique
familière, d'après mes souvenirs.
« J'étais là, telle chose m'advint. »
L'ÉCLAIRAGE ÉLECTRIQUE
I
Léon Foucault et le Dr Donné à l'hôpital des cliniques. — Léon Foucault remplace le
soleil, dans le microscope solaire, par la lumière électrique, en faisant usage de
charbon de cornue de gaz. — Première expérience publique d'éclairage par l'arc
voltaïque, faite à Paris, sur la place de la Concorde, par Deleuil et Léon Fou-
cault, en décembre 1814. — Léon Foucault invente, en 1818, le régulateur de la
lumière électrique. —M. Archereau fait, en 1849, des démonstrations publiques
de l'illumination des grands espaces par l'arc voltaïque.
Nous sommes en 1841. Celui qui écrit ces lignes, docteur en médecine
de 21 ans, fraîchement débarqué de sa province, achève son modeste
repas à la table d'hôte de Mme de Beaurepaire, rue Voltaire, n° 7. Il se
hâte de quitter la table, et laisse en présence des noisettes et des raisins
secs, son camarade, le docteur Kaula, venu, comme lui, de Montpellier,
avec le professeur Lallemand, dont il était l'élève, — son ami, Adolphe
Wurlz, enfant de Strasbourg, ruminant une expérience de chimie à faire
au laboratoire de la Faculté de médecine, sous les yeux d'Orfila, et ne se-
doutant guère alors qu'il sera un jour sénateur, et sénateur de la Répu-
blique, chef d'école en chimie et membre de l'Institut, — et son compa-
triote, le docteur Courty, se préparant à aller recueillir, à l'hôpital Saint-Eloi
de Montpellier, l'héritage chirurgical de Lallemand. Il descend la rue
Voltaire, et franchit rapidement cet escalier historique de la rue de l'Ob-
servance (aujourd'hui rue Antoine-Dubois) qu'ont foulé tant d'illustrations
médicales de la Faculté de Paris, et il se trouve sur la place de l'École-de-
Médecine, devant cette jolie colonnade, aujourd'hui disparue, qui ser-
vait de vestibule architectural à l'hospice des femmes en couches, forl
mal dénommé hôpital des cliniques, attendu qu'on y faisait des accouche-
ments et point de clinique. En passant devant la salle de garde des
internes, il serre la main à Charles Robin, cet autre travailleur, destiné-
un jour à tous les honneurs sénatoriaux, universitaires et académiques,,
et il entre dans la cour de l'hospice.
Aux premières heures de la nuit, les arceaux symétriques de cette cour,
L'ÉCLAIRAGE ÉLECTRIQUE &
noyés dans l'ombre, ressemblent à la colonnade intérieure d'un cloître,
dont ils ont le silence et le recueillement. Le sombre aspect de ces galeries
désertes, ferait rêver un poète; mais il n'impressionne guère l'étudiant,
qui s'empresse d'entrer dans une vaste salle du rez-de-chaussée, pour
arriver a temps au cours particulier d'anatomie microscopique fait le
soir par le Dr Donné.
Aujourd'hui que les cours auxiliaires, complémentaires, secondai-
res, etc., fourmillent à la Faculté de médecine de Paris, on ne comprend
guère que le cours particulier du Dr Donné ait marqué un événement dans
le monde médical de cette époque. C'est que l'enseignement libre, si floris-
sant aujourd'hui et qui s'exerce sous l'égide et avec le concours de profes-
seurs et agrégés de la Faculté, était alors une institution infime, que le
haut enseignement voyait d'assez mauvais œil. Dans un petit bâtiment
adossé m.Blusée Dupuytren, construction délabrée, aujourd'hui démolie, et
qui était baptisé du nom Ecole pratique, quelques réduits sombres et bas
recevaient un petit nombre d'élèves, auxquels des professeurs qui pourtant
devaient devenir célèbres plus tard, les Malgaigne, les Grisolle, les Vidal
(de Cassis), les Chassaignac, préparaient les étudiants aux examens, pour
la modique somme de 25 francs. Tout au contraire, le cours particulier du
l)r Donné était fait sans aucune rétribution de la part des élèves; et, chose
inouïe, il était autorisé par la Faculté !
Comment le Dr Donné avait-il obtenu cette faveur insigne ? C'est que le
Dr Donné était rédacteur du feuilleton scientifique du Journal des Débats,
qu'il était gendre du rédacteur en chef, M. de Sacy, et qu'on ne pouvait rien
refuser à un journal qui faisait la pluie et le beau temps, en politique
comme en littérature, qui nommait les ministres, comme il nommait les
académiciens et les professeurs. Le Dr Donné n'avait donc eu qu'à expri-
mer un désir, et, tout aussitôt, Orfila, le doyen de la Faculté de médecine,
s'était empressé de mettre son cours particulier sous l'égide officielle de
l'École.
Le Dr Donné faisait d'ailleurs d'excellentes leçons de microscopie. C'est
certainement à lui, ainsi qu'au Dr Mandl et à M. Charles Robin, que la
génération scientifique actuelle doit la connaissance des applications du
microscope à la médecine. C'est lui qui, le premier, a fait comprendre-
l'utilité du microscope dans l'art de guérir.
La salle dans laquelle professait le Dr Donné, était vaste, bien disposée,
et pouvait contenir une soixantaine d'élèves. Mais ce qu'il y avait de plus
remarquable, c'est qu'après chaque leçon, les assistants trouvaient une
douzaine de bons microscopes, rangés en bataille sur une planche, et au-
6 LES NOUVELLES CONQUETES DE LA SCIENCE
moyen desquels ils pouvaient revoir, tout à loisir, ce que le professeur venait
de décrire. Un préparateur, attaché au cours, était chargé de guider les
élèves, dans leurs observations après la leçon.
Ce préparateur s'appelait Léon Foucault.
Comment Léon Foulcault était-il investi des fonctions de préparateur
du cours de microscopie du Dr Donné ?
Né à Paris, en 1819, Léon Foucault était le fils d'un libraire-éditeur,
qui avait fait une certaine fortune, en publiant le recueil de mémoires
sur l'histoire de la Révolution française, rassemblés par Monmerqué.
Après la mort de son mari, Mme Foucault avait tenu le cabinet de
lecture qui existe encore, près de la place de l'Odéon, au n° 10 de la
rue Voltaire, et elle avait vu, grâce à l'épargne, grossir sa fortune ; de
sorte que son fds avait été laissé libre de choisir une profession con-
forme à ses goûts. Le jeune homme s'était décidé pour la chirurgie, car
il était excessivement adroit de ses mains. Il était entré, par la voie
du concours, comme élève externe, à l'Hôtel-Dieu.
Seulement, Léon Foucault avait dans l'esprit une indépendance abso-
lue. Il n'avait pu jamais rester dans aucune pension, ni dans aucun
lycée, parce qu'il était impatient de tout joug intellectuel, et qu'il n'aimait
à étudier que par ses méthodes. On avait dû, finalement, terminer son
éducation à domicile, avec des maîtres particuliers.
Le service de l'hôpital ne trouva pas Léon Foucault plus docile que
la règle du lycée. Il avait* senti de bonne heure se développer en lui un pen-
chant décidé pour la mécanique et la physique. 11 construisait, de ses
mains, des modèles de machines, et il avait, par exemple, exécuté un petit
modèle de machine à vapeur, pourvu de tous ses organes, qui était une
merveille d'exécution.
Cependant, il ne pouvait se livrer à son goût pour la physique et la mé-
canique sans négliger son service à l'hôpital. Le chirurgien en chef ■ —
c'était Denonvilliers — ne tarda pas à s'en apercevoir, et à s'en plaindre.
Un jour, Denonvilliers, trouvant quelque chose à reprendre dans le
service de son externe, l'appela, et devant les élèves, lui parla ainsi :
« Monsieur Léon Foucault, vous vous occupez beaucoup de physique ?
— ■ Sans doute, monsieur le professeur, répondit Léon Foucault.
— Mais vous vous occupez un peu moins de chirurgie.
— Peut-être, monsieur le professeur...
— Quand on aime la physique et qu'on n'aime pas la chirurgie,
savez-vous ce que l'on fait, monsieur Léon Foucault?
- — Que fait-on, monsieur le professeur ?
L'ÉCLAIRAGE ÉLECTRIQUE 7
— On aoandonne la chirurgie, et l'on s'adonne à la physique. »
Léon Foucault, qui avait la décision prompte, répliqua, en jetant son
tablier d'exleme : « Vous avez parfaitement raison, monsieur Denonvil-
liers ; je quitte l'hôpital. »
Voilà comment Léon Foucault déserta la chirurgie pour la physique,
etl'Hôtel-Dieu pour la Sorbonne.
11 était déjà en relations d'amitié avec le Dr Donné, qui lui avait de-
mandé son aide pour installer ses microscopes. Dès qu'il eut quitté l'hô-
pital, il se mit entièrement à la disposition de son ami.
C'est pour cela que nous trouvions, après chaque leçon de M. Donné, le
secours actif, intelligent et serviable du jeune physicien, qui nous faisait
répéter les observations microscopiques dont le professeur avait parlé.
Le Dr Donné était d'autant plus heureux d'avoir sous la main un phy-
sicien aussi expert que Léon Foucault, qu'il avait souvent besoin des
lumières d'un homme spécial. Dans son feuilleton scientifique du Journal
des Débats, il avait cru, fort mal à propos, — peut-être par motif poli-
tique, — devoir prendre une altitude hostile à l'égard de François Arago;
et ce dernier, qui avait l'épidémie sensible, rendait coup pour coup
au rédacteur scientifique du journal de la rue des Prêtres. Avec sa verve
ordinaire, le Secrétaire perpétuel de l'Académie des sciences aimait à re-
lever les faux pas que son adversaire faisait dans ses attaques contre lui.
On se rappelle encore les sarcasmes que François Arago, en dépouillant
la correspondance académique, lança contre le Dr Donné, à propos de
l'eau fangeuse qui sortait du puits de Grenelle, dans les premiers mois de
l'achèvement du forage. Le Dr Donné, qui n'avait cessé d'argumenter contre
la lenteur des opérations du puits de Grenelle, se rejetait, une fois l'œuvre
menée à bien, sur les masses énormes de terre que l'eau entraînait avec
elle. Il prétendait que les grandes quantités de terre ainsi enlevées par
les eaux artésiennes, compromettaient la solidité des maisons du quartier
du Gros-Caillou. Le puits avait 550 mètres de profondeur ! Vous pensez
si Arago faisait des gorges-chaudes de cette bévue du feuilletoniste.
On comprend donc que le secours des connaissances spéciales de Léon
Foucault n'était pas de trop pour le Dr Donné.
C'est ce que l'on vit bien, du reste, dans l'invention de l'éclairage élec-
trique, à laquelle nous arrivons.
Le Dr Donné a publié, en 1845, en commun avec Léon Foucault, un ma-
gnifique Atlas d'anatomie microscopique. Les dessins qui ont servi à gra-
ver ces planches, étaient obtenus au moyen du microscope solaire, qui
éclairait les images, amplifiées par la puissante lentille de l'instrument
■S LES NOUVELLES CONQUÊTES DE LA SCIENCE
L'objet étant fortement éclairé par la concentration des rayons solaires, on
projetait sur un écran l'image agrandie de cet objet. Cette image agrandie
était alors dessinée, et plus tard gravée. Mais le soleil, on le sait de reste,
n'est pas un hôte assidu de l'horizon parisien. Il était donc important de
pouvoir remplacer l'astre radieux, comme l'appellent les astronomes, par
une source de lumière équivalente, que l'on pût produire à volonté.
Il y avait bien la lumière oxy-hydrique, c'est-à-dire la flamme résul-
tant de la combustion do gaz hydrogène par l'oxygène pur, qui donne
une source lumineuse d'une prodigieuse puissance, quand on interpose
dans cette flamme un fragment de chaux ou de magnésie. Mais ce n'est pas
sans raison que le mélange des gaz hydrogène et oxygène porte le nom de
■gaz tonnant. Sans doute pour justifier son nom, le gaz tonnant avait plus
d'une fois détoné, et fait sauter les appareils, entre les mains du docteur.
De pareilles commotions étaient fort mal à leur place dans un hospice
de femmes en couches. Aussi le directeur de l'hôpital avait-il mis son
veto administratif sur l'emploi de ce dangereux mélange.
C'est dans ces circonstances que Léon Foucault eut l'idée de remplacer
le soleil par la lumière électrique. Pour éclairer l'instrument amplifica-
teur, il chercha à utiliser la lumière que produit le courant électrique
placé dans certaines conditions.
Trente années auparavant, c'est-à-dire en 1813, un chimiste anglais,
•dont nous aurons à raconter plus loin la vie et les travaux, Humphry
Davy, avait découvert ce fait fondamental, que si l'on se sert de pointes
de charbon de bois, comme pôles terminaux d'une pile voltaïque, et que
l'on fasse passer la décharge de la pile entre ces deux pointes de charbon,
on obtient une lumière d'une puissance extraordinaire, par suite de
la résistance que le charbon oppose au passage du courant. Seule-
ment, comme le charbon de bois est essentiellement combustible, la
lumière durait à peine quelques instants, en raison de l'inflammation
du charbon. Pour assurer la persistance de l'arc électrique lumineux,
Davy avait été obligé d'enfermer les deux pointes de charbon dans un
globe de verre où il faisait le vide. Dans cet espace, artificiellement
privé d'air, le charbon ne pouvait se consumer et l'arc électrique se
maintenait indéfiniment.
L'expérience de Davy était splendide, et depuis trente ans on la répé-
tait dans les cours publics de physique des Facultés ; mais elle restait
à l'état de curiosité scientifique, et personne encore n'avait songé à
en tirer le moindre parti.
C'est alors que Léon Foucault eut une idée, une inspiration de premier
L'ÉCLAIRAGE ÉLECTRIQUE 9
ordre. L'appareil de Davy, où il faut faire le vide, ne pouvait être utilisé
dans la pratique. Mais on pouvait chercher un charbon moins combus-
tible, avec lequel on opérerait en plein air. Après avoir, avec une pa-
tience infinie, passé en revue toutes les variétés possibles de l'immense
1. 2
(0 LES NOUVELLES CONQUÊTES DE LA SCIENCE
groupe des charbons, pour trouver un charbon peu combustible à l'air,
ce qui paraissait, soit dit en passant, une sorte de pierre philosophale,
Léon Foucault trouva le phénix cherché. Ce charbon-phénix, ce char-
bon peu combustible à l'air, c'est celui que l'on retire des cornues ayant
longtemps servi à distiller la bouille, pour la préparation du gaz de
l'éclairage. Cette sorte de coke, qui a été calciné pendant plusieurs semai-
nes, a acquis une densité considérable, qui le rend très peu combustible à
l'air; et en même temps, il est devenu très bon conducteur de l'électricité,
ce qui manque au charbon végétal. Léon Foucault tailla dans ce coke cal-
ciné, qu'on appelle aujourd'hui, et d'après lui, charbon de cornue de
gaz, de petites baguettes, lesquelles, amincies en pointe, lui servirent à
forer les deux pôles d'une pile voltaïque. Il put ainsi obtenir, en plein
air, une lumière d'une prodigieuse intensité, et qui durait longtemps, par
suite de la grande densité des charbons servant de conducteurs.
Par une de ces coïncidences heureuses qui se rencontrent quand l'heure a
sonné des grandes découvertes utiles au progrès de l'humanité, le physicien
allemand Bunsen venait, deux années auparavant, de créer son excellente pile
à deux acides. Jusque-là on n'avait disposé, avec la pile à auges, que d'un
courant électrique d'une intensité très faible ; de sorte que, pour effectuer
l'expérience de Davy, il fallait réunir un nombre énorme de couples voltaïques.
Grâce à la découverte de la pile de Bunsen, qu'il adopta tout de suite,
Léon Foucault put disposer d'une source puissante et constante d'électricité.
C'est en 1844 que Léon Foucault, grâce à l'emploi du charbon de cornue
de gaz et de la pile de Bunsen, remplaça le soleil dans l'instrument am-
plificateur qui servait à faire les projections des objets microscopiques,
pour Y Atlas du cours de microscopie du Dr Donné, qui fut publié deux
années après
L'hôpital des cliniques fut donc le premier théâtre de celte découverte,
si féconde en conséquences pour l'avenir. Léon Foucault put, dès lors,
renoncer au gaz tonnant, et travailler à ses projections microscopiques,
sans crainte de faire tressauter dans leurs lits les nouvelles accouchées.
Peut-être même, a-ix nromières heures du soir, plus d'une femme, sur son
lit de douleur, eut-elle l'heureuse surprise dune clarté sidérale venant
illuminer subitement les sombres arceaux de la triste cour de l'hospice.
' Allas du cours de microscopie, exécuté d'après nature, ou microscopo-daguerréotype, par
Alfred Donné el Léon Foucault. Paris, 1846; in-folio de 20 planches, contenant 80 figures gravées
et un texte descriptif.
Cet atlas faisait suite à l'ouvrage du D>- Donné, publié sous ce titre : Cours de microscopie complé-
mentaire des études médicales. Analomie et physiologie des fluides de l'économie. Paris, 1844.
L'ÉCLAIRAGE ÉLECTRIQUE li
Il y avait pourtant un inconvénient grave dans la lampe électrique
simple que Léon Foucault venait de créer ; et cet inconvénient, chacun le
devine. Quelque peu combustible que soit le charbon de cornue de gaz,
cependant il brûle à l'air, quoique dans une faible proportion. Par la com-
bustion, les pointes s'usent ; dès lors, la distance entre les deux charbons
étant trop grande, le courant ne passe plus, et l'arc lumineux disparaît ;
en d'autres termes, la lumière s'éteint.
Pour remédier à cet inconvénient fondamental, Léon Foucault, dans la
lampe électrique primitive, rapprochait, tout bonnement à la main, les
charbons l'un de l'autre, à mesure qu'ils s'usaient par la combustion.
A cet effet, chaque charbon était attaché à une tige métallique, que l'on
faisait avancera volonté, dans une coulisse.
Cependant V appareil photo-électrique de Foucault et Donné ne devait
pas rester longtemps confiné dans les projections et agrandissements
d'objets microscopiques. C'est, avons-nous dit, en 1844 que nos deux
physiciens firent l'application de leur système d'illumination électri-
que par l'électricité, aux projections d'objets d'anatomie microscopique.
L'année 1844 ne s'était pas écoulée qu'un habile opticien de la rue
Dauphine, Deleuil, rendait les Parisiens témoins de la première expérience
d'éclairage public qui ait été faite en aucun lieu du monde.
Au mois de décembre 1844, à 8 heures du soir, la place de la Concorde
était remplie de curieux, accourus de tous les points de la capitale, pour
assister à l'expérience que les journaux avaient annoncée la veille. On pense
bien que les jeunes pensionnaires de Mme de Beaurepaire se trouvaient
tous, à l'heure dite, à ce rendez-vous de la science ; et un spectacle
admirable devait largement satisfaire leur curiosité.
Dans la foule entière, il y eut une véritable stupéfaction. Bien qu'il
existât un brouillard assez intense, la lumière électrique en perçait les
vapeurs, et inondait toute la place de la Concorde. Je constatai que l'on
pouvait lire un journal au pied de l'Obélisque, malgré la nuit noire qui
couvrait l'espace non éclairé, et le brouillard qui s'étendait partout.
L'appareil d'éclairage, c'est-à-dire les deux pointes de charbon entre
lesquelles s'élançait l'arc voltaïque, était placé, du côté de la rue Royale,
sur les genoux de la statue de la ville de Lille, et cent éléments de Bunsen
étaient logés dans la petite pièce, fermée par une porte de bronze, qui est
ménagée dans le soubassement de la statue.
N'y a-t-il pas un curieux et intéressant rapprochement dans le fait de
cette statue de notre industrielle et savante cité de Lille, prenant sur ses
genoux, comme pour l'accueillir et la bercer, à sa naissance, la jeune
12 LES NOUVELLES CONQUÊTES DE LA SCIENCE
invention de l'éclairage électrique ? C'est d'une ville française, symbolisée
dans son image de pierre, que partirent les premiers rayons d'une aurore
qui devait bientôt répandre partout d'éblouissantes clartés.
A partir de cette soirée mémorable, l'éclairage public par l'arc voltaïquo
était créé.
L'expérience fut répétée par Deleuil, quelques jours après, sur le quai
Gonti, en plaçant l'appareil dans le pavillon que cet opticien possédait alors
sur ce quai, pour les opérations du daguerréotype.
Mais l'appareil que Deleuil avait employé, c'est-à-dire la lampe photo-
électrique de Léon Foucault, n'était que l'enfance de l'art. Ainsi qu'il vient
d'être dit, deux éléments fondamentaux en faisaient la valeur: 1° la pile
inventée deux années auparavant par le chimiste allemand Bunsen, et qui
avait permis de développer une masse considérable d'électricité, que n'au-
rait jamais pu donner la pile jusque-là en usage ; 2° le charbon de cor-
nue de gaz, employé comme conducteur terminal des deux pôles. Mais
l'usure des charbons, et leur usure inégale, était un inconvénient capi-
tal. Gomme nous l'avons dit, Deleuil et Léon Foucault avaient été obligés,
pendant l'expérience de la place de la Concorde, de rapprocher à la
main les supports métalliques des deux charbons, à mesure qu'ils s'usaient
et brûlaient à l'air. Il fallait perfectionner ce primitif engin. Pour avoir
un appareil scientifique, pour obtenir un éclairage régulier, constant, il
fallait s'arranger pour obtenir le rapprochement des charbons automa-
tiquement, c'est-à-dire sans aucun secours de la main.
C'est ainsi que Léon Foucault fut conduit à l'une des plus brillantes
découvertes physico-mécaniques de .notre siècle. Nous voulons parler du
régulateur de la lumière électrique, conception due en propre à ce grand
physicien.
Pendant la révolution de 1848, il y avait, à la Préfecture de police de
Paris, un homme qui attira sur lui l'attention par un mot juste et bien
placé. Caussidière se vanta de faire de l'ordre avec du désordre, c'est-à-dire
de faire de la police et de la bonne surveillance municipale, en utilisant les
personnages dangereux qui remplissaient Paris insurgé.
Est-ce le mot de Caussidière, prononcé en 1848, qui inspira à Léon Fou-
cault l'idée de son régulateur, imaginé la même année? On pourrait le
croire, car, à l'exemple du Préfet de police de 1848, Léon Foucault fit de
l'ordre avec du désordre. 11 réalisa dans la physique ce que Caussidière
faisait dans l'administration municipale. Il y avait du désordre dans
l'éclairage de sa lampe photo-électrique, et ce désordre provenait de l'irré-
gularité du courant électrique. Avec ce désordre, c'est-à-dire avec le courant
L'ÉCLAIRAGE ÉLECTRIQUE 15
électrique même, Léon Foucault fil de l'ordre, c'est-à-dire rendit l'éclairage
régulier. Expliquons ce rébus.
Dans le régulateur de la lumière électrique que l'on doit à Léon Foucault,
c'est le courant électrique lui-même qui règle le rapprochement des cônes
de charbon, au fur et à mesure de leur usure par la combustion à l'air.
Voici comment ce résultat esl obtenu.
Les deux baguettes de charbon sont continuellement poussées l'une
contre l'autre par un petit ressort. Mais l'action de ce ressort est sus-
pendue par l'effet d'un électro-aimant. Tout le monde sait ce que l'on
appelle électro-aimant. C'est un petit barreau de fer pur, autour duquel
s'enroule un fil isolé, que peut parcourir le courant d'une pile. Le
courant voltaïque d'une pile circulant ainsi autour d'un barreau de fer
pur, le transforme en aimant, c'est-à-dire lui donne la propriété d'attirer
le fer. Or, dans le régulateur de la lumière électrique de Léon Foucault,
le courant électrique qui aimante cet électro-aimant esl le même qui
produit l'arc électrique éclairant : c'est une portion dérivée de ce même
courant. Quand les charbons s'usent par leur combustion à l'air, la
distance entre eux augmente, et le courant électrique ayant un plus
grand espace à franchir à travers l'air, perd de son intensité. Ayant
perdu de son intensité, le courant aimante avec moins de force l'électro-
aimant qui paralyse l'effet du ressort rapprochant les charbons. Dès lors,
ce ressort, étant moins contenu, agit et rapproche un peu les charbons.
Ce rapprochement se fait jusqu'à ce que la distance primitive soit
rétablie. Quand le courant électrique a repris son énergie première, l'arc
lumineux recouvre sa puissance éclairante.
Ces effets de contre-balancement de l'action du ressort et de reprise
de la puissance du même ressort, se continuent, selon les variations de
l'écart des deux charbons, et, par celte répétition d'effets, la lumière de
l'arc électrique demeure constante.
Ainsi, c'est l'agent producteur du phénomène lumineux, c'est-à-dire le
courant électrique lui-même, qui gradue et modère les irrégularités de la
longueur de l'arc. L'ordre, c'est-à-dire l'uniformité d'effet éclairant, est
produit par le désordre, c'est-à-dire par les irrégularités dans la distance
des pointes de charbon.
Voilà le rébus explique.
Le régulateur de la lumière électrique imaginé par Léon Foucault, en
1848, fut perfectionné dans ses détails par un habile opticien de Paris,
M. Jules Duboscq, à qui Léon Foucault en avait confié la construction. Sim-
plifié par M. Jules Dubosq, le régulateur de Léon Foucault, que l'on
16
LES NOUVELLES CONQUETES DE LA SCIENCE
trouve décrit, dans les ouvrages de
de Léon Foucault et Duboscq. est
FlG. 3. — RÉGULATEUR DE LA LUMIÈRE ÉLEC-
THIQUE DE FOUCAULT ET DUBOSCQ.
E, électro-aimant, actionné par le courant qui pro-
duit l'arc voltaïque et qui tend ù rapprocher
les deux charbons. — R, Ressort antagoniste
qui paralyse l'effet de 1 électro-aimant. — B,
boite contenant dans son intérieur des rouages
d'horlogerie et une crémaillère, qui peuvent
faire rapprocher ou éloigner les deux charbons
et qui sont en rapport avec le ressort R. —
V, vis de rappel réglant la force des ressorts
d'horlogerie contenues dans la boîte B. — C, C,
charbons entre lesquels s'élance l'arc voltaïque.
trique, et Deleuil avait fait sur
morable dont nous avons parlé.
Léon Foucault, pour que le s
physique, sous le nom de régulateur
représenté dans la figure 3. La légende
accompagnant celte figure donne l'ex-
plication de ses organes.
M. Jules Duboscq se servit de ce
régulateur pour effectuer l'éclairage
du microscope photo-électrique, c'est-
à-dire pour obtenir les projections
d'objets divers d'histoire naturelle et
d'anatomie ; comme aussi pour éclai-
rer l'image des astres agrandie au
foyer d'un télescope à miroir concave ;
en un mot, pour exécuter toutes les
projections d'objets scientifiques, qui,
depuis ce moment, devinrent à la mode
dans les cours publics de sciences
et dans les conférences populaires.
M. Jules Duboscq a promené dans toute
la France son régulateur et son micro-
scope photo-électrique, pour le plus
grand bien et la meilleure instruction
de tous.
Nous ajouterons que, dès sa créa-
tion , le régulateur Foucault et Duboscq
servit à inaugurer l'éclairage électrique
au théâtre.
En 1849, l'Opéra de Paris montait
le Prophète de Meyerbeer. On sait que
le grand compositeur veillait avec une
sollicitude extrême à la mise en scène
de ses ouvrages. Il n'était pas satisfait
du moyen que l'on se proposait d'em-
ployer pour produire l'effet de soleil
levant, qui termine le troisième acte
de cet opéra. Léon Foucault venait
précisément de créer l'éclairage élec-
la place de la Concorde l'expérience mé-
Meyerbeer saisit l'à-propos. Il s'adressa h
ivant voulût bien appliquer son système
L'ÉCLAIRAGE ÉLECTRIQUE 17
d'éclairage à l'imitation de l'effet du soleil sur la scène. Il fallait, pour
cela, disposer un réflecteur parabolique autour du foyer de la lumière
électrique et de son régulateur. Léon Foucault s'appliqua à exécuter un
miroir répondant aux conditions demandées.
La figure 4 représente la disposition que Léon Foucault, aidé de
M. Jules Duboscq, adopta pour imiter, à l'Opéra, l'effet du soleil levant.
Comme on le voit, la lumière est placée au foyer d'un miroir parabolique,
qui la réfléchit et la renvoie pa'
rallèlement à l'axe de ce miroir
A peu de distance est disposé un
écran transparent, à travers lequel
la lumière se tamise, et prend
des tons plus harmonieux, ou plus
doux. Des toiles légères sont sus-
pendues un peu plus loin, et flot-
tant devant l'appareil, estompent
l'éclat et graduent l'effet de la lu-
mière.
Pour produire l'effet du soleil
montant à l'horizon, la lampe et
tout le système que nous venons
de décrire s'élevaient, d'un mou-
vement uniforme, grâce à un res-
sort moteur produisant un mou-
vement ascensionnel.
Tout cela n'avaitpas été combiné
ni exécuté sans difficultés. D'un
autre côté, Meyerbeer n'était pas facile à contenter, dans son désir de
mettre tous les effets de la mise en scène à la hauteur de ses chefs-d'œuvre.
Aussi, Léon Foucault avait-il beaucoup de peine à satisfaire l'illustre com-
positeur. Il faisait tous ses efforts dans ce but, sans y parvenir toujours.
A cette époque, Léon Foucault, qui ne disposait pas encore de la fortune
de sa mère, était heureux de trouver dans son feuilleton scientifique du
Journal des Débats, les ressources de sa modeste existence. Il dînait, avec
nous, à une table d'hôte de la rue des Beaux-Arts. Pendant trois mois, il
nous arrivait chaque jour, portant sous son bras le fameux réflecteur
qu'il venait d'essayer sur la scène de l'Opéra, et il se dédommageait avec
nous, en exhalant ses plaintes pour l'ennui que lui donnaient les exigences
du maëstro.
flg. 4. — al pareil de léon foucault et jules duboscq pro-
duisant, avec l'arc voltaïyue et un réflecteur, l'ef-
fet du soleil levant, sur la scèke de l'opéra, dans le
« Prophète. »
A, régulateur de la lumière électrique. — R, réflecteur
parabolique. — C, l'un des châssis transparents, à tra-
vers lesquels se tamise la lumière.
18 LES NOUVELLES CONQUÊTES DE LA SCIENCE
Cependant tout finit par marcher à la satisfaction générale.
Nous ajouterons que l'appareil électrique exécuté en 1849, pour
les représentations du Prophète, est encore appliqué ; et qu'à chaque
représentation de cet opéra, aujourd'hui, comme autrefois, c'est le
même réflecteur qui est employé. Bien plus, comme en 1849, le
courant électrique est produit par la pile de Bunsen. Ce qui prouve que
la honne mécanique et la grande musique bravent les efforts du temps.
L'éclairage public, l'éclairage des grands espaces, étant devenu facile
avec le régulateur de Léon Foucault et la pile de Bunsen, quelques
physiciens commencèrent à s'adonner à la propagation de la nouvelle
source lumineuse, et cherchèrent, en même temps, à assurer, par
d'autres moyens mécaniques, la fixité de l'arc éclairant.
Parmi ceux qui s'occupèrent, à cette époque, avec le plus d'ardeur, à
répandre la connaissance et l'usage de l'éclairage électrique, il faut citer
M. Archereau.
M. Archereau était un amateur de sciences qui, possesseur d'une cer-
taine fortune, la consacrait à des recherches et à des travaux de physique.
Il s'était fait connaître par une modification de la pile de Bunsen. Il avait
retourné, comme un habit, la pile du physicien allemand. Il avait mis
dehors ce que Bunsen avait mis dedans, et mis dedans ce que Bunsen
avait mis dehors. M. Bunsen plaçait le charbon de son générateur d'é-
lectricité à l'extérieur et le zinc à l'intérieur. M. Archereau fit l'in-
verse, ce qui était beaucoup plus commode pour la taille du charbon.
Mais surtout, il avait changé l'espèce de charbon dont M. Bunsen
avait fait usage. Le physicien d'Heidelberg employait un mélange pul-
vérulent de houille grasse et de coke; M. Archereau le remplaça par le
charbon de cornue de gaz, que Foucault avait fait servir à composer
les baguettes conductrices de l'arc voltaïque.
M. Archereau avait enfin résolu, par un moyen autre que celui de Léon
Foucault, le problème consistant à maintenir égal l'écartement des char-
bons. Il plaçait la gaine métallique du porte-charbon dans un électro-
aimant cylindrique creux. Dans ces conditions, c'est-à-dire avec un électro-
aimant creux, ou ce que les physiciens appellent un solénoïde, quand le
courant vient animer l'électro-aimant creux, son armature, qui n'est autre
chose que le porte-charbon négatif, est attirée. Mais le courant électrique
perd de sa puissance, le porte-charbon négatif, tiré par un contrepoids,
s'élève, et le point lumineux reste invariable.
Le moyen était ingénieux et simple, mais il était bien inférieur, en
précision, à celui de Léon Foucault.
L'ÉCLAIRAGE ÉLECTRIQUE
La figure 5 représente le régulateur de la lumière électrique de M. Ar-
chereau. La légende qui accom-
pagne celte figure donne l'expli-
cation du mécanisme de cet in-
strument.
C'est avec sa pile de Bunsen
perfectionnée et son régulateur à
solénoïde que M. Archereau com-
mença, en 1847, à faire des ex-
périences publiques d'illumina-
tion par l'électricité.
Survinrent les événements de
révolution de 1848, qui lui enle-
vèrent, par un de ces revers trop
communs à cette époque, la pres-
que totalité de sa fortune. Dès
lors, notre physicien fit par né-
cessité ce qu'il avait fait par goût.
11 loua une petite boutique sur le
quai des Orfèvres, vendit ses nou-
velles piles de Bunsen, et fit des
essais publics d'illumination élec-
trique, à l'exemple de M. Jules
Duboscq.
En juillet 1848, l'appareil de
M. Archereau lançait sa gerbe lu-
mineuse à travers la Seine, et allait
vivement éclairer la colonnade du
Louvre. Ce spectacle attirait un
nombre considérable de curieux.
Bientôt, et presque chaque soir,
M. Archereau projetait le long du
quai le faisceau de lumière émané
Ces exhibitions amusaient le publ
nouveau mode d'éclairage.
FlG. 5. — RÉGULATEUR DE LA LUMIÈRE ÉLECTRIQUE
DE M. AHCUEUEAU.
S, coupe verticale du solénoïde, ou électro-aimant
creux, recevant le courant qui lui donne son aiman-
tation du courant même qui produit l'arc vollaïque.
F, barreau de fer suspendu au milieu de lelectro-ai-
mant creux, et soutenu par une corde et un contre-
poids P, de manière qu'il puisse monter ou descendre
sous l'influence de ce courant, t', charbon négatif at-
taché au système mécanique du barreau de fer; t, char-
bon positif, qui est attaché à la potence T de l'appareil.
Le courant électrique entrant par la potence T, arrive
au charbon positif, forme l'arc vollaïque, et après avoir
traversé cet arc, ainsi que le barreau F, passe dans
l'aimant creux S, et revient à la pile par la borne
métallique B, placée sur le socle et isolée.
Si les charbons s'écartent trop l'un de l'autre et que la
résistance de l'arc augmente, l'intensité du courant
diminue dans l'électro-aimant S, le fer est moins for-
tement attiré et le charbon négatif, relevé par le
contrepoids, se rapproche du charbon positif. A l'in-
verse, si les charbons se rapprochent, le courant aug-
mente d'intensité, ce qui produit une plus forte at-
traction de la part de l'électro-aimant sur le fer doux,
et détermine l'éloignement des charbons.
de son puissant foyer électrique.
ic parisien, et le familiarisaient avec le
<33p>
II
Premiers essais d'éclairage électrique faits en Angleterre, par W. Staite, en 1848. —
Lacassagne et Thiers inventent un régulateur de la lumière électrique, et font,
à Lyon, des expériences d'éclairage. — Nouvelles expériences à Paris, de 1850 à
1856. — L'éclairage électrique appliqué aux travaux de nuit. — Invention de nou-
veaux régulateurs. — Le régulateur Serrin. — La lampe Jaspar.
Le mouvement commencé en France se propagea rapidement à l'étranger.
En Angleterre, W. Staite faisait, dans la salle d'un hôtel de la ville de
Sunderland, un essai d'éclairage par l'électrité, dont le Times rendait
compte, le 1 novembre 1848, avec de grands témoignages d'admiration.
« La puissance de cet éclairage est immense, disait le journal de la Cité.
« 11 ressemble au soleil ou à la lumière du jour, et obscurcit l'éclat des
bougies, comme le ferait le soleil lui-même. »
Il est bon de noter, en passant, que W. Staite avait construit un régu-
lateur de la lumière fondé sur le même principe que celui de Léon Fou-
cault. Il avait même pris un brevet antérieur à celui de Léon Foucault,
qui ne s'avisa de faire breveter son régulateur que lorsqu'il apprit que
W. Staite, en Angleterre, avait obtenu un privilège pour le même appareil.
Mais il est parfaitement établi aujourd'hui que le régulateur de Léon
Foucault est sa propre et personnelle découverte, et que le physicien
anglais ne fit que breveter, en Angleterre, ce que Léon Foucault avait in-
venté en France; absolument comme un industriel anglais, qui répondait
au nom de Gaine, prenait, à la même époque, un brevet à Londres, pour le
papier-parchemin que j'avais découvert, à Paris, en 1846. C'est ce qui
peut s'appeler le détroussement scientifique international.
Grâce à son régulateur, W. Staite popularisa en Angleterre l'éclairage
électrique. Pendant quatre ans, il promena son appareil dans les prin-
cipales villes du royaume. Sa mort, arrivée en 1852, arrêta l'essor de
sa propagande.
On continuait, en France, à s'intéresser aux débuts de l'éclairage
par l'électricité. A Lyon, Lacassagne, essayeur à la Monnaie, et Rodolphe
L'ÉCLAIRAGE ÉLECTRIQUE
21
Thiers, chimiste, avaient imaginé un système fort ingénieux de régula-
teur. L'un des deux charbons produisant l'arc lumineux, reposait sur une
petite colonne de mercure, laquelle, grâce à un mécanisme spécial, sou-
levait ce charbon, et le rapprochait de son congénère, à mesure qu'il
se raccourcissait par sa combustion à l'air.
C'est au mois de juin 1855, sur le quai des Célestins, que Lacas-
sagne et Rodolphe Thiers firent, à Lyon, la première expérience publique
de leur système d'éclairage. Les journaux de Lyon la rapportèrent avec un
véritable enthousiasme.
« Le quai tout entier, écrivait le Salut Public, était inondé d'une
«t lumière fulgurante, qui permettait de lire à une distance de 400 mètres
« du foyer lumineux. Les oiseaux eux-mêmes, croyant le jour déjà revenu,
« quittèrent leurs nids sous les combles, pour venir battre de l'aile dans
« les rayons du nouveau soleil. »
Les expériences de Lacassagne et Thiers furent répétées, au mois
de juillet, à Château-Beaujon, chez le peintre de marine Théodore Gudin.
Les journaux de Paris ne furent pas moins enthousiastes, dans leurs
descriptions de l'expérience de Château-Beaujon, que l'avaient été les
feuilles lyonnaises. Voici, par exemple, ce qu'écrivait la Gazelle de France
du 5 juillet 1855 :
« Hier, les promeneurs qui se trouvaient, à neuf heures du soir, dans les envi-
rons de Château-Beaujon, ont été tout à coup inondés d'une lumière aussi puissante
que celle du soleil. En effet, on eût dit que le soleil venait de se lever, et telle
était l'illusion que des oiseaux, surpris dans leur sommeil, ont voltigé devant ce
jour artificiel. Le foyer lumineux partait de la terrasse du Château-Beaujon, où
MM. Lacassagne et Thiers, chimistes lyonnais, démontraient devant une société
d'élite, réunie chez M.Théodore Gudin, les avantages de la lumière électrique sor-
tie des langes de la théorie, et abordant franchement le domaine du fait accom-
pli. L'expérience a été complète.
« La puissance du foyer lumineux embrassant une vaste surface était si fulgu-
rante, que les dames conviées à l'expérience ont ouvert leurs ombrelles, non pour
faire une galanterie aux innovateurs, mais pour se garantir contre les ardeurs de
ce mystérieux et nouveau soleil. »
La puissance du foyer que l'on comparait alors à un mystérieux soleil,
n'était pourtant que de 60 becs Carcel. Qu'aurait dit la Gazette de
France si la lampe Lacassagne et Thiers eût brillé d'un éclat égal à
150 becs Carcel, comme brillent aujourd'hui quelques lampes électriques
alimentées par des machines électro-dynamiques?
Au mois d'octobre 1856, une grande démonstration de la puissance
des effets de l'éclairage électrique fut donnée, au plus haut de l'Arc de
îl2 LES NOUVELLES CONQUÊTES DE LA SCIENCE
triomphe de l'Étoile. Pendant quatre heures, l'avenue des Champs-
Elysées fut splendidement éclairée par les appareils Lacassagne et Thiers.
On voulait attirer sur cette merveilleuse invention l'attention de l'Empereur
Napoléon III.
Pendant cette même année 1856, les expériences d'éclairage élec-
trique faites sur des places publiques, se multiplient. On les trouve réali-
sées à Paris, à l'Alcazar et au Jardin d'hiver; à Lyon, à l'observatoire de
Fourvières.
En janvier 1857, Lacassagne et Thiers tentent l'éclairage permanent
de la rue Impériale, à Lyon, avec deux foyers seulement. Mais la mort
de Lacassagne arrêta l'entreprise.
Au mois de mars, à Toulon, on essaye d'éclairer, par ce moyen, le
port intérieur.
On commençait à comprendre l'utilité de la lumière électrique; mais
on croyait devoir la limiter à l'éclairage, pendant la nuit, des chan-
tiers et usines, quand les circonstances exigeaient un travail en dehors
des habitudes ordinaires.
En 1855, la Commission impériale du palais de l'Industrie fit éclairer
par la lumière électrique les ouvriers occupés à la décoration de la
grande nef de l'Exposition, pour la solennité de la clôture. Une lampe
électrique avait été placée à chacune des deux extrémités de la nef;
chaque lampe était mise en action par une pile, formée de cent élé-
ments de Bunsen. La première de ces lampes marcha de 5 heures à
10 heures et demie du soir; la seconde de 10 heures et demie à 5 heures
du matin, et de 3 heures à 6 heures. On réunit ensuite les deux lampes,
et on les fit fonctionner ensemble jusqu'au lever du jour.
L'éclairage électrique prenant décidément possession des chantiers de
travaux pendant la nuit, on s'occupa d'en faciliter l'emploi. La pile de
Bunsen était encore le seul agent de production d'électricité, et l'on n'en
entrevoyait pas d'autre. Tous les efforts se portaient donc sur le perfection-
nement du régulateur de lumière.
De 1850 à 1860, on vit apparaître un grand nombre de régulateurs de
lumière. Le régulateur de Léon Foucault et Jules Duboscq et celui
d'Archereau ont servi de types à la construction de la plus grande
partie de ces appareils, dus aux physiciens, ou opticiens, Gaïffe, Bur-
gin, Cherlemps, Jaspar, Carré, Siemens, Lonlin, Rapieff, Brush, de
Mersanne, Fontaine, etc.
Nous nous dispenserons de décrire ces divers appareils. Nous nous
bornerons à signaler celui qui a servi à la plupart des éclairages par
L'ÉCLAIRAGE ÉLECTRIQUE
23
l'électricité que l'on ait exécutés en France, jusqu'à l'apparition de la bou-
gie Jablochkoff. Nous voulons parler du régulateur de M. Serrin.
Le régulateur Serrin (fig. 6) est
celui qui répond le mieux à toutes
les exigences de la pratique. Il laisse
les deux charbons en contact quand
le courant électrique ne circule pas.
Lorsque le courant est fermé, il tient
les charbons à l'écart voulu, et les
rapproche graduellement, sans les
laisser arriver de nouveau au con-
tact. Si un accident quelconque, par
exemple un violent coup de vent, ou
la rupture d'un charbon, vient à
interrompre l'arc lumineux, l'appa-
reil ramène de nouveau les deux
charbons au contact, puis il les
éloigne à la distance nécessaire pour
que l'arc voltaïque se rétablisse.
Voici par quels moyens ingénieux
ce résultat est obtenu. C'est le poids
du porte- charbon supérieur, C,
c'est-à-dire du charbon positif, qui
constitue le moteur. Une crémaillère
taillée dans la partie inférieure de
la tige SS', qui porte ce charbon,
engrène avec une série de roues à
ailettes, R. Quand le courant élec-
trique n'est pas établi, les engre-
nages tournent, jusqu'à ce que les
charbons soient en contact. Ce con-
tact ferme le courant électrique, et
aussitôt l'électroaimant, E, attire une armature de fer, à laquelle est
fixé un parallélogramme en cuivre, PPT". Ce parallélogramme saisit la
roue à ailettes R, l'embraye, et arrête la descente du charbon supérieur.
Mais ce parallélogramme, composé de substance métallique conductrice,
est relié au charbon inférieur, C. Par suite de son mouvement, il fait des-
cendre le charbon inférieur, et de cette manière il détermine un écart des
de«x charbons, ce qui fait naître l'arc voltaïque. Quand les charbons se
Fig. (î. — régulateur de la lumière électrique
de m. serrin.
21 LES NOUVELLES CONQUÊTES DE LÀ SCIENCE
consument, par l'action de la haute température et de l'air, leur écart
augmente ; mais l'électro-aimant, perdant de sa force, laisse libre le paral-
lélogramme, qui rapproche les charbons, et ainsi de suite.
Le bouton B, sert à tendre ou à détendre le ressort antagoniste qui fait
équilibre à l'action de l'électro-aimant F.
Le régulateur Serrin est, on le voit, une application du système de
Léon Foucault, dans lequel les irrégularités du courant voltaïque qui pro-
duit la lumière, servent à amener le rapprochement régulier des deux char-
bons, mais une application singulièrement perfectionnée et merveilleu-
sement entendue pour les fonctions diverses que doit remplir cet appa-
reil. Le parallélogramme métallique qui oscille pour arrêter les rouages
d'horlogerie, est une invention mécanique très ingénieuse et d'un effet
remarquable.
C'est grâce au régulateur Serrin que l'éclairage électrique se répandit
et se popularisa en France, depuis l'année 1860 jusqu'à l'année 1868.
Disons, par exemple, que c'est le régulateur Serrin qui fut adopté
quand, pour la première fois, l'éclairage par l'électricité fut substitué à
l'éclairage à l'huile, dans les phares de France. Le 25 novembre 1865,
quatre régulateurs Serrin remplacèrent les lampes à huile dans les deux
phares du cap de la Hève.
Nous ajouterons que ce même régulateur est encore aujourd'hui en
usage, en dépit des bougies Jablochkoff. C'est ainsi que l'Hippodrome de
Paris est éclairé en partie par des régulateurs Serrin adaptés aux charbons
de l'arc voltaïque; que le théâtre du Châtelet en fait également usage, et
qu'une foule d'ateliers aujourd'hui éclairés par l'électricité fournie par la
machine Gramme, n'employent pas d'autre régulateur.
A l'Exposition universelle de 1855, M. Jaspar, constructeur à Liège (Bel-
gique) montrait, pour la première fois, son régulateur, basé sur le système
Archereau, et qui, successivement perfectionné par lui, devait obtenir la
médaille d'or à l'Exposition universelle de 1878.
Ce régulateur réunit les types Archereau et Léon Foucault. Comme
dans le système Archereau, un électro-aimant creux rétablit la dis-
tance normale entre les deux charbons, par l'intermédiaire de cordes et
de poulies d'inégale longueur, et d'inégal diamètre, qui agissent sur
les supports des charbons.
M. Jaspar donne à son régulateur une disposition très originale, qui
ajoute beaucoup à l'effet lumineux. L'arc voltaïque pourvu de son régu-
lateur est entièrement caché. Ainsi que le représente la figure 7, il est
FlG. 7 — LAMPE JASPAR.
de haut en bas, de manière à éclairer très vivement et sans blesser la
vue. Le courant est amené par les tringles, qui servent de conducteurs
opposés.
i.
4
III
Suite des travaux de Léon Foucault. — L'expérience du pendule au Panthéon. — Le
gyroscope. — Travaux de Léon Foucault à l'Observatoire de Paris. — Mort de ce
physicien-
Pendant que l'éclairage électrique, issu de la fertile imagination de Léon
Foucault, progressait ainsi, d'un pas assuré, dans la carrière, que faisait
l'inventeur de ce système? Léon Foucault n'avait pas cessé de s'intéresser
au succès qu'obtenait l'éclairage électrique auprès des physiciens et du
public; mais son génie mécanique l'entraînait en d'autres directions. Nous
n'avons pas à faire ici l'histoire particulière des découvertes de Léon Fou-
cault en physique ni en astronomie; cependant nous ne pouvons nous
empêcher de signaler une de ses découvertes qui constitue pour la France
un titre de gloire nationale.
Qui ne connaît, qui n'a entendu parler de la célèbre expérience par
laquelle Léon Foucault démontra et rendit visible, pour ainsi dire, à tous
les yeux, le mouvement de déplacement de la terre?
Il est intéressant de savoir comment Léon Foucault fut mis sur la voie
de son importante démonstration du mouvement de notre globe dans
l'espace.
On sait que Galilée découvrit l'égalité de Yisochronisme des oscillations
du pendule en observant le mouvement tranquille et régulier d'une lampe
suspendue à la voûte de la cathédrale de Pise. C'est par un hasard sem-
blable, fécondé également par l'observation et la réflexion, que Léon Fou-
cault fut conduit à la découverte qui rendra son nom à jamais célèbre.
Tendant une excursion qu'il faisait sur les côtes de Normandie, à l'époque
des vacances, Léon Foucault, en faisant la traversée de Honfleur au Havre,
essuya une tempête d'une extrême violence. Le bateau à vapeur était affreu-
sement ballotté par les vagues. Roulis et tangage mettaient les passagers
aux plus rudes épreuves. Seul peut-être, parmi le petit équipage, Léon Fou-
cault demeurait insensible aux fureurs de la mer. Il était tout entier à
l'examen d'un phénomène qui frappait vivement son esprit. Pendant que
L'ÉCLAIRAGE ÉLECTRIQUE 27
le bateau, sous l'impulsion des vagues, exécutait des mouvements désor-
donnés, une petite vergue, suspendue au sommet d'un mât, demeurait im-
mobile, ou pour mieux dire, tout en suivant le mouvement de translation
du bateau, ne sortait pas un seul instant du plan qu'elle occupait dans
l'espace.
Pour un physicien observateur, il y avait là le germe d'une démonstra-
tion de la réalité du mouvement de translation de la terre, démonstration
expérimentale que l'on cherchait, depuis Galilée, sans l'avoir trouvée.
C'est ce que Léon Foucault ruminait dans sa tête, en descendant du bateau
à vapeur du Havre, pour revenir à Paris. Mais il fallait vérifier le fait par
une expérience directe. Il fallait s'assurer qu'avec une tige aussi longue
que le mât du bateau à vapeur, le point de suspension, le point le plus
élevé, demeurerait immobile dans le même plan, pendant que la terre se
déplacerait au-dessous, par son mouvement propre.
Le philosophe romain Sénèque a écrit, dans ses Lettres morales, un
chapitre sur le Mépris des richesses. Mais il faut ajouter que le même
Sénèque, précepteur et ministre de Néron, jouissait d'une fortune d'un
million de sesterces ; ce qui était une manière de protester par ses actions
contre la thèse qu'il avait soutenue dans ses écrits. La richesse n'est pas,
en effet, un élément inutile à un philosophe qui veut pénétrer les arcanes
de la nature. Si Léon Foucault n'eût été qu'un pauvre diable, logé dans
une mansarde, il n'eût jamais trouvé le moyen d'exécuter l'expérience
qui le mit sur le chemin de la gloire. Il habitait, depuis la mort de
sa mère, une jolie maison de la rue d'Assas, qui lui appartenait. Il
put donc, sans avoir à s'inquiéter ni du propriétaire, ni des voisins, ni
d'un cerbère en loge, faire l'étrange expérience que voici. Au plus haut
de la voûte de l'escalier de sa maison il attacha une tige métallique, grâce
à un mode de suspension, chef-d'œuvre de son ami Gustave Froment,
qu'ont admiré tous les connaisseurs en mécanique, et il fit descendre cette
tige jusque dans la cave, en lui pratiquant un passage suffisant à travers
le sol, au rez-de-chaussée. Il obtint ainsi un pendule aussi haut que le
mât du bateau à vapeur qu'il avait observé, et à l'extrémité inférieure
de ce pendule, c'est-à-dire dans la cave, il attacha une masse pesante.
Il reconnut, en faisant osciller cette immense tige pourvue de sa masse
pesante, que le point d'attache au sommet de la maison demeurait toujours
dans le même plan, tandis que la terre se déplaçait au-dessous de lui. Et
ce déplacement, il le rendit sensible par un moyen ingénieux. Il présen-
tait à la masse terminale du pendule, taillée en pointe, de petits tas de
sable. La pointe démolissait successivement ces tas de sable. C'était
28
LES NOUVELLES CONQUÊTES DE LA SCIENCE
évidemment la terre qui, en se déplaçant, venait présenter les petits
amas sablonneux à l'extrémité du pendule qui, lui-môme, ne sortait
pas de son plan.
Celte expérience fit grand bruit dans Paris; elle fut bientôt trans-
portée de la maison de la rue d'Àssas à l'Observatoire, dans la grande
salle de la Méridienne.
Le président de la République, le prince Louis-Napoléon, informé de
cette belle découverte, voulut qu'elle fût répétée magnifiquement. C'est
à l'intérieur du Panthéon, sous la coupole, que fut installé, au mois de
février 1851, le pendule de Léon Foucault. Le point de suspension à la
voûte, de l'extrémité de cette interminable tige, était, comme nous l'avons
déjà dit, un chef-d'œuvre d'art et de précision, dû à Gustave Froment.
Des monticules de sable humide, installés sur une petite galerie circulaire,
recevaient, à chaque oscillation, le choc d'une pointe fixée à la boule du
pendule. À chaque retour du pendule, la brèche ainsi formée s'agrandissait
de quelques millimètres, vers la gauche de l'observateur. Par ce remar-
quable artifice, l'habile expérimentateur rendait sensible à tous les yeux
le sens invariable suivant lequel se produit le mouvement de la terre.
L'histoire de la science contemporaine compte bien peu d'exemples
d'une expérience ayant aussi vivement frappé l'esprit du public et celui
des savants. Ce fut, en France, un succès populaire pour l'auteur, et à
l'étranger, un concert unanime d'admiration et d'éloges.
La démonstration qu'il donnait du mouvement de la terre par cet
imposant système, Léon Foucault la reproduisit, en 1852, dans un
appareil, de dimensions ordinaires, qui est aujourd'hui classique dans
les cabinets de physique et dans les écoles, et que l'on désigne sous le
nom de gyroscope.
De nouveaux travaux, qu'il publia sur la chaleur et le magnétisme,
achevèrent de faire connaître Léon Foucault comme un savant de premier
ordre.
Dès lors, les distinctions lui arrivèrent de tous les côtés. Tandis que
la Société royale de Londres lui décernait la médaille de Copley, il en-
trait, en qualité de physicien, à l'Observatoire de Paris, en 1855.
C'est vers cette époque qu'il imagina une expérience extrêmement
remarquable, aujourd'hui décrite dans tous les Traités de physique, et
qui consiste à mettre en évidence, par un exemple qui frappe les yeux,
la conversion du travail mécanique en chaleur. Dans cette expérience,
éminemment propre à mettre en évidence la grande théorie moderne
de la conversion mutuelle des forces les unes dans les autres, on pro-
L'ÉCLAIRAGE ÉLECTRIQUE 3!
thiit une température très élevée, à l'aide d'un simple aimant.
Prenant au sérieux son rôle de physicien de l'Observatoire, Léon Fou-
cault s'ingénia à perfectionner les instruments de physique de cet éta-
blissement. Adaptant au télescope à réflexion des miroirs a.gentés par
un procédé à lui, il donna à cet instrument beaucoup de puissance et de
netteté. Puis, il changea la forme de ces miroirs : de sphérique qu'elle
était, il la fit parabolique, prouvant qu'on obtenait ainsi de meilleurs
effets. Il surveillait tous les détails de la fabrication de ces miroirs, et
inventait un procédé pour reconnaître s'ils avaient bien la forme voulue.
Ces travaux désignaient Léon Foucault pour remplir une place, de
création récente, au Bureau des Longitudes : il obtint cette place,
en 1862.
C'est alors que, reprenant un projet annoncé en 1850, il mesura
directement la vitesse de la lumière, à l'aide de l'appareil à miroirs
tournants. Il reconnut que cette vitesse était de 298 millions de mètres
par seconde, et non de 508 millions, comme on l'avait cru jusqu'alors.
Léon Foucault remplaça Clapeyron à l'Académie des sciences, en jan-
vier 1865.
Ce ne fut pas, d'ailleurs, sans une très longue attente qu'il fut admis
dans l'illustre aréopage. Ses travaux, universellement admirés, marquaient
depuis longtemps sa place dans la section de physique de l'Institut.
Mais il avait remplacé le Dr Donné dans la rédaction du feuilleton
scientifique du Journal des Débats, et l'indépendance de ses jugements,
en ce qui concerne les travaux scientifiques qu'il avait mission de faire
connaître au public, ne lui avait pas créé des appuis parmi les mem-
bres de l'Institut. Ce fut par un concours de circonstances inattendues,
qu'il fut admis aux honneurs du fauteuil académique, où il ne devait,
d'ailleurs, siéger que peu d'années.
Ce qui fait le mérite de Léon Foucault, c'est la grande originalité
de son esprit scientifique. Aucune de nos grandes écoles ne l'avait
formé; aucun maître ne l'avait guidé; aucune théorie, aucune formule
toute faite, ne s'étaient imposées à son esprit. Il restait constamment lui-
même. Doué du génie inventif par excellence, il a usé sa vie à chercher
et h trouver des solutions aux problèmes les plus divers, passant, avec
une étonnante facilité, des questions de physique à celles de mécanique.
En raison même de cette ardeur d'esprit qui le poussait toujours en
avant, il prenait rarement la peine d'exposer les principes qui l'avaient
guidé dans ses recherches, et bien qu'il maniât très facilement la plume,
il n'a laissé aucun ouvrage. C'était par une sorte de tour particulier de son
32
LES NOUVELLES CONQUÊTES DE LÀ SCIENCE
esprit, qu'il dédaignait le secours du calcul. Contrairement aux principes
de la majorité des physiciens, il entendait ne demander qu'à l'expérience
seule des conclusions que l'on tire, d'ordinaire, par la voie des mathémati-
ques, d'un fait, une fois bien acquis par l'expérience. Ce que la plupart
des physiciens auraient déduit simplement des résultats de l'analyse algé-
brique, ou intégrale, il s'attachait, lui, à le découvrir directement, par l'ex-
périence.
On ne saurait prononcer avec assurance sur les avantages d'une telle
marche dans la voie des découvertes scientifiques. Ce qui est certain,
toutefois, c'est que ce mépris du calcul obligeait Léon Foucault à de
prodigieux efforts de réflexion, d'observation et de mémoire.
Cette perpétuelle tension d'esprit, qui faisait succéder des nuits sans som-
meil à des jours sans repos, devait finir par briser son intelligence et
son corps.
Le 10 juillet 1867, dans la force de l'âge et du talent, Léon Fou-
cault fut frappé d'une attaque d'apoplexie. Les premiers symptômes de
la paralysie s'annoncèrent, chez lui, par un engourdissement de la
main, qui l'empêchait de signer son nom. Dès la première heure, il se
sentit perdu. Il avait trop de connaissances en médecine pour se faire illu-
sion sur le sort qui l'attendait. Bientôt, la langue s'embarrassa ;
ensuite la vue fut abolie. Tout ce qui sert à la manifestation extérieure
de la pensée, lui faisait défaut, alors que son intelligence demeurait
intacte.
L'infortuné savant eut donc la douleur de se voir mourir peu à peu, et
d'assister à la destruction partielle de son être. Il vit s'éteindre graduel-
lement cette lumière intérieure, qui avait brillé d'un si vif éclat, et qui
l'avait classé parmi les gloires de la science française. Ses amis, ses
parents, assistaient, avec un morne chagrin, aux efforts qu'il faisait pour
exprimer, par quelques mots incohérents, le désespoir de son âme.
« Mon Dieu! mon Dieu! que vous ai-je fait? » s'écriait-il, quelquefois, à
travers mille difficultés. Mais le plus souvent, un seul mot s'échappait de
ses lèvres contractées, et ce mot c'était: « Malheur! »
Le 11 février 1868, Dieu mit un terme à son long martyre. Léon Fou-
cault expira, en prononçant encore le mot funeste: « Malheur! ►
IV
Invention de la bougie électrique. — La vie et les travaux de M. Paul Jablochkoff. —
Description de la bougie électrique. — Applications réalisées en 1876, 1878 et
1879, de l'éclairage électrique avec le système Jablochkoff.
En 1868, à l'époque de la mort de Léon Foucault, la question de l'éclai-
rage par l'électricité était encore peu avancée. L'application de la machine
magnéto-électrique de la Compagnie l'Alliance, au moyen de laquelle on
produit de l'électricité sans l'emploi de pile voltaïque, et par le seul
effet de la transformation en électricité du mouvement de fils conducteurs
tournant autour d'aimants naturels, avait sans doute prouvé que l'on
pouvait engendrer de la lumière dans des conditions très pratiques; mais
le défaut de l'éclairage électrique, chose singulière! résidait dans sa puis-
sance même. Le singulier reproche que quelques opposants aveugles
avaient adressé au gaz, à l'époque de ses débuts, celui d'éclairer trop,
était le principal argument que l'on présentait contre l'éclairage élec-
trique. On l'accusait de donner une lumière éblouissante. On regrettait de
ne pouvoir distribuer en un certain nombre de modestes flambeaux cet
étincelant foyer : on aurait voulu pouvoir le diviser en petites masses
éclairantes, de la seule force d'une lampe Carcel. Mais aucun moyen
n'avait encore été trouvé pour transformer cette magnifique source lumi-
neuse en un éclairage domestique, de nature à s'introduire dans les maisons
et les appartements. La lumière électrique recevait quelques applications;
mais tout se bornait à l'éclairage des chantiers de travaux, pendant la
nuit, ou à des éclairages de gala, dans les nuits de fête, chez les ambas-
sadeurs et les banquiers.
Le régulateur Serrin servait à effectuer ce mode d'éclairage, dans les
rares occasions où l'on y avait recours, et les éléments de Bunsen étaient
les générateurs de l'électricité.
Mais tous les régulateurs de lumière électrique sont coûteux, délicats,
et ne peuvent être maniés que par des physiciens de profession.
Aussi les appréciations des savants concernant l'avenir de la lumière
i. 5
LES NOUVELLES CONQUÊTES DE LA SCIENCE
électrique, étaient-elles fort peu encourageantes. Nous n'en voulons
pour preuve que le jugement que portaient deux physiciens de mérite,
MM. Boutan et d'Almeida, sur l'utilité de l'éclairage électrique, dans leur
Cours de physique, publié en 1869:
« La lumière do l'arc voltaïque a été bien souvent essayée pour l'éclairage des
villes, disent ces auteurs, et jusqu'ici elle l'a été sans succès... Ces petits soleils
disséminés sur les places et dans les carrefours, fatigueront les habitants, éblouis
par l'éclat insupportable d'une lumière aussi vive. On demandera à revenir immé-
diatement au mode actuel d'éclairage. On pourrait, à la vérité, amortir l'éclat par
des verres dépolis ; mais alors la perte serait considérable, et comme la production
d'électricité est très coûteuse, nous ne voyons pas trop l'avantage qu'il y aurait à
substituer cette lumière affaiblie à celle du gaz. »
Pauvres MM. Boutan et d'Almeida ! vous étiez mauvais prophètes ! Un
intervalle de quelques années devait démentir vos prévisions.
C'est en 1876 qu'un véritable coup de théâtre se produisit dans la
question de l'éclairage électrique, et qu'une révolution, dans la bonne
acception du mot, se fit dans cette industrie savante. Pendant que les
électriciens s'évertuaient à perfectionner les régulateurs de lumière, dont
le nombre s'accroissait ious les jours, sans aucun profit, une invention
du caractère le plus original, surgit, et vint rejeter dans l'ombre tous
ces appareils mécaniques.
D'où nous venait la bougie électrique, où avait-elle pris naissance?
C'est du nord aujourd'hui que nous vient la lumière.
Ce vers de Voltaire s'applique parfaitement à l'origine de la découverte
dont nous parlons. C'est, en effet, la Russie qui apporta au reste de
l'Europe le précieux et nouveau flambeau qui, par sa simplicité et son
cachet usuel, mérite parfaitement le nom de bougie électrique que lui
donna l'inventeur.
La bougie électrique supprime toute espèce de mécanisme. Plus de
rouages d'horlogerie, plus d'électro-aimant, aucun de ces engins de cuivre,
de fer et d'acier, qui compliquent l'éclairage. Le charbon brûle de haut
en bas, régulièrement, tranquillement, comme une bougie, et sans autre
secours que lui-même.
Cette invention parut une merveille, et elle était, en effet, merveilleuse.
A son apparition, l'industrie de l'éclairage électrique fut créée, pour ainsi
dire, tout d'un coup. Les hommes de finances, qui, jusque-là, avaient
considéré avec indifférence l'industrie de la lumière électrique, entrèrent,
avec une ardeur sans égale dans la nouvelle carrière qui leur était ou-
L'ÉCLAIRAGE ÉLECTRIQUE 55
verte. Grâce aux capitaux dont on put aussitôt disposer pour son exploi-
tation, la bougie électrique servit à l'éclairage dans certain nombre de
magasins, d'établissements publics et de lieux de réunion, sans parler
des places publiques et des chantiers de travaux. La bougie élec-
trique forçait les portes qui étaient restées fermées devant les régula-
teurs.
C'est la Russie, disons-nous, qui avait fait à l'Europe ce magnifique
présent de la science et de l'industrie. C'est, en effet, à un savant russe,
à M. Paul Jablocbkoff, qu'est due l'invention de la bougie électrique.
M. Paul Jablochkoff est né à Serdobsk (gouvernement de Saratow), le
14 septembre 1847. Il appartient à une famille distinguée, en possession
d'une certaine aisance. Son père était conseiller municipal et membre du
Conseil général de sa province. Son frère était, à l'âge de 28 ans, lieu-
tenant-colonel du génie, et il avait fait partie, en qualité d'ingénieur, de
l'expédition qui fut conduite dans l'Asie centrale par l'illustre Solokef,
le héros moscovite, dont sa patrie déplore encore la perle. Le lieutenant-
colonel Jablochkoff périt glorieusement, sur le champ de bataille, pendant
cette expédition.
Destiné, comme son frère, au métier des armes, le jeune Paul Jabloch-
koff fit ses études à l'Ecole du génie militaire de Saint-Pétersbourg. Il en
sortit, en 1866, à l'âge de 19 ans, avec le grade de lieutenant, dans le
5e régiment de sapeurs, qui tenait garnison à Kiew.
Comme il manifestait déjà un goût décidé pour les sciences, il fut
envoyé à l'Ecole militaire galvano-technique, établissement que le gouver-
nement russe a créé pour former les officiers qui auront à accomplir, au
régiment, des travaux nécessitant des connaissances spéciales en physique
ou en mécanique. Entré dans cette école en 1868, M. Paul Jablochkoff
la quitta, après avoir terminé les études auxquelles on y est astreint, et
il retourna dans son régiment de sapeurs, pour y faire le service qui est
obligatoire pour les officiers sortis de cette école.
Son service militaire dura deux ans. Il avait la double qualité de chef
de la compagnie des mines galvaniques et d'aide de camp de régiment,
grade particulier à l'armée russe.
Dans la compagnie des mines galvaniques, le jeune officier commença
de s'initier, par la voie pratique, aux phénomènes généraux de l'électricité.
Ses aptitudes pour les sciences, particulièrement pour l'électricité, ayant
été remarquées de ses chefs, il fut appelé, en 1871, à la direction géné-
rale des télégraphes de Moscou à Koursk.
Comme directeur d'une ligne télégraphique assez étendue, M. Jablochkoff
56 LES NOUVELLES CONQUÊTES DE LA SCIENCE
eut à sa disposition les ateliers où se construisaient et se réparaient
tous les appareils télégraphiques; ce qui lui permit d'étudier de près
l'électricité, au point de vue pratique. C'est alors qu'il commença de
s'intéresser au perfectionnement de l'éclairage électrique, question qui
occupait un certain nombre de physiciens de l'Europe.
Son attention fut particulièrement appelée sur la nécessité de perfec-
tionner ou de supprimer les régulateurs de la lumière voltaïque, dans une
circonstance qu'il est intéressant de rapporter.
En 1872, le parti nihiliste russe n'inspirait pas encore sans doute
toutes les appréhensions qu'il devait faire naître et justifier plus tard par
d'horribles attentats, cependant il commençait à éveiller assez de
craintes pour que l'on jugeât prudent de veiller sur les jours de l'Empe-
reur. Lorsque Alexandre II voyageait sur la ligne de Moscou à Koursk,
ordre était donné d'éclairer la voie, à grande distance en avant, par un
foyer électrique. Comme directeur de la ligne télégraphique entre ces
deux villes, M. Jablochkoff était chargé d'installer et de surveiller l'appareil
d'éclairage de la voie, et quand le train impérial voyageait, pourvu de ce
puissant moyen d'éclairage (fig. 9), il se plaçait sur la ocomotive,
en tête du train, à côté du mécanicien.
Ainsi exposé aux chocs et trépidations du convoi, le régulateur de la
lumière électrique était soumis à une rude épreuve, et il n'en sortait pas
toujours à son avantage. M. Jablochkoff était obligé de porter souvent
remède aux dérangements de son mécanisme. 11 est donc probable que ce fut
la conviction, qui entra alors profondément dans son esprit, de l'insuffi-
sance des régulateurs de lumière, qui amena notre jeune physicien à l'idéi
de supprimer un engin par trop délicat.
En 1875, M. Jablochkoff prit la grave résolution de renoncer à son
emploi dans le service télégraphique, pour s'adonner à des recherches
scientifiques, dont la pensée l'occupait sans cesse. C'est en vain que
l'administration voulut retenir un employé dont la supériorité était re-
connue. Il résista à toutes les offres qui lui étaient faites. Son inten-
tion était de se perfectionner dans la connaissance de l'électricité, pour
mener à bien un système tout nouveau qu'il entrevoyait et qui con-
sistait à faire brûler sans aucun appareil les charbons de l'arc voltaïque
consacrés à l'éclairage.
L'Amérique préparait alors son Exposition universelle de Philadelphie,
et l'on annonçait que l'on y verrait des merveilles. La promesse ne fut,
d'ailleurs, aucunement justifiée, car l'Exposition de Philadelphie de 1876
fut assez médiocre. Elie avait toutefois excité, par avance, de grandes
ii
L'ÉCLAIRAGE ÉLECTRIQUE 59
espérances à l'étranger. M. Jablochkoff résolut de se rendre à Philadel-
phie, pour y étudier l'état et les ressources de l'éclairage par l'électricité.
Pour un Russe, Paris est sur le chemin de l'Amérique. M. Jablochkoff
s'arrêta donc à Paris, avant de s'embarquer pour le Nouveau Monde.
On raconte que plus d'un peintre ou d'un antiquaire, arrivés à
Rome, pour y faire un séjour d'une semaine, pendant le cours d'un
voyage en Italie, n'ont plus quitté la ville éternelle, séduits par l'abon-
dance et l'intérêt des richesses de toute sorte qu'elle leur offrait Ainsi
il advint à M. Jablochkoff, qui, s'arrètant à Paris pour quelques jours,
n'en est plus sorti. La capitale de la France présentait au savant voya-
geur en quête d'études techniques, ce que nulle autre cité des deux
mondes n'aurait pu lui offrir, et Philadelphie était bien loin de réunir,
en ce qui concerne l'électricité et les arts qui s'y rattachent, les
ressources que Paris renferme.
C'est ce que fit comprendre à M. Jablochkoff le chef de la maison Bré-
guet, avec lequel le voyageur russe s'était mis en rapport, dès son arrivée à
Paris. Il y avait en ce moment, à Londres, une exposition nationale d'appa-
reils scientifiques : M. Bréguet offrit à l'ingénieur russe d'aller représenter
sa maison à cette Exposition. C'était pour notre jeune physicien la meil-
leure manière de s'initier à l'état de la question qu'il voulait étudier, et
au lieu d'un coûteux voyage dans le Nouveau-Monde, il trouvait une juste
rémunération de son temps et de son travail
L'Exposition américaine fut donc oubliée; Londres prit la place de Phi-
ladelphie.
Ayant accompli à Londres l'office que lui avait confié M. Bréguet,
M. Jablochkoff revint à Paris, et il se trouva naturellement dans les meil-
leurs rapports avec le savant physicien-constructeur, digne héritier d'un
nom célèbre. M. Bréguet mit ses ateliers à la disposition de M. Jablochkoff,
pour perfectionner une invention dont il avait apporté avec lui l'idée, mais
qui attendait encore son complément. C'est ce que l'on va comprendre, et
l'on verra, en même temps, par quelle suite d'observations M. Jablochkoff a
réalisé sa découverte.
Voulant supprimer toute espèce de mécanisme dans l'éclairage par l'élec-
tricité, désirant rendre inutile un régulateur quelconque, et faire brûler
l'arc lumineux qui jaillit entre les deux conducteurs comme brûle une
bougie ou une chandelle, M. Jablochkoff avait eu une idée qui m'a person-
nellement — et je ne crois pas être le seul — frappé d'admiration, quand
j'en ai eu connaissance pour la première fois. Il avait eu la pensée de dis-
poser les deux baguettes de charbon parallèlement en face l'une de l'autre, en
Ad LES NOUVELLES CONQUÊTES DE LA. SCIENCE
les séparant par une substance devenant, à la chaleur rouge, conductrice
de l'électricité, telle que le kaolin ou le plâtre, et de faire décharger le
courant électrique entre les extrémités supérieures des deux charbons. Le
kaolin, ou le plâtre, fondent, par la température prodigieusement élevée du
foyer électrique. Dès lors, à mesure que les charbons s'usent par leur com-
bustion à l'air, le plâtre qui les sépare fond également, se volatilise, et dis-
paraît; de sorte que les deux baguettes de charbon brûlent régulièrement
et de haut en bas, comme une chandelle ou une bougie. De là le nom de
bougie électrique, parfaitement justifié, de litre et de fait.
Evidemment l'idée est charmante. Seulement — il y a un seulement,
et il est grave — les deux charbons ne brûlent pas avec la même vitesse.
Tous les électriciens savent depuis longtemps que dans l'éclairage électrique
par les cônes de charbon, le charbon attaché au pôle positif brûle
deux fois plus vite que le charbon négatif. C'est ce qui arrivait avec la
bougie de M. Jablochkoff. Le charbon positif s'usant plus rapidement, que
le charbon opposé, les deux pointes libres n'étaient bientôt plus en
regard l'une de l'autre, et le courant électrique ne passait plus : la bougie
s'éteignait, et de cet inconvénient fondamental M. Jablochkoff n'avait
jamais pu triompher.
C'est dans les ateliers de M. Bréguet qu'il trouva, après huit mois d'ex-
périences, la solution qu'il cherchait. La machine magnéto-électrique, dite
de la Compagnie ï Alliance, qui sert à engendrer l'électricité au moyen d'un
assemblage de fils conducteurs tournant autour d'aimants naturels, donne
des courants alternatifs. Quand l'électricité est employée à faire naître de
la lumière, le courant qui traverse les deux charbons, est tantôt positif et
tantôt négatif. Ce système était le salut dans le cas de M. Jablochkoff, et
l'inventeur le comprit dès qu'il fut initié au jeu de la machine magné-
to-électrique de la Compagnie l'Alliance. En se servant, pour composer
l'arc voltaïque, de cette machine, au lieu d'une pile de Bunsen, on ob-
tenait une usure égale des deux charbons, parce que chaque charbon re-
cevant alternativement les deux courants contraires, les deux pointes
brûlaient avec la même vitesse, sans que le circuit électrique fût jamais
interrompu.
Ainsi fut portée à sa perfection, par l'inventeur, la bougie électrique.
La bougie Jablochkoff se compose, en résumé, de deux baguettes de
charbon placées parallèlement l'une à côté de l'autre, à une distance con-
venable, et qui dépend de l'intensité de la source électrique. Ces charbons
sont séparés par une matière isolante, fusible et volatile, c'est-à-dire par
du kaolin ou du plâtre, ce qui donne au tout l'apparence d'une bougie.
L'ÉCLAIRAGE ÉLECTRIQUE J.\
L'extrémité des deux charbons est seule visible. Ces deux extrémités sont
donc comme deux mèches de bougies, placées en regard l'une de l'autre.
C'est entre les deux extrémités libres que jaillit l'arc voltaïque, lorsqu'on
met les deux extrémités inférieures en communication avec le courant
U 6
42
LES NOUVELLES CONQUÊTES DE LA SCIENCE
électrique (fîg. 11). A mesure que les charbons brûlent, le plâtre qui
les entoure, fond, comme le corps gras d'une bougie; il se volatilise,
et laisse ainsi à nu continuellement la même longueur des deux char-
bons, nécessaire à l'entretien de l'arc lumineux.
Il suffit donc de placer cette espèce de bougie dans le lieu qu'il s'agit
d'éclairer, et de la mettre en rapport avec la source électrique, pour
obtenir l'effet qu'on produit
avec l'attirail mécanique
compliqué d'un régulateur
de lumière.
Les bougies Jablochkoff
sont renfermées dans un
globe de verre dépoli, qui
a pour effet d'atténuer le
trop vif éclat de l'arc
électrique, lequel, vu direc-
tement, blesserait les yeux.
Nous représentons dans
la figure 12 le globe de verre
qui enveloppe la bougie Ja-
blochkoff, ainsi que le dis-
que sur lequel sont posés
les porte-charbon.
Chaque porte - charbon
consiste simplement en un
ressort qui presse la base
de la bougie contre un sup-
port métallique.
Cinq ou six bougies élec-
triques, avec le porte-
charbon, sont placées dans
Fig. 1 1 . — bougie j»blochkoff. chaque globe. Quand une
des bougies est consumée,
une autre doit la remplacer, et il ne faut pas que l'éclairage soit inter-
rompu, pendant l'instant de ce remplacement. A cet effet, à chaque inter-
valle d'une heure et demie environ, un surveillant vient faire tourner le
disque mobile qui supporte les bougies, et mettre, par ce mouvement, une
bougie nouvelle en communication avec le courant électrique.
On appelle commutateur h disque mobile qui permet, par son déplacement,
bougie Jablochkoff de
ong et de
L'ÉCLAIRAGE ÉLECTRIQUE iô
de faire communiquer une nouvelle bougie avec le courant. C'est avec une
clet dont il est porteur que le surveillant fait marcher le commutateur.
Toutefois, la nécessité de se pourvoir d'un gardien était un inconvénient.
M. Jablochkoff est parvenu, grâce à une ingénieuse application de la dilata-
tion des métaux par la chaleur, à rendre le remplacement des char-
bons automatique.
Un petit levier métallique coudé
porte sur la partie tout à fait
inférieure de la bougie. Lorsque
la bougie a été usée jusqu'en ce
point, la tige métallique manque
de point d'appui ; dès lors,
elle bascule et vient s'appliquer
sur la bougie suivante, dans la-
quelle elle fait passer le courant.
Une
25 centimètres de
4 millimètres de large, dure une
heure et demie. La couleur de la
lumière dépend de la matière
employée pour séparer les char-
bons. Avec le kaolin, la lumière
est blanche; avec le plâtre, elle est
plus ou moins rosée.
Nous ne représentons qu'une
seule bougie dans la figure ci-
contre, pour simplifier le dessin;
mais, en réalité, comme il est
dit plus haut, chaque globe en-
veloppe cinq ou six bougies. Le
courant passe de l'une à l'autre
chaque heure et demie; soit que
le gardien vienne pousser à la
main le commutateur, soit que le commutateur fonctionne automatique-
ment, par le moyen mécanique que nous venons de décrire.
La bougie Jablochkoff, qui simplifiait d'une façon inespérée l'éclairage
par l'arc voltaïque, donna une impulsion considérable à cette branche de
l'industrie. A partir de l'année 1876, date de la découverte du physi-
cien russe, l'éclairage électrique prit un essor qui ne devait plus s'arrêter.
FlG. 12. GLOBE DE LA BODGIE JABLOCHKOFF
ET DISQUE MOBILE, AVEC SON PORTE-CHARBON.
44 LES NOUVELLES CONQUÊTES DE LA SCIENCE
Une compagnie financière qui s'était formée pour exploiter les brevets
de M. Jablochkoff, avait proposé au Conseil municipal de la ville de Paris
d'éclairer, par ce nouveau procédé, la place et toute l'Avenue de l'Opéra
jusqu'au Théâtre-Français, pour le même prix, à lumière égale, qui
était payé à la Compagnie du gaz. Le Conseil municipal avait accepté cette
offre; de sorte que le 51 mai 1878, une magnifique rangée de candé-
labres, portant des globes Jablochkoff, faisait son apparition sur la place
et sur l'Avenue de l'Opéra.
L'éclairage par le système Jablochkoff ainsi établi au centre du plus
beau quartier de la capitale, vint donner la preuve de sa puissance et
de ses avantages. Nous entrerons dans un autre chapitre, c'est-à-dire
en parlant des applications diverses de l'éclairage électrique, dans les
détails techniques qui concernent l'installation du système Jablochkoff
à l'Avenue de l'Opéra. Nous nous contentons, pour le moment, de signaler
le fait.
La démonstration, que donnait, chaque soir, l'éclairage électrique de la
place et l'Avenue de l'Opéra, porta ses fruits. Bientôt, des magasins, des
ateliers, plusieurs places ou rues, des établissements publics, l'Hippodrome
et quelques gares de chemins de fer, furent illuminés par le nouveau système.
Les magasins du Louvre adoptèrent les premiers ce mode d'éclairage.
Le danger d'incendie qui est inhérent à l'éclairage au gaz, dans des
pièces remplies d'étoffes, de tissus légers et de toutes sortes d'objets
inflammables, était la principale cause qui avait décidé le propriétaire de
ces vastes magasins de confection à adopter le nouveau moyen d'éclai-
rage. L'incendie des magasins du Grand-Condé, la même catastrophe
arrivée aux magasins du Grand-Monge, et plus tard à ceux du Printemps,
occasionnés tous par le gaz, parlaient éloquemment en faveur d'un procédé
d'éclairage dans lequel la lumière, contenue dans un globe de verre,
ne peut jamais communiquer au dehors ni flamme, ni chaleur.
L'éclairage des Magasins du Louvre commença, en 1878, par la
rotonde qui porte le nom de Halle Marengo. Six mois après, douze
foyers nouveaux étaient installés dans d'autres salles du rez-de-chaussée.
Le chef de cet établissement prit là une initiative, qu'il est juste de
constater.
Dans certains hôtels, tels que l'hôtel Continental et le Grand-Hôtel, le
système Jablochkoff fut également adopté.
A l'Hôtel Continental (tig. 15), la lumière électrique fournie par les
bougies Jablochkoff produisait un effet éminemment curieux au milieu
des ornements et des peintures, à caractère arabe, do la Salle mauresque.
FlG. 13. — LA SALLE MAURESQUE DE L'ilÔTEL OOSTI.VESTAL, A PARIS, ÉCLAIRÉE PAR LES LAMPES JABLOCHKOFF.
L'ÉCLAIRAGE ÉLECTRIQUE 17
Mais l'effet le plus artistique fut obtenu dans la cour du Grand-
Hôtel. Au milieu de cette cour est un grand bassin circulaire, entouré
d'une bordure de fleurs et de plantes vertes (fig. 14). Du centre de ce bas-
sin, un peu au-dessus du niveau de l'eau, s'élève un socle, supportant
un large globe opalin, surmonté lui-même d'un plateau convexe. Le
tout est dominé par une vasque d'eau qui tombe en gerbes, avec pul-
43 LES NOUVELLES CONQUÊTES DE LA SCIEiNCE
vérisation d'une partie de liquide. La lumière traversant l'enveloppe
d'opale et la nappe d'eau qui en ruisselle, produit de très jolis effets,
On fit, à Rome, à la même époque, une application de la lumière Ja-
Jdochkoff des plus intéressantes, au point de vue artistique. Nous voulons
parler de l'éclairage du Colisée.
Le Colisée n'est pas la plus vaste ruine de l'ancienne Rome , car les
Thermes de Caracalla, qui pouvaient recevoir trois mille baigneurs à la
fois, et dont les immenses salles, promenoirs, piscines et galeries,
occupent autant d'espace qu'une petite ville, lui sont bien supé-
rieurs en étendue; mais c'est le plus architectural des monuments de
l'antiquité. Rien ne donne mieux l'idée de l'énorme chiffre de la
population de la Rome impériale, que ce cirque colossal où cent mille
spectateurs trouvaient à s'asseoir commodément. Commencé, sous Vespa-
sien, inauguré pendant le règne de son fils, Titus, le Colisée, après
avoir subi, au temps des barbares et au Moyen âge, les plus rudes assauts,
est encore debout aujourd'hui, ébréché sans doute, mais toujours imposant
et superbe.
Quand on embrasse d'un coup d'œil l'intérieur de cette construction mo-
numentale, on comprend que l'on est bien en présence du lieu de plaisirs
d'un peuple cruel et pourtant raffiné. On voit encor les traces du vela-
rium, immense tente, composée de la réunion de trois cents voiles de
navires, que manœuvrait une armée de marins, et qui arrêtait les rayons
du soleil. On reconnaît que les gradins étaient partagés en trois étages, et
que chaque étage était desservi par des galeries voûtées, servant de pro-
menoirs pendant les intermèdes. On voit lesvomitorii, qui laissaient entrer
et sortir librement le public, pendant toute la durée du spectacle ou des
combats. On aperçoit même les fenêtres des caves, encore garnies de bar-
reaux, où l'on renfermait les bêtes féroces. Le bas peuple se logeait au
haut de l'édifice. Les gradins du milieu appartenaient au gros de la popula-
tion : jeunes hommes nouvellement revêtus de la robe virile, vestales
au long voile, nobles dames, sénateurs, esclaves et affranchis. Les patri-
ciens se plaçaient près de l'arène, sur une estrade aux draperies de
pourpre.
L'aspect de cette arène rappelle involontairement à l'esprit du visiteur ces
tueries d'hommes que les consuls ou les empereurs offraient à une multi-
tude sanguinaire et blasée. Les scènes de carnage et de mort, la vue de la
souffrance et de l'agonie, étaient les distractions favorites des Romains.
L'ÉCLAIRAGE ÉLECTRIQUE 40
Pendant l'inauguration du Colisée de Titus, qui dura cent jours, dix mille
victimes humaines furent livrées aux bêtes. C'est sur ce même sol que les
gladiateurs combattaient entre eux, sous les yeux de la foule, et l'on sait
avec quelle joie féroce vingt mille mains se levaient, vingt mille poitrines
frémissantes et enivrées jetaient au gladiateur le signal d'immoler son
adversaire vaincu et terrassé. Plus tard, les martyrs chrétiens, selon le
i. 7
50 LES NOUVELLES CONQUETES DE LA SCIENCE
courage ou la terreur qu'ils éprouvaient devant les tigres et les lions, re-
çurent les applaudissements ou les insultes de ce peuple sanguinaire.
Le mur d'enceinte du Colisée est loin de s'être conservé intact. Une
portion seule possède les trois étages de portiques qui formaient l'ancien
édifice. Tout le reste est privé du dernier rang d'arcades, et le pan resté
debout, coupé comme par un coup de hache, trace sur le fond du ciel une
ligne géométrique nettement accusée.
Dans cette vaste ruine, tout ce qui tient à l'homme paraît mesquin dans
son essence et chétif dans ses proportions. On s'abstient d'y parler, car la
voix humaine y produit un son grêle et faux. Quand j'entrai au Colisée,
pour la première fois, il y avait dans l'arène une chaire à prêcher et une
guérite de factionnaire. Cela jurait tellement au milieu de tant de ves-
tiges de l'antiquité, que j'aurais voulu faire rentrer sous terre la chaire
à prêcher, la guérite et le factionnaire. Tout ce qui ne rappelle pas les
souvenirs classiques est ici comme une note discordante dans un concert
harmonieux.
Mais c'est la nuit qu'il faut voir le Colisée; car il prend alors un
aspect fantastique. Les pâles rayons delà lune, venant éclairer le grandiose
édifice, l'entourent d'une auréole d'argent et prêtent à ses murailles
démantelées une poésie étrange. Il n'est pas de spectacle plus solennel
que celui de ce colosse de pierre en partie perdus dans d'épaisse ténèbres,
en partie baigné dans la molle lueur des étoiles.
L'art est très heureusement intervenu pour s'associer au sentiment
d'admiration qu'éveille le Colisée contemplé dans la sérénité de la nuit. 11
a permis d'accroître et de provoquer à volonté celte heureuse impres-
sion de l'âme et des yeux. A la lueur trop capricieuse de notre satellite, on
a substitué la clarté de l'arc voltaïque, diffusée par des globes opalins,
qui reproduisent l'effet du clair de lune. La vue de la masse imposante du
Colisée sur lequel se jouent les blanches lueurs de la lumière électrique,
le contraste entre cette lumière vigoureuse et les noires profondeurs
de l'ombre dans lesquelles sont plongés les gradins, les arceaux et les
voûtes de l'antique cirque romain, produisent un effet saisissant. Depuis
1879, époque à laquelle on en fit le premier essai, on donne ce spectacle
aux étrangers et touristes qui peuvent s'offrir ce régal des yeux.
La mode étant établie d'éclairer magnifiquement par la lumière élec-
trique les salons et les palais, les soirs et nuits de gala, les lampes,
Jablochkoff permirent de prodiguer fastueusement ce mode d'éclairage.
On a conservé en Angleterre le souvenir du splendide spectacle que pré-
L'ÉCLAIRAGE ÉLECTRIQUE 53
scnta le château de Windsor, résidence de la reine Victoria, situé à
environ trois kilomètres de Londres, sur la rive droite de la Tamise,
pour célébrer le mariage du prince Léopold, duc d'Albany, dernier fils
de la reine, avec la princesse de Waldcck-Pyrmont, sœur de la reine
de Hollande.
Pendant la soirée 4111 suivit la célébration du mariage, la lumière
électrique projetait ses brillants éclats sur l'architecture grandiose du
château et sur les pittoresques sites au milieu desquels se dresse le majes-
tueux édifice. Aucune région ne pouvait mieux se prêter à un grand
effet d'éclairage que le célèbre château royal d'Angleterre. Avec ses
dépendances, ce château couvre une étendue de 13 hectares. 11 est bâti
sur une colline dominant la vallée que parcour la Tamise. Ses nombreuses
terrasses, ses grands murs, se. innombrable tourelles et clochetons, enfin
la tour qui le surmonte, offrent l'aspect le plus imposant (fig. 16).
A l'intérieur des diverses cours du château on avait disposé une série
de lampes Jablochkoff, dépourvues de globe. Leur clarté s'apercevait,
par transparence, de l'extérieur à travers les fenêtres du palais ; en même
temps que la grande silhouette de l'édifice entier profilait au loin ses
ombres puissantes. Un énorme foyer électrique, qui avait été installé sur
la plate-forme du donjon, était aperçu, à des distances considérables, par
tous les habitants du pays, qui n'oubliero-nt pas l'impression que produisait
sur eux ce soleil de la nuit.
V
Modifications apportées au système de la bougie Jablochkoff. — La bougie Wilde. —
La bougie Jamin. — La lampe-soleil. — Le système Werdermann.
La bougie Jablochkoff a été diversement modifiée par des physiciens
empressés de la perfectionner, et bien qu'aucun des systèmes qu'on lui a
opposés n'ait manifesté de supériorité bien marquée, nous devons cepen-
dant, pour être complet, donner une idée de ces nouvelles dispositions.
En 1879, M. Wilde, physicien constructeur de Manchester, supprima la
matière qui, dans la bougie Jablochkoff, sépare les deux charbons. Les
charbons sont placés parallèlement, simplement séparés l'un de l'autre
par une couche d'air, c'est-à-dire par un éloignement de quelques mil-
limètres. Un petit mécanisme, fondé sur l'emploi d'un électro-aimant, fait
passer l'électricité de l'un à l'autre charbon pour les allumer. Lorsque le
courant vollaïque ne passe pas, le porte-charbon, poussé par un ressort,
fait appuyer les deux baguettes l'une contre l'autre. Quand le circuit est
établi, l'arc jaillit entre les deux charbons; l'électro-aimant mis en action
attire l'armature du porte-charbon et éloigne les baguettes l'une de l'autre.
L'arc éclairant est ainsi établi. Quand le courant est interrompu, les deux
charbons viennent se remettre en contact.
La bougie Wilde peût brûler de haut en bas, ce qui n'a pas, d'ailleurs,
d'avantage particulier.
M. Jamin (de l'Institut), professeur de physique à la Sorbonne, a repro-
duit la disposition et le mode d'allumage de la lampe Wilde, c'est-à-dire a
supprimé la matière qui sépare les deux charbons dans la bougie Jabloch-
koff. Il pose simplement les deux charbons parallèlement en regard l'un de
l'autre, comme le fait M. Wilde, en laissant entre eux une distance de
quelques millimètres.
Ce que M. Jamin a ajouté à la lampe Wilde complique ce système, sans
grande utilité.
M. Jamin fait circuler plusieurs fois autour des charbons le courant
L'ÉCLAIRAGE ÉLECTRIQUE 55
électrique, ce qui doit, selon lui, maintenir la fixité et accroître l'étendue
du point lumineux. Mais cette disposition, reconnue peu utile, est Je plu-;
souvent supprimée; de sorte que la lampe Jamin actuelle ne diffère pas
sensiblement de la lampe Wilde. Elle est enfermée dans un long man-
chon de verre, d'un effet peu gracieux.
Nous représentons dans la figure ci-dessous la lampe Jamin sans son
1
1 i
1 ■ M
F'ig. 17 — lampê jAiiis.
manchon de verre. La planche qui suit montre l'installation de ce mode
d'éclairage dans un établissement public, un café-concert.
Une disposition particulière de la bougie Jablochkoff a été réalisée, en
1881, par MM. Bureau et Clerc, qui lui donnèrent le nom de lampe-soleil,
M. Clerc est un ancien ingénieur de la compagnie Jablochkoff.
Voici la disposition de la lampe-soleil.
Les deux charbons (fig. 19) sont placés obliquement l'un à l'égard
56 LES NOUVELLES CONQUÊTES DE LA SCIENCE
de l'autre. Us sont séparés par un bloc de chaux, dont ils émergent
d'une petite quantité, à peu près comme la lame d'acier d'un rabot de
menuisier fait saillie hors de son enveloppe de bois. Le tout est con-
tenu dans une boîte en bois, ouverte par le bas, suspendue par une lige
en forme de fer à cheval, à laquelle aboutissent les fils conducteurs du
courant. L'arc voltaïque jaillit par le dessous de la boîte, avec un très grand
L'ÉCLAIRAGE ÉLECTRIQUE 57
4
éclat, dû à la fois au foyer électrique et à l'interposition, dans ce même
foyer, du bloc de chaux, qui augmente encore son pouvoir éclairant,
ainsi qu'il arrive avec la lumière dite oxy-hydrique, dans laquelle un frag-
ment de chaux interposé au milieu de la flamme accroît dans des propor-
tions considérables la puissance lumineuse de cette flamme (fig. 20,
page 58) .
La lampe-soleil a l'avantage de donner à la lumière une grande fixité,
Fig. 19. — lampe-soleil, disposition des deux chardons.
ce qui n'arrive pas avec les bougies Wilde et Jamin, dans lesquelles, aucun
corps étranger n'étant interposé entre les deux charbons, il se manifeste
des variations d'éclat par le rapprochement fortuit des deux baguettes de
charbon.
La lampe-soleil parait présenter des avantages pour l'application de l'é-
clairage électrique aux salles de peinture et de sculpture dans les musées,
quand on veut prolonger leur exhibition pendant les soirées.
La lampe-soleil a servi à effectuer divers grands éclairages. Nous cîte-
i. s
58 LES NOUVELLES CONQUÊTES DE LA SCIENCE
rons l'essai qui en a été fait avec succès pour éclairer l'entrée du passage
Jouffroy, à Paris. La figure 21 montre cette installation.
En Angleterre, une disposition toute spéciale de l'arc voltaïque éclairant
a obtenu une grande faveur, et a servi à populariser l'éclairage électrique
dans ce pays. Nous voulons parler de la lampe Werdermann.
Un physicien français, M. Revnier, avait antérieurement employé une
disposition fort analogue à celle dont M. Werdermann faisait usage en
FlG. 20. — LAMPE-SOLEIL, POSITION DU FOYER RAYONNANT.
Angleterre; mais les deux inventions ayant fusionné, nous les décrirons
sous le nom commun de système Werdermann.
Une baguette métallique est mobile à l'intérieur d'un tube métallique.
Au moyen d'un contrepoids attaché à une corde qui se réfléchit sur une
poulie, cette baguette peut élever le charbon, par le seul effet de son
poids. L'extrémité supérieure du charbon vient buter contre un disque
de cuivre, qui est en rapport avec le pôle négatif de la pile ou du géné-
L'ÉCLAIRAGE ÉLECTRIQUE - î,î)
rateur de l'électricité, tandis que le tube métallique communique avec le
pôle positif. Il y a donc, comme le montre la figure 22 (page 60), contact
continuel entre le charbon et le disque de cuivre. Aucun arc ne se
produit; seulement le charbon qui sert à obtenir la continuité du courant,
est porté à la chaleur rouge-blanc, et par sa vive incandescence constitue
le foyer rayonnant.
60 LES NOUVELLES CONQUÊTES DE LÀ SCIENCE
C'est une disposition, on le remarquera, essentiellement différente de
toutes celles que nous venons de décrire, et dans lesquelles c'était l'arc
vollaïque jaillissant entre les deux charbons qui produisait la lumière.
Dans le système Werdermann, il n'y a point d'interruption de courant.
Le circuit est continu; c'est l'incandescence du
charbon parcouru par le courant électrique qui
forme le point lumineux.
La figure ci-contre représente la partie essen-
tielle de la lampe Werdermann. Le charbon, con-
tenu dans une gaine, est poussé de bas en haut
par l'effet d'un poids G, et d'une corde F se réflé-
chissant sur une poulie. Le pôle positif est à l'ex-
trémité A du charbon et le pôle négatif à l'extré-
mité qui termine la tige recourbée D. Le charbon
poussé de bas en haut par le poids C vient buter
contre le disque de cuivre E, et le contact s'établit
entre le charbon et le disque. L'extrémité du char-
bon rougit par l'afflux de l'électricité et par la
recomposition des deux électricités contraires. Il
y a ainsi une très-vive incandescence du conduc-
teur, représenté par le charbon.
La lampe Werdermann importée d'Angleterre en
France, en 1879, a été le sujet d'études atten-
tives ayant pour but de rendre pratique ce sys-
tème, et de l'appliquer à de véritables lampes
rappelant, par leur aspect, les lampes à huile ou
à gaz.
Dans lepetit théâtre de l'Alhenreum, au faubourg
Montmartre, à Paris, on avait établi cet éclairage
et installé des statues, des tableaux, des tentures,
pour essayer l'effet de ces lampes. Le public
assistait à ces expériences, pendant lesquelles on
produisait à volonté, grâce à un régulateur, la
ne 22. — lampe werdermann graduation de la lumière, son extinction cl son
rallumage.
La forme à donner aux lampes Werdermann fut l'objet de longues études
de la part de MM. Napoli et Penaud. Il n'était pas facile de leur don-
ner un aspect décoratif et d'en composer un lustre, en raison de la longue
et grande queue qui sert de gaine au charbon. On s'est tiré de la diffi-
L'ÉCLAIRAGE ÉLECTRIQUE M
aille en inclinant les globes, et cachant les queues dans les cristaux. En
réunissant un certain nombre de globes inclinés, on est arrivé à constituer
des lustres assez élégants (figure 25).
M. Penaud, directeur des ateliers de la rue des Martyrs, où ces lampes
se construisaient, en a beaucoup varié les formes. Dans le dessin d'en-
FlG. 23 — LUSTRE YVEnDEr.MANJ
semble que donne la figure 24 (page G5), on voit la disposition de ces
divers modèles, depuis le support à applique très simplement orné,
jusqu'au piédestal surmonté de statues qui portent les lanternes.
Comme la lampe Werdermann donne une intensité de lumière de
beaucoup inférieure à celle des bougies Jablochkoff, on peut l'utiliser
pour l'éclairage des appartements, et cette application a même pris un
certain développement en Angleterre.
En France, la lampe Werdermann a été mise à l'essai dans des con-
62 LES NOUVELLES CONQUÊTES DE LA SCIENCE
ditions très intéressantes. Elle participa aux expériences d'éclairage élec-
trique qui furent faites, en 1881, à Paris, au théâtre de l'Opéra.
Divers systèmes avaient été admis à cette expérience comparative, sur
laquelle nous aurons à revenir. En ce qui le concernait, le système
Werdermann avait eu pour mission d'éclairer le foyer des abonnés,
c'est-à-dire le vestibule circulaire qui est situé au-dessous de la salle.
La lumière Werdermann y fonctionnait seule. Un lustre portant 16 foyers
était suspendu au milieu de la salle (fig. 25, page 65) et éclairait la rotonde.
Dans les essais qui furent faits à l'Opéra en 1881, la lumière Werder-
mann fut, après la lampe-soleil, celle qui donna les meilleurs résultats.
Tels sont les divers systèmes qui ont été réalisés après la décou-
verte de M. Jablochkoff, pour entrer en lutte avec les bougies du physicien
russe. Ces divers systèmes se sont disputé les suffrages du public. Une
occasion intéressante permit à toutes ces inventions nouvelles de se
faire apprécier des connaisseurs et des intéressés. A l'époque de l'Expo-
sition universelle de 1878, l'aspect de plusieurs quartiers de Paris
permit de juger, en connaissance de cause, l'état de cette question.
Pendant les grandes assises de la science et de l'industrie qui se
tenaient au palais du Champ de Mars, Paris était, chaque soir, inondé
de flots de lumière électrique. Cet éblouissant éclairage semblait, en ce
moment, caractériser, symboliser les progrès des sciences appliquées à
l'industrie. Aussi l'avait-on prodigué. La place et l'avenue de l'Opéra,
la façade du Corps législatif, la place du Théâtre-Français, la place de la
Madeleine, le pourtour de l'Arc de triomphe de l'Étoile, etc., étaient illu-
minés par ce nouveau feu d'artifice.
Cependant, le problème général de l'éclairage par l'électricité n'était
pas encore résolu. Que présentaient, en effet, au public, les lampes
Jablochkoff, les lampes-soleil, les lampes Jamin, les lampes Siemens,
Werdermann, Lontin, etc., alors distribuées sur divers points de la capi-
tale? Des lumières d'une intensité éblouissante, de la valeur de cinquante
becs Carcel environ, puissance excessive, inutile presque toujours, puis-
qu'il fallait l'éteindre par des globes de verre dépoli, qui absorbaient
40 pour 100 de la lumière du foyer voltaïque. Ce que l'on attendait, ce
que l'on demandait, c'étaient de petits foyers du faible pouvoir éclairant
de deux à trois becs Carcel. Or, c'est ce que personne n'avait encore pu
réaliser. Les lampes Werdermann seules auraient pu prétendre à un
office de ce genre, car on peut réduire leur éclat à trois ou quatre
becs Carcel.
L'ÉCLAIRAGE ÉLECTRIQUE 65
La pratique en était donc toujours au même point. On avait un
énorme foyer qui éblouissait les yeux, et dont on était forcé d'atténuer
l'éclat par des globes demi-transparents. On s'en servait pour éclairer de
grands espaces, de vaste chantiers de travail ou des places publiques;
mais quant à introduire l'éclairage électrique dans les maisons parti-
culières, on ne pouvait encore s'en flatter.
64 LES NOUVELLES CONQUÊTES DE LA SCIENCE
Une année se passa ainsi, et la question de l'éclairage électrique sem-
blait sommeiller, lorsque tout d'un coup, le 27 décembre 1879, arrive
d'Amérique à Paris l'étonnante nouvelle que, dans ce pays privilégié de
l'extraordinaire en fait d'art mécanique, on vient de faire la découverte
de l'éclairage électrique à faible intensité, c'est-à-dire de résoudre le
problème, depuis si longtemps poursuivi, de l'éclairage domestique par
l'électricité.
Hâtons-nous de dire que. dans les premiers temps, personne, ni physi-
cien ni constructeur, n'ajouta foi à cette nouvelle, et qu'une incrédulité
universelle l'accueillit. Cependant, informations prises, il fallut bien se
rendre à l'évidence, et reconnaître que le fait annoncé était réel, et que
l'industrie serait bientôt en possession de l'éclairage domestique fourni
par l'électricité; c'est-à-dire que l'on pourrait, avec le courant électrique
convenablement mis en œuvre, produire des luminaires d'un petit volume,
parfaitement applicables à l'éclairage des appartements.
Quel est le procédé qui avait apporté la solution de ce problème capital?
C'est le procédé que les physiciens appellent V incandescence du conducteur.
La lampe Werdermann, que nous venons de décrire, est une sorte de
transition entre les deux systèmes.
Nous avons dit, à la première page de cette Notice, que si l'on réunit
les deux pôles d'une pile voltaïque par un fil métallique, la recomposi-
tion des deux électricités contraires qui s'opère dans ce conducteur, ne
s'accompagne d'aucun phénomène extérieur, si le fil a certaines dimen-
sions ; mais que, s'il est mince et ne peut livrer à l'écoulement de l'élec-
tricité qu'un passage rétréci, l'électricité s'accumulant en grande quantité
dans ce faible espace échauffe le conducteur, le fait rougir, le porte
à Y incandescence. C'est sur ce principe qu'est fondé Yéclairage électrique
par incandescence du conducteur, que l'on pourrait appeler, d'une manière
plus rigoureuse, incandescence par le courant électrique continu.
C'est grâce à l'emploi d'un conducteur d'une nature toute spéciale,
que l'on peut faire servir à l'éclairage l'incandescence provoquée par un
courant électrique.
Mais comment est-on parvenu à appliquer à l'éclairage l'incandescence
d'un corps parcouru par un courant électrique? Nous avons personnifié
l'histoire de la découverte de l'éclairage par l'arc voltaïque dans deux
grandes individualités scientifiques, à savoir Léon Foucault et M. Jabloch-
koff. La création de l'éclairage électrique par Y incandescence se résume,
de même, dans deux grandes figures scientifiques : Humphry Davy et
Thomas Edison. Nous allons donc raconter le développement et les progrès
L'ÉCLAIRAGE ÉLECTRIQUE 65
de celle seconde découverte, en y mêlant, comme nous l'avons fait dans
VI
La vie et les travaux de Sir Humphry Davy.
Humphry Davy naquit à Penzance, dans le Cornouailles, le 17 décem-
bre 1778. C'était l'aîné des enfants de Robert Davy, qui avait exercé
quelque temps, dans sa ville natale, la profession de sculpteur en bois.
Mais cet art, lucratif au Moyen âge, à l'époque où la décoration des
cathédrales catholiques nécessitait beaucoup d'ouvrages de boiserie scul-
ptée, avait perdu toute son importance depuis la conversion de l'Angleterre
au protestantisme. Robert Davy se relira à Varfell, petite propriété
qu'il possédait à une lieue de la ville, sur le bord de la baie du Mont,
dans la paroisse de Ludgvan, et il s'attacha à faire valoir celte ferme,
qui ne suffisait qu'à grand'peine aux besoins de sa famille. Le jeune Hum-
phry fut laissé à Penzance, chez un ami, le docteur Tomkin, qui se
chargea de son éducation.
L'enfant fut placé dans une école élémentaire, ensuite dans l'école,
plus élevée, du docteur Cardew. Mais il prit peu de goût aux leçons de
ses maîtres, soit que l'originalité de son esprit s'accommodât mal de la
règle et du régime classiques, soit qu'il eût de la peine à fixer encore
l'activité de ses pensées. On le rencontrait plus souvent sur le chemin
de Penzance à Yarfell que sur les bancs du docteur Cardew. Pendant des
|ours entiers, il errait solitairement, au bord de la mer, ou s'enfonçait
dans les montagnes des districts environnants. Il chassait, il péchait,
il jetait au vent les premières inspirations de sa jeunesse. A douze ans il
était poète. Le premier livre tombé entre ses mains, le Voyage du pèlerin,
de Bunyan, avait produit sur sa jeune imagination un effet prodigieux.
Bientôt il lut Homère, qui changea la direction de ses idées, et il entreprit
un poème épique sur Diomède. On assure que cette production d'un poète
de douze ans offrait une variété extraordinaire d'incidents et d'aventures.
Au retour de ses excursions solitaires, il rassemblait ses petits cama-
rades sous le balcon de l'auberge de l'Étoile, et comme Goethe, comme
L'ÉCLAIRAGE ÉLECTRIQUE 07
Walter Scott enfants, il tenait son jeune auditoire sous le charme de mille
histoires merveilleuses, dont son imagination multipliait les incidents à
l'infini. Le sujet de ses narrations était puisé le plus souvent dans les
Nuits arabes. Il l'empruntait aussi aux légendes des vieux habitants du
pays et aux traditions de sa grand'mère qui, dans les longues soirées
d'hiver, l'endormait aux souvenirs des récits merveilleux de la contrée.
La bonne grand'mère croyait fermement aux revenants et aux sorciers;
et plus d'une fois le jeune Humphry, dans un accès de malice espiègle,
avait revêtu, à minuit, le long drap blanc du fantôme, et défilé silencieu-
sement devant la vénérable dame, recueillie et tremblante au coin de son
foyer. Un instant après, il revenait s'asseoir près d'elle, et écouter, en
jouant l'incrédulité, le récit de l'apparition. Si, par aventure, il trouvait
une charrette oubliée sur la grande place, il y grimpait, et sur ce théâtre
improvisé il mettait en action, devant ses camarades, les scènes les
plus célèbres des poètes. Pour ajouter à l'illusion, il couronnait le dénoû-
ment par l'explosion de pétards et de feux d'artifice.
Cependant, son père essayait inutilement de lutter contre ses embarras
de fortune. Les revenus de la ferme ne pouvant couvrir les dépenses de
sa maison, il perdit courage, et mourut, à quarante-quatre ans, en jetant
un regard désolé sur l'avenir de sa famille. Mais sa veuve ne se laissa point
abattre. C'était une femme d'un esprit résolu, qui ne recula pas devant la
tâche qui lui était léguée. Elle revint à Penzance, et rassembla ses res-
sources, pour tenir une maison garnie, et recevoir, comme pensionnaires,
les étrangers qu'attiraient dans le pays la salubrité de Pair et la beauté du
climat. En même temps, elle ouvrit, avec une jeune émigrée française, un
magasin de modes, qui ne tarda pas à prospérer. À la mort de son mari,
son revenu se bornait à 150 livres sterling, et ses propriétés étaient
grevées d'une dette de 1500 livres. En peu de temps elle réussit à éteindre
la dette, sans que l'éducation des enfants fût interrompue.
Mais déjà le jeune Humphry voulut prendre sa part des charges de la
famille. 11 chercha un état, se décida à embrasser la médecine, et entra, à
dix-sept ans, comme apprenti chez Borlase, chirurgien-apothicaire de Pen-
zance. On sait qu'en Angleterre les médecins peuvent tenir officine, et
préparer eux-mêmes les médicaments qu'ils prescrivent.
Le jeune apprenti était chargé par son patron de porter les remèdes
aux clients de la campagne, et dans ces courses en pleine nature,
il retrouvait les traces de ses inspirations premières. Livré à ses seules
pensées, loin des ennuis de l'officine, il reprenait là, sur leur ancien
théâtre, la chaîne brisée des impressions de son enfance. Un jour, chargé
LES NOUVELLES CONQUÊTES DE LA SCIENCE
de porter un médicament dans une paroisse voisine, il s'oublia longtemps
à déclamer au bord du rivage, et dans la chaleur du débit, il jeta son
flacon à la mer. Il fut tout surpris, en arrivant à la porte du malade, de se
présenter les mains vides : « Quel songe-creux que ce garçon! » disait
l'apothicaire.
Jusqu'à ce moment la science l'avait fort peu occupé. Il avait lu à peine
quelques livres de chimie ou d'histoire naturelle, mais rien ne faisait pres-
sentir chez lui la vocation scientifique. Une circonstance fortuite vint la
faire éclorc.
Grégoire Watt, fils du célèbre James Watt, à qui l'on doit les plus grands
perfectionnements de la machine à vapeur, fut envoyé à Penzance, pour
se remettre des suites d'une affection de poitrine, et il vint loger dans la
maison garnie tenue par Mme Davy. Ravi à la pensée de se trouver en rap-
port avec le fils de James Watt, le jeune Davy eut à cœur de paraître à ses
yeux sous son jour le plus brillant, et dès la première entrevue, il mit
la conversation sur la métaphysique et la poésie, objets de ses études favo-
rites. Grégoire Watt avait vingt-deux ans : il sortait de l'Université de
Glascow, bourré d'érudition et rompu aux joutes littéraires. Battu dès la
première rencontre, le pauvre Humphry fut, en outre, déconcerté par les
façons aristocratiques de son adversaire. Cependant il ne se rebuta pas; car
pour rien au monde il n'eût voulu laisser au jeune savant une opinion
défavorable de sa personne. Il résolut de l'amener sur le terrain de la
science, et de l'attaquer sur la chimie. Mais pour discuter sur la chimie,
il fallait la connaître, et c'est à peine s'il en était aux éléments. Aussitôt,
il emprunte dans la ville la traduction du Traité de chimie de Lavoisier.
En deux jours le livre est dévoré, et le jeune homme déclare à son anta-
goniste qu'il est prêt à lui prouver la fausseté de toute la doctrine du chi-
miste français. '
On devine aisément que Grégoire Watt renversa bien vite l'échafaudage
des objections de l'écolier; mais il fut frappé, durant ces conférences, de
l'ardeur et de la clarté de ce jeune esprit, et il se lia dès lors intimement
avec Humphry Davy.
Les conséquences de cette amitié furent immenses pour Davy. Il puisa
dans le commerce de son compagnon un goût déclaré pour les sciences, en
particulier pour la chimie; et pendant les longues excursions qu'ils firent
ensemble, il fut initié peu à peu aux éléments des sciences naturelles.
Le lieu de leurs entretiens était la vieille mine de Whéry, dont les gale-
ries s'étendent jusque sous la mer, cl où l'on entend le bruit des <agucs
et le choc des galets, à travers la faible épaisseur de terre qui sépare la
L'ÉCLAIRAGE ÉLECTRIQUE
69
mine du lil de l'Océan. Ce fut sous la profondeur de ces voûtes solitaires,
ayant sur sa tète les grandes voix de la nature et autour de lui les ri-
chesses qu'elle dérobe à nos yeux, que le jeune Davy put entrevoir, pour
la première fois, le monde de la science, monde plein de mystères, mais
bien différent de la région des rêves qu'il avait affectionnés jusque-là. Dès
ce jour il entra dans la voie où sa destinée l'appelait.
Ce fut le hasard qui le mit en état de réaliser les rêves de sa jeune ambi-
tion scientifique.
En 1798, un physicien de quelque mérite, Davis Guilbert', arrivait à
Penzance. Passant, devant la boutique de Borlase, il aperçut le jeune
Humphry qui, assis sur le seuil de la porte, se balançait nonchalamment,
se laissant aller à ses rêveries accoutumées. Guilbert fut frappé de son
front rêveur, de ses yeux noirs et pleins de feu, de son attitude recueillie
et pensive. Il s'informa de lui, et il apprit que dans la ville, on citait ce jeune
homme comme s'occupant d'expériences de chimie. Guilbert désira le con-
naître, et ils eurent ensemble une entrevue.
Davy lui communiqua les résultats de quelques travaux de chimie
qu'il venait d'exécuter. Guilbert fut bientôt convaincu qu'il venait de
trouver dans une obscure boutique de Penzance un savant destiné à ho-
norer sa patrie, et il s'empressa d'écrire à son ami Bedoès, pour lui faire
part de sa découverte.
Bedoès, en réponse, fit proposer à Davy de se rendre auprès de lui, à
Bristol, pour diriger le laboratoire de Y Institution pneumatique.
L'Institution pneumatique de Bedoès était un établissement qui ve-
nait d'être créé sous l'impulsion des idées nouvelles que la chimie
naissante provoquait dans toute l'Europe. Les gaz commençaient à être
bien connus, et comme de tous les agents nouvellement révélés aux
hommes, on en espérait des prodiges. Leur emploi dans le traitement
des maladies semblait promettre des guérisons miraculeuses. On avait
donc fondé, par souscription, à Bristol, un établissement, renfermant un
hôpital et un laboratoire ptnr l'étude expérimentale des propriétés
physiologiques des gaz. La place offerte à Davy était celle de directeur de
ce laboratoire.
Le 6 octobre 1798, Humphry Davy dit adieu à sa ville natale, et se rendit
à Bristol.
C'est là qu'il fit la découverte des propriétés hilarantes du gaz protoxyde
d'azote, effets physiologiques bizarres, qui tiennent à une action toute par-
ticulière de ce gaz sur le système nerveux.
Le phénomène physiologique découvert, à Bristol, par Humphry Davy,
70 LES NOUVELLES CONQUÊTES DE LA SCIENCE
fil beaucoup de bruit dans le monde savant; mais il ne fut, à cette épo-
que, que l'objet d'une curiosité stérile. Repris en Amérique, en 1846, il
devint, entre les mains du docteur Jakson et du dentiste Morton, le signal
de l*une des inventions les plus merveilleuses de notre siècle. Nous vou-
lons parler de Yanesthésie, ou anéantissement de la douleur dans les opé-
rations chirurgicales, découverte à laquelle les deux expérimentateurs amé-
ricains Jakson et Morton furent conduits parla connaissance des propriétés
stupéfiantes du gaz protoxyde d'azote.
L'ouvrage dans lequel Davy fit connaître les effets du gaz hilarant, com-
mença à lui faire une certaine réputation. Bristol parut, dès lors, un
théâtre trop étroit pour son mérite, et il fut appelé à Londres, pour rem-
placer, à Y Institution royale, le professeur de chimie.
Dès les premières leçons qu'il fit à Y Institution royale, sa réputation fut
fondée. C'est alors que commença pour lui l'existence brillante, qui, pendant
vingt ans, devait l'entourer de ses séductions. Son talent lui ouvre les salons
du grand monde. Recherché de tout ce que Londres renferme de plus
éminent, comblé de présents et d'invitations, il devient l'homme à la mode.
Sans doute, la faveur singulière avec laquelle la chimie naissante était
partout accueillie, à la fin du siècle dernier, entrait pour quelque
chose dans cette heureuse fortune. En Angleterre, comme en France,
la chimie, alors à ses débuts, excitait un enthousiasme universel. Mais les
qualités personnelles de Davy devaient ajouter à l'entraînement du jour.
Il avait vingt-cinq ans à peine, des traits pleins de distinction ; ses leçons
étaient toujours longuement préparées, et son style, très soigné, se res-
sentait de ses habitudes littéraires.
Davy se laissa un moment éblouir par ce brillant accueil du monde. II
s'enivra des, joies de son triomphe. Mais ce moment fut court. Il comprit
qu'il n'avait donné jusque-là que de grandes espérances, et il mit son
orgueil à les justifier par l'importance de ses travaux.
Le monde savant était alors extrêmement préoccupé des découvertes
capitales par lesquelles Alexandre Vol ta, l'immortel physicien d'Italie,
venait de révéler clans l'électricité l'agent le plus extraordinaire de la
nature. Davy aborda l'un des premiers l'étude de ce genre de phénomènes.
Les travaux par lesquels il a rattaché à la chimie les phénomènes élec-
triques, ont en eux-mêmes une telle importance, et ont exercé sur les pro-
grès de la science une influence si profonde, qu'il est indispensable
d'entrer à cet égard dans quelques développements.
C'est en 1800, à l'aurore de notre siècle, qu'Alexandre Volta découvrit
la pile, « le plus merveilleux instrument que les hommes aient ja-
L'ÉCLAIRAGE ÉLECTRIQUE 71
mais invcnlé, a dit Arago, sans en excepter le télescope et la machine à
vapeur. »
On raconte que dans son enfance, le chimiste allemand Bergmann restait
des heures entières debout, devant un foyer, sans pouvoir détacher ni son
IA STATUÉ d'aLEXANPRE VOLTA A CODE,
d'après UNE PHOTOGRAPHIE.
esprit, ni ses yeux, du spectacle de la combustion. Quel est le physicien qui,
lui aussi, n'ait passé de longues heures dans une contemplation muette de-
vant les effets de l'instrument admirable que nous devons au génie de Volta?
72 LES NOUVELLES CONQUÊTES DE LA SCIENCE
Quoi! avec quelques couples de cuivre et de zinc baignés par un liquide,
avec quelques morceaux de zinc et de charbon plongeant dans des acides,
avec cet assemblage, inerte en apparence, on peut séparer en leurs élé-
ments primitifs toutes les combinaisons naturelles; on peut les défaire,
comme un ouvrier défait les anneaux rivés d'une chaîne! Les composés
les plus résistants, ceux que maintient l'attraction la plus énergique et qui
ont mis des siècles à se former, aussi bien que les combinaisons passagères
que le hasard des affinités a fait éclore un jour, pour les effacer le lendemain,
tous peuvent se dissocier sous nos yeux ! Et non seulement cet ins-
trument dispose de la puissance de l'analyse, mais il est aussi un agent
de synthèse. Cette force qui sépare, peut aussi réunir; ces combinaisons
que vous avez détruites, vous pouvez les reconstruire, et renouer à votre
gré les anneaux de cette chaîne rompue ! Cet agent mystérieux se
prête, s'élève et se plie à tout; il peut exciter les actions chimiques
les plus violentes ou réaliser le plus humble des phénomènes naturels.
Et ce n'est pas seulement sur les corps bruts que l'électricité agit
avec tant de puissance ; elle produit sur le corps humain les plus éton-
nants effets, et semble jouer un rôle essentiel dans les principales fonc-
tions de la vie !
L'enthousiasme qui portait les savants, au commencement de notre
siècle, vers l'étude de l'électricité, s'explique donc sans peine.
Davy se jeta avec ardeur dans cette voie nouvelle. Il entreprit sur
l'électricité une longue série de recherches, dont l'histoire des sciences
conservera toujours le souvenir.
Il avait déjà appliqué la pile de Volta à l'analyse d'un certain nombre
de corps. Après avoir, en particulier, mis hors de doute le fait de la
décomposition de l'eau par la pile, phénomène mal étudié jusqu'à lui,
Davy prouva que tous les composés chimiques, quels qu'ils soient, peu-
vent, tout aussi bien que l'eau, se réduire en leurs éléments.
Il avait déjà constaté que tous les corps, sous l'influence d'un courant
électrique, peuvent être ramenés aux éléments qui les composent. Il posa,
dès lors, en principe, que la cause de la combinaison des corps se résume
dans une attraction électrique; et par une série d'inductions et d'expé-
riences qu'il serait hors de propos de rapporter, il proclama ce fait, que
l'affinité chimique n'est autre chose que l'électricité; en d'autres termes,
que la force qui détermine l'union des corps et qui maintient les com-
binaisons formées, est identique avec la force électrique. Telle est l'origine
de la théorie électro-chimique, qui a fourni à Berzélius l'occasion de si
brillants succès, et qui a régné dans la science pendant un demi-siècle.
L'ÉCLAIRAGE ÉLECTRIQUE 73
Le travail de Davy sur les rapports de l'affinité chimique et de l'élec-
tricité obtint en Europe un retentissement prodigieux. Les témoignages
de l'admiration publique ne manquèrent pas à son auteur. La Société
royale de Londres lui décerna la médaille de Baker.
i. 10
74 LES NOUVELLES CONQUÊTES DE LA. SCIENCE
La décomposition des alcalis et des terres par la pile voltaïque suivit
de près le mémoire général de Davy dont il vient d'être question.
C'est en 1807 que Davy fit cette grande découverte, que la potasse et la
soude, aussi bien que la chaux et la baryte, ne sont que des oxydes
d'un métal prodigieusement avide d'oxygène. Il isola, par un moyen des
plus ingénieux, le métal de ces alcalis et de ces terres.
La découverte des radicaux métalliques, le sodium, le potassium, le
baryum, le calcium, n'était pas seulement remarquable en elle-même;
elle ouvrait une voie toute nouvelle à la physique et à la chimie,
en permettant de dévciler la nature d'une série de corps analogues
à la potasse, à la soude, à la baryte, à la chaux. Peu d'années après, la
silice et l'alumine étaient décomposées, et leur radical métallique était
isolé.
A cette époque, une grave maladie vint mettre ses jours en danger.
Pendant sa convalescence, une pile de Wollaston, de 600 plaques, de
quatre pouces chacune, fut construite et mise à sa disposition.
Bientôt après, la munificence de quelques particuliers lui en offrit une
plus énergique encore. C'était la pile la plus forte que l'on eût encore
construite. Elle se composait de 200 couples. Chacun de ces couples ren-
fermait dix doubles-plaques de zinc et de cuivre. Le nombre total des élé-
ments était donc de 2000. Chaque couple ayant 52 pieds carrés, la sur-
face totale était de 128 000 pieds carrés. Le liquide excitateur était une
dissolution d'alun, aiguisée d'acide sulfurique.
Cette puissante batterie fut installée, en 1813, dans les caves de
Y Institution royale. Elle permit à Davy d'étudier, dans toute leur am-
pleur, les effets physiques et chimiques de l'électricité sous forme de
courant.
C'est en se servant d'acide azotique étendu d'eau, comme liquide exci-
tateur de sa puissante pile, que Davy découvrit le phénomène fondamental
qui devait conduire un jour à l'éclairage par l'électricité. En terminant les
pôles de cette pile par deux pointes de charbon, il reconnut que quand
on approche ces charbons l'un de l'autre, à une très faible distance,
on voit aussitôt jaillir entre les deux conducteurs une étincelle d'un
éclat incomparable. Si l'on éloigne peu à peu les charbons, il se
forme, à travers l'air, un arc étincelant de lumière.
Mais nous n'avons pas besoin de le dire, l'expérience ainsi effectuée
dans l'air n'avait qu'une durée presque insignifiante, en raison de la rapide
combustion du charbon. Davy eut alors l'idée féconde d'enfermer les char-
bons dans le vide, pour empêcher leur combustion. Il plaça donc les deux
L'ÉCLAIRAGE ÉLECTRIQUE 7b
pôles de la pile terminés par les deux pointes de charbon, dans un vase
de verre, de forme ovale, hermétiquement clos, et dans lequel on faisait le
vide à l'aide de la machine pneumatique. Les deux conducteurs de la pile
voltaïque pénétraient à l'intérieur du globe de verre, par deux ouvertures
FlG. 28. LŒCF ÉLECTR1QCE Dli 1 A\ {.
mastiquées par un enduit résineux, et enveloppées d'un manchon de cuivre,
ainsi que le montre la figure 28.
Cette magnifique expérience fut répétée, en 1813, parHumphry Davy,
dans son cours de chimie à l'Institution royale de Londres (fig. 29). Elle
excita la plus vive admiration. On était loin cependant de prévoir alors
qu'il y avait là le prélude d'une révolution dans l'éclairage.
76 LES NOUVELLES CONQUÊTES DE LA SCIENCE
La môme expérience fut répétée dans beaucoup de centres scientifiques
de l'Europe. Seulement, en raison de la puissance qu'il fallait donner au
courant électrique, elle était difficile à faire, à une épobue où l'on ne pou-
vait développer que des effets d'une intensité médiocre, puisqu'on ne dis-
posait que de la pile de Wollaston, et de la pile à auges.
Par l'ensemble de ses travaux, qui avaient tant ajouté à la connaissance
des effets physiques et chimiques de l'électricité, agrandi le théâtre et les
moyens d'action de la chimie, et modifié les doctrines générales de cette
science, Davy s'était placé à la tête des chimistes de son temps. Membre de
la Société royale de Londres depuis 1805; son secrétaire, en 1807, et plus
tard, son président; chargé, pendant dix ans, par le bureau d'agriculture,
d'un cours de chimie agricole, dans lequel il fonda une science sans
précédents avant lui; brillant professeur à Y Institution royale; comblé
enfin des dons de la fortune, il semblait devoir réunir en lui toutes les con-
ditions du bonheur. Son ambition n'était pourtant pas satisfaite. Dans
son orgueil il avait rêvé une place plus haute encore; la soif des
honneurs politiques et des distinctions nobiliaires le dévorait. Maïs, en
Angleterre, la carrière des honneurs publics ne s'ouvre qu'aux privilégiés
de la naissance. En 1812, il fut créé chevalier par le régent; et il put
signer : « Sir Humphry Davy ». Plus tard, on le fit baronnet. Mais tout
finit là, et plus d'une fois il dut cruellement ressentir la distance qui
sépare, dans son pays, l'héritier d'une grande famille de l'homme sorti
des rangs inférieurs.
Il ne résista pas aux mécomptes de sa vanité. Il laissa voir dans les
actions de sa vie les ressentiments de son cœur. C'est alors que se mani-
festa, chez lui, celte sorte de révolution morale, dont ses contemporains
ont raconté, et même exagéré, les effets. Il se laissait aller à une hauteur
révoltante de tons et de manières, que l'on mettait sur le compte de
l'irritation secrète qui le tourmentait, à l'idée de ne pas briller au plus
haut degré de l'échelle sociale.
Pour distraire ses ennuis, il se mit à voyager sur le continent. Il pro-
mena sa mélancolie dans toutes les parties de l'Europe, passant de Paris à
Rome, de Rome à Vienne, et de Vienne à Genève. Il s'oubliait parfois dans
les vallées de la Suisse ou dans les montagnes du Tyrol, parce qu'il y
retrouvait le calme de ses premières années.
En 1815, il obtint de Napoléon Ier la permission de traverser la France
pour se rendre en Italie. Cependant, on l'arrêta, comme il débarquait à
Morlaix. Un Anglais pénétrer en France en 1815! cela semblait si étrange
L'ÉCLAIRAGE ÉLECTRIQUE 79
qu'on ne pouvait s'empêcher d'y chercher quelque motif suspect. Mais
des ordres arrivèrent de Paris, et le voyage put être repris.
Davy passa deux mois dans notre capitale, recherché de tous, fêlé par les
savants. Ampère, Cuvier, Laplace, Gay-Lussac, Thenard, Berthollet, se fai-
saient remarquer par leur empressement auprès du célèbre étranger. A une
assemblée de l'Institut, à laquelle il assista, assis à la droite du président,
celui-ci annonça que la séance était honorée par la présence du chevalier
sir Humphry Davy.
Il quitta Paris en janvier 1814, et se rendit en Auvergne, dont il
examina les volcans éteints. De là, il partit pour l'Italie, en traversant le
midi de la France.
A Montpellier, où il séjourna deux mois, il reçut l'accueil le plus cha-
leureux de tous les hommes distingués de cette ville savante. Etienne
Bérard, un des meilleurs élèves de Berthollet, qui venait de remplacer
mon oncle, Pierre Figuier, comme professeur de chimie à l'Ecole de
pharmacie de Montpellier, lui fit les honneurs de la contrée. Mon père,
qui aimait à montrer les curiosités du pays aux savants de distinction,
était toujours de ces excursions. On fit visiter au célèbre touriste les Py-
rénées, les Cévennes, et tous les sites géologiques intéressants des envi-
rons de Montpellier.
Davy entra en Italie par Turin. Il fit à Gênes quelques expériences sur
les propriétés électriques de la torpille. A Milan, il eut une entrevue avec
l'illustre Volta. A Florence, il répéta, dans le laboratoire de l'ancienne
Académie del Cimento, les expériences sur la combustion du diamant, en
se servant des lentilles mêmes que le grand-duc Côme III avait fait con-
struire, en 1695, pour les physiciens Averani et Targioni.
Dans un séjour assez long à Borne, il fit des expériences très curieuses
sur la nature des couleurs qu'employaient, pour leurs peintures, les Bo-
mains et les Grecs. Peu de temps auparavant, quelques pots de terre
remplis de couleur avaient été trouvés, en pratiquant des fouilles, dans les
ruines de la salle des bains du palais de Titus, où l'on a découvert, comme
on le sait, les plus belles fresques antiques qui soient conservées aujour-
d'hui à Borne, et notamment les originaux d'après lesquels ont été faits
les dessins du Vatican. Cette circonstance suggéra à Davy l'idée de
quelques recherches qui ne manquent pas d'importance pour l'histoire des
arts.
Davy conclut de ses expériences que les artistes grecs et romains se
servaient déjà de toutes les couleurs qu'ont employées les grands peintres
italiens à l'époque de la Benaissance. Il reconnut même deux couleurs,
80 LES NOUVELLES CONQUÊTES DE LA SCIENCE
l'azur égyptien et le pourpre de Tyr, qui étaient employées par les anciens,
cl dont la peinture moderne ne fait plus usage.
Il constata également que les anciens possédaient mieux que les mo-
dernes la préparation et l'emploi des couleurs à la fresque. Les fresques
du palais de Titus présentent, en effet, une fraîcheur et un degré de con-
servation que sont loin d'offrir les ouvrages du même genre de quelques
artistes célèbres appartenant à l'époque de la Renaissance. Davy a fait, à ce
sujet, quelques observations très justes sur le choix des substances colo-
rantes et sur la nature des enduits qui peuvent le mieux mettre les
fresques à l'abri des ravages du temps. Ces indications, fondées sur des
faits chimiques incontestables, mériteraient d'être prises en considération
par les artistes, qui pourraient y trouver les moyens, trop négligés au-
jourd'hui, d'assurer la perpétuité des peintures à la fresque.
Continuant son voyage, Davy visita Rome, Florence et Venise. Il passait
les étés sur les bords du lac de Genève, et faisait, de là, de fréquentes
excursions dans le Tyrol. Il rentra en Angleterre par le Tyrol et l'Alle-
magne, pour éviter la France qui, dans ce moment, lui était fermée,
car on était aux Cent jours.
Son retour était attendu à Londres avec l'impatience la plus vive.
Tout le monde a entendu parler du feu grisou, cet accident terrible
qui, dans les houillères, coûte la vie à tant d'ouvriers mineurs. Il se
dégage souvent, des couches de houille en voie d'exploitation, un gaz in-
flammable, l'hydrogène bicarboné. Ce gaz paraît être engagé dans les
fissures et les cavités des couches de charbon. Mis en liberté par la pioche
du mineur, qui attaque ces couches, il se répand dans les galeries, se mêle à
l'air atmosphérique, et finit, quand il s'est accumulé en quantité considé-
rable, par constituer un mélange explosif. Ce mélange gazeux s'enflamme et
détone quand les ouvriers pénètrent dans la mine avec une lampe allumée.
Ce qui fait le danger de ces explosions, ce n'est pas, comme on pourrait
le penser, la chaleur produite par l'inflammation du gaz, mais bien la vio-
lence avec laquelle l'air se précipite, pour combler le vide déterminé par
cette combustion. Il en résulte un vent terrible, qui lance les ouvriers
contre les murs et les écrase. Au temps d'Humphry Davy, ces malheurs
étaient si fréquents, dans les houillères anglaises, qu'un grand nombre
de mines avaient dû être abandonnées.
i£n 1812, dans la mine de Filling, près de Sunderland, une seule
de ces explosions fit périr cent et un mineurs. Chaque matin, les ou-
vriers de cette houillère se séparaient de leurs familles comme des
soldais qui vont faire le coup de feu.
L'ÉCLAIRAGE ÉLECTRIQUE 61
Pendant la même année, dans une houillère de Liège, en Belgique, une
explosion se fit entendre et coueha sur le sol soixante-huit ouvriers. Les
malheureux auraient pu se sauver, car la plupart n'étaient que hlcssés,
mais le gaz continuant à se dégager, les asphyxia tous, le grisou étant
irrespirable en même temps qu'inflammable.
Les moyens de défense contre ces désastres étaient alors nuls, ou sans
valeur. Pour s'éclairer dans les ténèbres des galeries, les ouvriers se
servaient quelquefois d'un appareil que l'on montre encore dans les
anciens cabinets de physique. C'est une roue d'acier de 15 à 18 centi-
mètres de diamètre, dont un engrenage augmente la vitesse, et qui,
rencontrantà sa périphérie un silex, fournit des étincelles. La faible clarté
FlG. 50. — LA LAMPE DE SURETE D'HUMPIIRÏ DAVÏ DANS UNE MINE DE HOUILLE.
de ces étincelles guidait le mineur jusqu'au lieu de son travail. Cependant
cet appareil même déterminait encore quelquefois des explosions.
Quand le grisou avait envahi une mine, ou bien lorsque celle-ci se
trouvant disposée en cul-de-sac, la ventilation ne pouvait s'y établir faci-
lement, les ouvriers, avant de s'introduire dans les galeries, étaient obligés
de mettre le feu au gaz. Pour cela, un homme, couvert de vêtements
mouillés, armé d'un masque avec des yeux de verre, et muni d'une torche
portée à l'extrémité d'une longue perche, pénétrait dans la mine, et
s'avançait à plat ventre, en poussant la perche devant lui, jusqu'à ce
I. h
$2 LES NOUVELLES CONQUÊTES DE LA. SCIENCE
qu'il eût atteint la l égion du gaz, et que l'on eût entendu la détonation.
Quand le grisou avait détoné, on pouvait entrer dans la mine en toute
sécurité.
Les dangers et les inconvénients attachés à l'exploitation des houillères
étaient si graves, qu'un comité, composé de propriétaires de mine, se forma
à Newcastle, en 1814, pour chercher les moyens d'y remédier. Depuis un
an on s'occupait de la question, sans espoir de succès, lorsque le retour de
Davy vint ranimer les espérances. On lui confia cette recherche. Porter
le feu au milieu d'un magasin à poudre, en supprimant le danger, voilà
ce qu'on demandait à la science.
Tout le monde connaît la solution brillante que Davy donna de ce difficile
problème, par sa célèbre invention de la lampe de sûreté, aujourd'hui en
usage dans les mines du monde entier, et qui a préservé jusqu'à ce jour
des milliers d'existences. Davy renferma la lampe dans une enveloppe de
toile métallique, qui refroidit assez la flamme pour l'empêcher de communi-
quer le feu au grisou, s'il existe dans la mine, ce qui n'empêche pas la
lampe d'éclairer le mineur.
La lampe de sûreté de Davy est un des plus beaux exemples des ser-
vices que peut rendre à l'humanité le secours des sciences. La gratitude
publique ne manqua pas, d'ailleurs, à l'inventeur et au philanthrope. La
Société royale de Londres l'honora de la médaille de Rumford ; les proprié-
taires des mines lui offrirent un service de vaisselle plate, évalué 1200 livres
sterling, et l'Empereur de Russie lui envoya un magnifique vase de vermeil,
avec une lettre autographe, où il exprimait toute son admiration pour sa
découverte. C'est à cette occasion que Davy fut créé baronnet.
La lampe de sûreté, rapidement popularisée, produisit une véritable
révolution dans l'industrie des houillères. Sans cette lampe beaucoup
d'exploitations auraient été impossibles, et l'on se remit à extraire le
charbon de plusieurs mines que l'on avait été forcé de noyer.
Davy se refusa avec beaucoup de noblesse à tirer aucun parti pécuniaire
de sa découverte. Ses amis lui conseillaient de prendre un brevet d'inven-
tion, lui faisant espérer un revenu annuel de 1000 livres sterling. Comme
un ami le pressait, un jour, à ce sujet :
« Non, dit-il, je n'ai jamais songé à rien de semblable; mon seul but
g a été de servir la cause de l'humanité, et je suis assez payé par la satisfac-
« tion que j'en éprouve. »
Et son interlocuteur insistant :
« J'ai tout ce qu'il me faut, répliqua-t-il , pour mes besoins et
« mes projets ; de plus grandes richesses ne pourraient rien ajouter à ma ré-
L'ÉCLAIRAGE ÉLECTRIQUE 83
« putation ou à mon bonheur. Elles me permettraient, à la vérité, d'avoir
« quatre chevaux au lieu de deux, mais à quoi me servirait-il d'entendre
« dire que sir Humphry Davy attelle quatre chevaux à sa voilure? »
En 1815, il repartait pour l'Italie, appelé par le directeur du Musée de
Naples, pour chercher les moyens de dérouler les manuscrits sur papyrus,
trouvés dans les fouilles d'IIerculanum.
Après avoir rempli la tâche qui lui était confiée, Davy profita de son
nouveau séjour à Naples pour faire des recherches sur la cause des
éruptions volcaniques. Il a consigné dans deux mémoires sa théorie sur
ce grand phénomène de la nature.
Humphry Davy expliquait l'éruption des volcans par l'existence, à l'in-
térieur du glohe, de dépôts immenses de métaux alcalins, qui seraient mis
en liberté par de puissantes actions électriques. Selon lui l'eau, arrivant au
contact de ces métaux, se décomposerait et provoquerait un dégagement de
chaleur considérable, ce qui produirait tous les phénomènes volcaniques.
La position habituelle des cratères en activité, qui presque tous sont
placés près de la mer, l'incandescence de la lave, le bruit qui précède
l'éruption, les exhalaisons gazeuses et salines qui l'accompagnent, tout le
confirmait dans cette hypothèse.
Pendant longtemps les géologues ont jugé avec défaveur la théorie de
Davy sur l'origine des volcans. Cependant c'est cette théorie, ou du moins
son principe, que professe aujourd'hui la majorité des savants. Sans doute
on considère comme surannée la théorie du chimiste anglais, en ce qui
concerne l'existence de métaux alcalins dans les profondeurs de la terre;
mais, tout en mettant de côté la réaction chimique qu'invoquait Humphry
Davy, les géologues contemporains proclament, à peu près unanimement,
que la cause des éruptions volcaniques ne peut se trouver que dans une
communication accidentelle entre l'eau de la mer et l'intérieur du globe,
porté à une température excessive, par suite de l'existence de ce que
l'on nommait autrefois le feu central, et que l'on nomme aujourd'hui,
— ce qui revient au même — l'incandescence des parties profondes du
globe.
Si l'on jette les yeux sur une carte représentant la situation géographique
de tous les volcans actuels, on reconnaîtra que presque tous sont placés
près de la mer. Ce n'est que par une exception excessivement rare que l'on
voit des bouches volcaniques à l'intérieur des continents. Et même dans
ce dernier cas, peut-on signaler de grands lacs à proximité des cratères.
C'est la situation des volcans, c'est-à-dire leur voisinage presque constant
des côtes maritimes, qui a conduit, de nos jours, à expliquer les pliéuo-
84 LES NOUVELLES CONQUÊTES DE LA SCIENCE
mènes volcaniques par une communication entre l'eau de la mer et la lave
brûlante qui se trouve dans les profondeurs du globe. Puisque les bouches
volcaniques avoisinent presque toujours les côtes, on a pensé que le phé-
nomène des éruptions est dû à la communication qui peut s'établir entre
le bassin de la mer et l'intérieur de la terre, à une très grande profon-
deur, là où la température est prodigieusement élevée. Par suite de la
communication entre la mer et les parties profondes et brûlantes du sol,
l'eau réduite en vapeur, ou décomposée par la chaleur intérieure du
globe, se ferait jour au dehors, en disloquant les couches qui pèsent sur
ces vapeurs et ces gaz. Ainsi se produiraient les tremblements de terre
et les éruptions volcaniques.
Ce qui confirme cette théorie, c'est que la presque totalité des vapeurs
et des gaz qui s'échappent des cratères est composée de vapeur d'eau. La
prétendue fumée des volcans n'est autre chose que de la vapeur d'eau; et
la lave, quand elle coule au dehors et qu'elle se refroidit, laisse dégager
des quantités considérables de vapeur d'eau. D'après Ch. Sainte-Claire
Deville, les 99 centièmes de ce que le vulgaire nomme h fumée des volcans,
sont composés de vapeur d'eau. M. Fouqué, le successeur de Ch. Sainte-
Claire Deville au Collège de France, a calculé que le cratère de l'Etna,
pendant l'éruption de 1865, lançait des colonnes de vapeur d'eau qui, à
l'état liquide, auraient représenté l'écoulement d'un ruisseau donnant
250 litres d'eau par seconde. Il arrive souvent que la vapeur d'eau lancée
par un cratère se résout en eau liquide, et retombe, sous forme de pluie,
le long des flancs de la montagne.
Ce serait donc, en résumé, l'eau de la mer qui, mise en communication
avec l'intérieur de la terre, et reparaissant au dehors, à l'état de vapeurs,
constituerait les exhalaisons des volcans.
La composition des gaz et des matières solides qui sont lancés par les
cratères, en même temps que la vapeur d'eau, montre que c'est bien de l'eau
de la mer que doivent provenir ces produits. Du gaz acide chlorhydrique.
des chlorures, des sels de soude, des sels ammoniacaux, tels sont les compo-
sés chimiques qui sont lancés des cratères, ou qui tapissent leurs bords.
Le sel marin provenant de l'eau de la mer, peut fournir, par sa décom-
position, ce gaz chlorhydrique, ces chlorures, et ces sels de soude.
Les matières qui constituent la lave proprement dite sont d'origine
souterraine. Elles proviennent des roches profondes mises en fusion par la
chaleur ou réduites à l'état pâteux. Ce sont des silicates d'alumine, de
potasse ou de chaux, combinés à beaucoup d'eau. Le fer entre aussi dans la
composition des laves, et c'est le chlorure de fer qui colore en jaune les
31. — HUMPHRY DAVY, AU PIED DU VÉSUVE, ÉTUDIE LES PHÉNOMÈNES QUI ACCOMPAGNENT UNE ÉRUPTION
L'ÉCLAIRAGE ÉLECTRIQUE 87
bords de beaucoup de cratères. Pendant une ascension au cratère du Vé-
suve, que nous fîmes en 1865, [nous remarquâmes que ses bords
étaient teints d'une coloration rougeâtre, qui nous rappelait complète-
ment la couleur du chlorure de fer de nos laboratoires. On lit, d'autre
part, dans la relation donnée, dans les Comptes rendus de l'Académie des
sciences, par M. de Saussure, de l'éruption de l'Etna du mois de juin 1879,
que les neiges étaient fortement colorées en jaune par du chlorure de fer.
Or, les eaux de la mer sont chargées de chlorures alcalins, qui, combinés à
quelque composé ferrugineux du terrain, peuvent donner du chlorure de fer.
Ainsi, d'après la nouvelle théorie que des chimistes, comme Ch. Sainte-
Claire Deville, et des géologues, comme M. Daubrée en France et M. Fuchs
en Allemagne, soutiennent, avec preuves à l'appui, les éruptions volca-
niques ne seraient que des phénomènes locaux et accidentels. D'après leurs
calculs, l'eau de mer, pénétrant à une profondeur de 15 kilomètres au-
dessous de la surface du sol, y trouverait une température suffisante pour
que la vapeur* et les gaz résultant de sa décomposition aient une force
de 1500 atmosphères. Cette tension serait assez énergique pour soulever
les assises terrestres ou liquides qui les surmontent, et pour chasser au
dehors des colonnes de vapeur d'eau et de gaz. C'est par cette pression
s'exerçant sur les laves, c'est-à-dire sur les roches profondes mises en
fusion, que ces laves liquides pourraient s'élever au niveau du sol, et cou-
ler à sa surface, mêlées à des torrents de vapeur d'eau.
On reconnaît, à ces traits généraux, la théorie chimique qu'Humphry
Davy trouva en étudiant les éruptions du Vésuve. Un système de vues
scientifiques est oublié ou décrié pendant cinquante ans; et après ce long
intervalle, on le voit renaître, restauré et rajeuni.
Multa renascentur qiiaejam eecidere,
dit Horace.
Les premiers travaux scientifiques de Davy, ceux qui avaient fondé sa
gloire, se distinguent parla puissance de la portée théorique; ceux qu'il
exécuta dans la seconde partie de sa carrière, dénotent une continuelle
tendance à l'application de la physique et de la chimie aux objets d'utilité
publique. On en a vu plus haut un exemple dans l'invention de la lampe
de suretè. Le dernier n'est pas le moins remarquable. Nous voulons parler
des recherches que le chimiste anglais entreprit, en 1823, sur l'invitation
de l'amirauté britannique.
Pour défendre la quille des vaisseaux des atteintes de l'eau de la mer,
et pour la mettre à l'abri des attaques de certains mollusques, du genre
88 LES NOUVELLES CONQUÊTES DE LA SCIENCE
des teredo et des pholades, on se servait, aux premiers temps de la marine
anglaise, de peaux d'animaux recouvertes de poix. Vers la fin du seizième
siècle, on eut recours à un doublage extérieur en plomb, que les Romains
avaient déjà employé. Le cuivre fut ensuite substitué au plomb, et le pre-
mier essai de ce métal fut fait en 1761, sur la frégate l'Alarme. En 1780,
tous les vaisseaux anglais étaient doublés de cuivre. Cependant le cuivre
s'altère à la mer avec une rapidité extrême, surtout dans quelques golfes
et embouchures de fleuves des côtes de l'Afrique, en raison du gaz suif-
hydrique qui s'y dégage. La corrosion de cette doublure étant pour la ma-
rine une source de dépenses considérables, les commissaires de l'amirauté
demandèrent à la Société royale de Londres les moyens de la prévenir.
Davy se chargea de cette recherche.
Le problème fut résolu par lui, de la manière la plus élégante, en
vertu d'une simple application de sa théorie générale sur les relations
de l'électricité avec les phénomènes chimiques. L'altération du cuivre
des navires était due à l'action de l'eau de la mer sur le métal. Sous
l'influence de l'air, le sel marin donnait naissance à un chlorure de
cuivre, et il se précipitait, en même temps, de l'hydrate de magnésie, pro-
venant de l'action de l'oxyde de cuivre sur le chlorure de magnésium
dissous dans l'eau de la mer. Selon Davy, l'action chimique est réglée
par l'état électrique des corps; par conséquent, sa théorie indiquait
qu'en changeant l'état électrique du cuivre, on pourrait empêcher l'action
chimique de s'établir. Le cuivre est positif dans l'échelle électro-chi-
mique; c'est en raison de ce fait que l'oxygène de l'air peut se fixer sur
ce métal, et former de l'oxyde de cuivre, lequel, agissant ensuite sur les
sels tenus en dissolution dans l'eau de la mer, donne lieu aux produits
indiqués plus haut. En rendant le cuivre électro-négatif, cette réaction
devait être empêchée.
Comment placer le cuivre dans un état d'électricité négative? En le
mettant simplement en contact avec un autre métal, capable de s'élec-
triser positivement. Ainsi, en plaçant sur la doublure du navire quelques
morceaux de zinc ou de fer, on devait prévenir toute réaction de celte
espèce. Et comme, d'ailleurs, la tension électro-positive du cuivre est très
faible, une quantité relativement très petite du nouveau métal devait
réaliser l'effet défensif.
L'expérience confirma pleinement ces déductions de la théorie. Un
morceau de zinc, de la grosseur d'un pois, ou la tête d'un simple clou
de fer, conservaient quarante ou cinquante pouces carrés de cuivre. Pour
mettre la doublure des navires à l'abri de toute altération de la part de
L'ÉCLAIRAGE ÉLECTRIQUE 89
l'eau do la mer, il suffisait donc de la recouvrir, de place en place, de
quelques morceaux de zinc, ou, plus simplement encore, de réunir les
feuilles de cuivre au moyen de clous de zinc ou de fer.
Informée du résullat des recherches de Davy, l'amirauté donna l'ordre
aussitôt d'en faire l'expérience sur des bâtiments de l'État. L'essai fut tel-
FlG. 32. — HUMPHRY DAVY FAIT EXÉCUTER, A l'aRSENAL DE PORSTMOUIfl,
LE DOUBLAGE GALVANIQUE DE LA COQUE D'UN NAVIRE.
lement satisfaisant que trois mois après, toute la marine royale avait
adopté le nouveau moyen de protection emprunté à la théorie électro-chi-
mique. En France, on commença également à l'appliquer.
Mais bientôt, tout changea. Les bâtiments ainsi traités, qui étaient partis
pour des expéditions lointaines, revinrent aux ports dans un étal de déla-
brement imprévu. La doublure métallique était percée sur tous les points;
la coque mise à découvert et fortement endommagée. Que s'était-il passé ?
i. t2
«0 LES NOUVELLES CONQUÊTES DE LA SCIENCE
En rendant le cuivre électro-négatif, on l'avait bien mis à l'abri de l'action
de l'oxygène; mais sous ce nouvel état, il pouvait attirer les corps électro-
positifs, comme les bases insolubles, la magnésie et la chaux contenues
dans l'eau de la mer. Au bout d'un certain temps, le doublage des navires
était recouvert d'un sédiment formé de chaux et de magnésie. Sur ce
dépôt les plantes marines, les crustacés, les coquilles, les zoophytes,
venaient se fixer. Il fallait enlever ces incrustations avec la hache. Elles
occasionnaient des altérations chimiques sur les deux métaux, qui se
trouvaient bientôt percés, et la coque du navire, dénudée, était exposée
aux ravages des mollusques et des zoophytes. L'adhésion de cette couche
parasite allait au point de diminuer la vitesse de marche du navire; elle
devenait aussi lente que si l'on eût ajouté quelque mortier au doublage du
bâtiment.
A la vue de ce résultat, il n'y eut qu'un cri contre le chimiste. L'ami-
rauté, qui perdait des sommes considérables, ne lui épargna pas les mots
amers. Le public rit tout haut de l'événement. En trop d'occasions Davy
s'était montré intraitable envers ses inférieurs pour que l'on ne profitât
pas de la revanche qui se présentait.
Cette hostilité le blessa et l'irrita profondément. Il se remit à l'œuvre,
pour trouver quelque biais; mais il se rebuta vite, car le gouvernement ne
le soutenait plus, et le courage l'abandonnait , en présence d'injustes
attaques. Sa santé en fut altérée.
« Un esprit susceptible, écrivait-il à un ami, pourrait éprouver du
« dégoût et se dire : Pourquoi travailler pour son pays, quand on n'en
« reçoit que des outrages? Je suis plus affecté 'que je ne devrais l'être;
« mais je deviens plus sage de jour en jour, en songeant à Galilée et aux
« siècles où les philosophes et les bienfaiteurs de l'humanité étaient brûlés,
« pour les services qu'ils rendaient au monde. »
Mais sa résignation n'était qu'apparente. Cette nouvelle atteinte portée à
son orgueil réveillait toutes les blessures de son âme. Dévoré d'une noire
mélancolie, il quitta l'Angleterre, et chercha dans les voyages sa consolation
accoutumée. Ses dernières années se passèrent loin du ciel de sa patrie.
Il se remit à parcourir la Suisse, l'Illyrie, le Tyrol, l'Italie, ne revenant
à Londres que pour fort peu de temps et à de rares intervalles.
Depuis longtemps il avait abandonné toutes ses places. En 1827, ilenvoya,
de Salzbourg, sa démission de président de la Société royale. Dans ses excur-
sions, il poussa jusque dans le nord de la Suède; mais à Stockholm, H
n'eut pas même le désir de voir Berzélius. Le hasard seul amena une entre-
vue entre ces deux hommes illustres, mais elle fut courte et insignifiante.
L'ÉCLAIRAGE ELECTRIQUE 91
Davy était devenu insensible aux souvenirs de sa gloire scientifique; il ne de-
mandait plus que des distractions à l'amertume de ses pensées.
Il n'y trouva d'adoucissement que dans son retour aux travaux littéraires.
Ce sera la gloire éternelle des lettres d'apporter aux âmes blessées la
consolation suprême. Le savant déçu dans les espérances de son orgueil,
s'efforçait de retrouver le calme des premières années en revenant aux
études littéraires qui avaient occupé sa jeunesse. C'est en Italie qu'il écri-
vit son curieux el touchant ouvrage intitulé Consolations en voyage.
Le livre des Consolations envoyage, ou les Derniers jours d'un philosophe1,
renferme la plus éloquente expression des sentiments philosophiques de
l'auteur. Dans une série de dialogues, divers interlocuteurs se livrent aux
considérations les plus élevées sur les points fondamentaux de la philo-
sophie. Le spiritualisme, poussé jusqu'au point de l'idéalisme platonicien,
résume la pensée de ce livre. Les progrès de l'espèce humaine, la destinée
de l'homme, le rôle des milliers de globes qui composent le monde
visible, y sont le sujet de dissertations, dans lesquelles on retrouve, avec
l'éclat de l'imagination la plus hardie, des spéculations métaphysiques
d'une grande valeur.
Mais c'étaient là les lueurs dernières. Depuis longtemps les forces de
notre philosophe errant déclinaient ; les moindres promenades le fatiguaient.
Deux ans auparavant, il avait éprouvé, en Angleterre, une légère atteinte
de paralysie. A Rome, le 20 février 1829, et sans aucun symptôme
précurseur, il fut frappé d'une nouvelle attaque. 11 se rétablit pourtant,
et son frère John Davy vint le rejoindre. Ensemble, ils reprirent tristement
le chemin de l'Angleterre. Ils franchirent les Alpes, et arrivèrent en Suisse,
en passant par Aix et Chambéry. Durant ce voyage, Davy semblait renaître
à l'existence ; la vue des campagnes de la Suisse, qui rappellent certaines
contrées du centre de l'Angleterre, lui faisait éprouver de douces émotions.
Il se croyait revenu aux années de son enfance; il retrouvait comme un
écho des jours heureux.
Cet éclair fut court. Le 28 mai, on arriva à Genève. Davy se coucha
assez tranquille; mais à 3 heures du matin, le domestique vint annoncer
à John Davy que son frère était fort mal. On entra; il était sans connais-
sance, et quelques instants après, il expira.
Genève tout entière assista au convoi du philosophe, que le gouverne-
ment honora de funérailles publiques. Il repose dans le cimetière de
Plain-Palais, auprès de la tombe de Pictet.
1 Cet ouvrage a élé traduit dans notre langue, en 1868. par M. Camille Flammarion, et cette tra-
duction compte aujourd'hui huit éditions.
VII
Les premiers inventeurs de l'éclairage électrique par incandescence — W. Starr, en
Amérique. — Sa mort mystérieuse. — Greener et Staite, en Angleterre. —
Travaux de M. de Changy. — Sa lampe à conducteur de charbon et à conducteur
de platine. — Accueil fait à cette invention. — Un ingénieur en chef des mines
difficile à contenter et un physicien bourru.
L'expérience de Y œuf électrique faite par Humphry Davy, en 1813, dans
son cours de chimie à V Institution royale de Londres, renfermait la solu-
tion anticipée du problème de l'éclairage électrique, tel qu'on le voit
aujourd'hui mis en pratique pour l'éclairage intérieur. L'éclairage par
incandescence, comme on l'appelle aujourd'hui, consiste, en effet, à faire
passer le courant électrique à travers un conducteur de charbon, placé
dans une cloche vide d'air, ainsi qu'opérait Humphry Davy. Dans l'éclairage
électrique moderne, le courant est continu, tandis que dans l'expérience
de Davy le courant était interrompu, et donnait naissance à un arc
entre les deux conducteurs, un peu écartés l'un de l'autre : voilà toute
la différence. En réduisant Y œuf électrique d'Humphry Davy à de plus
petites dimensions, en maintenant l'arc sans discontinuité, et faisant usage
de courants plus faibles, pour obtenir un moindre éclat lumineux, on a
créé la lampe à incandescence actuelle.
Voyons comment on est arrivé à ces modifications.
La lampe à charbon et à incandescence dans le vide est le résultat des
recherches successives de beaucoup de physiciens. Les premiers créateurs
de ce système sont : en Amérique, W. Starr (1845); en Belgique,
M. de Changy (1858). Si les essais de ces deux chercheurs n'aboutirent
point, il ne faut en accuser que le sort contraire et la fatalité qui les
poursuivit l'un et l'autre. L'invention de W. Starr fut arrêtée par la mort
mystérieuse de l'auteur, événement que l'on n'a jamais pu expliquer. .Et
quand on se rappelle que l'inventeur du gaz de l'éclairage, le Français
Philippe Lebon, périt, en 1804, sous les coups d'assassins restés inconnus,
on ne peut se défendre d'un singulier et triste rapprochement entre la fin
L'ÉCLAIRAGE ÉLECTRIQUE 93
tragique et secrète de ces deux premiers créateurs de branches nou-
velles de l'art de l'éclairage.
J. W. Starr était un savant et un écrivain de Cincinnati. Il avait
publié plusieurs ouvrages de philosophie naturelle, et s'était, en même
temps, occupé d'applications de la physique. Comment arriva-t-il ù rendre
pratique, pour l'appliquer à l'éclairage domestique, l'expérience d'IIum-
phry Davy? On l'ignore, mais il est certain qu'en 1845, W. Starr avait
fait usage, comme agent d'éclairage, d'un fil mince de charbon enfermé
dans une cloche privée d'air et parcouru par un courant voltaïque. On
trouve même consigné dans son brevet d'invention , qu'il faisait usage
d'une machine magnéto-électrique pour produire l'électricité.
En sa double qualité de savant et de philosophe, W. Starr était pauvre.
Mais il y avait alors à New- York un philanthrope éminent, Peabody, de
Danvers (Massachusetts), mort à Londres en 1869, à qui les Etals-Unis
devaient la création de beaucoup d'institutions scientifiques ou charitables,
et qui s'était fait une grande renommée en Amérique et en Angleterre,
comme le Mécène déclaré des idées et des hommes de valeur. W. Starr
demanda à Peabody les fonds qui lui étaient indispensables pour per-
fectionner sa découverte. Le philanthrope répondit généreusement à cet
appel. Il remit à W. Starr la somme qui lui était nécessaire.
L'Amérique n'avait pas alors, comme aujourd'hui, la prétention
de donner seule l'éclosion aux créations nouvelles de la science. La vieille
Europe conservait encore ce privilège. Peabody conseilla à son protégé
de se rendre à Londres, pour communiquer sa découverte aux électriciens
de la métropole britannique. En même temps, comme l'assistance d'un
homme versé dans les affaires est indispensable à un philosophe, trop sou-
vent détaché des intérêts de ce bas monde, il lui adjoignit un agent,
nommé King, chargé de le diriger dans ses démarches, et de le garer
des embûches des exploiteurs d'idées, lesquels ne manquent pas, à ce que
l'on assure, aux bords de la Tamise.
Dès leur arrivée à Londres, W. Starr et King se mirent en rapport
avec les professeurs de Y Institution royale, particulièrement avec l'il-
lustre Faraday, qui était l'oracle de l'électricité dans toute la Grande-
Bretagne; puis ils s'occupèrent de faire une expérience publique de leur
système d'éclairage. En bon Américain, W. Starr installa dans un im-
mense candélabre, vingt-six lumières, pour symboliser les vingt-six États
que comptait alors l'Union américaine.
L'expérience réussit parfaitement. La lumière fournie par le candé-
labre aux vingt-six lampes était d'une grande intensité et d'une teinte
91 LES NOUVELLES CONQUÊTES DE LA SCIENCE
agréable. Faraday admira beaucoup la découverte de W. Starr, et lui pré-
dit le plus grand succès. Il lui conseilla, en même temps, de prendre,
sans plus tarder, un brevet d'invention.
Le brevet fut pris. Seulement, King, au lieu de faire délivrer la patente
au véritable inventeur, la demanda et l'obtint pour lui-même. C'est à
peine si W. Starr, ravi de son succès, s'aperçut de la déloyauté de son
agent.
Il est dit, dans ce brevet, que le conducteur à employer est le
charbon de cornue de gaz, réduit à l'état de fil, — que l'on peut placer
plusieurs appareils d'éclairage sur le même circuit, — et que l'on peut
emprunter le courant soit à une pile, soit à une machine magnéto-
électrique.
Quelques jours après la prise du brevet, W. Starr s'embarquait, avec
King, sur le navire Le Monde. Mais le second jour de la traversée, W. Starr
fut trouvé mort dans sa cabine. La mort était-elle naturelle? Y avait-il
eu suicide ou crime? C'est ce que l'on s'occupa fort peu de rechercher. Un
homme de plus ou de moins n'est pas ce qui inquiète beaucoup les
citoyens de la jeune Amérique.
King débarqua donc seul à New-York. Il demanda au philanthrope
Teabody la faveur de remplacer W. Starr dans l'exploitation de la nouvelle
lampe. Mais celui-ci, ne lui témoignant aucune confiance, lui refusa tout
appui financier. Et King n'ayant pas trouvé d'autre bâilleur de fonds, l'in-
vention en resta là.
Bientôt après, King disparut; on n'entendit plus parler de lui, et cette
dernière circonstance ajoute encore à l'étrangeté de cette affaire.
L'année suivante, en 1846, deux Anglais, Greener et Staite, qui avaient
eu connaissance du brevet de W. Starr, prenaient, à Londres, un brevet
presque pareil, mais ils n'arrivaient pas plus que l'Américain King à faire
exploiter ce système.
Douze ans après, la même invention, c'est-à-dire la lampe à incandes-
cence, à conducteur de charbon et à courant continu, apparaît en Belgique.
L'inventeur est un ingénieur des mines, M. de Changy.
Le directeur du Musée industriel de Bruxelles, le spirituel Jobard —
celui de tous les hommes qui a fait le plus mentir son nom — se fit
l'apôtre de la découverte de M. de Changy. Combien de fois ne lui ai-je
pas entendu raconter les merveilles de cette invention, et déclarer que là
était la seule solution du problème de l'éclairage par l'électricité! Je ne
prenais pas toujours au sérieux les enthousiasmes de Jobard; l'expé-
rience a prouvé que Jobard voyait juste.
L'ÉCLAIRAGE ÉLECTRIQUE 95
On lit dans tous les ouvrages qui ont traité de l'éclairage électrique,
que M. de Changy est Belge. M. de Changy n'est pas plus Belge que ne
l'était Jobard. Bien qu'on l'ait toujours appelé Jobard (de Bruxelles), Jobard
était Bourguignon, quant à M. de Changy, il est Tourangeau. La France
ne doit laisser perdre aucun des rayons de son auréole scientifique.
M. de Changy résidait à Bruxelles. Ce fut Jobard, son professeur et son
ami, qui tourna ses idées sur la question de l'éclairage par l'électricité.
En 1838, Jobard avait émis, dans le Courrier belge, cette idée, qu'un
fragment de charbon servant de conducteuret placé dans une chambre vide
d'air, ainsi qu'avait opéré Humphry Davy, donnerait une lumière fixe,
durable et d'une grande intensité. Ingénieur des mines, M. de Changy fut
frappé de la possibilité d'appliquer une pareille lampe à l'éclairage des ga-
leries de mines de houille, pour remplacer la lampe de sûreté de Davy, et
il se mit à l'œuvre.
M. de Changy commença ses expériences en 1844. Il fit usage du seul
charbon conducteur de l'électricité que l'on possédât alors, c'est-à-dire du
charbon de cornue de gaz. Il tailla des baguettes aussi fines que possible
de ce charbon, et les enferma dans des ampoules de verre, préalablement
privées d'air par la machine pneumatique; puis il mit ces petites cloches
en communication avec les deux conducteurs d'une pile voltaïque.
La nature du charbon dont l'inventeur faisait usage, apportait un obstacle
particulier à la réussite de pareils essais, déjà si difficiles par eux-mêmes,
à une époque où tout était encore à créer en ce genre. Le charbon de
cornue de gaz n'est jamais bien homogène ; en sorte que la baguette, sous
l'influence électrique, se détruisait toujours par quelque point. M. de Changy
essaya de lui donner de l'homogénéité en remplissant ses pores. Pour cela il
trempait la baguette de charbon dans des résines fondues ou des solu-
tions sucrées, et il la faisait ensuite recuire. Le résultat fut meilleur, et
M. de Changy constitua un type de lampe dont nous donnons, dans la
figure 55, une représentation au trait.
Le succès était satisfaisant, au point de vue de l'invention, dont le prin-
cipe était trouvé. Sans doute, de tels appareils ne pouvaient être sérieu-
sement utilisés; c'était là pourtant un progrès digne de remarque, en
supposant, toutefois, que l'auteur ignorât les curieuses expériences de
W. Starr, qui furent publiées vers 1844, et que nous venons de rapporter,
M. de Changy ayant été, sur ces entrefaites, appelé en Angleterre, comme
ingénieur en chef des mines de Weal-Ocean et de WealRamoth, ses recher-
ches furent suspendues pendant quelques années.
Toutefois, l'idée qui l'avait conduit à les entreprendre, c'est-à-dire l'écîai-
96 LES NOUVELLES CONQUÊTES DE LA SCIENCE
rage des mines, ne pouvait cesser de le préoccuper, surtout dans les
fonctions auxquelles il était appelé. Il inventa même, à cette époque, une
lampe à huile, qui fut longtemps en usage sous le nom de Victoria-safety-
Lamp. Mais ce n'était qu'une sorte de pis-aller; la lampe électrique n'ayant
pas cessé de lui apparaître comme l'idéal pour l'éclairage des mines.
Aussi, lors de son retour à Bruxelles, en 1850, reprit-il ses recherches,
d'abord avec des interruptions, puis très activement, vers 1855.
A
FlG. 53. — MEMIÈHE LAMPE A INCANDESCENCE DE M. DE CI1ANGT.
M. de Changy dirigea ses essais dans deux sens en môme temps. Sans
abandonner le charbon, il s'occupa de constituer une lampe dans laquelle
le platine, devenant incandescent par le passage du courant, produisait
l'effet lumineux.
Le platine n'a pas, comme agent de ce mode d'éclairage, les qualités du
charbon de cornue, mais il n'a pas, non plus, certains de ses défauts, et
on devait penser qu'il permettrait d'arriver plus rapidement à un système
pratique. Seulement, si l'on fait usage du platine, ce métal étant fusible,
tandis que le charbon est absolument infusible, il faut éviter la fusion et la
destruction du fil incandescent, même dans le vide, et pour cela il faut
limiter strictement l'intensité du courant qui le traverse. D'autre part,
pour que le système soit pratique, il faut que l'on puisse placer plusieurs
lampes sur un même circuit, les foyers étant trop peu intenses pour
pouvoir être employés, avec économie, si chacun d'eux réclamait un
circuit.
W. Starr, en Amérique, avait résolu le problème, et il avait rendu les
physiciens de Londres témoins de ses expériences. Mais, comme nous l'avons
dit, la mort de l'inventeur avait arrêté ces premières tentatives. Un physicien
anglais, W. Staite, prit, en 1858, un brevet pour l'emploi d'un métal moins
L'ÉCLAIRAGE ÉLECTRIQUE 97
fusible que le platine, l'iridium. Les dispositions indiquées par W. Staite
étaient rationnelles; mais Staite était obligé de donner un courant à chaque
lampe, et de plus, l'iridium est un métal fort rare et fort cher; en sorte
que ce système n'était nullement pratique.
i. 13
9S LES NOUVELLES CONQUÊTES DE LA SCIENCE
Des expériences méthodiquement suivies conduisirent M. de Changy
à reconnaître que le platine doit recevoir une préparation particulière.
Il ne doit pas être, dès le premier abord, porté à l'incandescence; il faut,
pour ainsi dire, l'accoutumer peu à .peu au genre de service qu'on
lui demande. A cet effet, il faut le maintenir à des chaleurs rouges modé-
rées, pour le faire peu à peu et lentement monter au degré de tempé-
rature où il doit être entretenu. Edison devait trouver ce même fait, envi-
ron vingt ans plus tard.
M. de Changy avait également reconnu qu'il y a intérêt à pne as employer
le platine pur, mais légèrement carburé. A cet effet il lui faisait subir
une opération assez semblable à la cémentation de l'acier; il le chauf-
FlC. 35. — PREMIÈRE LAMPE A INCANDESCENCE DE M. DE CflANGV, COMPOSÉE D'UN CONDUCTEUR DE PLATINE.
(GRANDEUR NATURELLE.)
faitdans des poussières de charbon, et le faisait ensuite repasser à la filière.
C'est par cette série de recherches que l'ingénieur français arriva à
constituer des lampes dans lesquelles le platine ne fondait pas, et qui pro-
duisaient une assez vive lumière. Nous donnons ici (fig. 55) la représen-
tation, en vraie grandeur, de cette lampe.
Ayant ainsi atteint le but qu'il s'était proposé, c'est-à-dire ayant con-
stitué une nouvelle lampe de sûreté pour l'éclairage des mines, destinée
à remplacer la lampe de sûreté de Davy, M. de Changy se hâta de soumettre
son invention à un ingénieur en chef des mines, qui faisait autorité en Bel-
gique, M. Devaux.
L'objection que fit à M. de Changy l'ingénieur en chef des mines de
Belgique, est assez singulière pour être rapportée ici.
L'ÉCLAIRAGE ÉLECTRIQUE 99:
« Votre lampe, dit-il à l'inventeur, a un défaut : elle est parfaite. »
Et comme M. de Changy manifestait sa surprise :
« La lampe de Davy, ajouta M. Devaux, pour justifier sa critique, nous
« avertit de la présence du gaz, parce que sa flamme s'allonge, quand le
« grisou existe dans la mine. Alors, l'ouvrier, prévenu par ce phénomène, se
« hâte de sortir de la galerie. »
Mais il y a bien d'autres signes que celui de l'allongement de la flamme,1
dans la lampe de sûreté de Davy, pour déceler la présence du grisou.
En outre, l'usage d'une lampe brûlant dans un air chargé de grisou, est
un danger permanent, car les mailles de la toile métallique n'empêchent
pas toujours l'inflammation du gaz. Il arrive, en effet, assez souvent, qu'un
ouvrier imprudent, ou n'y voyant pas assez clair, ouvre sa lampe de sûreté,
et met le feu au gaz. C'est ce qui produit les trois quarts des accidents.
Donc, un éclairage d'où est exclue toute flamme était une découverte capi-
tale pour la sûreté des mineurs.
Mais le siège de l'ingénieur en chef était fait : M. Devaux refusa son
approbation à ce nouveau système d'éclairage des mines.
Cela n'empêcha pas l'inventeur de continuer ses recherches et de perfec-
tionner sa lampe. A la date du 17 mai 1858, il prit un brevet pour un sys-
tème complet de régulation et de division du courant pour la lumière élec-
trique à incandescence. Voici le mécanisme fort curieux de ce régulateur.
Chaque lampe était placée sur un circuit dérivé du courant général, lequel
traversait, en outre de la lampe, le fil d'un électro-aimant. Un deuxième
circuit branché sur le premier, était formé par le noyau de cet électro-
aimant et son armature. Ce deuxième circuit n'était donc fermé que si
l'électro-aimant, éLant actif, mettait son armature en contact avec le
noyau. On conçoit, alors, comment les choses se passaient. Dans l'état
normal, le circuit renfermant la lampe et le fil de l'électro-aimant était
seul fermé, le ressort antagoniste de l'électro-aimant étant réglé de façon
que le courant convenable pour l'incandescence n'était pas assez fort pour
le vaincre. Si le courant augmentait trop, le magnétisme de l'électro-
aimant augmentait avec lui, le ressort antagoniste était vaincu, l'armatiii c
revenait au contact du noyau, et formait ainsi un circuit dérivé, de petite
résistance, qui détournait le courant, devenu trop intense et dangereux
pour l'appareil.
La quantité d'électricité absorbée par la lampe étant ainsi limitée, il
devenait possible d'en mettre plusieurs sur le même circuit, ce qui réali-
sait les deux buts cherchés : la régularisation du courant et la division de
la lumière.
100 LES NOUVELLES CONQUÊTES DE LA SCIENCE
Nous avons dit que tout en travaillant l'incandescence par les mélaux,
M. de Changy n'avait pas abandonné le charbon. Dans cette période il essaya,
ne trouvant pas de charbon convenable, d'en fabriquer de toutes pièces.
Il fit passer par une filière des pâtes de plombagine, pour en former des
baguettes fines, qu'il cuisait ensuite. Mais il était obligé d'introduire des
corps agglomérants, par exemple de l'argile, la plombagine seule n'ayant
pas assez de consistance.
Toutefois, on n'obtenait pas encore ainsi des baguettes résistant à l'in-
candescence électrique; elles présentaient une certaine tendance au ramol-
lissement. Vers 1859, M. du Moncel avait obtenu une lumière très bril-
lante en se servant, comme conducteurs, de languettes de charbon obtenues
parla calcinationde fibres végétales, telles que du liège, de la basane, préala-
blement trempés dans l'acide sulfurique et carbonisés. M. de Changy essaya
des matériaux de ce genre; mais il fallait prendre certaines précautions,
augmenter la conductibilité, l'homogénéité, qui n'étaient pas d'abord suffi-
santes. C'est ce qui décida l'inventeur à combiner les deux genres de con-
ducteurs, et à réaliser un type de lampe assez curieux, où l'incandescence
du platine est réunie à celle du charbon. A cet effet une spirale de pla-
tine s'enroulait autour du charbon.
Nous représentons une de ces lampes (fig. 57) de grandeur naturelle.
Etant ainsi parvenu à résoudre le problème, que l'on appelait alors la
division de la lumière électrique, et qui était généralement considéré
comme une espèce de quadrature du cercle, M. de Changy s'occupa de
faire connaître sa découverte. Il commença par la soumettre, à Bruxelles,
aux personnes compétentes et en état de la faire adopter.
Au premier rang se trouvait Jobard, qui n'avait, d'ailleurs, jamais cessé
de suivre avec un vif intérêt les essais de notre inventeur.
Satisfait des résultats acquis, Jobard en fit le sujet de diverses commu-
nications. Il adressa, en particulier, une lettre à l'Académie des sciences
de Paris, le 27 février 1858, antérieurement à toute prise de brevet. Dans
cette lettre, Jobard résumait les expériences de l'inventeur, et énumérait les
applications de la lampe électrique qu'il avait conçues.
Ces applications sont assez singulières, soit dit en passant. Les voici :
« 1° Eclairage des mines;
« 2° Lampes immergées pour la pêche de nuit ;
« 5° Bouées lumineuses ;
« 4° Télégraphie nautique, obtenue à l'aide de tubes colorés renfermant
« les hélices incandescentes, etdont les combinaisons obtenues à l'aide d'un
« clavier, formeraient des signaux lumineux au haut d'un mât de navire. »
L'ÉCLAIRAGE ÉLECTRIQUE 105
On ne peut s'empêcher de sourire quand on lit l'étrange énumération,
faite par l'excellent Jobard, des applications que pourrait recevoir la lumière
électrique. C'est le cas d'invoquer Boileau, et de dire, avec le satirique :
Oh! le plaisant projet d'un honnête savant,
Qui, de tant de héros, va choisir Childebrand!
Fie 57. —
DEUXIEME LAMPE A INCANDESCENCE DE 11. DE CHANGY, COMPOSÉE D UN CONDUCTEUR DE CIIAULON
ET D'UNE SPIRALE DE PLATINE (GRANDEUR NATURELLE).
Les physiciens de notre temps ont vu plus vite et plus sûrement ce
que l'on pouvait faire de la lumière électrique divisée en petits foyers.
Leur première pensée n'a pas été de la faire servir à la pèche de nuit!
C'est peut-être en raison de la façon naïve dont la nouvelle invention lui
était présentée, que l'Académie des sciences de Paris lui fit un assez froid
104
LES NOUVELLES CONQUÊTES DE LA SCIENCE
accueil. Ce qui est certain, c'est que le secrétaire perpétuel, Flourens, re-
fusa l'insertion de la note de Jobard dans les Comptes rendus de l'Académie,
faveur qu'il accordait, chaque semaine, aux plus insignifiantes broutilles,
pourvu qu'elles fussent marquées à l'estampille de la science courante.
Dans cette conjoncture, Jobard m'adressa la lettre dont l'Académie des
sciences avait refusé l'insertion, en me priant de la faire paraître dans
le feuilleton scientifique que je donnais chaque semaine, au journal la
Presse. Ce que je fis incontinent.
La lettre persécutée trouva donc asile dans la Presse du 13 mars 1858.
En voici le texte :
« Je m'empresse, écrivait Jobard au Président de l'Académie des sciences de
Paris, de vous annoncer la découverte du fractionnement d'un courant électrique
pour l'éclairage, en autant de filets que l'on désire.
« On sait que l'arc lumineux produit entre deux charbons ne peut donner qu'un
foyer très intense, très désagréable et très coûteux. Un jeune chimiste, physicien,
mécanicien et praticien à la fois, M. de Changy, très au courant des découvertes et
des instruments nouveaux, vient de résoudre le problème de la divisibilité du
courant galvanique.
« C'est en sortant de son laboratoire, où il travaille seul depuis six ans, que je
viens donner un aperçu de ce que j'y ai vu, c'est-à-dire une pile de 12 éléments
bunsen perfectionnée par lui, produisant un arc lumineux constant, sans inter-
mittence et sans crépitation, entre deux charbons rapprochés par un régulateur de
son invention, le plus parfait et le plus simple que je connaisse. De plus, une
douzaine de petites lampes de mineur mobiles sur des tringles ou des fils de
cuivre, dont il peut allumer ou éteindre l'une ou l'autre ou toutes ensemble, sans
que l'intensité de la lumière augmente ou diminue par l'extinction des lampes
voisines. Ces lampes, contenues dans des tubes de verre hermétiquement fermés,
sont destinées à l'éclairage des mines à grisou, aussi bien qu'aux réverbères des
rues, qui s'allumeraient et s'éteindraient seuls dans toute une ville, en ouvrant ou
fermant le circuit. Cette lumière est blanche et pure comme celle du gaz Gillard,
avec lequel elle a ce seul point de contact que c'est l'incandescence du platine
qui la produit. Les tuyaux de conduite du gaz seraient alors remplacés par de sim-
ples fils et ne pourraient occasionner ni explosions, ni incendies, ni mauvaises
odeurs.
« J'ai vu également une ampoule lumineuse en verre épais, que l'on peut immer-
ger à des profondeurs considérables, sans qu'aucun mouvement ou bouleversement
puisse l'éteindre. Elle a déjà été essayée en rivière et a servi à prendre des pois-
sons, qui sont attirés et non effrayés, comme on le craignait, par la lumière. Il est
probable que, dans un temps donné, la mer inépuisable nourrira la terre, et que
les pêches miraculeuses ne le seront plus.
« Ce simple aperçu suffira pour faire comprendre à combien d'applications
diverses peut se prêter la découverte que j'ai l'honneur de signaler, avec la convic-
tion que je n'ai pas été la dupe d'une illusion, malgré mon étonnement de. voir
L'ÉCLAIRAGE ÉLECTRIQUE
105
une lampe s'allumer dans le creux de ma main, et rester allumée en la mettant
dans ma poche, avec mon mouchoir pardessus. Jobard. »
Cependant, tout en refusant d'insérer la lettre de Jobard sur la division
de la lumière électrique réalisée par M. de Changy, l'Académie des
sciences avait nommé une commission pour examiner le fait annoncé. Le
physicien Becquerel père, Desprelz et Babinet composaient cette com-
mission.
Pour être renseigné exactement sur l'invention qui lui était soumise,
Becquerel pria Quételet, secrétaire perpétuel de l'Académie royale des
sciences de Bruxelles, de prendre des informations sur cette découverte, et
Quételet chargea de cette enquête M. Melsens, l'un de ses collègues. Ce-
lui-ci assista aux expériences de M. de Changy, les suivit de près, et à la
date du 5 avril 1858, il rendit compte à Despretz de ce qu'il avait vu.
Dans cette lettre, M. Melsens constatait qu'il avait vu sur un même cir-
cuit voltaïque, alimenté par une pile Bunsen de douze éléments, plusieurs
lampes que l'on pouvait allumer, soit ensemble, soit en groupe, soit isolé-
ment, à volonté, sans que l'éclat de chacune d'elles fût modifié. Il déclarait
donc que la division de la lumière électrique était obtenue.
La commission, imparfaitement satisfaite, désira avoir des renseigne-
ments plus précis de la part de l'inventeur lui-même; et le secrétaire per-
pétuel, Flourens, fut chargé d'écrire à M. de Changy, pour lui communi-
quer ce désir de la commission.
Jobard se chargea de répondre à la lettre de Flourens, et il le fit en les
termes suivants, dans une lettre adressée de Bruxelles, que nous trans-
crivons:
« Monsieur le Secrétaire perpétuel,
« J'ai bien reçu la lettre dont vous m'avez honoré, jointe à la copie de la noie
de M. Becquerel, qui demande des explications sur les moyens de M. de Changy
pour obtenir la division de la lumière électrique.
« Je n'avais voulu faire part à l'Académie que des résultats que j'ai vus, et qui
ont été, depuis, vérifiés et confirmés par ordre de l'Académie de Bruxelles, sur la
demande de M. Despretz.
« Si l'Académie, qui ne considère que l'intérêt de la science, abstraction faite
de l'intérêt de l'inventeur, n'a pas trouvé ma notice plus explicite, on ne doit s'en
prendre qu'au défaut de garantie de la propriété des inventeurs; car c'eût été
dépouiller celui-ci de tout espoir de rémunération positive ; et tous les inventeurs
ne sont pas à même de se contenter de récompenses purement honorifiques.
« M. de Changy a dépensé trop d'argent en essais, pour ne pas conserver l'es-
poir, quelque aléatoire qu'il soit, de tirer profit de sa belle découverte, et je lui ai
conseillé de n'en publier les détails qu'après avoir pris, autant que possible, ses
sûretés contre les frelons de l'industrie.
i. 14
106 LES NOUVELLES CONQUÊTES DE LA. SCIENCE
« Si les inventions communiquées à l'Académie valaient les brevets définitifs ou
provisoires, comme celles que l'on met aux Expositions officielles, ce qui serait
fort à désirer et parfaitement praticable, l'Académie n'aurait plus à se plaindre
d'aucune réticence de la part des inventeurs.
« Agréez, monsieur le Secrétaire, mes très humb,es salutations.
« Jobard. »
« Bruxelles, le 16 avril 1858. »
Cela voulait dire que M. de Changy, ayant dépensé beaucoup de temps
et d'argent pour réaliser sa découverte, n'était pas disposé à la rendre pu-
blique avant de s'en être assuré la possession par un brevet bien en règle.
Cette lettre mit le feu aux poudres. A sa réception, Despretz déclara que
M. de Cbangy, « voulant faire de son invention un objet de lucre, ne méri-
« tait pas le nom de savant, et que l'Académie ne devait pas s'occuper de
« ses travaux! »
Il y a des mots qui tuent, qui tuent soit les hommes, soit les idées. Le
mot de Despretz : « M. de Changy ne mérite pas le nom de savant », ne
tua pas l'ingénieur français, mais il tua son idée. A partir de ce moment,
il se sentit inquiet, découragé. Il se demanda s'il faisait acte de loyal sa-
vant et d'homme de progrès, en voulant tirer un profit pécuniaire de sa
découverte, comme le lui conseillait Jobard; et finalement, il laissa tom-
ber, sans s'occuper de l'exploiter, son brevet d'invention.
Il nous paraît tout simple aujourd'hui qu'un inventeur retire un béné-
fice de son invention, qu'un chimiste vive de la chimie et un physicien de la
physique, comme le prêtre vit de l'autel et le médecin de la médecine. On
voit même, de nosjours, bien des savants n'entreprendre des recherches
que dans le but unique d'un bénéfice d'argent. Mais, en 1858, on rai-
sonnait autrement. On élevait à un autre niveau, on portait en des sphères
plus hautes la mission de l'homme de science. Sous ce rapport, nous avons
fait, depuis, beaucoup de chemin. Est-ce en avant, est-ce en arrière? Au
lecteur de le décider.
Pendant que je travaillais dans le laboratoire de la Sorbonne, de 1852
à 1854, pour aider k la préparation du cours ou aux recherches particu-
lières de Balard, qui fut mon maître en chimie, j'ai beaucoup connu
Despretz, le père Mansuetle, comme nous l'appelions, parce qu'il s'appe-
lait, de ses prénoms, César Mansuette, ce qui n'était pourtant pas sa faute.
Il est mal, assurément, de médire de ses professeurs, mais M. Despretz,
— Dieu veuille avoir son âme! — était lourd comme une locomotive et
épais comme le mont Blanc. C'était un vrai paysan du Danube universi-
taire. II avait une grosse tête, de gros yeux, de gros sourcils, de grosses
L'ÉCLAKiAGE ÉLECTRIQUE
107
mains, de grosses épaules, et il marchait dans de gros souliers. Quand il
faisait, à la Sorbonne, son cours sur la lumière, l'opticien Henri Soleil
était chargé de manœuvrer, de l'intérieur de l'amphithéâtre, le miroir
plan, qui, placé au travers d'un carreau de la fenêtre, devait réfléchir les
rayons du soleil et les amener dans la salle. Et quels bons rires nous fai-
sions, quand l'opticien étant occupé à guetter une éclaircie de l'astre
radieux, à travers les nuages qui le cachaient trop souvent, Despretz lui
disait, de sa voix de basse-taille enrhumée: « Monsieur Soleil, le voyez-
vous? »
Professeur médiocre, Despretz a laissé de bons souvenirs comme physi-
cien. Il a poursuivi, pendant plus de quarante ans, l'étude des grands
phénomènes de la physique : le son, l'électricité, la densité des liqui-
des, etc. Son nom se retrouve dans tous les traités classiques, tant il a fait
d'expériences précises, mesuré de nombres importants pour la science,
coordonné de faits épars et isolés. Peu de cours réunissaient un auditoire
aussi nombreux que celui qu'il faisait à la Sorbonne, car ses expériences
brillaient par la grandeur des moyens mis en œuvre. Ses énormes piles, ses
diapasons monstres, etc., étaient passés en proverbe. Il n'avait pas de faci-
lité naturelle, mais ses efforts persévérants avaient fini par lui conquérir
la situation qu'il ambitionnait. C'est ainsi qu'il parvint à obtenir la pre-
mière chaire de physique de France, voire même le fauteuil de la présidence
de l'Académie des sciences.
Despretz était cité pour l'austérité de sa vie et la simplicité de ses habi-
tudes. Les seules récréations qu'il se permît étaient la chasse (k duc
d'Aumale l'avait, un jour, autorisé à tuer la petite bête dans ses forêts) et
des excursions annuelles en Allemagne, en Italie, en Angleterre. Il aimait
aussi à parcourir les provinces de la France; mais il avait tant fait subir
d'examens de baccalauréat, et dans ces examens il s'était toujours signalé
par tant de bienveillance, que dans chaque ville, à son grand désespoir, il se
voyait reconnu et arrêté dans la rue. C'était assez pour le faire fuiraussitôl.
Il menait une vie uniforme et solitaire. Chaque jour, il faisait sa pro-
menade matinale au jardin du Luxembourg; et dans sa promenade du
soir, il parcourait les quartiers plus animés de la ville. A dix heures du
matin, il se rendait à la Sorbonne, et il n'en sortait qu'à cinq heures.
Despretz a publié un Traité élémentaire de physique, un Traité de chimie,
et il a fait paraître, dans les Comptes rendus de l'Académie, un grand
nombre de mémoires, sur divers points des sciences physiques. Dans une
brochure intitulée : Des Collèges et de l'instruction professionnelle des Fa-
cultés, ii a essayé de défendre l'étude des lettres contre celle des sciences,
108
LES NOUVELLES CONQUÊTES DE LA SCIENCE
thèse assez étrange pour un physicien, et qu'il fallait laisser aux profes-
seurs de rhétorique, que les sciences physiques et naturelles enseignées
dans les lycées empêchent de dormir.
En définitive, Despretz était un physicien de grande valeur. Mais malgré
tout, je ne puis, dans mes souvenirs, me le représenter autrement qu'écra-
sant sous le poids de sa lourde personne, l'idée féconde que M. de Changy
apportait, dès l'année 1858, à la cause du progrès scientifique.
VIII
Les lampes électriques russes. — Lampe à incandescence et à conducteur de charbon
de M. Lodyguine; ses défauts. — Lampe du même système de MM. Konn et Bou
liguine. — Encore M. Jablochkoff ; sa lampe à incandescence à conducteur de kaolin.
Repoussé à l'Académie des sciences de Paris par l'opposition de Despretz,
l'éclairage par un courant continu rendant incandescent un fragment de
charbon ou de platine, sommeilla pendant quinze ans. C'est en Russie,
dans ce même pays qui devait plus tard doter la science et l'industrie de
la découverte fondamentale de la bougie électrique, que cette question fut
reprise. En 1875, un physicien russe, M. Lodyguine, invente une disposition
particulière de lampe à incandescence et à charbon, qui lui vaut un des
grands prix de l'Académie des sciences de Saint-Pétersbourg.
En exposant les travaux de M. Lodyguine, M. Wild, membre de l'Acadé-
mie des sciences de Saint-Pétersbourg, chargé du rapport, fit ressortir toute
la supériorité que présentait le charbon sur le platine, pour la production
de la lumière par incandescence.
Le pouvoir rayonnant du charbon est de beaucoup supérieur à celui du
platine, et la capacité calorifique du charbon est beaucoup moindre; dé
sorte qu'une même quantité de calorique porte le charbon à une tempé-
rature plus élevée qu'il ne ferait d'un fil de platine. De plus, la résistance
du charbon au passage du courant est 250 fois celle du platine; on peut
donc prendre un crayon de charbon beaucoup plus gros, à égalité de tem-
pérature. Enfin, avantage inappréciable, le charbon est infusible.
M. Lodyguine employait des crayons de charbon de cornue de gaz d'une
seule pièce, en diminuant leur épaisseur au point où se trouvait le foyer
lumineux. Il plaçait deux charbons dans un même appareil, qu'il munissait
d'un petit commutateur extérieur, pour faire passer le courant dans le
deuxième charbon, quand le premier était usé. Enfin, comme l'avaient fait
avant lui W. Starr, en Amérique, et M. de Changy, a Bruxelles, pour em-
pêcher la combustion du charbon, il l'enfermait dans une cloche de verre
hermétiquement close.
HO LES NOUVELLES CONQUÊTES DE LA SCIENCE
Au début, M. Lodyguine avait fait le vide dans ses récipients de verre.
Mais cette opération avait présenté des difficultés que le physicien russe
n'avait pu surmonter. Il se contentait donc, comme il vient d'être dit, de
clore le mieux possible l'appareil. L'oxygène de l'air contenu dans la cloche
étant brûlé, il ne devait rester dans le récipient que de l'azote et du gaz
acide carbonique. Mais c'était là de la théorie. En fait, on n'opérait pas dans
un espace vide d'oxygène. Aussi les aiguilles de charbon se brisaient-elles
fréquemment, et il était difficile de les remplacer. De plus, les parois de la
cloche se recouvraient d'une poussière opaque, qui enlevait une partie de
la lumière.
Cependant, avec la machine magnéto-électrique de la compagnie l'Al-
liance , pour fournir le courant électrique, on obtenait un effet assez satis-
faisant de quatre lampes de ce genre placées sur un même circuit.
L'inventeur chargea un de ses compatriotes, M. Kosloff, de Saint-Péters-
bourg, de se rendre à Paris, pour perfectionner son appareil, ou pour en
tenter l'exploitation commerciale. Mais on n'obtint jamais rien de sé-
rieux. M. Truk, lampiste de Paris, chez lequel M. Kosloff faisait ses expé-
riences, y travailla lui-même avec beaucoup d'ardeur, mais sans grand
résultat.
Pendant que l'on s'efforçait, à Paris, de perfectionner les lampes de
M. Lodyguine, deux autres ingénieurs russes, M. Konn, d'une part, el
M. Bouliguine, d'autre part, créaient des lampes fondées sur le même prin-
cipe, et les soumettaient à des expériences attentives. Mais rien d'important
ne sortit de ces tentatives, que nous nous contenterons de signaler.
Toutes les lampes russes, dont plusieurs, comme il vient d'être dit, furent
imaginées à Paris, avaient un défaut capital et commun à toutes. Le crayon
de charbon employé comme conducteur, se désagrégeait et tombait en mor-
ceaux. Et ce n'était pas par suite de la combustion, car cette désagrégation
se manifestait dans des lampes parfaitement vides d'air. Le crayon s'amin-
cissait graduellement en son milieu, et finissait par se rompre. Aucun
moyen ne put réussir à prévenir cet accident.
M. Jablochkoff appliqua également son esprit inventif à la création d'une
lampe à incandescence, et il obtint un résultat très encourageant.
M. Jablochkoff portait à l'incandescence une aiguille d'argile de kaolin in-
terposée dans le courant électrique. Mais comme le kaolin offre une assez
grande résistance au passage du courant, il fallait employer des courants
d'une grande tension. M. Jablochkoff avait donc eu l'idée, très ingénieuse,
d'interposer entre l'aiguille de kaolin et le fil conducteur de l'électricité, un
véritable condensateur électrique, lequel se chargeait d'électricité
L'ÉCLAIRAGE ÉLECTRIQUE 111
quand elle devenait surabondante, et se déchargeait ensuite de cet excès
d'électricité à travers la substance du kaolin.
Ces recherches de M. Jablochkoff datent de l'année 1878. L'auteur
accorde toujours une grande confiance à ce système, bien que la pratique
ne l'ait pas encore sanctionné.
Depuis l'année 1873 jusqu'à l'année 1878, les lampes à incandescence
se débattaient au milieu de difficultés insurmontables, et l'on commençait
à désespérer d'en triompher jamais, lorsque Thomas Edison, en Amérique,
eut connaissance de l'importance de cette question. Ce fut pendant un
voyage aux montagnes Rocheuses, accompli en 1878, en compagnie du
physicien américain John Draper, qu'Edison reçut de ce dernier le conseil
de s'occuper de cette grande question.
Le sujet était alors assez complexe, et quelque peu embrouillé, par suite
des échecs répétés de beaucoup d'inventeurs qui avaient essayé de tirer parti
de l'incandescence électrique d'un corps, charbon ou métal, pour constituer
un agent d'éclairage. Edison résolut de prendre, comme on dit, le taureau
par les cornes. En d'autres termes, il posa le problème dans toute son
étendue et avec toutes ses conséquences. Il voulut obtenir avec la lumière
électrique tout ce que donne le gaz, c'est-à-dire une lumière d'intensité
constante, facile à manier, pouvant se placer partout en petites masses, et
d'un pouvoir éclairant médiocre, équivalant à environ deux lampes Carcel,
pouvant enfin se distribuer, par des canaux conducteurs, tout comme le gaz
d'éclairage.
Ce programme, vaste autant que difficile, Edison parvint à le remplir.
Comment ce résultat fut-il atteint? C'est ce que l'on apprendra par la lecture
des pages qui vont suivre, et dans lesquelles, tout en racontant la vie
de Thomas Edison, nous exposerons ses travaux sur l'éclairage par l'élec-
tricité.
IX
Thomas Edison. — Sa vie et ses travaux.
Un soir d'hiver de l'année 1859, trois personnes, le père, la mère et un
jeune garçon, achevaient un pauvre repas dans une arrière-boutique de la
triste ville de Port-Huron, dans le Michigan, aux Etats-Unis d'Amérique.
Les murs de l'arrière-boutique où la famille était en ce moment rassemblée,
étaient couverts de tableaux éventrés, de toiles sans cadre et de vieux cadres
éraillés, à la dorure absente. Quelques casiers de bois peint, contenant des
registres et surmontés de paperasses poudreuses, achevaient l'ameublement
de cet obscur réduit. Quant à la boutique, on y trouvait tout l'arsenal or-
dinaire du brocanteur : bahuts boiteux, chaises dépareillées, porcelaines et
faïences ébréchées, pendules sans balancier, lampes sans globe, tourne-
broches sans volant, caves à liqueurs sans liqueurs, lits sans sommiers,
fauteuils sans housses, housses sans fauteuils, boites à musique sans cy-
lindre, habits et gilets sans boutons, armes hors d'usage, revolvers et cara-
bines réformés, mais que les aventuriers, qui partaient pour les mines d'or
de la Californie ou les sources de pétrole à'Oil-kreck, étaient heureux d'em-
porter, pour deux ou trois dollars.
Le maître de ce misérable logis s'appelait Edison. D'origine hollandaise,
il était venu de bonne heure chercher fortune en Amérique; mais il
l'avait poursuivie sans le moindre succès, pendant toute sa vie. Tour à
tour tailleur, pépiniériste, grainetier, il exerçait alors, à Port-Huron, l'état
de brocanteur, auquel il joignait, quand il le pouvait, l'office d'intermé-
diaire pour la vente des propriétés. Mais, malgré son intelligence et son
énergie, il n'avait réussi, dans aucune de ces professions diverses, à
acquérir l'aisance; et une gène, voisine de la misère, régnait dans l'inté-
rieur du Hollando-Américain.
Sa femme, bonne et courageuse enfant du pays, avait, avant son
mariage, trouvé des ressources en tenant, comme le font beaucoup de
jeunes Américaines, une école primaire. Elle avait ainsi acquis quelques
L'ÉCLAIRAGE ÉLECTRIQUE 113
notions rudimentaircs de calcul, de littérature, d'écriture et de dessin,
qu'elle fut heureuse de pouvoir transmettre à son fils.
Celui-ci, du reste, Thomas Al va Edison, avait rapidement dépassé le
pelit cercle de connaissances qu'il devait à la tendresse de sa mère. Il
i 1D
114 LES NOUVELLES CONQUÊTES DE LA SCIENCE
avait un prodigieux désir d'apprendre : mais dépourvu de direction et de
maître, il avait dépensé sa jeune énergie sans parvenir à meubler effica-
cement son esprit. D'un caractère concentré, et même un peu sauvage,
il recherchait la solitude, afin de pouvoir s'adonner librement à la passion
effrénée qu'il avait pour la lecture. Il dévorait avec une égale avidité, et
sans préférence, tout ce qu'il pouvait lire gratis dans les boutiques des
libraires et des marchands de journaux de Port-iluron. Livres, brochures,
revues, recueils illustrés, il lisait tout, et prenait intérêt à tout ce qu'il
lisait; mais cela sans méthode, sans règle, ni plan préconçu. Avec une
telle indiscipline intellectuelle il n'avait rien retenu de sérieux; et défait,
il ne savait encore que lire, écrire et un peu calculer.
Notre jeune homme, le repas étant terminé, se disposait à se lever
de table, pour aller rejoindre ses camarades sur la grande place, lorsque
son père le retint du geste, et ajouta aussitôt :
« Reste, Thomas; j'ai à te parler. »
L'air un peu solennel avec lequel son père avait prononcé ces mots,
et l'attitude triste et résignée de sa mère, qui se disposait à écouter
religieusement le chef de la famille, inquiétèrent un peu le jeune garçon,
qui, pourtant, se rassit avec déférence, se tenant prêt à entendre la
communication paternelle.
Le père, Edison ayant bourré et allumé sa pipe, aspiré et rejeté quel-
ques bouffées de fumée, prit alors la parole :
« Mon fils, dit-il, te voilà dans ta douzième année1. A ton âge et dans
notre pays, quand on n'a pas, dans un bon sac de cuir, une quantité
raisonnable de dollars, ou dans sa caisse un nombre suffisant d'actions
de la Banque des Etals-Unis, ou des mines de YOil-kreck, on va cher-
cher fortune hors du logis. C'est ce que j'ai fait à l'âge de quinze ans.
Tu es bien portant, agile et vigoureux. Tu as quelque instruction. Tu
pourras te pousser dans le monde.
— Je sais, mon père, répondit Thomas, que le moment est venu pour
moi de débarrasser la maison d'une bouche inutile, et d'aller gagner ma
vie avec ma tête et mes bras. Mais à quelle profession me destinez-vous?
Je ne peux pas être tailleur, comme vous l'avez été; car je n'ai jamais
pu, ajouta-t-il avec gaieté, assujettir mes jambes à demeurer immobiles
pendant trois minutes, sur un établi. Je ne connais rien aux plantes, ni
aux graines, n'ayant jamais perdu mon temps à regarder les arbres, ni
les fleurs. La vue des tableaux m'ennuie ; ce qui fait que je serais un mau-
1 Thomas Edison est né à Milan, comté dÉïié, dans l'Ohio, le 10 février 1 8 47.
L'ECLAIHAGE ELECTRIQUE 115
vais acheteur de peintures; et n'ayant jamais eu un demi-dollar dans ma
poche, je ne saurais ni vendre ni acheter des propriétés, comme vous le
faites quelquefois, mon père. Je ne vois donc pas bien quelle profession
vous m'avez choisie?
— Tu seras, répondit le père Edison, en rallumant sa pipe qui venait
de s'éteindre, tu seras homme d'équipe dans le fourgon à bagages du
railway du Canada et Central Michtgan. »
Et comme le jeune Thomas ne pouvait dissimuler une légère grimace,
à la pensée de la profession peu distinguée qu'on lui annonçait :
« Attends, mon garçon, dit le père Edison, je n'ai pas fini. Il y a huit
jours, comme je raccommodais l'uniforme du chef de gare de notre station
du railway du Canada et Central Michigan, j'ai arrangé avec lui toute
ta position. Tu ne seras pas seulement occupé à placer et à redescendre
les bagages. Le propriétaire du buffet te confiera des gâteaux, du pain et
des saucisses, que tu pourras distribuer aux voyageurs, pendant la marche
du train. De plus, le marchand de journaux te charge de vendre, pour lui,
des revues à images et des journaux. Tu seras donc un petit commerçant. Et,
ajouta-t-il, comme il faut à un commerçant de l'argent pour commencer
les affaires, voici tes frais de premier établissement. »
Ce disant, le père Edison tendit à son fils, fièrement et comme s'il lui
remettait un trésor, trois dollars, que celui-ci prit et mit dans sa poche, en
étouffant un soupir.
« Et quand dois-je partir? demanda-t-il à son père, d'un air assez
décidé.
— Le premier train passe à notre station à sept heures et demie du matin.
Tu partiras demain à sept heures et demie. Tout est préparé pour que tu
emportes du buffet et de la boutique du marchand de journaux ton
premier fonds de commerce. D'ailleurs, ajouta-t-il, pour atténuer un peu
l'effet de ses paroles, nous ne nous séparons pas complètement. Le train
s'arrête chaque deux jours à Port-Huron; tous les deux jours, nous
pourrons te serrer la main à ton passage. »
Le jeune Thomas se leva et dit, simplement et courageusement :
« C'est bien, mon père; je partirai demain. »
Sur ces mots, il embrasse avec effusion sa mère, serre la main au vieux
Drocanteur, et se retire dans le pauvre réduit qui lui sert de chambre,
pour faire ses préparatifs de départ, laissant ses parents à leurs tristes
pensées, et aux regrets que leur fait éprouver le départ d'un fils digne de
leur affection.
Le lendemain, comme le train du Canada et Central Michigan entrait
H6 LES NOUVELLES CONQUÊTES DE LA SCIENCE
en gare à Port-Huron, Thomas Edison sautait dans le fourgon à bagages, et
commençait gaiement son métier.
Le voilà donc parcourant le train pendant la marche, pour offrir aux
voyageurs des journaux, des magazines illustrés et des brochures, le tout
entremêlé de pâtisseries, de sandwichs, de fruits, de cigares, de pipes et
d'allumettes chimiques.
Au bout de quelques jours, il possédait tous les trucs du métier. Dès
qu'il eut réalisé quelques bénéfices, il embaucha, pour les mettre à sa
place, trois ou quatre enfants du voisinage, qu'il chargea de colporter
la marchandise, tandis qu'il s'établissait et prenait domicile dans le
fourgon aux bagages. Dans le petit réduit qu'il s'était ménagé, il lisait,
ou plutôt il dévorait les livres qu'il avait achetés de ses premières éco-
nomies (fig. 59). Le hasard l'avait fait tomber sur la traduction du Traité
d'analyse chimique de Frésénius, et bien qu'il ne pût rien y comprendre,
cette lecture lui inspira le goût de la chimie. Il trouva moyen d'installer
dans son fourgon une espèce de laboratoire, où il s'essayait à des expé-
riences de chimie.
Malheureusement, pendant la marche, un flacon de phosphore, placé
sur une étagère, tomba, s'enflamma à l'air, et mit le feu au plancher
du wagon. Ce commencement d'incendie fut arrêté par le conducteur
du train, qui, furieux de l'aventure, jeta sur la voie le laboratoire ambu-
lant, avec accompagnement d'une bonne correction manuelle administrée
au malencontreux chimiste.
Ne pouvant travailler de ses mains, le jeune homme se mit à tra-
vailler de ses yeux. A chaque arrêt que faisait le convoi dans une
localité de quelque importance, il entrait dans les ateliers de méca-
nique, dans les imprimeries, dans les bureaux de télégraphe, et tout
en s'approvisionnant de journaux ou d'autres objets de son petit com-
merce, il regardait, observait, prenait des informations et des leçons sur
tout ce qui s'offrait à sa vue.
Comme le train s'arrêtait quelques heures dans la ville de Détroit,
il courait à la bibliothèque. Il s'était imposé la tâche d'en lire tous les
ouvrages. Dans ce but, il avait commencé ses lectures par un bout, avec
le projet de parcourir jusqu'à l'autre bout tous les volumes placés sur
chaque rayon. Heureusement, le bibliothécaire, pris d'admiration pour
cette tentative folle, mais qui dénotait un esprit singulièrement trempé,
lui fixa un ordre et un choix pour la lecture des ouvrages de science,
auxquels il s'engagea à s'en tenir.
Comme il ne pouvait rester un seul instant oisif, il s'était procuré
L'ÉCLAIRAGE ÉLECTRIQUE 119
des fils de télégraphe électrique, et lorsqu'il s'arrêtait chez son père, à
Port-Hurôn, il organisait des télégraphes, qu'il mettait en action par des
piles électriques, composées avec de vieux pots et des débris de métaux
ramassés dans la boutique du brocanteur.
La maison de son père était située à vingt minutes de marche de la
station. D'après la maxime anglaise : Time is money, il voulut gagner
ces vingt minutes. Pour cela, il disposa devant la maison de son père, en
face de la voie, un gros tas de sable; et au moment où le train pas-
sait à toute vapeur, il s'élançait de son fourgon. Cette manière de des-
cendre d'un chemin de fer, qui n'est pas à la portée de tout le monde,
peut donner une idée de l'agilité et du courage de notre yankee.
Il donna, un jour, une preuve émouvante de son intrépidité et de la
bonté de son cœur. Il attendait le train, sur le quai de la gare de Port-
Clément, lorsqu'il aperçut près de lui, à vingt mètres d'une locomotive,
qui arrivait à toute vapeur, un petit enfant, jouant sur les rails. Sans
réflexion, et comme d'instinct, il bondit sur la voie, saisit le baby, et fran-
chit les rails, comme un oiseau, tenant par un bras l'enfant, miraculeuse-
ment préservé de la mort. Le tampon de la machine les effleura, sans
les atteindre.
Le père de l'enfant était le chef de gare de Port-Clément. Pour s'acquit-
ter envers le sauveur de son fils, il lui enseigna le maniement du télégra-
phe électrique et son vocabulaire.
Cependant Edison était un jeune homme pratique, toujours à l'affût de
ce qui pouvait lui être utile. Tout en continuant son métier de marchand
de journaux sur le train du Central Michigan, il avait essayé, à l'exemple
de son père, différentes professions, jusqu'à celle de cordonnier, dont il
avait voulu tâter, semblable, en cela, au célèbre botaniste suédois, Linné,
qui tira l'alêne dans sa jeunesse, d'après quelques biographes.
Aucune profession ne lui ayant encore réussi, il tenta celle de journa-
liste.
Se trouvant un jour, dans les bureaux d'un journal de la ville de
Détroit, le Free Press Détroit, il vit procéder à la vente de caractères typo-
graphiques usés et réformés, provenant de l'imprimerie de ce journal. Il
acheta, pour quelques dollars, ces caractères de rebut, se procura, au même
prix, les accessoires et le matériel d'un rudiment d'imprimerie, et em-
porta le tout dans son fourgon à bagages, qui était toujours son centre
d'opérations.
Quelques jours après, il publiait un journal qu'il intitulait The grant
Trunk Herald, et dont il était le rédacteur, le compositeur, le prote,
120 LES NOUVELLES CONQUÊTES DE LA SCIENCE
le correcteur, le pressier, le plieur, et qu'il vendait aux voyageurs du
train. Les nouvelles que contenait ce journal ne pouvaient être plus
fraîches, puisqu'elles étaient encore humides de l'encre d'imprimerie du
fourgon à hagages !
La singularité du fait attira l'attention publique. Le Times de Londres
le signala comme une des plus étranges manifestations de l'esprit initia-
teur des Américains du Nord.
Encouragé par ce premier succès, notre imprimeur ambulant se mit
en tête de publier une feuille plus assise. Ce qui veut dire qu'il fonda
un journal, qu'il faisait composer et paraître à Port-Huron. Le journal
s'appelait Paul l'indiscret (Paul Pry), el il était consacré à recueillir
les racontars et les scandales du jour. Tout rédacteur qui se présentait
était bien accueilli, à la condition de n'être jamais payé. C'est ce qui
entraînait ce petit journal à garder peu de réserve à l'égard des personnes,
et à justifier son titre par toute sorte d'indiscrétions sur la vie privée
des gens et par une critique sans mesure des institutions et des
choses.
Un habitanl de Port-Huron, plus mal mené que les autres par la
feuille à scandales, se fâcha, et sut venger, en même temps, et lui-même
et les autres victimes des indiscrétions du Paul Pry. Rencontrant un jour
Thomas Edison sur le quai du port, il le saisit par le fond de son pan-
talon et le jeta à l'eau.
Heureusement le jeune homme savait nager. Il se sauva, mais le
journal fut noyé.
Dégoûté, par ce bain forcé, de la profession de petit journaliste, Edison
se tourna vers une occupation plus sérieuse. Nous avons dit que le chef
de gare, dont il avait sauvé le baby par son courage et son intrépidité,
lui avait, en retour du service rendu, enseigné la manœuvre et le voca-
bulaire du télégraphe électrique. Edison demanda une place d'employé dans
les bureaux du télégraphe de la ligne du chemin de fer de Michigan.
Il n'y avait de vacant qu'un poste d'employé de nuit; Edison l'accepta.
C'est ainsi qu'il entra dans une carrière qui convenait à ses aptitudes, et
où les quelques connaissances scientifiques qu'il avait acquises pouvaient
trouver leur application.
Nous n'avons pas besoin de dire que son apprentissage ne fut pas long.
En peu de temps, il devint un manipulateur adroit et habile. Seulement,
c'était le plus détestable des employés. Toujours occupé d'un travail
personnel, étranger à son service, il laissait trop souvent en souffrance des
dépêches publiques ou privées.
L'ÉCLAIRAGE ÉLECTRIQUE 121
C'est pour cela qu'il fut successivement envoyé deLouisville à Cincinnati,
et de Cincinnati à Stratford.
Un soir, le directeur des télégraphes du Canada, qui connaissait les dé-
fauts de son employé, afin d'être sûr qu'il ne déserterait pas son poste, lui
intime l'ordre d'avoir à télégraphier, chaque demi-heure, le même mot de
Stratford à la station voisine, sans préjudice de son service de nuit. Edison,
qui avait arrêté un autre emploi de son temps, improvise un petit appareil,
que la grande aiguille de la pendule venait toucher chaque demi-heure, ce
qui faisait télégraphier automatiquement le mot prescrit.
C'est, pour le dire en passant, ce que faisait à Paris mon ami, le célèbre
constructeur Gustave Froment (de l'Institut). Dans son atelier des machines
à diviser, célèbres dans toute l'Europe, les machines ne se mettaient en mar-
che qu'à minuit, lorsque le mouvement des voitures avait cessé dans la
ville. J'ai souvent vu Froment, en soirée ou en promenade, tirer sa
montre et dire : « En ce moment mes machines à diviser commencent à
travailler. » Son secret, c'est qu'il attachait le fil conducteur d'une pile à
un mouvement d'horlogerie qui venait, à minuit se mettre en contact avec
le balancier d'une horloge. Quand minuit sonnait, le balancier de l'hor-
loge rencontrait le fil conducteur, et un petit électro- aimant faisait
partir le rouage qui actionnait les machines à diviser. A cinq heures du
matin, le balancier de la même horloge rencontrait un autre fil conducteur,
qui, par le même mécanisme, arrêtait le travail des machines à diviser.
C'est par quelque moyen analogue que le jeune employé du bureau de
Stratford avait chargé le balancier ou l'aiguille de la pendule de télégra-
phier le même mot, à chaque demi-heure, à la station voisine. Si bien que
la station voisine ne reçut aucune dépêche de la nuit, mais qu'en revanche,
elle entendit deux fois par heure retentir la même syllabe.
Le directeur des télégraphes du Canada n'approuva pas celte application
de la mécanique, et il envoya le trop ingénieux employé dans une autre
ville, à Memphis.
Ceci se passait en 1864. C'est à Memphis qu'Edison manifesta, pour la
première fois, son esprit d'invention. Il eut l'idée de faire passer simulta-
nément deux dépêches télégraphiqnes en sens inverse, par le même fil.
Aujourd'hui ce prodigieux résultat s'obtient comme en se jouant. Deman-
dez à M. Baudot, dont l'appareil, partout en usage, fait servir le même
fil à expédier jusqu'à dix dépêches à la fois. Mais en 1864, l'idée de
(aire parcourir à un fil télégraphique deux dépêches se croisant en sens
opposé, était considérée comme le rêve d'un cerveau dérangé.
C'est pour cela qu'après avoir entendu Edison expliquer son système d'expé-
i. *«
122 LES NOUVELLES CONQUÊTES DE LA SCIENCE
dition par le même fil de deux dépêches en sens contraire, le directeur du bu
reau télégraphique, s'adressant à notre jeune homme, laissa tomber dédai-
gneusement, de ses lèvres administratives, ces seuls mots: « Vous êtes fou! »
Cependant l'un des employés qui avaient entendu Edison expliquer le
mécanisme qu'il projetait, ne partagea pas l'opinion de son chef sur
l'état mental de son camarade. Ce qui le prouve, c'est qu'il n'eut rien
de plus pressé, le lendemain, que de courir au bureau des patentes de
Memphis, et de faire breveter en son nom et comme sa propre inven-
tion, l'appareil qui avait été décrit devant lui.
Ceci donna à réfléchir à notre inventeur, qui se promit d'être plus
circonspect à l'avenir sur le chapitre de ses idées. Et il donna bientôt
la preuve de son parti pris d'être discret.
Il avait mis dans sa tête d'établir une communication télégraphique entre
deux trains de chemin de fer en marche. C'est le problème que l'ingénieur
italien, Bonelli, avait résolu, et qu'il expérimenta, le 19 mai 1855, sur le
chemin de fer de Turin à Gênes, et au mois de novembre de la même année,
sur le chemin de fer de Paris à Saint-Cloud, en présence de notre ministre
de l'Agriculture et du Commerce, et de M. de Cavour, avec l'appareil qu'il
appelait le télégraphe des locomotives. Cette même invention a été renou-
velée, en 1882, par un habile électricien dont nous avons décrit l'appareil
dans notre 26e Année scientifique*.
Mais Edison n'était pas encore de la force de Bonelli en électricité.
L'événement le prouva. Il avait été autorisé à essayer son appareil entre
deux trains circulant sur la voie ferrée qui passe à Memphis. Mais
comme il n'avait confié à personne le secret de son mécanisme, son
appareil fut installé d'une manière défectueuse. Les deux trains se rencon-
trèrent, et il y eut entre eux un choc, qui aurait pu avoir des conséquences
graves, mais qui, heureusement, n'entraîna pas de dommages sérieux.
Edison eut quelque peine à échapper à la colère du Directeur du
chemin de fer qui avait eu l'imprudence de l'écouter. Toutefois, il fut dé-
finitivement remercié par son administration.
Cependant l'affaire avait eu du retentissement, et en Amérique on ne
se formalise pas pour une marmelade de locomotives. Au contraire, l'im-
portance de l'accident attira sur lui l'attention des mécaniciens des
États-Unis. Peu de mois après, il était appelé à New-York, par la com-
pagnie financière Gold and stock, pour réparer un indicateur mécanique
du cours des valeurs, qui s'était dérangé juste à l'heure de la Bourse,
1. 1883. Pages 123-125.
L'ÉCLAIRAGE ÉLECTRIQUE 123
c'est-à-dire au moment où l'on avait le plus grand besoin de ses ser-
vices. Edison remit promplement le mécanisme en état, et en même
temps il présenta au directeur de cette société financière un appareil
de son invention, qui imprimait sur un tableau, sans perte de temps,
les plus petites variations survenues dans le cours des valeurs.
Les mauvais jours étaient passés ; la fortune commençait à lui sourire. La
compagnie de l'Union des télégraphes de l'Ouest le prit comme ingénieur,
avec un traitement assez élevé. On appréciait ses talents de mécanicien,
ainsi que ses facultés d'invention, et on était disposé à lui fournir
tous les moyens de les exercer.
Bientôt on créa pour lui, près de New-York, à Menlo-Park, un labora-
toire, qui fut admirablement organisé. On mit sous ses ordres une armée
d'aides et d'employés d'intelligence reconnue et parfaitement payés, et
on le laissa libre de travailler à sa guise.
Riche, indépendant et dans toute la fleur de la jeunesse, Edison put,
dès lors, se consacrer entièrement à la science et à l'industrie. L'argent
qu'il gagne, il le consacre à préparer de nouvelles inventions, et tout en
dépensant des sommes énormes, quand il s'agit d'une expérience à faire,
ou d'une substance rare et chère à se procurer, il continue à mener
l'existence d'un modeste employé.
Absorbé par ses travaux de chaque jour, Thomas Edison n'avait pas
encore songé au mariage, lorsqu'il fut frappé, à Newark, où il visitait
une fabrique, de la physionomie douce et charmante d'une ouvrière. Au
milieu de ses études et de ses calculs, l'image de la jeune Marie Stilvell
venait souvent flotter dans sa pensée. Cette vision souriante révéla à son
cœur l'existence d'un sentiment qu'il avait ignoré jusque-là : l'amour
parlait à sa jeunesse. Quand il se fut bien assuré du sentiment qui
venait de s'éveiller en lui, il eut vite pris son parti, et sans autres
déclarations, phrases, ni compliments, il alla trouver la jeune fille et lui
proposa de l'épouser. Marie Stilvell, quelque peu surprise d'une demande
ainsi formulée, ayant demandé le temps de réfléchir, Edison lui accorda
huit jours et retourna chez lui.
La semaine écoulée, Marie Stilvell était la fiancée d'Edison.
Le mariage se fit peu après. En sortant de l'église, Edison conduisit la jeune
épousée dans le petit cottage qu'il habitait, et qui était situé près de ses ate-
liers de Menlo-Park. Après lui avoir montré son usine, la distribution des
travaux, le rôle de ses aides et employés, il lui demanda la permission de
la quitter un instant, pour aller terminer, dans son laboratoire, une expé-
rience importante, promettant d'aller la rejoindre à la table de noce.
124. LES NOUVELLES CONQUÊTES DE Lk SCIENCE
Ceci se passait à midi. La soirée entière s'écoula sans que l'on vît repa-
raître le marié. Le repas de noce s'était achevé sans lui, le jour allait finir et il
ne revenait pas! Absorbé par son expérience, Edison avait oublié son
mariage!
Il fallut que le cortège nuptial, la mariée en tête, vînt frapper à la porte
du laboratoire de notre savant, par trop distrait, pour lui rappeler qu'il est
des époques et des moments dans la vie où il faut faire trêve à la physique.
Le laboratoire de Menlo-Park et le cottage d'Edison ont été décrits, en ces
termes, par un auteur moderne, M. P. Bacué, dans un livre publié en 1882 :
« Menlo-Park, où Edison a fixé sa résidence, est, dit M. P. Bacué, une petite sta-
tion du chemin de fer de Pensylvanie, située à une heure de New-York. Le village,
ou plutôt le hameau, bâti sur un coteau qui domine la voie ferrée, se compose
d'une douzaine de cottages assez coquets. A peu de distance se trouve la belle
propriété de M. Adolphe Préterre, le fameux dentiste de New-York, qui a gagné
six ou sept millions dans sa profession, et qui consacre ses loisirs à des études
scientifiques et agricoles.
« Le pays est riant, verdoyant et tranquille. C'est la vraie campagne. Edison y
a fait construire, presque au sommet du coteau, au milieu d'un terrain clos par
une haie verte, un bâtiment rectangulaire, élevé d'un seul étage, long de trente-
cinq mètres environ et large de dix. La construction est faite en bois, comme la
plus grande partie des cottages américains. Sa façade, qui est sur l'un des petits
côtés, est précédée d'un péristyle soutenu par des piliers ornés de plantes grim-
pantes formant balcon au premier étage.
« C'est là qu'il travaille. Sa maison d'habitation, son home est à peu de dis-
tance. Cela ressemble de loin à un établissement public quelconque ; maison
d'école ou mairie.
« Si l'extérieur de ce vaste laboratoire est un peu banal, l'intérieur présente un
aspect tout à fait original. Au rez-de-chaussée se trouve la machine à vapeur qui
distribue partout la force motrice dont Edison fait un fréquent usage. On y
admire aussi une splendide collection d'outils de toute nature au moyen desquels
il peut travailler instantanément toutes les matières connues. Une escouade d'ha-
biles mécaniciens, soigneusement choisis par lui, exécutent, sous ses indications
et sous sa surveillance, des travaux variés à l'infini et dont lui seul connaît le but
et la portée. Là encore se trouvent la collection des dessins et des plans, et l'atelier
des dessinateurs.
« Le premier étage, qui ne forme qu'une seule et immense pièce, sert de labo-
ratoire au maître. C'est là qu'il se tient, c'est là qu'il reçoit les visiteurs et
qu'il travaille jusqu'à une heure très avancée de la nuit, souvent jusqu'à l'aube.
« Les murailles de cette grande salle sont garnies, du plancher au plafond, de
rayons, où sont rangés d'innombrables flacons, des bocaux, des vases, des boîtes,
des paquets contenant d^s échantillons de toutes les substances connues : miné-
raux, métaux, sels, acides, etc. etc., et une grande quantité de menus outils et de
petits appareils. Il s'est arrangé de façon à avoir sous la main toui ce qu'il peut
*
L'ÉCLAIRAGE ÉLECTRIQUE
1-27
souhaiter, pour n'être pas exposé à se voir forcé d'interrompre une expérience,
faute d'un produit ou d'un outil quelconque.
« Dans un angle, se trouve un fourneau, surmonté d'une large hotte, où brûlent
continuellement des lampes construites et réglées pour produire la plus grande
somme de fumée possible. Le noir qu'on en retire est soumis à une forte pression,
moulé en plaques, et sert à faire les disques de charbon des téléphones et divers
organes extrêmement délicats. Edison a découvert l'extrême sensibilité du charbon,
dont il a fait plusieurs applications ingénieuses, et le procédé que je viens de
décrire, pour obtenir des plaques de cette substance à l'état le plus pur.
« De grandes tables, espacées de distance en distance, supportent des
batteries électriques, des électro-aimants, des appareils de toutes formes et de
l'aspect le plus étrange. Le plancher lui-même est parsemé d'objets qui n'ont
pas trouvé place sur les tables. Enfin, pour compléter le tableau, des fils
métalliques se croisent au plafond et viennent se fixer à des appareils prêts à
fonctionner.
« Dans ce laboratoire gigantesque, travaillent des préparateurs appartenant à
diverses spécialités industrielles ou scientifiques, occupés à suivre des expériences
commencées souvent depuis plusieurs mois. 11 y a là des chimistes, des physi-
ciens, des électriciens, des mécaniciens, et jusqu'à un mathématicien chargé de
réduire algébriquement certaines expériences, et d'en donner la forme abstraite.
Quelques aides d'une capacité moins haute, moins remarquables par leurs apti-
tudes, exécutent ce que j'appellerais les travaux manuels.
« Voici le mode de procéder adopté par Edison et qui mérite d'être mis en
lumière. Il prend une substance quelconque, le charbon, par exemple, dans lequel
il a découvert des propriétés et une sensibilité que personne avant lui n'avait
soupçonnées; il la met dans les mains de chacun de ses aides, en lui donnant une
tâche différente et en rapport avec ses aptitudes. L'un doit la soumettre à l'action
de la chaleur, l'autre à celle de la lumière, celui-ci à celle de l'électricité, celui-là
au son, etc., dans les conditions les plus variées, et chacun est tenu d'enre-
gistrer scrupuleusement les phénomèmes dont il est témoin.
« D'autres fois, il fait soumettre par ses aides toute une série de substances de
même nature, les métaux par exemple, à une action déterminée dans des condi-
tions nettement fixées par lui à l'avance, et d'après les résultats fidèlement indiqués
dans des rapports, il choisit, en connaissance de cause, celui qu'il doit employer
pour le but qu'il veut atteindre. C'est de la sorte qu'il a découvert, entre tous les
métaux, celui qui convenait le mieux pour imprimer automatiquementles dépêches
à l'arrivée, sur du papier humecté d'eau salée où les caractères s'impriment en noir.
« Le hasard, qui a fait faire de si magnifiques découvertes aux alchimistes qui
poursuivaient le grand œuvre au moyen âge et presque jusqu'à la fin du siècle
dernier, fournit souvent à Edison ses matériaux les plus précieux.
« Les notes, les rapports détaillés de ses collaborateurs sont remis à Edison, et
transcrits après qu'il lésa lus, sur des registres spéciaux, qui s'accumulent dans sa
bibliothèque. Il possède ainsi une série de volumes manuscrits remplis des résul-
tats des expériences faites d'après ses ordres. Il les consulte souvent.
« Tout cela occasionne des frais énormes, auquel il subvient au moyen des res-
128
LES NOUVELLES CONQUÊTES DE LA SCIENCE
sources que lui procurent ses inventions actuellement exploitées. Le chiffre de ses
dépenses en recherches dépasse certainement, à l'heure qu'il est, des millions. »
La compagnie de Y Union des télégraphes de l'Ouest paye à Edison cent
dollars par semaine, pour avoir le droit de lui acheter ses inventions con-
cernant l'électricité, à un prix fixé par arbitres. Si la compagnie renonce à
exploiter cette invention, Edison a le droit d'en tirer parti pour son compte.
C'est ainsi qu'il est resté propriétaire de son invention de la plume élec-
trique, et qu'il a donné à une personne de confiance la mission de faire
connaître en Europe son phonographe.
Nous aurons à parler, dans la suite de cet ouvrage, des découvertes
d'Edison : son transmetteur du téléphone et son phonographe. Pour le
moment, nous n'avons à nous occuper que de ses travaux sur l'éclairage
électrique par incandescence.
Nous avons déjà dit que c'est en 1878 qu'Edison songea, pour la première
fois, à s'occuper de la question de l'éclairage électrique, d'après le conseil
du physicien John Draper, avec lequel il s'était rencontré dans un voyage
aux montagnes Rocheuses.
De retour à Menlo-Park, il résolut de traiter à fond toutes les questions
que soulève l'application de l'électricité à l'éclairage public et privé.
Son laboratoire était alors rempli de téléphones, de microphones, de pho-
nographes, et toutes sortes de matières destinées à la construction de ce
genre d'appareils. Il se débarrassa de ces divers engins, pour faire place à
une installation nouvelle, dans laquelle l'électricité tenait le premier rang.
Son premier soin fut de répéter les expériences déjà connues concernant
l'application à l'éclairage de l'arc voltaïque et des régulateurs. Mais il
jugea qu'un système d'éclairage par l'électricité ne devait pas se réduire à
alimenter d'électricité quatre ou cinq grands foyers, mais bien à créer
toute une série de petits foyers, alimentés par le même courant. En d'autres
termes, l'éclairage électrique devait se faire, selon lui, par une canalisation
de conducteurs électriques distribuant de petites masses de lumière dans
les habitations. Etre forcé de mettre chaque jour une baguette de charbon
dans une lampe, est un assujettissement incompatible avec nos habitudes.
Il fallait pouvoir se procurer de la lumière en tournant un robinet, comme
on le fait avec le gaz, sans avoir à s'occuper de l'appareil. Il fallait, en
un mot, créer un système complet d'éclairage par l'électricité qui se
substituât purement et simplement au gaz, et qui joignît à tous les
avantages que présente le gaz tous ceux qui sont inhérents à l'électricité.
Ce plan de recherches excluait l'éclairage par l'arc voltaïque et les
L'ÉCLAIRAGE ÉLECTRIQUE 12£>
régulateurs. Il ne laissait subsister que l'éclairage par un courant con-
tinu, produisant l'incandescence d'un corps placé dans ce courant.
Les substances qui avaient été essayées jusque-là, dans ce but, avec des
succès variés, mais qui avaient, enfin de compte, donné de bons résultats,
étaient au nombre de deux : les métaux, particulièrement le platine, et le
ebarbon.
Edison s'occupa d'abord de constituer une lampe électrique avec le platine.
FlC. 41. — MENtO-PAKE.
Le platine est assez ductile pour se réduire en fils aussi minces qu'on le
désire, et ses fils peuvent s'enrouler de toute manière, sans se briser.
Il prit un fil de platine qu'il contourna en spirale, ainsi que l'avaient
fait avant lui M. de Changy et les inventeurs de ce que nous avons appelé
les lampes russes, et il enferma ce fil de platine dans une ampoule de
verre, de la forme et de la grosseur d'une petite poire. Le bas de cette
espèce d'ampoule était fermé par une masse de plâtre, que traversaient
les deux conducteurs du courant électrique.
i. 17
130 LES NOUVELLES CONQUÊTES DE L'A SCIENCE
Il fallait faire le vide dans cette petite ampoule, et c'est là que.
commençait la difficulté. Les prédécesseurs d'Edison, W. Slarr, M. de
Changy et les physiciens russes, avaient fait usage de la machine pneu-
matique; mais ils n'avaient obtenu ainsi qu'un vide insuffisant. Il n'y a
qu'un vide parfait: c'est le vide barométrique. Déjà W. Starr avait essayé
d'employer le vide du baromètre pour ses petites lampes de platine que
nous avons décrites en racontant ses travaux; mais cette manipulation en
grand avait été pour lui presque impossible, et il avait été forcé de
l'abandonner. 11 y a aujourd'hui dans tous les laboratoires de chimie un
appareil, la pompe à mercure de Sprengel, qui réalise le vide du baro-
mètre. Dans cet appareil on fait tomber du mercure dans un tube ; le
mercure chasse l'air, puis il s'écoule, et laisse derrière lui un espace
absolument vide. Edison employa la pompe de Sprengel pour opérer le vide
dans ses petites poires de verre.
Cette opération ne se fit pas, néanmoins, sans de grandes difficultés au
début. Il fallait verser le mercure à la main, et comme on opérait dans
des pièces chauffées à de hautes températures, qui allaient jusqu'à H- 45°,
les vapeurs mercurielles se répandaient dans le laboratoire. Edison faillit
être empoisonné par ces dangereuses émanations, et il en arriva autant
à ses principaux collaborateurs, notamment à MM. Batchelor et Moser,
qui furent plus tard ses représentants à Paris.
Un troisième compagnon de travail, Ségador, fut encore plus affecté
que les autres par les vapeurs mercurielles. Il demeura plusieurs jours
entre la vie et la mort.
Ségador était un botaniste espagnol. Son intime amitié avec Edison le
poussait à participer ou à assister à toutes ses recherches. Au lieu d'étu-
dier les plantes au sein de la nature, en plein bois, dans les champs
ou les prés, il avait eu le courage de s'enfermer, avec son ami, dans une
véritable atmosphère mercurielle. Pauvre Ségador!
Par l'action du vide, un effet très curieux se produisit sur le platine.
On reconnut ce fait singulier, que M. Dumas découvrait en France, à la
même époque, dans le cours d'autres recherches, que le platine ren-
ferme des gaz, lesquels s'échappent par l'action du vide. On constata en-
suite que sur ce platine, déjà modifié par la perte des gaz qu'il retenait,
le passage du courant électrique, continué quelque temps, produit la plus
singulière modification physique, à ce point qu'on le prendrait pour un
métal nouveau. Il devient prodigieusement dur, extrêmement élastique, et
aussi facile à polir que l'argent. Enfin, il n'entre en fusion qu'à une tem-
pérature supérieure au point de fusion du platine ordinaire.
L'ÉCLAIRAGE ÉLECTRIQUE 151
Cependant, en dépit de ces importantes modifications physiques, il
arrivait encore trop souvent que le platine entrait en fusion par l'action
du courant, électrique. L'obstacle qui avait arrêté M. de Changy, vingt ans
auparavant, subsistait toujours.
Edison espéra prévenir cet accident funeste en recouvrant le fil, au
moyen d'un pinceau, d'une mince couche d'un oxyde métallique. Tous
les oxydes métalliques, depuis les plus usuels, tels que la magnésie, la
chaux et l'oxyde de zinc, jusqu'aux plus rares, tels que les oxydes de
glyeénium, de zirconium et même de thorium, furent essayés, sans aucun
succès.
Une anecdote assez significative se rattache à l'expérience qu'Edison
voulut faire avec l'oxyde de thorium.
Ce métal, rarissime, n'existe dans les laboratoires qu'à l'état d'échantil-
lon. On ne le trouve pas dans le commerce, et pour s'en procurer une cer-
taine quantité, Edison dut s'adresser au plus célèbre des minéralogistes du
Nouveau Monde. L'illustre savant lui répondit, non sans quelque intention
ironique, qu'il ne demanderait pas mieux que de lui envoyer du thorium pour
des milliers de lampes, mais qu'il n'en existait pas dix grammes dans tous
les Etats-Unis !
Ayant reçu celte réponse, Edison fait venir M. Moser et lui dit :
« Le thorium existe dans \a monazite, minerai de la Caroline du Nord, où il
est mêléaux mines d'or que l'on exploite dans ce pays. Vous allez partir tout
de suite. Vous ne regarderez pas à la dépense: voici une lettre de crédit.
Vous me rapporterez, le plus tôt possible, 50 kilogrammes de mona-
zite. »
Trois jours après, M. Moser arrivait dans la Caroline du Nord, à la tête de.
vingt ouvriers, qu'il faisait travailler aussitôt aux mines d'or. Les vingt
ouvriers étaient largement payés; ils gardaient pour eux toules les pépites
d'or qu'ils recueillaient, et remettaient seulement à M. Moser les petits cris-
taux de monazite qu'ils avaient trouvés.
Quelques semaines après, M. Moser revenait à Menlo-Park avec 50 kilo-
grammes de monazite.
Le jour même, Edison commençait à expérimenter cette substance, qui,
malheureusement, comme il vient d'être dit, ne donna p.is de bons résultats,
et en même temps il s'empressait d'adresser un kilogramme de ce minerai
à l'illustre savant qui lui avait déclaré qu'il n'existait pas dix grammes de
thorium dans tous les Etats-Unis.
Dans le minerai de platine, on trouve d'autres métaux, le palladium,
le rhodium, l'osmium, l'iridium, le ruthénium. L'un de ces métaux, le
iôi LES NOUVELLES CONQUÊTES DE LA SCIENCE
rhodium, est moins fusible que le platine. Edison essaya de l'employer au
lieu du plaline, mais le résultat ne fut pas meilleur.
Il dut se contenter du platine.
La forme définitive de la lampe qu'il adopta, se réduisait donc à uni
ampoule de verre, contenant un filament de platine tourné en spirale et en
rapport avec un courant électrique.
Cette lampe à incandescence, dont le brevet français porte la date de
1879, n'était pourtant qu'un demi-succès.
Edison sentait bien qu'il n'avait pas encore touché le but qu'il visait.
Il songea donc à reprendre les essais que beaucoup d'inventeurs avaient
faits avant lui, avec le charbon, comme conducteur incandescent. Il se de-
manda si, en traitant le charbon comme il traitait le platine, il ne par-
viendrait pas à lui donner la qualité exceptionnelle de ductilité qu'il avait
réussi à communiquer à ce métal. Le charbon étant absolument infusible et
d'un pouvoir rayonnant supérieur à celui du platine, la substitution du
charbon au platine devait présenter toutes sortes d'avantages.
Une fois mis sur cette voie, l'inventeur américain ne la quitta plus, et
elle devait le conduire au succès.
La première difficulté, c'était d'obtenir le charbon à l'état de fila-
ments aussi minces que les fils de platine, assez flexibles pour être tournés
en spirale, et assez fermes pour conserver la forme qu'ils auraient reçue.
Pendant que cette idée préoccupait Edison, le hasard lui mit littéra-
lement dans les mains la solution qu'il cherchait. Ayant allumé sa ci-
garette avec un morceau de papier fortement roulé et pressé, il remar-
qua que le charbon de ce papier resté dans sa main était une mince
spirale, fragile sans doute, mais qui se maintenait quelque temps. Or,
qu'était-ce que ce charbon? Il provenait d'une matière végétale. Il man-
quait encore de la ténacité et de l'élasticité suffisantes, mais on pouvait
chercher des matières végétales capables de donner un charbon ayant
les propriétés désirées.
Suivant sa méthode d'expérimentation à outrance. Edison commença
par étudier les charbons végétaux de toute origine. Il prit du charbon
provenant de toutes les essences de bois, des charbons obtenus par la
combustion, opérée en vases clos, de toutes les graminées; des tiges de
toutes les plantes herbacées, annuelles ou vivaces ; des stipes de toutes les
variétés de palmiers. D'autre part, il fit étudier, au même point de vue,
par ses aides, les charbons de toutes les sortes de papier.
Le meilleur résultat fut fourni par le charbon d'un papier spécial
L'ÉCLAIRAGE ÉLECTRIQUE 153
qu'il avait fait fabriquer tout exprès avec un coton qui se récolte dans
certaines îles, situées près de Charlcston. Ce charbon, traité comme le
platine, pour le débarrasser des gaz qu'il contient, jouit de toute l'élas-
ticité voulue pour donner un filament éclairant. Il n'avait qu'un défaut :
sa lumière était sujette à des variations d'éclat.
A force de réflexions, Edison trouva l'explication de ce défaut. Le pa-
pier est une matière feutrée, c'est-à-dire composée de fibres inégale-
ment distribuées, tantôt accumulées, tantôt disséminées. Les fibres qui
composaient la matière végétale ayant servi à donner la pâle du papier
étaient entières en certains points, coupées en d'autres. A travers cette
masse hétérogène, le courant électrique rencontrait des résistances inégales.
La lumière émise par ce courant devait donc varier d'éclat en traversant
cette masse. Au contraire, avec le charbon provenant de la calcinalion
du bois, la trace des fibres naturelles s'élant conservée, malgré l'action du
feu, le travail géométrique de la nature qui a tracé les fibres parallèles
dans la substance ligneuse, persiste, et le courant électrique parcourt
un sillon toujours homogène.
■ De cette remarque subtile Edison conclut qu'il fallait abandonner le
charbon provenant du papier, et concentrer ses recherches sur le char-
bon provenant du bois.
Bien que, peu admirateur des œuvres de la nature, Edison dut, ce
jour-là, reconnaître que la mécanique humaine doit quelquefois s'in-
cliner devant la mécanique sortie des mains de Dieu.
Une fois la résolution prise d'adopter le bois carbonisé comme con-
ducteur des lampes à incandescence, Edison s'occupa de réunir tous les
bois, toutes les fibres végétales de chaque pays du globe. Il expédia
des voyageurs en Chine, au Japon, aux Indes et au Brésil. Un botaniste
européen, Brennam, qui avait accompagné le célèbre naturaliste suisse,
Agassiz, dans son grand voyage scientifique au Brésil, fut chargé de retourner
dans les mêmes forêts, pour y recueillir des plantes inconnues, ou n'exis-
tant que dans les herbiers. Enfin, il pria son ami, le botaniste espagnol
Ségador, de parcourir le sud des Etats-Unis et les Antilles.
Ségador, quoique faible et malade, commença son voyage, empressé
de concourir à l'œuvre de son ami. Mais en débarquant à la Havane,
il fut attaqué de la lièvre jaune , et mourut. Il n'avait échappé aux
vapeurs meurtrières du laboratoire d'Edison que pour succomber aux
fatigues de son voyage. Quand cette nouvelle parvint à Menlo-Park, il y
eut bien des regrets et des tristesses pour cette intéressante victime de
la science, du travail et de l'amitié.
151 LES NOUVELLES CONQUÊTES DE LA SCIENCE
Grâce aux envois des voyageurs, des montagnes de bois ou de plantes
s'accumulèrent bientôt dans le laboratoire d'Edison. Tout fut expérimenté,
et par des éliminations successives, on arriva à donner la préférence à
la fibre du bambou.
Mais il y a bien des variétés de bambous, et il fallait choisir la plus
avantageuse. M. Moser fut envoyé en Chine, pour parcourir les diverses
fabriques où l'on travaille le bambou, et visiter toutes les plantations
de ce roseau gigantesque. M. Moser recueillit jusqu'à des échantillons de
vieux morceaux de bambous ayant servi à la construction de maisons
plusieurs fois centenaires. La variété du bambou qui fut reconnue la meil-
leure est très commune au Japon ; de sorte que l'on n'aura jamais la
crainte d'en manquer.
Ce qui a fait donner la préférence au bambou, pour l'application qui
nous occupe, c'est, la parfaite régularité de ses fibres, et la facilité avec
laquelle on peut tailler en un mince fil le chaume du bambou. Ce fil ne
doit présenter, en effet, qu'une épaisseur d'un cinquième de millimètre.
Le travail de division du bambou s'exécute à la mécanique, avec une promp-
titude merveilleuse. Au lieu de la forme en spirale qu'il donnait primitive-
ment au fil de platine, Edison taille le filament de bambou en fer à cheval
allongé, car le charbon du bambou lui-même ne se. laisserait pas rouler en
spirale aussi facilement que le platine.
Voici donc comment, à l'usine de Menlo-Park, on prépare les filaments
de charbon au moyen du bambou.
Une machine divise les tiges de bambou en baguettes de moins d'un mil-
limètre d'épaisseur et de 12 centimètres de longueur. On recourbe chacune
de ces baguettes, de manière à lui donner la forme d'un U allongé, et on
l'introduit dans un petit cieuset de fer, sillonné, le long de sa paroi inté-
rieure, d'une rainure, pour recevoir le filament végétal. On dispose 500 ou
1000 de ces creusets de fer dans un four, que l'on chauffe rapidement. Le
bambou étant carbonisé, on retire de chaque creuset un fil de charbon
de la grosseur d'un crin de cheval.
Pour assujettir ce filament de charbon dans la cloche de verre qui
doit le renfermer, on a préparé d'avance une sorte de bouchon de plâtre,
qui ferme très exactement la cloche, et qui est lui-même traversé par
deux fils de platine destinés à amener le courant électrique au filament
de charbon. On attache les deux bouts de ce filament aux deux conduc-
teurs de platine. On soude la cloche de verre à son support de plâtre,
et la cloche est ainsi prête à être soumise à l'opération qui doit en
expulser l'air.
L'ÉCLAIRAGE ÉLECTRIQUE
135
La cloche est percée, à son sommet, d'un petit tube ouvert. On fixe
ce petit tube ouvert sur la pompe pneumatique qui doit extraire l'air de
cetle petite capacité.
Cette pompe pneumatique, c'est celle de Sprengel, dans laquelle le
mercure, en tombant dans un espace limité d'air, remplit un récipient de
plus de 76 centimètres de hauteur, équivalant à la pression atmosphé-
rique, chasse l'air de ce récipient et laisse derrière lui le vide. C'est dans
la partie de l'appareil où le vide sera fait que l'on place la petite
cloche. Le mercure tombe dans le récipient, et l'air de la cloche est
expulsé.
Il y a, à Menlo-Park, 500 pompes de Sprengel qui, heureusement
modifiées par Edison, fonctionnent seules, sans l'em-
ploi d'aucun ouvrier, et sans produire aucune éma-
nation de vapeurs de mercure. Elles ne se révèlent
que par la chute du mercure, qui tombe avec
un bruit de grêle.
La perfection du vide est une condition impor-
tante, car un filament de charbon qui, dans le vide
obtenu simplement par l'ancienne machine pneuma-
tique des cabinets de physique, donnerait une inten-
sité lumineuse équivalente à dix bougies, brûle avec
une intensité de seize bougies, quand le vide a été
obtenu avec la pompe h mercure de Sprengel.
Il faut ajouter que pendant que la pompe de Spren-
gel chasse l'air des petites cloches, on fait passer à
travers le fil de charbon le courant électrique, qui
le porte à l'incandescence. La chaleur rouge chasse les
gaz qui étaient contenus dans le charbon, et qui disparaissent avec l'air.
Ce traitement, imité de celui que l'on faisait subir autrefois au platine,
dans les mêmes circonstances, a pour résultat de donner au charbon
une grande rigidité et une résistance qui assurent sa durée et sa bonne
contenance en présence du courant électrique qui doit le traverser plus
tard, c'est-à-dire pendant son service comme agent d'éclairage •
Le vide étant bien opéré, et les gaz entièrement chassés, il ne reste qu'à
fermer l'ampoule de verre pour qu'elle demeure vide d'air. Un jet de
flamme du chalumeau, dirigé surlepetit tube qui a été ménagé au sommet
de la cloche, fait fondre le verre, et la cloche est hermétiquement close.
La lampe à incandescence et à courant continu construite par Edison,
présente, en définitive, la forme que représente la figure 42.
FlG. 42. LA LAMPE
EDISON.
156 LES NOUVELLES CONQUÊTES DE LA SCIENCE
La figure 43, de grandeur naturelle, permettra de comprendre la
marche du courant dans l'ensemble de ce système.
Les fils de platine sont reliés par leurs bouts libres, à deux armatures
de cuivre D, E, isolées l'une de l'autre, et scellées dans un tampon en
plâtre, qui forme le socle de la lampe. L'une de ces armatures, E, est un
pas de vis; l'autre, D, recouvre le dessous du tampon de plâtre.
Les douilles reproduisent en creux la disposition du socle de la lampe.
Leur intérieur est donc garni de deux armatures en cuivre, CetF, dont l'une,
F, forme écrou, et dont l'autre, C, recouvre le fond de la douille. Elles sont
isolées au moyen d'une plaquette L, de composition spéciale. M est un
manchon également isolant.
Aux deux armatures G et F viennent s'attacher les fils de cuivre qui
amènent le courant. Quand on place une lampe dans la douille, il s'établit
un contact entre la vis E et l'écrou F, et un autre entre les deux plaquettes
C etD.
La douille se visse aux extrémités des bras d'appliques ou de lustres, à
l'intérieur desquels circulent les fils conducteurs du courant.
Il est aisé de suivre le passage du courant. Amené par l'un des fils
conducteurs à l'armature C de la douille, il traverse successivement le
fil de platine qui part de la plaque D, le charbon et le deuxième fil
de platine, pour aboutir, après s'être replié en arc, à l'armature E. Ici,
il rentre dans la douille et s'écoule dans le fil de retour.
Le charbon opposant une forte résistance au courant, s'échauffe rapide-
ment et devient incandescent.
On emploie des cloches de dimensions différentes, en donnant aux fils
de charbon une longueur et une disposition en rapport avec cet accroisse-
ment de grandeur. Dans les lampes entières (fig. 42), le fer à cheval du
charbon a près de 12 centimètres de développement, et dans les demi-
lampes 6 centimètres seulement. L'intensité de la lumière varie naturel-
lement selon le volume du conducteur du charbon et l'intensité du courant.
Dans les lampes entières l'intensité lumineuse est équivalente à environ
deux becs de la lampe Carccl, et d'un bec Garcel dans les demi-
lampes.
On arrive d'une autre manière à augmenter la puissance éclairante.
On place parallèlement, dans la petite ampoule de verre, plusieurs fila-
ments de charbon. Les figures réunies sous le n° 44 montrent ces der-
nières dispositions.
Dans la figure 44 (c), deux fers à cheval de charbon sont placés parallè-
lement l'un à côté de l'autre et sont réunis de manière à concentrer dans
L'ÉCLAIRAGE ÉLECTRIQUE 157
la lampe deux foyers lumineux exactement semblables. Ils présentent
alors une intensité lumineuse double de celle des lampes ordinaires.
Dans le modèle que représente la figure 44 (a) il y a quatre fers à cheval
Fig. 43.
COUPE DE LA LAMPE EDISON ET DE SON SOCLE. (JONCTION DES FILS DE PLATINE
DE LA LAMPE AUX FILS DE CUIY1IE DU CIRCUIT.)
D, armature de la lampe; E, pas de vis; C, Armature de la douille; F, écrou ; L, plaquette isolante;
M, manchon isolant; A K, plaquettes de raccordement des fils intérieurs et des fils extérieurs.
de charbon, ce qui quadruple l'intensité lumineuse. Dans le modèle d, on
a concentré dans un espace plus restreint la lumière fournie par un
long charbon incandescent en tortillant le fil en hélice, comme M. Th.
i. 18
■138 LES NOUVELLES CONQUÊTES DE LA SCIENCE
du Moncel avait fait dans ses tubes de G&issler destinés à éclairer les cavités
obscures du corps humain. Enfin, dans le modèle b, on a employé des
c d
FlG. 44. — DIVERS TYPES DE LA LAMPE EDISON.
charbons d'une plus grande section, pour supporter sans se rompre de
plus fortes intensités électriques, et par conséquent pour fournir des foyers
beaucoup plus intenses. Mais cette dernière disposition ne peut toujours se
L' ÉCLAIRAGE ÉLECTRIQUE J 59
réaliser avec une lampe à incandescence, dont le courant électrique
alimentaire n'est pas calculé pour développer une grande intensité lumi-
neuse clans chaque bec.
Les lampes à incandescence sont beaucoup plus solides qu'on ne le croyait
au début. Il en est qui suffisent à sept ou huit cents heures d'éclai-
rage. La perte d'une cloche n'est pas, d'ailleurs, un accident d'impor-
tance; il n'a pas plus de gravité que la casse d'un verre de cristal de
nos lampes à huile. On les remplace au prix de 1 franc 25 centimes la
pièce.
Les lampes, de quelque modèle qu'elles soient, sont munies d'un pas
de vis qui permet de les fixer, si on le veut, et de leur donner toutes
les formes que l'on désire. On peut donc les disposer sur des appliques,
sur des lustres, et même sur des chandeliers portatifs. En outre, les
lampes à incandescence se prêtent beaucoup mieux à l'ornementation
que le gaz ou les bougies, car elles brûlent dans tous les sens. La
lumière enfin y est utilisée d'une façon plus avantageuse, puisqu'on peut
la dirigei", au moyen de réflecteurs, sur tel point qu'on le veut. C'est
une qualité précieuse pour éclairer le travail des ouvriers. Dans les lus-
tres on pourrait mettre la lampe la tète en bas : toute la lumière serait
réfléchie vers le sol sans projeter aucune ombre.
Edison a ajouté, quand il existe un groupe de lampes composant un
lustre, un commutateur, pour distribuer la lumière à une distance quel-
conque, et à un nombre quelconque de lampes composant ce lustre.
On peut, de la même manière, commander tout un groupe de lampes
d'un atelier, et en réaliser avec la plus grande facilité l'allumage et
l'extinction instantanés.
Les commutateurs se placent sur les deux - fils principaux de l'appar-
tement ou du local, le long desquels se ramifient les fils plus petits
des appareils dispersés. Il est facile de les fixer, à l'aide de vis, contre
une cloison ou un mur.
Pour satisfaire à certaines exigences spéciales, comme celles des théâtres
par exemple, où il est nécessaire de pouvoir affaiblir ou augmenter à
volonté l'intensité d'un groupe de becs, Edison a adjoint à ses lampes
un régulateur, c'est-à-dire un appareil qui permet de régler à volonté
l'intensité de la lumière d'un lustre ou d'une réunion de cloches
éclairantes.
Le régulateur est formé de l'assemblage de cinq baguettes de charbon,
dans l'une desquelles on peut à volonté faire passer le courant qui se
rend aux lampes. Il suffit, pour cela, de rattacher électriquement le régu-
140 LES NOUVELLES CONQUÊTES DE LA SCIENCE
lateur au socle qui supporte les lampes. Ces baguettes de charbon sont de
grosseur différente, et, selon leur grosseur, elles offrent au passage du
courant plus ou moins de résistance; ce qui diminue la quantité d'élec-
tricité envoyée à la lampe, et par conséquent réduit son éclat.
La figure 45 représente le régulateur de la lumière électrique, qui
permet d'affaiblir la lumière dans la proportion que l'on désire. On voit
qu'il est composé de sept crayons de charbon, de différentes grosseurs. Sui-
vant qu'on fait passer le courant à travers tel ou tel d'entre eux, on ob-
tient une intensité de lumière correspondante.
Comme le montre la figure 46, l'appareil est enveloppé d'une chemise
cylindrique, qui est percée de trous, pour éviter une trop grande chaleur.
FlG. 45. RÉGULATEUR EDISON FlG. 4C. RÉGULATEUR EDISON
SANS SON ENVELOPPE. AVEC SON ENVELOPPE.
Elle est surmontée d'une petite lampe à incandescence, qui indique à l'œil
le degré d'affaiblissement de lumière que l'on a obtenu.
L'appareil se pose sur le disque D que l'on voit séparément, à la partie
inférieure de la figure 45. Pour le manœuvrer, on tourne le disque de ma-
nière à faire appuyer un ressort de contact sur tel ou tel des supports des
charbons, ce qui est indiqué à l'extérieur par un index et par des divisions
gravées à la base du cylindre.
C'est le même résultat que l'on obtient dans les lampes à huile en
baissant ou en élevant plus ou moins la mèche, au moyen du bouton
qui est fixé à la crémaillère agissant sur le porte-mèche.
Telle est la lampe électrique à courant continu et à conducteur de
'iG. 47. — L'ESCALIER DE L'EXI>OSITIO.\ INTERNATIONALE D'ÉLECTRICITÉ, EN 18S4, ÉCLAIRÉ PAR LES LAMPES ÉDISON ET SWAK.
L'ECLAIRAGE ELECTRIQUE Uô
charbon, que nous devons à Edison, et pour laquelle le physicien de
Menlo-Park a mis à profit les travaux de tous ses devanciers.
Le mérite d'Edison ne réside pas dans la construction de la lampe
•a courant continu et à conducteur de charbon, évidemment connue avant
lui. Ce qu'on lui doit particulièrement, c'est la série de dispositions
qu'il a imaginées pour généraliser ce mode d'éclairage.
Tout n'est pas terminé, en effet, quand on a construit une lampe élec-
trique donnant une bonne lumière et revenant à un prix modique. Il faut
fournir à cette lampe le courant électrique qui doit l'illuminer. On ne
saurait exiger de chaque particulier qu'il installe dans sa maison une ma-
chine à vapeur et une machine génératrice d'électricité; pas plus qu'on
ne voudrait installer chez soi une usine pour la préparation du gaz. Il
faut donc alimenter cette lampe d'électricité, d'une façon indépendante
du consommateur. Il faut que le particulier n'ait qu'à tourner un robinet,
pour avoir de la lumière, absolument comme il fait avec le gaz.
C'est d'après ces considérations qu'Edison aborda le problème suivant :
produire de l'électricité dans une usine centrale et la transporter au lieu
de consommation, au moyen d'une canalisation souterraine. Nous expose-
rons dans le chapitre des Applications de l'éclairage électrique en traitant
de Y éclairage à domicile les dispositions qu'Edison a imaginées pour réali-
ser, avec plus ou moins de succès, la canalisation de l'électricité.
Les lampes Edison, telles que nous venons de les décrire, apparurent
pour la première fois, en Europe, en 1881. Elles figuraient au nombre
des plus intéressantes nouveautés de cette merveilleuse Exposition interna-
tionale d'électricité, qui a été l'un des événements scientifiques les plus
importants de notre siècle, car elle révéla aux savants, comme au vul-
gaire, les progrès extraordinaires qu'avaient faits dans un bref intcrval
les applications de l'électricité.
Dans cette belle Exposition les lampes Edison concouraient à l'éclai-
rage du grand escalier allant de la nef aux galeries du premier étage.
Nous représentons, dans la figure 47, l'escalier du Palais de l'Industrie
éclairé par les lampes Edison et Swan.
A la môme Exposition, les divers appareils et inventions de Thomas Edi-
son occupaient deux grandes salles du premier étage. Nous représentons
dans la figure 48 l'aspect de l'une de ces salles.
La Société électrique Edison a créé à Paris, en '1882, une usine pour
la fabrication des lampes à incandescence. M. Th. du Moncel a publié,
144 LES NOUVELLES CONQUÊTES DE LA SCIENCE
dans le journal la Lumière électrique, une dcscriplion intércssanlc do colle
usine, dirigée par l'un des collaborateurs d'Edison, M. Batehclor, et située
àlvry, dans les bâtiments de l'ancienne fabrique d'orgues Alexandre.
C'est dans les diverses parties de ces vastes bâtiments que sont installées
les machines destinées à la fabrication économique des engins entrant
clans le système d'éclairage par incandescence.
Nous reproduirons quelques passages de la dcscriplion donnée par
M. Th. du Moncel, de l'usine d'Ivry.
Dans l'un des bâtiments se trouvent les tours et oulils d'ajustage
nécessaires pour la construction des machines dynamo-électriques destinées
à la production delà lumière. On en construit de plusieurs modèles, qui
peuvent fournir individuellement l'éclairage de 17, 60, 100, 125, 150,
250, 500 et 1200 lampes.
Dans d'autres bâtiments sont les ateliers affectés à la fabrication des
lampes. On y voit les petites lamelles de bambou qui arrivent du Japon,
par bottes, passer par diverses mains, pour se trouver réduites à l'épais-
seur voulue, qui est celle d'une feuille de papier, et être, en fin de compte,
découpées, de manière à présenter la grosseur d'un filament délié, parfai-
tement calibré et terminé à ses deux bouts par une sorte d'évasement, au
moyen duquel on le fixe aux fils du circuit vol laïque.
Ailleurs, on procède à la carbonisation des filaments. On commence par
les mettre dans de petits moules plats et hermétiquement fermés, en les
recourbant en fer à cheval; puis on place les moules dans des caisses en
graphite bien closes, que l'on met, à leur tour, dans des fours, chauffés à
une haute température.
La fabrication des ampoules de verre de ces sortes de lampes s'effectue
dans deux ateliers différents. Dans l'un on construit les tubes de verre à
travers lesquels sont soudés les fils de platine auxquels doivent être atta-
chées les extrémités des filaments de charbon ; dans l'autre, on fabrique les
ampoules au sein desquelles les tubes précédents doivent être introduits
avec leur charbon, et qui doivent être soumises à l'action du vide.
C'est une chose curieuse que de voir la promptitude avec laquelle ces di-
verses opérations sont effectuées. On peut fabriquer jusqu'à 500 lampes
par jour. Mais ce qui excile surtout l'intérêt, c'est la manière dont
le vide est fait dans ces lampes. Il y a là toute une installation de ca-
binet de physique. Qu'on imagine, dans une vaste salle, une sorte
d'enceinte allongée, fermée par trois cloisons, de 2 mètres environ
de hauteur, et sur les parois desquelles sont installés extérieurement,
par séries, 500 tubes barométriques à mercure. A chacun de ces tubes,
L'ÉCLAIRAGE ÉLECTRIQUE 145
est adapté, une lampe, avec son ampoule non encore fermée, et au
milieu de l'espace confiné par les cloisons, deux grands tubes de fonte,
d'environ 20 centimètres de diamètre, communiquant avec les 500 tubes,
sont mis en rapport avec une énorme machine à vide de Sprengel.
L'opération du vide dans les lampes est extrêmement importante et très
délicate, car non seulement le vide doit empêcher la combustion du filament
de charbon, mais il doit encore augmenter la ténacité du filament lui-
i 19
146 LES NOUVELLES CONQUÊTES DE LA SCIENCE
même. C'est pourquoi on doit procéder à plusieurs opérations successives,
effectuées après des intervalles de temps plus ou moins longs, pendant
lesquels on rend le filament incandescent, sous l'influence d'un courant
plus ou moins énergique. De cette manière, les gaz renfermés dans les
pores du charbon, se dégagent; la densité de celui-ci augmente, et sa téna-
cité devient assez grande pour être comparable à celle d'un fil métallique.
Dans ces conditions, un filament de charbon gros comme un cheveu
peut résister à de fortes secousses communiquées à la lampe, dont la
durée n'est pas inférieure à huit cents heures.
XI
Les lampes à incandescence de M. Swan, de Newcastle, de M. Lane Fox, de Liver-
pool, et de M. Hiram Maxim, de New-York.
Comme on l'a suffisamment appris par l'historique de la découverte des
lampes à incandescence, M. Edison n'est pas l'inventeur du système d'éclai-
rage électrique par incandescence. D'autres constructeurs l'avaient précédé
dans cette voie.
Nous examinerons, comme particulièrement dignes d'attention les lam-
pes à incandescence de M. Swan, constructeur anglais, celles de M. Lane
Fox, de Liverpool, et celles de M. Hiram Maxim, de New- York.
M. Swan était un commerçant de Newcastle, qui avait publié quelques
travaux de chimie appliquée aux arts. Nous avons dit que de 1875 à 1878
les physiciens russes Lodyguine, Bouliguinc et Konn avaient fait usage
de crayons de charbon de cornue de gaz, rendus incandescents dans le
vide par le courant électrique; mais que l'inconvénient capital qui avait
fait renoncer aux crayons de charbon de cornue, c'est qu'ils s'amincis-
saient, sous l'influence prolongée du courant, et finissaient par se briser.
M. Swan, le premier, ouvrit la voie, qui fut ensuite parcourue par d'autres
chercheurs, en composant le conducteur destiné à devenir incandescent
d'une spirale de carton carbonisé.
La première lampe à incandescence de M. Swan se composait d'une
ampoule de verre contenant le conducteur de charbon, serre entre deux
petits blocs de charbon. On faisait le vide dans cette cloche, au moyen
le la machine pneumatique. Mais le vide obtenu par la machine pneu-
matique étant incomplet, le charbon n'était pas porté à une incandes-
cence assez vive, et les parois de l'ampoule de verre se couvraient de
produits charbonneux, qui altéraient sa transparence.
L'emploi de la pompe de Sprengel permit à M. Swan de faire le vide
l'une manière absolue. Enfin, le perfectionnement des machines magnélo-
ilectriques, par M. Gramme et M. Werner Siemens, donnèrent à M. Swan
148 LES NOUVELLES CONQUÊTES DE LA SCIENCE
J
les moyens d'alimenter ses lampes d'un courant électrique d'une énergie
suffisante. Il reprit donc ses premières expériences, avec l'aide d'un phy-
sicien de Birkenhead, M. Stearn, à l'époque où Edison attaquait le même
problème, c'est-à-dire en 1877.
La pompe de Sprengel rendait le vide complet, mais le charbon se
désagrégeait encore très vite dans les lampes de M. Swan, ce qui provenait
de l'existence de gaz dans les baguettes de charbon. Le courant électrique
entretenu pendant que la pompe de Sprengel opérait le vide, chassa tous
les gaz, et le charbon acquit ainsi la propriété de la durée, qui lui avait
toujours manqué. C'est ce qu'Edison reconnaissait à la même époque.
Le 20 octobre 1880, M. Swan présenta à la Société "philosophique cl
littéraire de Newcastle sa lampe perfectionnée. Voici com-
ment cet inventeur la construit aujourd'hui.
Ce n'est plus avec du carton, mais avec du coton en
tresses, longues de 10 centimètres, mis en forme de fer
à cheval et carbonisé, que M. Swan obtient le conduc-
teur incandescent. Les mèches de coton sont d'abord
traitées par l'acide sulfurique étendu d'un tiers d'eau,
réactif qui le durcit, le transforme en papier-parchemin
(et pour le dire en passant, ce procédé de durcissement
des a tissus ligneux, du papier, du coton, etc., a été
inventé et publié par moi en 1846). Ce coton durci
par l'acide sulfurique, est ensuite carbonisé dans un
creuset, que l'on a rempli en partie de charbon en pou-
dre, et que l'on chauffe au rouge. Le fil de charbon que
l'on retire du creuset, et qui a la forme d'un fer à
cheval, est alors enfermé dans une petite sphère de verre, qui n'a pas plus
de 8 centimètres de diamètre, et l'on y fait le vide, au moyen de la pompe
de Sprengel.
Ainsi que nous l'avons expliqué en parlant de la fabrication des lampes
Edison, pendant que l'on opère le vide dans la petite cloche, on fait passer
le courant dans le conducteur; ce qui a pour effet d'expulser les gaz con-
tenus dans le charbon. Ce courant est maintenu l'espace d'une demi-
heure. La lampe est alors fermée, en faisant fondre, par le jet de flamme
trua chalumeau, le petit tube ouvert qui surmonte la sphère, et qui, une
fuis fondu, ne laisse à sa place qu'un petit bourrelet. La cloche a alors
la forme que représente la figure 49.
Le support, de la lampe étant enfoncé dans un chandelier, à peu près
comme une bougie, et le tout étant enveloppé d'un globe demi-opalin,
L'ÉCLAIRAGE ÉLECTRIQUE 149
la lampe Swan, enveloppée de son globe de cristal, a la forme que repré-
sente la figure 50.
Cette lampe reçoit le courant électrique au moyen de deux minces fils
conducteurs, ce qui permet de placer les cloches éclairantes dans un
FlG. 50. — LAMPE SWA.N AVEC SON GLOBE.
lieu quelconque. La réunion d'un nombre suffisant de ces cloches donne
différents appareils d'éclairage.
Nous représentons dans la fig. 51 le lustre résultant de la réunion d'un
certain nombre de petits globes de M. Swan.
La lampe Swan a un éclat d'environ deux becs Carcel. On peut, si on le
150 • LES NOUVELLES CONQUÊTES DE LA SCIENCE
désire, affaiblir son éclat en prenant un conducteur de charbon plus court
ou en faisant usage d'un courant plus faible.
Pour allumer la lampe ou l'éteindre on se sert d'un commutateur, mû
à la main, qui donne accès à l'électricité dans les fils conducteurs, ou qui
interrompt son arrivée.
Le système Swan n'aurait rien à envier au système Edison, si M. Swan
s'était inquiété de la source particulière d'électricité destinée à alimenter
ses luminaires. Les lampes Swan sont actionnées par une machine
dynamo-électrique quelconque, tandis que M. Edison fait usage d'une ma-
chine dynamo-électrique spéciale appliquée à ses lampes, qui donne, à
ce qu'il assure du moins, la plus grande somme de lumière, à moins
de frais possible.
La lampe Swan fonctionne, en effet, avec toute espèce de courants fournis
par les machines magnéto ou dynamo-électriques, à courants continus
ou alternatifs, ou enfin par les piles accumulatrices. C'est ce qui permet
de les employer avec la plupart des générateurs d'électricité déjà existants
pour des installations antérieures où l'on faisait usage de l'arc voltaïque.
C'est là, tout à la fois, un avantage et un inconvénient. Il est assurément
commode de pouvoir se servir d'une source quelconque d'électricité, mais
le résultat n'est pas toujours avantageux, car une lampe électrique ne donne
tous ses avantages qu'avec le générateur d'électricité qui lui est propre.
Le système Swan a reçu un nombre considérable d'applications en
Angleterre et en Amérique.
Pendant l'Exposition internationale d'électricité de Paris, il servit à
éclairer les salles des séances du Congrès des électriciens.
M. Spattiswoode, le président de la Société royale de Londres, en fait
usage pour l'éclairage de son château de Comb-Bank. Sir W. Armslrong
éclaire aussi par le même système sa résidence de Craigside.
L'amirauté anglaise a installé la lampe Swan sur son grand vaisseau
cuirassé l'Inflexible, et quelques compagnies maritimes ont adopté ce
mode d'éclairage : la Compagnie Imman, pour ses nouveaux steamers,
City of Richmond, City of Rome, etc.; la Compagnie Cunard, pour la Ser-
via; la Compagnie White Star, pour V Asiatique, etc.
M. Swan a éclairé, avec ses lampes, les mines de Plasley (comté
de Nûtlingham).
Il n'est pas besoin de beaucoup insister pour faire comprendre que
l'éclairage électrique par incandescence est appelé à remplacer, dans les
mines de houille, la lampe de sûreté de Davy. Cette lampe, malgré toute
son utilité, a l'inconvénient, ainsi que nous l'avons fait remarquer à
FlG. 51. — LDSTRE SWAM.
oppe, et à s'exposer ainsi à meltre le feu au grisou. Avec l'électricité,
ien à craindre de ce genre. La lampe éclaire parfaitement la galerie,
!t viendrait-elle à se briser, le conducteur incandescent donne si peu de
152
LES NOUVELLES CONQUETES DE LA SCIENCE
chaleur, qu'il ne saurait déterminer l'inflammation du mélange détonant.
Par ces considérations, la lampe électrique sera, à l'avenir, la véritable
lampe de sûreté du houilleur. Aussi M. Swan n'est-il pas le seul à avoir
transporté l'éclairage électrique à l'intérieur des mines. Si ce n'était
trop sortir du sujet que nous traitons en ce moment, nous pourrions signa-
ler beaucoup de systèmes qui ont été proposés ou essayés tant pour éclai-
rer les galeries de mine de houille par l'électricité, que pour munir l'ouvrier
d'une lampe électrique portative. Nous représentons ici (lig. 52) le modèle
de lampe que M. Swan construit pour
l'éclairage des mines.
En 1882, tout un théâtre à Lon-
dres, le Théâtre Savoy, a été éclairé
par les lampes Swan, et c'est par le
même système, alimenté par des accu-
mulateurs Faure, que le théâtre des
Variétés, à Paris, a été éclairé du
mois de novembre 1882 au 1er mai
1883, ainsi que nous le dirons dans
un des chapitres suivants.
La fabrication des lampes Swan
occupe de nombreux ouvriers à New-
castle. Dans cette ville, pays de l'in-
venteur, les lampes Swan servent à
éclairer plusieurs rues (fig. 53).
)
FlG. 52. — LAMPE I1ES MINEURS, SYSTÈME SWAN.
M. Lane-Fox, Anglais comme M.
Swan, fabrique une lampe à incan-
descence qui ne diffère de la précé-
dente que par l'origine du conducteur
de charbon, et par son mode d'attache aux fils qui amènent le courant.
Le filament de charbon a la même forme que celui d'Edison, c'est-
à-dire la forme d'un U; mais il provient d'un brin de chiendent carbo-
nisé. Les filaments de chiendent ont été durcis en les imprégnantde soufre,
mêlé à de l'oxychlorure de zinc. Il paraît que l'addition de ces produits
étrangers durcit le charbon, comme le soufre durcit le caoutchouc, dans
l'opération connue sous le nom de vulcanisation.
Quoi qu'il en soit, les filaments de chiendent, mêlés de soufre et d'oxy-
chlorure de zinc, sont carbonisés dans un creuset fermé, et placés ensuite
dans une ampoule de verre en forme de poire. On fait alors le vide dans
L'ÉCLAIRAGE ÉLECTRIQUE 155
la cloche, avec la pompe de Sprengcl, et on la ferme en fondant au chalu-
meau le petit tube terminal, comme nous l'avons expliqué.
Il aurait pu arriver que les fils conducteurs du courant, c'est-à-dire
-lés "fils de platine, s'échauffassent par le passage du courant, jusqu'à
faire fondre le verre de la cloche. Pour éviter ce danger, M. Lane-Fox a
adopté un moyen d'attache qui diffère de celui dont fait usage M. Edison. 11
place les fils de platine dans deux petits manchons de verre. On verse
i. 20
fèi L'ECLAIRAGE ELECTRIQUE
dans ces deux manchons de verre une certaine quantité de mercure, et on
achève de les remplir avec de la ouate de coton. Le tout est recouvert
d'une épaisse couche de plâtre, qui ferme l'ampoule où se réunissent les
deux petits manchons de verre (fig. 54).
La lampe de M. Lane-Fox est à peu près de la même puissance éclairante
que celle de M. Swan : trois ou quatre becs Carcel, ou un ou deux becs de gaz
ordinaires. L'éclat varie, d'ailleurs, selon l'intensité du courant électrique.
La lampe de M. Lane-Fox n'a reçu ni en Angle-
terre ni en Amérique d'application à l'éclairage
public ou privé, qui mérite d'être signalée.
En Amérique, M. Hiram Maxim, ingénieur,
fabrique une lampe à incandescence, qui riva-
lise avec celle d'Edison. On ne peut lui repro-
cher, ce qui ne saurait pourtant être consi-
déré comme un défaut, que son excès de puissance
éclairante, excès qu'il faut maîtriser par un ré-
gulateur, spécialement imaginé dans ce but.
M. Hiram Maxim est né dans le canton de
Maine, à Sangenville, en 1841. Après une sé-
rie de travaux consacrés à l'art des construc-
tions, il aborda la question industrielle de l'é-
lectricité; et il parvint à créer un système
d'éclairage par incandescence, qui est analo-
gue, sous plusieurs rapports, mais nullement identique avec celui de-
M. Edison.
M. Maxim a cédé ses droits d'inventeur à la Compagnie United states
electric lighting Company, fondée en 1877. En 1880, il outilla ses usines
d'une façon gigantesque, à tel point qu'elles occupent, à New-York, une
armée de travailleurs.
Ce qui différencie la lampe à incandescence de M. Hiram Maxim des
lampes du même système physique, c'est que la petite cloche dans la-
quelle le charbon devient lumineux, n'est point vide d'air, mais remplie
d'un gaz impropre à la combustion : un carbure d'hydrogène, que l'inven-
teur appelle gazoline.
Le conducteur est un morceau de charbon préparé avec du carton Bris-
tol, que l'on découpe en forme d'M, et que l'on fait roussir entre deux
plaques de fonte chauffées. On le place ensuite dans le carbure d'hy-
drogène gazeux, lequel forme à sa surface un dépôt de charbon, qui le
Fie. 54.
LAMPE LANE-FOX.
L'ÉCLAIRAGE ÉLECTRIQUE 155
rend conducteur. Lorsqu'il est fixé dans la lampe, on achève de le
carboniser, en y faisant passer le courant électrique, de manière à le
rendre incandescent.
La longueur et la forme aplatie de ce filament simplifient son
attache avec les fils de platine qui amènent l'électricité. Il suffit d'aplatir
un peu les extrémités de ces fils de platine et d'y percer deux trous.
On peut alors fixer ces extrémités au filament charbonneux, au moyen
de petites vis. Ces fils sont eux-mêmes empâtés dans un ciment parti-
culier, qui se soude facilement au verre (fig. 55).
FlG. 55. LAMPE MAXIM.
Le charbon de la lampe Maxim dure moins que celui de la lampe
d'Edison. 11 ne suffit qu'à un éclairage de 300 heures, ce qui s'explique
par la température plus élevée à laquelle il est maintenu.
Comme il présente, en raison de sa forme, une plus grande surface
de rayonnement, le charbon de la lampe Maxim émet une lumière plus
intense que celle des lampes Swan et Edison. Mais un courant plus
énergique est nécessaire pour produire cet effet. Si la quantité d'élec-
tricité n'est pas suffisante, le fil rougit seulement, mais ne s'élève pas
jusqu'à la chaleur blanche. Il fournit alors une lumière jaunâtre, mêlée
156 LES NOUVELLES CONQUÊTES DE LA SCIENCE
de rayons rouges, analogue à celle du gaz le plus ordinaire. C'est ce qui
arrivait parfois à l'Exposition d'électricité de '. Paris. Mais quand elles
sont alimentées par des machines puissantes, les lampes Maxim donnent
une lumière très intense, qui va jusqu'à douze ou quatorze becs Carcel.
La lampe à incandescence de l'ingénieur américain pourrait donc riva-
liser d'éclat avec la lampe Werdermann, et même avec les bougies
Jablochkoff. Seulement, elle deviendrait alors trop éblouissante pour l'éclai-
rage des appartements. Il faudrait l'entourer d'un globe de verre demi-
opaque, comme les bougies Jablochkoff, et perdre ainsi de la lumière.
Tel n'est pas le but de l'éclairage par incandescence.
La teinte de la lumière fournie par ces lampes est toujours un peu rosée,
parce que le conducteur, ayant un assez grand volume , ne s'échauffe pas
toujours jusqu'à la chaleur blanche.
M. Hiram Maxim a eu le mérite, de créer, comme M. Edison, toute une
installation pour la production, le réglage des lampes, et la distribution de
l'électricité. Une machine magnéto-électrique particulière alimente ses
lampes, qui sont, en outre, pourvues d'un régulateur, pour empêcher
une trop grande exaltation de l'effet lumineux, provenant d'un courant trop
énergique. Ce régulateur permet, dans un lustre composé d'un certain
nombre de ces luminaires, de maintenir au courant la même énergie, soit
qu'on éteigne, soit qu'on allume un certain nombre de lampes.
La lampe Maxim reçoit aujourd'hui beaucoup d'applications en Amérique.
Le 18 octobre 1881, des essais d'éclairage électrique furent faits à l'Opéra
de Paris, avec les lampes Maxim, jointes aux lampes Edison. Les lampes
Maxim étaient installées dans les deux salons qui terminent la grande
galerie du foyer du public. Sur la cheminée étaient deux candélabres éclairés
par le procédé Maxim. Les galeries du foyer proprement dit avaient reçu
des lustres Edison. J'ai assisté à cet essai, et puis assurer que l'éclairage
était parfait. Il péchait même par trop d'intensité. Il laissait seulement à
désirer sous le rapport de l'illumination des peintures du plafond, qui
manquaient de lumière.
C'est pour cela que l'on ajouta, quelque temps après, aux lampes Maxim
et Edison, deux lampes-soleil (fig. 56). On sait que ces lampes peuvent être
disposées de manière à projeter la lumière de haut en bas ou de bas en
haut. C'est de cette dernière façon qu'elles furent dirigées, et les pein-
tures du plafond eurent alors toute leur valeur. Le foyer de l'Opéra ainsi
éclairé par le secours des lampes Edison et Maxim et de la lampe-soleil,
était d'un effet éblouissant.
Personne n'ignore que les peintures de Baudry ont été gravement
FlG. 55. — ECLAIRAGE DU FOÏEtt DE L'OPÉRV DE PÀIU TAU LES LAMPES MAXIM, EDISON ET LES LAMPES-SOLEIL
L'ÉCLAIRAGE ÉLECTRIQUE 159
endommagées par la fumée des becs de gaz, et que l'on a craint un
moment la destruction totale de ces compositions célèbres. Un nettoyage
intelligent a fait disparaître le voile charbonneux qui menaçait de dé-
truire une des plus belles œuvres de l'art contemporain. Mais il est
évident que si l'on était souvent obligé de la répéter, cette opération ne
pourrait à la longue qu'altérer les couleurs, et que la destruction des
peintures ne serait, en fin de compte, que retardée. L'éclairage électrique,
qui ne répand dans l'air aucuns produits gazeux, ou autres, susceptibles
de se déposer sur les parois des pièces éclairées, est évidemment le
meilleur moyen d'éviter l'altération à laquelle toute œuvre de peinture
est forcément condamnée avec l'éclairage au gaz. Il y a là une considération
de plus pour applaudir à l'introduction de l'électricité dans les foyers
des grands théâtres, et en particulier dans le foyer de l'Opéra de Paris.
Nous venons de passer en revue, avec les systèmes Edison, Swan, Lane-
Fox et Maxim, les procédés d'éclairage par incandescence qui ont le plus
attiré l'attention jusqu'à ce jour. Nous n'avons pas besoin de dire qu'il
existe d'autres systèmes d'éclairage par incandescence, que nous avons passés
sous silence, pour ne pas trop étendre ce chapitre, et que l'avenir nous
en réserve certainement un plus grand nombre encore. Nous ne voulons
établir entre ces différents procédés, qui ne diffèrent entre eux que par
la composition du charbon incandescent et par le mode de fabrication,
aucune comparaison, tendant à décerner la supériorité à l'un ou à l'autre,
tant pour la qualité ou l'intensité de la lumière que pour son prix de revient.
Une classification par ordre de mérite des systèmes d'éclairage électrique
par l'incandescence d'un conducteur dans le vide, serait impossible à tenter,
par cette raison que les lampes Edison, Swan, Maxim, La ne-Fox, etc.,
sont alimentées, chacune, par des machines productrices de la lumière
de dispositions différentes, et que les lampes qui reçoivent le courant
le plus intense, doivent émettre la lumière la plus vive. La seule con-
clusion que nous entendions tirer des descriptions qui précèdent, c'est
que l'éclairage électrique par incandescence, et par conséquent l'éclairage
domestique au moyen de l'électricité, est aujourd'hui un problème com-
plètement résolu.
XÏI
Moyens de produire le couranl électrique desliné à l'éclairage. — Les piles voltaï-
ques. — La pile de Bunsen et la pile au bichromate de potasse. — Emploi de la
pile au bichromate de potasse pour l'éclairage du Comptoir d'Escompte, à Paris.
— Les piles accumulatrices de M. Gaston Planté. — Travaux de M. Gaston Planlé
sur les courants voltaïques secondaires. — Construction des piles destinées à
l'emmagasinement de l'électricité. — Le laboratoire de la rue des Tournelles. —
Application industrielle faite par M. Faure, en 1880, des piles accumulatrices de
M. Gaston Planté. — Description des accumulateurs en usage dans l'industrie de
l'éclairage électrique.
Nous n'avons rien dit encore des moyens employés pour produire, d'une
façon économique et pratique, le courant électrique destiné à faire naître
la lumière dans les lampes à arc voltaïque, comme dans les lampes à
incandescence. Le moment est venu d'aborder cette question, d'une impor-
tance fondamentale, car sans électricité point de lumière, et selon la puis-
sance de la source électrique varient la force et la portée de l'éclairage.
Dans l'état actuel de la science, le courant électrique ayant pour destina-
tion spéciale l'éclairage, est emprunté à deux sources différentes :
1° A l'action chimique;
2° Au mouvement.
Nous consacrons ce chapitre à l'étude des moyens de produire de l'élec-
tricité par l'action chimique.
Les appareils dans lesquels on recueille l'électricité résultant de l'accom-
plissement d'une action chimique, s'appellent piles.
C'est par une étrange paresse d'esprit, chez les savants de tous les pays,
que ce mot de pile, employé en 1800, par Volta, pour désigner la pre-
mière forme que le célèbre physicien d'Italie donna à son merveilleux
appareil, est conservé de nos jours, et sert, depuis près d'un siècle, à
désigner des appareils qui, par leur forme et leur objet, jurent véri-
tablement avec le nom qu'on leur donne. Appeler pile l'instrument que
Volta construisit pour produire un courant électrique, et qui se composait
de la superposition d'un grand nombre de couples de zinc et de cuivre
L'ÉCLAIRAGE ÉLECTRIQUE
161
formant un entassement, une pile de couples métalliques, semblables à
une pile d'assiettes, cela peut se concevoir, puisque c'est le nom que
Volta lui donna, mais donner le même nom aux vases de Grove, de
Bunsen, de Lcclanché, de Grenet et à l'interminable série d'appareils
i. 21
m LES NOUVELLES CONQUÊTES DE LA SCIENCE
analogues créés depuis Volta, c'est un étrange non-sens. Pourquoi ne pas
employer, par exemple, le mot de générateur d'électricité, ou un vocable ana-
logue? Mais nous n'avons pas la prétention de réformer le langage scienti-
fique, et cette protestation une fois faite contre un mot bizarre et suranné,
nous l'emploierons comme tout le monde, afin d'être compris.
Dans l'immortelle expérience d'Humpbry Davy, que nous avons rapportée
et dans laquelle, en 1815, l'illustre chimiste anglais révéla au monde savant
la production d'un arc éblouissant de lumière, on se servait de la pile —
puisque pile il y a — de Wollaston, qui se composait d'une réunion de
couples de zinc et de cuivre plongés dans de l'acide sulfurique étendu, ou
dans une dissolution saline à réaction acide. Depuis 1813 jusqu'en 1840,
c'est avec la pile de Wollaston que l'on exécuta, dans les cours publics,
cette mémorable expérience. Mais la pile de Wollaston ne donne qu'un
courant électrique d'une faible intensité, et il fallait, pour produire l'arc
éclairant, employer la pile monstre de Y Institution royale de Londres, ou
celle qui fut établie à l'Ecole polytechnique de Paris, en 1807, par Gay-
Lussac et Thenard ; ou bien encore la grande pile à auges qui fut con-
struite à la Sorbonne, par Despretz, pour ses recherches sur l'arc voltaïquc
de Davy. Mais des appareils d'une telle puissance n'étaient à la portée
que de quelques établissements scientifiques des grandes capitales de l'Eu-
rope. Ce n'est donc qu'à l'époque de la découverte du nouveau générateur
d'électricité qui nous vint d'Allemagne, en 1843, ce n'est qu'à la suite
de la création de la pile de Grove et de la pile de Bunsen, c'est-à-dire
des piles à deux liquides, que l'on disposa d'une source suffisamment
commode et puissante d'électricité.
Comment la pile de Bunsen donna-t-elle le moyen de développer une
quantité d'électricité supérieure à celle que fournissait la pile à auges?
C'est que tandis qu'une seule action chimique était en jeu dans la pile de
Wollaston (ou la pile à auges, qui n'en diffère pas), il y avait dans le géné-
rateur d'électricité de Grove et de Bunsen deux actions chimiques ajoutant
leurs effets. L'acide sulfurique attaquant le zinc, commence par dégager
une certaine quantité d'électricité. Mais l'hydrogène qui provient de la dé-
composition de l'eau par l'acide sulfurique, au lieu de se perdre, sert à
produire une seconde action chimique. Il réduit l'acide azotique, en pro-
duisant de l'eau et du gaz acide hypoazotique ; et cette seconde réaction
chimique (les courants allant d'ailleurs dans le même sens) venant
s'ajouter à la première, provoque un nouveau dégagement d'électricité,
ce qui double la quantité d'électricité.
Tout le monde sait comment Bunsen, modifiant la pile de Grove, a réa-
L'ÉCLAIRAGE ÉLECTRIQUE 165
lise celte double action chimique, dans l'appareil qui porte son nom. L'acide
sulfurique étendu d'eau et le zinc sont placés dans un premier vase en
faïence, dans lequel sera retenu le sulfate de zinc provenant de cette action
FlG. 59. — COUI'LE DE BUNSEN HONTÉ
chimique. Un vase de porcelaine non verni et poreux, dans lequel on a
placé de l'acide azotique, laisse passer le gaz hydrogène à travers ses pores,
tout en retenant le liquide acide qu'il renferme. C'est dans ce dernier
104 LES NOUVELLES CONQUÊTES DE LA. SCIENCE
vase que s'accomplit la seconde action chimique, c'est-à-dire la réduction
de l'acide azotique par le gaz hydrogène, et le dégagement du gaz hypo-
azotique. Un gros cylindre de charbon de cornue de gaz, placé dans l'acide
azotique, sert à conduire l'électricité positive. L'électricité négative se dé-
gage par un conducteur de zinc atlaché à la lame de zinc du premier vase.
Nous montrons dans la figure 58 les quatre pièces qui composent la pile
de Bunsen, à savoir : F, le vase en faïence contenant l'eau acidulée par
l'acide sulfurique étendu d'eau ; — Z, le zinc plongé dans l'acide sulfu-
rique étendu d'eau ; — P, le vase en porcelaine non vernie, qui renferme,
l'acide azotique ; — C, le cylindre de charbon, qui sert de conducteur.
La figure 59 montre le couple de Bunsen monté, c'est-à-dire les pièces
qui le composent disposées pour mettre l'appareil en action.
La découverte de la pile de Bunsen marqua une époque toute [nouvelle
dans les progrès de l'électricité, en permettant à tout le monde d'avoir à sa
portée une source puissante d'électricité. La reconnaissance publique restera
donc attachée au nom du physicien à qui nous devons cet important généra-
teur d'électricité.
Ce physicien, bien qu'Allemand, appartient à la science de notre pays,
par sa qualité de membre correspondant de l'Institut de France.
Robert- Wilbelm Bunsen est né, le 51 mars 1811, à Gottingue, où son
père était professeur de littérature. Il commença par étudier les sciences
dans sa ville natale, et alla compléter son éducation à Paris, ensuite à
Berlin et à Vienne.
En 1835, il s'établit comme professeur particulier (privai docens) à Got-
tingue. Mais il fut bientôt appelé à remplacer Wôhler, comme professeur
de sciences à l'Université de Cassel. Il passa, en 1838, à l'Université deMar-
bourg, où il dirigea les travaux de chimie. Après un séjour comme profes-
seur à l'Université de Breslau, il fut appelé à Heidelberg, en 1851, et n'a
plus quitté cette ville, où l'on a célébré, en 1877, le 25e anniversaire de son
installation.
En 1853, M. Bunsen a été élu correspondant de notre Académie des
sciences.
La découverte de la pile qui porte son nom commença la réputation du
physicien d'Heidelberg. Mais ce qui fait sa gloire et ce qui lui attirera une
renommée éternelle, c'est la création de l'admirable méthode d'analyse
physico-chimique que l'on désigne sous le nom d'analyse spectrale.
Bunsen et son collègue Kirchhoff reconnurent, en 1860, que tous les
sels d'un même métal, introduits dans une flamme dont on décompose
la lumière au moyen d'un prisme de cristal, laissent apparaître dans
L'ÉCLAIRAGE ÉLECTRIQUE 165
le spectre optique, c'est-à-dire dans la bande colorée qui résulte de la
décomposition de la lumière par ce prisme, des solutions de continuité,
des espaces noirs, c'est-à-dire des raies. Ces raies sont identiques par
la teinte et par la position, quand on opère avec les sels du même
métal, mais elles varient de teinte et de position chaque pour métal. Bunsen
et Kirchhoff reconnurent également que des quantités infiniment petites
d'un métal suffisent pour déceler la présence de ce métal dans le speclre
de la flamme où on les introduit.
Tel est le principe de celte merveilleuse méthode de l'analyse spec-
trale, qui a conduit, depuis l'année 1860 jusqu'à ce jour, les physiciens
et les chimistes aux plus splendides découvertes. Nous en ferons com-
prendre suffisamment la valeur en disant que par l'application de cette
méthode on a pu connaître les substances qui existent dans les astres, et
surtout dans le Soleil. Soumise à ce moyen d'analyse, la lumière du So-
leil a permis de découvrir que l'atmosphère solaire renferme, à l'état
de vapeurs, du sodium, du potassium, du calcium, du magnésium, du fer,
du zinc, et même du gaz hydrogène libre.
La même méthode, appliquée à l'analyse de la lumière des étoiles, a dé-
voilé la composition de ces astres ; de sorte que nous savons aujourd'hui
quels sont les corps simples qui forment la substance des étoiles fixes et
celle des planètes, comme nous connaissons la composition chimique du
sol de notre globe.
Enfin, l'analyse spectrale a donné le moyen de découvrir plusieurs métaux
nouveaux, tels que l'iridium, le caesium, le rubidium, le thallium.
Le physicien qui a doté la science contemporaine d'un instrument de
recherches d'une aussi immense portée mérite la reconnaissance et les
hommages de ses contemporains.
Pour en revenir à l'invention de Bunsen qui nous intéresse, c'est-à-dire
à la pile à deux liquides, nous dirons que la possession de ce nouveau gé-
nérateur d'électricité donna une impulsion considérable à l'étude des
propriétés de l'arc voltaïque de Davy.
L'éclairage électrique prit naissance, on peut le dire, dès que la pile de
Bunsen fut entre les mains des physiciens. Nous avons vu que, lorsque Léon
Foucault fit, en 1844, avec l'aide de M. J. Duboscq, la première expérience
d'éclairage par l'arc voltaïque, sur la place de la Concorde, à Paris, il avait
eu recours, comme source de production d'électricité, à la pile de Bunsen,
alors nouvellement découverte.
A partir de cette expérience mémorable, la pile de Bunsen, introduite
dans les laboratoires du monde entier, a servi à la production de l'arc
166 LES NOUVELLES CONQUÊTES DE LA SCIENCE
vol laïque éclairant, jusqu'à la découverte des machines produisant l'élec-
tricité par le mouvement. Elle n'a cédé la place qu'à ces nouveaux généra-
teurs d'électricité.
La pile de Bunsen n'est pas, en effet, exempte d'inconvénients. Le zinc
employé pour développer l'action chimique, s'use rapidement, et l'appareil
demande beaucoup d'entretien. Il faut au moins cinquante éléments de
cette pile pour faire naître un foyer électrique, ce qui la rend d'un usage
dispendieux. On renonça donc aux batteries de Bunsen dès que l'on eut
à sa disposition des machines produisant de l'électricité par le mouvement.
On se tromperait, pourtant, en croyant que les piles vollaïques soient au-
jourd'hui entièrement abandonnées pour l'application qui nous occupe. On
se sert quelquefois, pour produire l'arc voltaïque éclairant , de la pile au bi-
chromate de potasse, construite pour la première fois par le physicien
allemand Poggendorff, rendue applicable à l'industrie par M. Grenet, et
devenue populaire de nos jours, sous le nom de pile-bouteille, parce qu'elle
sert dans les cours publics et dans les laboratoires, quand il s'agit de pro-
duire un dégagement de lumière intense et momentané. La même pile au
bichromate de potasse, disposée sous une autre forme par M. Cloris Baudet,
était utilisée par ce physicien pour alimenter des lampes électriques, à
l'Exposition d'électricité de 1881. On a vu, à la même Exposition, la lu-
mière électrique se produire dans d'assez bonnes conditions avec la pile
de M. Tomasi, qui n'est qu'un perfectionnement de la pile de Bunsen.
M. Reynier a constitué, en 1880, une nouvelle pile, qui fait espérer sa
prochaine application à l'éclairage privé. Enfin, à Paris, le Comptoir d'es-
compte est éclairé, depuis 1882, par l'arc voltaïque provenant de piles au
bichromate de potasse disposées d'une manière usuelle et sur une échelle
suffisante par MM. Jarriant et Grenet.
Arrêtons-nous sur le système particulier de pile employé pour produire
la lumière électrique au Comptoir d'escompte de Paris. Il sera nécessaire,
pour le faire comprendre, de mettre sous les yeux du lecteur un dessin
de la pile au chromatede potasse, désignée aujourd'hui sous le nom de pile
à bouteille, petit appareil auquel on a recours fréquemment, ainsi qu'il
vient d'être dit dans les cours publics ou dans les recherches de labora-
toire, quand il s'agit de produire un courant électrique puissant mais de
peu de durée.
Tous les corps capables de produire l'oxydation par voie humide peu-
vent être utilisés pour la production de l'électricité, et servir à la con-
struction d'une pile. Sans entrer dans rénumération des différents liquides
chimiques qui sont aujourd'hui employés pour remplacer l'acide azotique
L'ÉCLAIRAGE ÉLECTRIQUE 1C7
et l'acide sulfuriquc dans la pile de Bunsen, nous parlerons seulement des
tentatives qui ont été faites dans ce but avec le bichromate de potasse.
C'est M. Bunsen qui proposa le premier le bichromate de potasse pour
la construction d'une pile voltaïque. Plus tard, les chimistes anglais
Lceson et Warrington étudièrent la théorie de cet instrument. Enfin, en
1842, le chimiste allemand Poggendorff publia un mémoire détaillé sur les
piles au bichromate de potasse. En 1850, Poggendorff forma, avec le bi-
chromate de potasse additionné d'acide sulfurique agissant sur des couples
de cuivre et zinc, une pile à un seul liquide. Il trouva toutefois peu d'avan-
tages à cette disposition, et les résultats qu'il obtint se montrèrent peu fa-
vorables, car le courant décroissait avec rapidité.
Poggendorff reconnut que le décroissement de la pile à chromate de po-
tasse provenait de ce que le charbon et le zinc du couple voltaïque se
recouvrent promptement d'un dépôt d'oxyde de chrome qui arrête l'action
chimique, mais il ne trouva aucun moyen de parer à cet inconvénient.
M. Grenet, ouvrier français, fut plus heureux. Il reconnut, en 1850, que
l'oxyde de chrome, qui, en se déposant sur le zinc, arrête l'action delà
pile, peut aisément se dissoudre dans le bichromate de potasse, si l'on
fait passer à travers le liquide de la pile un courant d'air. Grâce à cet
artifice, l'oxyde de chrome ne vient plus se déposer sur le métal et pa-
ralyser l'action chimique. Ainsi se trouva heureusement combattue la cause
de la décroissance du courant dans les piles à chromate de potasse; et
la construction d'une pile à un seul liquide, constante et énergique, dé-
tint possible avec des appareils simples et économiques.
M. Grenet avait d'abord donné à la pile au bichromate de potasse la
forme de la pile à auges : les plaques de charbon et celles de zinc étaient
disposées dans un châssis à rainures. Mais cette disposition n'a pas pré-
valu. Aujourd'hui on enferme les couples de charbon et de zinc dans
une bouteille à gros goulot; d'où le nom de pile à bouteille, nom,
pour le dire en passant, bizarre et ridicule, et qui montre bien que ce
nom de pile est impropre à désigner les nouveaux générateurs d'élec-
trici té.
Pour composer le liquide chimique de ce générateur d'électricité, on
dissout 100 grammes de bichromate de potasse dans un litre d'eau bouil-
lante et l'on y ajoute 50 grammes d'acide sulfurique du commerce. On in-
troduit cette dissolution dans la bouteille, qui se trouve constituée comme
le représente la figure 60.
Deux plaques de charbon de cornue de gaz, C C', reliées entre elles, for-
ment Yéicctrode positive. Elles sont plongées dans le liquide chimique, et
168 LES NOUVELLES CONQUÊTES DE LA SCIENCE
sont fixées au couvercle du flacon, lequel est en ébonite, matière dure
et plastique qui commence à trouver beaucoup d'emplois dans l'in-
dustrie. L'électrode négative est une lame de zinc, Z, n'ayant qu'une
longueur moitié moindre de celle du charbon. Au moyen d'une tige T,
entrant à frottement dans le couvercle du flacon, on peut introduire la
lame de zinc dans le liquide, ou la retirer de ce liquide. Quand on veut
faire fonctionner la pile, on fait descendre la lame de zinc dans le li-
quide en poussant la tige T, et l'action commence. Il se forme un sulfate
de potasse et de chrome, et l'oxygène provenant de la désoxydation de
FlG. 00. — PILE AU BICHROMATE DE POTASSE.
l'acide chromique s'unit à l'hydrogène provenant de la décomposition
de l'eau par le zinc et l'acide sulfurique. Des deux viroles A, A', l'une
est reliée aux deux plaques de charbon et forme le pôle positif, l'autre est
reliée, à la fois au moyen d'une tige de cuivre, que l'on reconnaît sur notre
dessin, à la tige à coulisse T, et au zinc, et forme le pôle négatif de la pile.
Quand l'appareil ne doit plus fonctionner, on retire le zinc du bain
chimique en relevant la tige T, et l'on évite ainsi une dépense inutile
- des matières réagissantes.
Il se dépose toujours de l'oxyde de chrome sur le zinc, ce qui empêcherait
22
L'ÉCLAIRAGE ÉLECTRIQUE 171
la réaction de continuer. On évite cet inconvénient, dans la pile à
bouteille, en l'agitant fortement, ce qui débarrasse le charbon de ce
dépôt nuisible.
Dans les piles construites en grand, cette agitation mécanique à la
main est remplacée par un courant d'air comprimé que l'on force à traverser
le liquide pendant l'opération. Par cette agitation continuelle, on empêche
le dépôt d'oxyde de chrome sur le charbon.
, Tout cela posé, le lecteur comprendra la disposition des piles au bichro-
mate de potasse qui ont été installées au Comptoir d'escompte par MM. Jar-
riant et Grenet, et que représente la figure 61.
L'élément de la pile à bi chromate de potasse de MM. Jarriant et Grenet
est un vase en ébonite, de forme rectangulaire, contenant 4 lames de char-
bon de cornue de gaz, qui constituent l'électrode positive. L'électrode
négative est formée par la réunion d'un certain nombre de petits cylindres
de zinc, qui sont attachés à une tige commune, laquelle peut être relevée ou
plongée dans le liquide, par l'effet général d'un engrenage et d'un contre-
poids, qui élève ou abaisse à la fois tous les zincs. Le liquide chimique
est composé d'acide sulfurique et de bichromate de soude (1 partie de
bichromate de soude et 3 parties d'acide sulfurique du commerce pour
10 parties d'eau). Ce liquide est distribué dans chaque élément par un
réservoir général, que l'on voit sur la gauche de la figure, d'où il coule,
au moyen d'un robinet, et va remplir chaque élément. Quarante-huit
éléments composent une batterie telle qu'on la voit sur notre dessin. Il y
a soixante de ces batteries.
Le liquide, avons-nous dit, doit être soumis à une agitation continuelle,
pour empêcher le dépôt d'oxyde de chrome. A cet effet, un moteur à gaz
comprime de l'air, qui est envoyé, grâce à des dispositions convenables, au
fond de chaque petit vase composant un élément.
Toutes les batteries ont un fil commun qui se rend dans les pièces à
éclairer. Le second pôle de chaque batterie vient aboutir à un commutateur ,
d'où partent les fils qui complètent le circuit de chaque brûleur, ou groupe
de brûleurs. Cette disposition permet d'alimenter chacun des circuits avec
une quelconque des batteries. Elle donne le moyen d'allumer ou d'éteindre
à volonté les lampes dans les différentes pièces de l'établissement.
Pour allumer un foyer, il suffit défaire descendre les zincs d'une batterie,
d'ouvrir les robinets de liquide et d'air, enfin de placer la fiche conve-
nable sur le commutateur. Pour éteindre on fait les opération1; inverses,
et comme au-dessus du commutateur se trouve un tableau indicateur, à
l'aide duquel chaque bureau peut demander l'allumage ou l'extinction
172 LES NOUVELLES CONQUÊTES DE LA SCIENCE
de son foyer, toutes les manœuvres se font en temps voulu, sans confusion
et sans dépense inutile.
Les lampes électriques alimentées par le courant provenant de ces piles,
sont des lampes Siemens. En outre, 100 lampes Swan sont distribuées
dans les diflérentes pièces de l'édifice. Dans les bureaux, les lampes à arc
vollaïque sont cachées aux employés, et l'éclairage se fait par réflexion sur
le plafond, dans les meilleures conditions de régularité et de douceur.
L'éclairage de la grande salle, ou Hall, est très ingénieusement combiné.
Pendant le jour, la lumière arrive par un immense plafond en glaces.
On a eu l'idée de reproduire ce même effet la nuit. Pour cela, au-
dessus du plafond vitré, on a disposé 16 lampes Siemens, dont la lumière
rabattue par de vastes abat-jour et tamisée par le vitrage, produit l'effet
du plein jour dans la salle. Cet effet est complété par 4 lampes Siemens,
placées aux angles dans des œils-de-bœuf, et par les lampes des bureaux
adjacents, dont la lumière arrive par les grandes baies qui ouvrent dans
le Hall.
La figure 6'2 montre le Hall du Comptoir d'escompte éclairé par la
lumière électrique, au moyen des dispositions que nous venons de décrire.
Nous sommes entré dans d'assez longs détails sur l'application de
la pile au bichromate de potasse à la production de la lumière électrique.
Cependant, il faut nous hâter de dire que ce système de piles, qui exige
l'emploi de matières aussi chères que les sels de chrome, ne peut être admis
que dans des circonstances particulières. Au Comptoir d'escompte de Paris,
on voulait absolument proscrire toute machine à vapeur, et l'on n'a pas
trop regardé aux frais d'entretien de l'éclairage pour s'assurer la sécurité
absolue que l'on entendait se garantir. Mais il est évident que ce n'est là
qu'un cas tout à fait exceptionnel, et dont il ne faudrait tirer aucune conclu-
sion quant à la possibilité de demander à l'action chimique des piles le
moyen de produire la lumière.
A moins d'une révolution dans le mode de production de l'électricité
par l'action chimique, c'est-à-dire à moins que l'on ne découvre une
pile nouvelle faisant usage de composés chimiques sans valeur vénale, ou
que l'on ne parvienne à tirer parti de l'électricité naturelle de l'air, on
ne prévoit pas que les piles voltaïques puissent jamais entrer sérieusement
en lutte avec les machines qui produisent l'électricité par le mouvement.
11 faut, toutefois, établir une exception en faveur d'un système parti-
culier de pile électrique qui peut parfaitement entrer en lutte avec les
FlG. 02. — LA GRANDE SAI LE DU COMPTOIR D'ESCOMPTE DE PARIS ÉCLAIRÉE PAR l'aRC VOLTAÏQUE
ET LA TILE A CIIROJIATE DE POTASSE.
L'ÉCLAIRAGE ÉLECTRIQUE
175
machines productrices de lumière. Nous voulons parler des piles accumu-
latrices, ou des accumulateurs d'électricité. Ce genre d'appareils est une
des créations les plus originales de la physique moderne.
En quoi consistent les accumulateurs d'électricité et quelle est leur ori-
gine?
C'est aux recherches persévérantes de M. Gaston Planté, physicien
français, que l'on doit l'accumulation et l'cmmagasinement de l'électricité
voltaïque. Nous exposerons ici, avec quelque soin, les travaux de ce phy-
sicien sur cette importante question, parce qu'ils sont peu connus ou géné-
ralement mal compris.
Le phénomène désigné sous le nom de courants secondaires fut observé
FlC. 63 VOLTAMÈTI'.F..
peu de temps après la découverte de la pile voltaïque. Il fut étudié par
Gautherot en France, et par Ritter en Allemagne. Voici ce que les physi-
ciens ont appelé, dès le commencement de notre siècle, un courant secon-
daire.
Prenons ce petit vase de verre que les physiciens appellent voltamètre
(figure 65), et qui sert à décomposer l'eau par la pile, et décomposons l'eau
dans ce petit vase, en recueillant dans deux cloches, comme on le fait d'ordi-
naire, les deux gaz oxygène et hydrogène. Après cette opération, les fils de
platine autour desquels se sont dégagés l'oxygène et l'hydrogène, ont acquis
la propriété de donner, à leur tour, après le passage du courant primaire,
un courant de sens inverse et de courte durée. C'est ce courant qui a reçu
le nom de secondaire. La présence des gaz adhérents aux électrodes, ou leur
17G LES NOUVELLES CONQUÊTES UE LA SCIENCE
absorption partielle par le métal, détermine une décomposition de l'eati
dans le nouveau circuit formé, ce qui a pour conséquence la production
de ce courant secondaire.
Comme ce courant tend à se produire aussi à l'intérieur des piles elles-
mêmes, pendant qu'elles fonctionnent, et cela en sens inverse du courant
qu'elles fournissent, il a constitué pendant longtemps la principale cause
d'affaiblissement des piles voltaïques. Aussi les physiciens s'attachaient-
ils, à l'envi, à empêcher la production de ce courant secondaire, que l'on
appelait aussi courant de polarisation. Ces causes d'affaiblissement furent
très heureusement neutralisées par Becquerel père, dans la pile à deux
liquides et à courant constant qui porte son nom.
C'est en 1859 que M. Gaston Planté commença à s'occuper de l'étude
des courants secondaires. Il montra, dans un premier travail, l'impor-
tance du rôle que joue l'oxydation du conducteur positif dans la pro-
duction du courant secondaire.
M. Gaston Planté reconnut d'abord que si, au lieu de prendre comme
conducteur, comme électrode, un fil de platine, on prend un métal
plus oxydable, tel que le plomb, et si l'oxyde formé à la surface de
l'électrode positive peut y rester adhérent, sans se dissoudre dans le
liquide, le courant produit par sa réduction, quand on fermera le circuit,
aura une plus grande intensité et une plus grande durée.
Jusque-là les courants secondaires avaient été le grand obstacle à la
persistance et à la régularité des courants des piles. C'est par la pro-
duction de ces courants secondaires que les électrodes se polarisaient; ce
qui arrêtait en partie le développement de l'action chimique. Les physi-
ciens avaient donc mis tous leurs efforts à empêcher la production de ce
courant. M. Gaston Planté se plaça à un point de vue diamétralement opposé.
11 s'attacha à développer, à amplifier, ce que l'on s'était, avant lui, ap-
pliqué à combattre et à supprimer. Il chercha à accroître l'énergie des
courants secondaires ; et ce résultat une fois obtenu, il s'occupa de mettre
à profit ces mêmes courants secondaires, pour accumuler la force de la
pile voltaïque.
Il reconnutque la force électromotrice secondaire d'un voltamètre à lames
de plomb dans l'eau acidulée, est beaucoup plus énergique et persistante
que celle de tous les autres métaux, et qu'elle dépasse même de moitié celle
de l'élément voltaïque le plus énergique connu, celui de Bunsen.
Avec une telle force électromotrice, il ne s'agissait plus, pour constituer
un élément secondaire d'une grande intensité, que de lui donner une très
faible résistance ou d'accroître le plus possible sa surface. C'est ainsi
L'ÉCLAIRAGE ÉLECTRIQUE 177
que M. Planté fut conduit, en 1860, à construire un puissant élément secon-
daire en enroulant en spirale deux longues et larges lames de plomb, les
séparant l'une de l'autre par des bandes étroites d'une matière isolante,
telle que le caoutchouc, et les plongeant dans un bocal plein d'eau acidulée
au dixième par l'acide sulfurique.
La figure 64 montre la disposition d'un couple secondaire de cette nature,
mis en charge par deux éléments de Bunsen.
Après un certain temps d'action du courant primaire, le couple secondaire
FlG. G4. — ACCUMULATEUR PLANTÉ A LAMES DE PLOMB EN SPIRALE,
CHARGÉ PAR DEUX ÉLÉMENTS DE BUNSEN.
peut être détaché de la pile, et donner des effets d'une intensité bien su-
périeure à celle du courant qui a servi à le charger. Il peut, par exemple,
faire rougir des fils de platine d'un millimètre de diamètre, fondre des fils
d'acier de même diamètre, résultat que ne pourrait produire le courant
des deux éléments de Bunsen qui a agi sur le couple secondaire. Il y a
donc eu accumulation de l'effet du courant voltaïque.
M. Planté a employé aussi, en 1868, une autre disposition, que nous repré-
i. 23
178 LES NOUVELLES CONQUÊTES DE LA SCIENCE
sentons dans la figure 65, et consistant en deux séries de lames de plomb
parallèles, dont les prolongements de rang pair réunis d'un côté, et ceux
de rang impair réunis d'un autre côté, sont mis en communication avec
les deux pôles de la source primaire d'électricité.
Ces lames, a,b,c, très rapprochées les unes des autres, et séparées dans leur
milieu par des baguettes isolantes, étaient disposées dans un vase en gutta-
percha, de forme rectangulaire, et munies de rainures, pour maintenir les
En étudiant attentivement les actions chi-
miques qui se produisent dans ces couples,
M. Planté en a augmenté la capacité accumula-
trice. Par une opération qu'il a désignée sous
le nom de formation des couples secondaires,
il leur a donné la faculté de conserver leur
charge pendant longtemps, et il est parvenu,
de cette manière, à obtenir, pour ainsi dire,
Yemmagasinement de la force de la pile vol-
taïque, résultat dont l'industrie commence
aujourd'hui à tirer parti.
L'opération que M. Planté appelle la for-
mation consiste en une préparation électro-
chimique des couples secondaires à lames de plomb, ayant pour objet
d'oxyder profondément l'une des électrodes, et de réduire l'autre à
un état de division métallique qui permette aux actions chimiques de
s'exercer plus complètement pendant la charge et la décharge. On arrive
à ce résultat en effectuant une série de changements de sens du courant
primaire, avec des intervalles de repos entre ces changements. En effet, par
l'action successive du courant primaire dans les deux sens sur le couple
secondaire, le dépôt de protoxyde de plomb formé sur la lame positive, se
réduit quand cette lame est rendue négative; puis se reforme de nouveau,
par un autre changement de sens. Il en est de même de l'autre lame; de
sorte que les deux lames se trouvent ainsi modifiées dans leur constitution
moléculaire, non seulement à leur surface, mais jusque dans l'épaisseur et
les pores du métal. C'est une sorte de cémentation galvanique que l'on opère
ainsi. Par le repos, les dépôts formés à la surface des lames de métal oxydé
ou de métal réduit acquièrent une texture cristalline et une forte adhérence.
Un couple secondaire à lames de plomb, formé par cette méthode, pré-
sentantune surface deplomb totale de 40 décimètres carrés, et pesant 1 ki-
logramme environ, peut faire rougir un fil de platine de ^ de millimètre de
lames de plomb parallèles.
FlG. 05. ACCCMl'LATEUP, PLANTÉ
A LAMES DE PLOMB PARALLÈLES.
L'ÉCLAIRAGE ÉLECTRIQUE 179
diamètre et de 0m,04 de longueur pendant deux heures et demie, ou dé-
poser dans un voltamètre 12 grammes de cuivre, ce qui correspond à plus
de 56 000 de ces unités de quantité d'électricité que l'on désigne aujour-
d'hui sous le nom de coulombs.
Ce n'est pas là, du reste, la limite qu'on peut atteindre; car un nouveau
changement de sens déterminerait un nouvel accroissement de la quantité
de travail chimique accumulé, et ainsi de suite. 11 n'y a d'autre limite à cet
effet que l'épaisseur même des lames de plomb.
Toutefois, quand un couple est considéré comme suffisamment formé, on
le charge toujours dans un même sens, pour en recueillir les effets.
Lorsqu'un couple secondaire a subi cette formation préalable, voici
les actions chimiques qui se produisent pendant la charge et la dé-
charge.
Sous l'action du courant primaire qui traverse le couple secondaire,
l'eau est décomposée ; l'oxygène se porte sur la lame de plomb positive et
forme du peroxyde de plomb jusqu'à une certaine profondeur, puis il se
dégage. Quanta l'hydrogène, il n'agit point en se condensant sur la lame de
plomb négative, comme on pourrait le croire, d'après la propriété qu'ont d'au-
tres métaux, notamment le platine et le palladium, d'absorber une certaine
quantité de ce gaz. Il réduit simplement l'oxyde formé sur cette lame, soit
par l'action antérieure du courant primaire en sens inverse, lors de la for-
mation, soit par une décharge antérieure du couple.
Lorsque cette réduction est opérée, le gaz se dégage, et le couple secon-
daire est chargé à un degré qui dépend de son état même de formation ;
c'est-à-dire de la pénétration plus ou moins profonde des actions oxydantes
et réductrices à l'intérieur des lames.
Lorsqu'on décharge ensuite le couple secondaire, enfermant le circuit sur
lui-même, un travail chimique inverse se produit; l'affinité du peroxyde de
plomb pour l'hydrogène ou sa tendance à se désoxyder, détermine la décom-
position de l'eau; de même que dans une pile ordinaire, l'affinité du zinc
pour l'oxygène provoque la décomposition de l'eau. La lame positive per-
oxydée se réduit; mais en même temps l'oxygène se porte sur l'autre lame
de plomb et l'oxyde. Dans les premiers temps de la formation des couples
secondaires, cette oxydation de l'une des lames pendant la décharge est
visible : la lame se recouvre peu à peu d'un voile foncé, qui atteste l'action
exercée par l'oxygène.
Telle est la double action chimique qui se produit dans un couple secon-
daire à lames de plomb, dès qu'on ferme le circuit secondaire, et qui est la
source de son énergique force électromotrice. Celte force est d'environ
180 LES NOUVELLES CONQUÊTES DE LA SCIENCE
2 volts et demi1 dans les premiers instants de la décharge, et de 2,15 volts
quelques minutes après. Elle se maintient constante à ce degré pendant
un temps assez long, si le circuit de décharge présente une certaine
résistance.
Nous ajouterons que les lames de plomb, ainsi modifiées, ne perdent
point de leur poids par les charges et les décharges les plus multipliées.
Elles ne servent, pour ainsi dire, que de point d'appui aux actions chi-
miques qui s'opèrent à leur surface et à leur intérieur, et qui se succé-
dant constamment en sens inverse, ne peuvent les user. Le plomb est
continuellement oxydé et réduit, en même temps que l'eau est alterna-
tivement décomposée et reconstituée.
Les couples secondaires bien formés peuvent conserver une partie de leur
charge pendant un temps assez long. Au bout de trois et même de quatre
FlG. 60. — BATTERIE SECONDAIRE DE PLANTÉ, DE 20 ÉLÉMENTS.
mois, ils peuvent encore donner quelques effets lumineux ou calorifiques.
M. Planté a fait ressortir les analogies de ces couples secondaires
avec les appareils qui servent en mécanique à l'accumulation du travail
résultant de l'action des forces, tels que les accumulateurs hydrauliques,
les réservoirs d'air comprimé, les ressorts, que l'on a si justement nom-
més des moteurs secondaires, etc.
L'un des principaux avantages que présentent ces couples secondaires
est, en effet, d'offrir une provision de travail électrique disponible, que
l'on peut dépenser à son gré, en un temps plus ou moins long.
Considérant les couples secondaires au point de vue de ces analogies,
1. On désigne sous le nom de volt, en souvenir de Voila, la force éleclromolrice d'un élément de
pde à courant constant du genre Becquerel-Daniell, composé de zinc amalgamé plongeant dans de
1 eau acidulée par l'acide sulfurique et de cuivre plongeant dans de l'azotate de cuivre.
L'ÉCLAIRAGE ÉLECTRIQUE 181
M. Planté en a mesuré le rendement, c'est-à-dire le rapport du travail
restitué par leur décharge, à celui du travail dépensé pour les charger.
, • 90
Il a reconnu que ce rendement était d'environ :— r et qu'un couple
1. Recherches sur l'électricité, par M. Gaston Planté, in-8", Paris, 1S79.
18'2 LES NOUVELLES CONQUÊTES DE LA SCIENCE
De là le nom d'accumulateur donné aujourd'hui à cet appareil.
Non content d'accumuler le travail d'une source primaire d'électricité,
M. Planté s'est appliqué à le transformer, de manière à obtenir une tension,
ou force électromotrice, beaucoup plus élevée que celle de la source primitive,
à l'aide de batteries ingénieusement disposées et que représente la fig. 66.
Les couples secondaires sont placés au-dessous d'un commutateur qui
permet de les associer en surface ou en quantité, pendant la charge, et
en série, ou en tension, pendant la décharge. On peut, avec cet appareil,
faire rougir des fils métalliques de grande longueur, produire l'arc vol-
laïque, et obtenir, d'une manière temporaire, tous les effets produits
par des piles ordinaires d'un grand nombre d'éléments.
C'est ainsi que M. Planté est parvenu à développer, avec deux simples
couples de Bunsen, une force électromotrice égale à 1200 de ces éléments,
à l'aide d'une batterie de 800 couples secondaires.
La figure 67 représente la moitié de cette batterie (400 couples) agis-
sant sur un liquide, et y développant des effets lumineux et calorifiques.
Muni d'un appareil d'accumulation et de transformation d'une telle
puissance, M. Planté a pu étudier les actions produites par des courants
électriques de haute tension, et il a observé un grand nombre de phéno-
mènes nouveaux et intéressants, parmi lesquels nous citerons: l'agréga-
tion globulaire des liquides autour de l'un des pôles, — leur aspira-
tion et leur ascension dans des tubes, ou leur projection en gerbes, — la
production de la lumière électro-silicique, l'attaque et la gravure du
verre, malgré sa nature isolante, etc.
La formation par voie électro-chimique des couples secondaires, dont
nous avons donné plus haut une idée, est une opération longue et
délicate, qui n'avait pas permis d'employer jusqu'ici ces appareils dans
l'industrie. Un électricien français, M. Faure, a cherché à simplifier et
à abréger le travail de la formation, en déposant d'avance, par voie
mécanique, à la surface des lames de plomb, des couches d'oxyde de
plomb, auxquelles on peut donner immédiatement une certaine épais-
seur, et que l'on convertit ensuite plus rapidement en peroxyde que les
lames de plomb elles-mêmes.
On recouvre les deux lames de plomb du couple secondaire d'une
couche de minium (ou d'un autre oxyde de plomb insoluble) ; ce minium
est retenu sur le plomb au moyen d'une lame de feutre, solidement
fixée par des rivets de plomb. Les deux électrodes étant ainsi préparées,
on les plonge dans un récipient contenant de l'eau acidulée; puis on les
L'ÉCLAIRAGE ÉLECTRIQUE
183
met en communication respectivement avec les deux pôles d'une source
électrique suffisamment énergique. Sous l'action du courant, le minium
est électrolysé; il passe à l'état de peroxyde de plomb sur la lame
positive, et à l'état de plomb réduit sur la lame négative. Quand loule
la masse a été ainsi éleclrolysée, le couple secondaire est formé et chargé.
Pour le décharger et l'utiliser, il suffit d'intercaler entre ses deux
pôles l'appareil destiné à être traversé par le courant.
Pendant la décharge, le plomb réduit s'oxyde, et le peroxyde de plomb
se réduit, jusqu'à ce que le couple soit redevenu inerte. Il est alors
prêt à recevoir une nouvelle charge d'électricité.
Dans la pratique, on est arrivé à accumuler une quantité d'électricité ca-
pable de produire extérieurement un travail mécanique d'un cheval-vapeur
pendant une heure, dans une pile secondaire de 75 kilogrammètres.
11 est évident que cette énergie exprimée en kilogrammètres peut être
transformée autrement qu'en force motrice : on peut obtenir des quan-
tités équivalentes de lumière ou d'énergie chimique.
Avec une pile de 24 couples, dont le volume est faible et dont le
poids n'est pas très considérable (7 kilogrammes par couple, soit environ
170 kilogrammes pour toute la pile), on peut obtenir une force motrice
de 1 cheval-vapeur (75 kilogrammètres) pendant plus de deux heures,
ou de 1/2 cheval (37 1/2 kilogrammètres) pendant quatre heures. Le
travail qu'on obtient est, d'ailleurs, variable avec le régime qu'on donne
à la machine, l'intensité et la durée étant les deux facteurs d'un pro-
duit à peu près constant.
Pour donner une manifestation plus apparente de la puissance de ces
couples, on peut répéter quelques-unes des expériences qu'on a coutume
de faire avec des piles. On peut, par exemple, faire rougir un ruban de pla-
tine, et la longueur et la surface de ce ruban donnent une idée de la puis-
sance de ces couples. On peut faire rougir une longue spirale de platine,
qui atteint la température du blanc éblouissant.
Avec les accumulateurs, on peut, produire la lumière de l'arc vol-
taïque, dans les bougies Jablochkoff, Wilde ou Jamin; à plus forte raison
peut-on les faire servir à alimenter les lampes à incandescence.
Dans une conférence qu'il fit, en 1881, à la Société d'encouragement,
M. Reynier, physicien de Paris, mit en action des lampes à incandescence,
en se servant de couples secondaires qui avaient été chargées dans son
laboratoire de l'avenue des Ternes, et qui avaient, par conséquent, subi un
voyage. Ce fait prouve que l'électricité peut être, non seulement emmaga-
sinée, mais transportée à distance.
181 LES NOUVELLES CONQUÊTES DE LA SCIENCE
Mais les piles accumulatrices peuvent conserver leurs vertus électriques
pendant un temps beaucoup plus long. M. Reynier chargea dans son
laboratoire, à l'avenue des Ternes, des couples secondaires, qui furent
transportes à Bruxelles, où ils fonctionnèrent le lendemain, sans se ressentir
d'une façon fâcheuse de ce long voyage.
L'expérience du transport des couples a donc été faite dans des condi-
tions qui ne laissent aucun doute sur le succès des applications pratiques.
M. Reynier a prouvé que le transport de l'électricité par les piles secondaires
serait plus avantageux, dans beaucoup de cas, que le transport de la force
par un câble métallique. On a calculé que, pour transporter dans un
câble d'une longueur de 5 kilomètres un courant de 28 webers, c'est-
à-dire un courant moindre que celui obtenu dans l'expérience de M. Rey-
nier, on dépenserait constamment dans le câble, sous forme de chaleur,
267 kilogrammèlres.
On peut obtenir aisément un rendement de 80 pour 100 dans la pratique
courante. Cette perte de 20 pour 100 seulement dans l'emmagasinement de
l'électricité est plus que compensée par L'ccniomie que l'emploi des couples
secondaires permet d'obtenir dans la production même de l'électricité.
Puisqu'on est en possession d'un moyen facile de transporter l'électricité,
pour la distribuer, on pourrait la produire dans une usine centrale avec
des machines puissantes; la production de l'électricité serait ainsi beaucoup
plus économique. Une machine à vapeur de grande force produit aisément
un cheval-vapeur, avec une dépense de houille inférieure à 1 kilogramme,
tandis que toutes les machines locomobiles ou demi-fixes en dépensent
2 ou 3 kilogrammes. On pourrait donc, de ce fait, obtenir une réduction
de 60 pour 100 sur le combustible.
D'un autre côté, la faculté que l'on a d'emmagasiner pendant vingt-
quatre heures, c'est-à-dire pendant la journée entière et la nuit, l'électri-
cité qui doit être dépensée dans un temps limité, permet de produire cette
électricité avec un matériel beaucoup moins considérable, cinq fois moins
grand par exemple; de sorte que, de ce chef, on peut réduire de 80 pour 100
le matériel de production. 11 y a, en outre, sur la distribution de l'élec-
tricité par câbles, un autre avantage, qui est la suppression du matériel et
la suppression des câbles conducteurs eux-mêmes, dont le prix est très
élevé.
De sorte que les économies proviennent de trois causes distinctes : l'éco-
nomie dans la production par une usine centrale, l'économie résultant
de l'amortissement moindre, puisque le matériel est réduit considérable-
ment, enfin l'économie qui résultera du transport même de l'électricité.
L'ÉCLAIRAGE ÉLECTRIQUE 185
En résumé, M. Gaston Planté a, le premier, imaginé l'accumulation de
l'électricité voltaïque, dont les applications ont été réalisées sur une grande
échelle par M. Faure. M. Gaston Planté a donc eu le mérite de créer,
pour ainsi dire, une nouvelle branche d'électricité, et il est certain aujour-
186 LES NOUVELLES CONQUÊTES DE LA SCIENCE
d'hui que l'extension qu'elle prendra, donnera à l'industrie de nouvelles
armes, soit pour l'éclairage, soit pour le développement de la chaleur, soit
pour les actions chimiques et les applications mécaniques de l'électricité.
Les corps savants ont rendu pleine justice aux travaux de M. Gaston
Planté. En 1881, le jury international de l'Exposition universelle d'élec-
tricité lui accordait un diplôme d'honneur, distinction d'ordre supé-
rieur, uniquement réservée aux grands inventeurs. Pendant la même
année, l'Académie des sciences de Paris décernait au même physicien le
prix de physique institué par Lacaze, qui est de la valeur de dix mille francs.
Enfin, en 1882, la Société d'encouragement pour l'industrie nationalelxn ac-
cordait la plus haute récompense dont elle dispose : la médaille d'Ampère.
M. Gaston Planté est, en effet, un de ces esprits d'élite qui n'ont d'autre
butdans leur vie, que le culte désintéressé de la science et l'amour du progrès.
INé à Orthez (Basses-Pyrénées) le 22 avril 1854, M. Gaston Planté, après
avoir terminé ses études et pris ses grades universitaires en mathématiques
et en physique, fut attaché au Conservatoire des arts et métiers de Paris,
comme préparateur du cours de physique de M. Edmond Becquerel.
M. Gaston Planté a été un des meilleurs professeurs de l'Association
polytechnique, née de l'initiative et de la persévérance de l'illustre ingé-
nieur Perdonnet. On sait que Y Association polytechnique, composée, au
début, d'anciens élèves de l'Ecole polytechnique, se donne pour mission de
répandre dans la population parisienne, parmi les ouvriers et les amateurs,
l'enseignement scientifique, dans ce qu'il a de plus utile et de plus élevé.
M. Gaston Planté était chargé du cours de physique, et il prouva, dans ses
leçons, qu'il était aussi élégant orateur qu'habile physicien.
En même temps qu'il s'occupait de travaux de physique au Conserva-
toire des arts et métiers, M. Gaston Planté étudiait avec ardeur la géologie.
Est-ce le souvenir de Becquerel père, qui avait suivi la carrière du géologue,
avant de se consacrer à la physique, qui inspira au jeune physicien du Conser-
vatoire l'idée de s'adonner à la géologie? Tout ceque l'onpeutdire, c'est que
le temps consacré par M. Gaston Planté à l'exploration du sous-sol du bassin
parisien, ne fut pas perdu. En effet, en 1855, il découvrait, au Bas-Meudon,
dans les assises inférieures du terrain tertiaire de Paris, les restes d'un oi-
seau fossile, plus remarquable par ses dimensions et sa stature que le célèbre
Oiseau de Montmartre, découvert par Cuvier dans lesplâtrières de Montmartre.
Nous avons décrit dans notre ouvrage, La Terre avant le déluge1, cet
1. 9e édition (1885), pages 279-280
L'ECLAIRAGE ELECTRIQUE 187
oiseau gigantesque, analogue à ceux qui caractérisent la faune fossile de l'île
de Madagascar.
L'Académie des sciences de Paris, dans un rapport spécial, donna à cet
oiseau fossile le nom de l'auteur de cette découverte. On le désigne, en effet,
sous le nom de Gastornis, du nom (Gaston) de M. Planté.
Depuis 1859, M. Gaston Planté, ayant quitté le Conservatoire des arts et
métiers, s'est exclusivement occupé de recherches relatives à l'électricité.
Il a présenté à l'Académie des sciences de nombreux travaux : sur la pola-
risation voltaïque, — sur l'accumulation de l'électricité à l'aide de ses
couples et batteries secondaires, — sur les phénomènes produits par des
courants électriques de haute tension, — sur la foudre globulaire, les
trombes, les éclairs en chapelet, — sur la gravure sur verre par l'élec-
tricité, — sur la transformation de l'électricité dynamique en électricité
statique à l'aide d'un nouvel appareil {machine rhéostatique), etc.
C'est aussi à M. Gaston Planté que l'électro-chimie doit la substitution
des électrodes à lames de plomb aux électrodes en platine, qu'on croyait
jusque-là indispensables. L'industrie a tiré un excellent parti de cette sub-
stitution, qui a réalisé une grande économie.
Dans un pays où l'amour des places et la recherche des honneurs est la
grande préoccupation de ceux qui suivent les carrières libérales, il est bon
de constater que M. Gaston Planté est un savant libre de toute entrave offi-
cielle, qui n'a sollicité, sous aucun gouvernement, ni charge, ni fonctions,
capables d'enchaîner son indépendance. Il travaille avec ses propres res-
sources, dans un laboratoire parfaitement distribué, et situé dans le tran-
quille quartier du Marais, faisant tous les frais de la construction de ses
appareils. Tout jeune, il fut attaché à l'Exposition universelle de Londres,
en 1862, comme inspecteur général chargé des rapports de la Commission
j française avecles commissions étrangères. En dehors de cette mission, qui
n'était que temporaire et honorifique, il s'est renfermé dans son laboratoire.
Les savants étrangers et tous ceux qui veulent s'initier aux découvertes
récentes en électricité, vont visiter le laboratoire de la rue des Tournelles, où
l'on voit deux simples couples de Bunsen, placés sur une fenêtre au dehors,
produire, grâce à l'accumulation du courant électrique, les plus puissants
effets.
Au moyen de sa machine rhéostatique, M. Gaston Planté obtient des
étincelles de 12 centimètres de long, à l'air libre, sous l'influence de sa
batterie secondaire de 800 couples. La longueur de ces étincelles est, d'ail-
leurs, proportionnelle au nombre des condensateurs de cette machine.
I L'empereur du Brésil, dom Pedro Ier, ce souverain éclairé, digne et
188 LES NOUVELLES CONQUÊTES DE LA SCIENCE
intelligent protecteur des sciences, qui a créé à Rio-de-Janciro un Obser-
vatoire astronomique, richement doté, ainsi que des laboratoires publics de
physique et de chimie, voulut assister aux expériences de M. Gaston
Planté. C'est pour cela que l'auteur a dédié à l'Empereur du Brésil son
ouvrage : Recherches sur V électricité, publié en 1879, qui résume tous ses
travaux pendant vingt ans, et qui peut être considéré comme une des pro-
ductions scientifiques les plus intéressantes de notre époque, malgré sa
brièveté.
XII
Production de l'électricité par le mouvement — Machine électro-magnétique de la
Compagnie l'Alliance. — Les machines dynamo-électriques. — La machine
Gramme. — La machine Werner Siemens. — Les machines analogues aux types
Gramme et Siemens.
En thèse générale, la manière de produire l'électricité par le mouvement,
consiste à déplacer, avec une grande rapidité, un corps conducteur, par
exemple un fil métallique, au-devant d'un corps aimanté. Si le corps con-
ducteur se déplace au-devant d'un aimant permanent, on appelle cette
machine (dont le type est celui de la Compagnie l'Alliance) machine ma-
gnéto-électrique. Si le corps conducteur se déplace au-devant d'un électro-
aimant, ou aimant temporaire, produit par la circulation de l'électricité
autour d'un barreau de fer, on appelle cette machine : machine dynamo-
électrique; telles sont les machines Gramme, Siemens, etc. Voilà ce qu'il
faut bien se rappeler, pour comprendre les deux types de machine servant
à produire l'électricité par le mouvement, c'est-à-dire à transformer, en fin
de compte, le mouvement en électricité.
Mais comment le simple mouvement d'un corps conducteur au-devant
d'un aimant, ou d'un électro-aimant, peut-il produire un courant électri-
que? C'est ce qu'il faut expliquer.
En 1830, le célèbre physicien anglais, Faraday, l'élève et le successeur
d'Humphry Davy, reconnut que si l'on approche un fil conducteur, un fil de
cuivre par exemple, d'un aimant, aussitôt un courant électrique se mani-
feste dans ce fil de cuivre. Si l'on éloigne le fil de l'aimant, un autre courant
se produit instantanément, mais de nom contraire du précédent. Si les
deux extrémités du fil de cuivre sont réunies, pendant qu'on approche
et qu'on éloigne alternativement de l'aimant cette espèce de circuit
fermé, il apparaît, dans ce circuit, deux courants instantanés et de nom
contraire.
On appelle courant d'induction le courant électrique ainsi formé par
le rapide déplacement d'un fil conducteur au-devant, ou autour d'un
aimant.
130 LES NOUVELLES CONQUÊTES DE LA SCIENCE
Comment peut-il se produire un courant électrique, par le seul fait du
mouvement d'un fil conducteur devant un aimant? Il n'y a guère d'expli
cation plausible de ce phénomène étrange. On peut dire seulement qu'un
aimant n'agit pas uniquement, comme on l'avait toujours pensé, pour
attirer le fer et l'acier; mais qu'il existe un champ magnétique, c'est-à-
dire un espace peu étendu entourant l'aimant, et dans lequel cet aimant
produit une influence, encore bien obscure dans sa véritable nature, mais
qui a pour effet de troubler l'équilibre moléculaire de tous les corps pla-
cés dans son voisinage. Le phénomène observé par Faraday, c'est-à-dire la
production de courants d'induction par le simple mouvement d'un fil
conducteur autour de cet aimant, tient à cette influence troublante particu-
lière, encore inexpliquée, qu'un aimant exerce, sans contact, sur ce qui
J'environne à une faible distance.
Si l'on voulait chercher une explication plus approfondie, on pourrait
dire que parmi toutes les influences modificatrices qu'un aimant provoque
dans sa sphère d'action, c'est-à-dire dans le champ magnétique, se trouve
la propriété de transformer en électricité le mouvement qui anime les
corps. Dans cette théorie, le fil conducteur que l'on fait mouvoir au-
devant ou autour d'un aimant, se chargerait d'électricité d'induction, parce
que son mouvement serait transformé en électricité.
L'explication est peut-être superficielle, mais elle a l'avantage de fixer
les idées du lecteur, et de lui faire comprendre l'important phénomène de
la production d'électricité dans les conditions que nous considérons.
Plus est long le fil conducteur qui se meut autour d'un aimant, et plus
est énergique le courant d'induction développé dans ce fil. De là l'idée,
très ingénieuse, de composer une pelote, ou bobine, de fils métalliques en-
roulés sur un axe, et enveloppés d'un corps mauvais conducteur, c'est-à-
dire entourés de fils de soie, pour isoler électriquement toutes les spires
de ce fil les unes des autres.
Cette bobine de fils métalliques recouverts de soie, approchez-la et éloi-
gnez-la alternativement d'un aimant, et vous y verrez naître un courant
d'induction d'une assez grande intensité; de sorte qu'il suffira de faire
tourner cette bobine autour d'un aimant, pour avoir une source continue
d'électricité d'induction. Seulement, comme les deux courants qui parcou-
rent les fils de cette bobine sont de sens opposé, c'est-à-dire l'un positif,
l'autre négatif, on n'aurait qu'une série de courants successifs, de noms
contraires, si l'on ne faisait usage d'aucun artifice. L'art intervient ici avec
beaucoup de bonheur. On se sert d'un petit appareil, auquel on donne le
nom de commutateur, à l'aide duquel tous les courants instantanés, aller-
L'ÉCLAIRAGE ÉLECTRIQUE 191
nativement positifs et négatifs, se trouvent dirigés dans le même sens. Dès
lors, les deux extrémités de la bobine sont les pôles opposés d'une véritable
source d'électricité d'induction; et si on les recueille au moyen d'un com-
mutateur, on a un courant électrique continu.
Tel est le principe de la machine dite magnéto-électrique, dans laquelle
FlG. C9. — MACHINE MAGNÉTO-ÉI.ECTiUQUE DE CLARKE.
une ou deux bobines de fils de cuivre entourés de soie, tournant autour
d'un aimant, engendrent un courant d'électricité.
Le physicien anglais Clarke a donné son nom à la machine magnéto-
électrique qu'il fit construire par Saxlon, en 1852, et qui se compose
d'un aimant en fer à cheval fixe, autour duquel tournent, au moyen d'une
manivelle, deux bobines de fils de cuivre, recouverts de soie. Par le mou-
vement des bobines autour de l'aimant, il se développe une suite de
192 LES NOUVELLES CONQUÊTES DE LA SCIENCE
courants d'induction. Un commutateur, à travers lequel passent les deux
courants, recueille ces courants, et les amène chacun dans le même fil.
Nous représentons, dans la figure 69, la machine magnéto-électrique de
Clarke1. BB' sont les bobines des fils conducteurs, DD', l'aimant. Au
moyen de la manivelle et d'une chaîne sans fin, E, on fait tourner les
bobines autour de l'aimant, et les courants d'induclion se développent
dans les fils de la bobine. G est le commutateur, qui transforme en un
seul courant de même sens la série des courants alternativement positifs
et négatiis engendrés par la machine.
La machine magnéto-électrique de Clarke produit un courant électrique
dont les effets, tant physiques que chimiques, sont absolument les mêmes
que ceux de la pile de Volta, l'électricité provenant du mouvement d'un
corps conducteur autour d'un aimant, étant absolument la même, dans sa
nature, que l'électricité qui résulte de l'action chimique.
La machine de Clarke n'était qu'un instrument de démonstration, des-
tiné aux expériences dans les cours de physique. Mais il y avait peu à
faire pour la transformer en une machine industrielle, capable de four-
nir une source abondante d'électricité. Il suffisait de prendre un nombre
suffisant de bobines, et par un effort mécanique suffisant, de les faire tour-
ner autour d'un très puissant aimant ou de plusieurs aimants assemblés.
C'est ce que fit, en 1849, un professeur de physique à l'École des
sciences militaires de Bruxelles, Nollet, descendant de ce célèbre et sa-
vant abbé Nollet qui, à la fin du dix-huitième siècle, était, à Paris, l'infa.
tigable oracle de l'électricité. Nollet prit 60 gros aimants permanents,
en fer à cheval, et les disposa en face d'un arbre horizontal fixe, qui
était garni d'un même nombre de bobines de fils de cuivre recouverts
de soie. Au moyen d'une machine à vapeur, il imprima un mouvement
de rotation très rapide aux bobines autour des aimants fixes. Ainsi fut
réalisée la première machine industrielle dans laquelle on transformait
le mouvement en électricité.
La mort vint surprendre Nollet au milieu de ses travaux; mais il laissa
ses plans à son élève, Joseph Van Malderen, qui acheva son œuvre.
Perfectionnée encore par le physicien français Masson, la machine
magnéto-électrique de Nollet, qui n'était au fond autre chose que la réunion
intelligente de 60 machines de Clarke, servit à engendrer de . l'électricité,
1 . Avant la machine de Clarke, Pixii, constructeur d'appareils de physique, à Paris avait exécuté une
machine semblable, c'est-à-dire fondée sur le principe découvert par Faraday en 1850, mais dans
laquelle c'était l'aimant qui tournait. L'effet est le même. Si nous nous attachons de préférence à la
machine de Clarke, c'est qu'elle simpLfie notre exposé.
L'ÉCLAIRAGE ÉLECTRIQUE 195
applicable à divers usages industriels. Elle reçut alors sa forme définitive,
que nous représentons dans la figure 70.
La petite compagnie financière qui fit construire à Paris cette machine,
avait pour directeur M. Auguste Berlioz, homme laborieux et modeste,
absolument dévoué aux intérêts et à l'avenir de sa compagnie, laquelle
ne fila pas toujours des jours d'or et de soie, et fut souvent ballottée par
les vents contraires. M. Auguste Berlioz l'avait baptisée de ce nom consi-
liant et doux : Compagnie l 'Alliance. De là est venu le nom de Machine
de la Cte l'Alliance, que l'on trouve si souvent dans les ouvrages traitant
de l'éclairage électrique, et qui sert à désigner cet appareil, parvenu
FlG. 70. — MACHINE MAGNÉTO-ÉLECTRIQUE DE LA Cic l'aLLIANCE.
aujourd'hui à d'assez belles destinées, grâce à la persévérance de son
zélé propagateur.
Auguste Berlioz était, sinon parent, du moins compatriote du compositeur
de musique, Hector Berlioz1, si bafoué pendant sa vie, si exalté après
sa mort. On bâillait — moi le premier — au grand opéra des Troyens,
et quand, à force de sacrifices, Hector Berlioz avait réussi à réunir
un orchestre suffisant pour faire exécuter, à ses frais, la Damnation de
Faust, sa partition était saluée par les sifflets les mieux nourris, et peu
s'en fallait que l'on ne cassât les pupitres sur le dos des musiciens. Aujour-
1 M. Auguste Berlioz est ne à Grenoble (Isère); Hector Berlioz à Pont-Saint-André, dans le même
département.
i. 2o
m LES NOUVELLES CONQUÊTES DE LA SCIENCE
d'hui, Hector Berlioz est passé au rang des dieux de l'harmonie. Dans
les concerts Colonne, au théâtre du Châtelet, on joue, à satiété, cette
même Damnation de Faust, jadis si conspuée; et si on ne l'exécute pas
régulièrement chaque dimanche, pendant toute la saison, c'est uniquement
par respect humain, pour laisser quelque place à d'autres compositeurs;
car on aurait toujours trois mille auditeurs pour cette œuvre. Dans les
journaux, les critiques dissertent à n'en plus finir sur les compositions
musicales d'Hector Berlioz. 11 se trouve des littérateurs pour consacrer
de gros volumes à la biographie du divin maestro, et le public se pâme
à ses doubles croches. Quel drôle de monde que le monde où l'on
s'amuse!
Construite, à l'origine, pour remplacer la pile de Bunsen, dans
les ateliers de galvanoplastie, de dorure et d'argenture, la machine de
la Cie l'Alliance servit longtemps à cet usage. Mais, dès que l'éclairage élec-
trique prit de l'importance, on l'appliqua à la production de la lumière.
En 1855, lorsque, pour la première fois, l'éclairage électrique fut adopté
pour remplacer les lampes à l'huile dans les phares, la machine de la
Ci0 t Alliance servit à engendrer l'électricité dans les deux phares de la
côte du Havre, et elle y tient encore cet emploi.
Un ingénieur français, M. de Méritens, construit aujourd'hui ces
machines perfectionnées. On voyait, à l'Exposition d'électricité, en 1881,
une belle installation de machines magnéto-électriques faite par M. de
Méritens, qui a modifié dans quelques détails l'appareil de Van Malderen.
Hàlons-nous de dire que les machines magnéto-électriques ne sont
aujourd'hui que des exceptions. L'immense majorité des machines qui
servent actuellement à produire l'électricité pour les besoins de l'éclai-
rage, sont de.s machines dynamo-électriques. Arrivons donc, sans plus
tarder, à l'étude de ces appareils physico-mécaniques.
Qu'est-ce qu'une machine dynamo-électrique?
Les machines magnéto-électriques, que nous venons de décrire, ne
sauraient suffire à faire naître des courants électriques d'une intensité
considérable, et servir, par conséquent, à alimenter plusieurs arcs éclai-
rants, parce qu'un aimant permanent ne fait pas naître dans les fils
un courant d'induction d'une très grande puissance. Il faudrait, pour
obtenir d'importants effets, multiplier singulièrement le nombre des ai-
mants. Or, le poids considérable de ces aimants empêcherait de réaliser
ce système dans la pratique. De plus, les aimants permanents perdent
assez vite leur vertu magnétique, quand ils font un usage continuel. La ma-
L'ÉCLAIRAGE ÉLECTRIQUE \i&
chine de la Ci0 l'Alliance, la machine magnéto-électrique, n'était donc pas
l'idéal du genre.
En remplaçant les aimants par des électro-aimants, on est arrivé à ac-
croître singulièrement la puissance et les qualités pratiques des machines
qui transforment le mouvement en électricité.
En 1820,1e grand physicien François Arago avait découvert qu'un cou-
rant électrique circulant dans un long fil enveloppé de soie, autour d'un
cylindre de fer très pur, transforme ce cylindre de fer en un véritable ai-
mant, -en un aimant artificiel. Celte aimantation artificielle dure tant
que le courant électrique circule autour du métal; il cesse dès que ce cou-
rant est interrompu : cet aimant artificiel est un aimant temporaire.
Le phénomène fondamental de l'aimantation temporaire du fer par un
courant électrique, a reçu, depuis Arago, un nombre incalculable d'appli-
cations à la mécanique de l'électricité. Il nous suffira de dire, comme un
exemple dont on appréciera la haute valeur, que toute la télégraphie élec-
trique repose sur ce phénomène.
C'est par l'application de ce môme principe de Yaimantation tempo-
rale du fer par un courant électrique, que l'on a créé les nouvelles
machines produisant de grandes quantités d'électricité d'induction, dont
l'industrie s'est emparée, et qui sont désignées sous le nom de machines
dynamo-électriques .
On a reconnu que, si au lieu d'aimants permanents, dans la machine
magnéto-électrique que nous venons de décrire, on se sert d'aimants arti-
ficiels, d'aimants temporaires, en d'autres termes à' électro-aimants, selon
le terme consacré, on produit, avec la machine ainsi modifiée, des cou-
rants électriques d'une puissance infiniment supérieure. Au lieu d'un
aimant permanent, prenez un simple cylindre de fer très pur, et faites cir-
culer autour de ce cylindre de fer un courant électrique : lorsque vous ferez
tourner la bobine de fils conducteurs autour de cet électro-aimant, vous
développerez 50 ou 60 fois plus d'électricité que si vous opériez avec
un aimant permanent.
A quel physicien est due l'idée de remplacer les aimants par des électro-
aimants, dans les machines destinées à produire des courants d'induction?/
M. Wilde, ingénieur anglais, construisit, en 1865, la première machine
à électro-aimants. Pour aimanter ses électro-aimants, M. Wilde se servait
d'une petite machine magnéto-électrique. Le courant développé par cette
petite machine était envoyé dans une seconde machine, de dimensions beau-
coup plus considérables. Il y avait donc deux machines superposées : l'une,
supérieure, composée d'aimants permanents, entre lesquels tournait une bo-
496 LES NOUVELLES CONQUÊTES DE LA SCIENCE
bine de fils conducteurs, l'autre, inférieure, composée de deux électro-
aimants, au milieu desquels tournait une seconde bobine, de dimension
beaucoup plus grande. La petite machine envoyait son courant dans la ma-
chine inférieure, dans laquelle se développait le courant induit, que l'on
utilisait pour produire la lumière.
Bientôt, un principe tout nouveau, qui fut découvert en Angleterre par
M. Wheatstone, et en Allemagne par M. Werner Siemens, et qui fut
soumis à la Société royale de Londres le môme jour (le 14 février 1867),
apporta une grande simplification à la manoeuvre pratique, à la mise en
train de ce genre de machines1.
Ce principe, c'est l'accroissement successif de la puissance d'un système
électro-magnétique, sous l'influence des courants d'induction qu'il en-
gendre lui-même. Il suffit que le fer que l'on met en rotation conserve une
trace de magnétisme, provenant, soit d'une aimantation antérieure, soit
de l'action magnétique du globe, pour produire l'action amorçante et
le développement d'un faible courant, dont l'intensité s'accroît ensuite
peu à peu, par la rapidité croissante du mouvement.
La première machine dynamo-électrique construite sur le principe de
Siemens et Wheatstone, parut à l'Exposition universelle de Paris, en 1867.
Construite par M. Ladd, physicien anglais, elle se composait uniquement
des deux bobines de la machine Wilde; l'aimant permanent était sup-
primé. L'électro-aimant était formé de deux larges plaques de fer entou-
rées de fils de cuivre isolés et formant deux électro-aimants droits, dont
les pôles en regard étaient de noms contraires. Aux deux extrémités de
ces électro-aimants étaient deux bobines de fils conducteurs. L'une, la
plus petite, envoyait son courant dans les électro-aimants, pour entretenir
son magnétisme; la seconde, la plus grosse, était utilisée pour alimenter
le circuit extérieur. La petite quantité de magnétisme rémanent existant
dans les plaques de fer des électro-aimants, suffisait pour amorcer le
courant, et ensuite, par l'accroissement de la vitesse de rotation, pour
développer une action magnétique de plus en plus considérable.
En égard à ses faibles dimensions, la machine de Ladd produisit une
grande sensation, et fut accueillie comme un progrès très important dans
l'art de produire instantanément les courants électriques.
Cette première machine dynamo-électrique devait pourtant être encore
perfectionnée.
1. M. Werner Siemens lut son mémoire à l'Académie des Sciences de Berlin le 17 janvier 1867,
et son frère, M. William Siemens, présentait ce même mémoire, le 14 février 1867, à la Société
royale de Londres, le jour même où M. Wheatstone présentait le sien à la même Société.
L'ÉCLAIRAGE ÉLECTRIQUE 197
En 1870, un ancien ouvrier de la Cie l'Alliance, M. Gramme, donna
une forme toute nouvelle, et très avantageuse, h la bobine renfermant les
fils conducteurs dans lesquels se développent les courants d'induction.
Dans la macltine magnéto-électrique de la Gie l'Alliance, et en général,'
dans toutes les machines d'induction construites avant M. Gramme, on em-
ployait des bobines droites, tout à fait semblables à celles qui servent au
travail des dames, ou à celles que l'on voit en si grand nombre dans les
filatures de coton. M. Gramme donna à la bobine d'induction une forme
FlG. 71. MACHINE GRAMME.
A A', bobine d'induction; B B\ CC, aimants artificiels; a e, collecteur; P, poulie actionnée par la n:achine
à vapeur et faisant tourner la bobine d'induction.
circulaire. Il prit un anneau de fer pur et l'entoura d'une série de bobines
de fils de cuivre isolés.
Grâce à la façon particulière dont sont disposés les fils de cuivre autour
de l'anneau de fer, les commutateurs qui servaient à redresser le sens
des courants d'induction développés dans ce système et qui étaient une
grande complication dans la construction des anciennes machines, se trou-
vent supprimés. Voici comment ce résultat est obtenu.
Trente enroulements de fils de cuivre isolés, imitant les anciennes bobi-
nes droites, sont pratiqués autour de l'anneau de fer, séparés chacun par
un petit intervalle. Pendant la première demi-révolution de l'anneau,
quinze de ces enroulements particuliers sont parcourus par un courant
193 LES NOUVELLES CONQUÊTES DELA SCIENCE
positif; les quinze autres, pendant la demi-révolution qui termine la révo-
lution complète, sont parcourus par un courant négatif. Or, l'une des extré-
mités du fil de chaque bobine est soudée à l'extrémité voisine du fil de la
bobine suivante; et ces parties soudées aboutissent à des pièces de cuivre
isolées formant un disque, contre lequel s'appuient deux frotteurs, composés
de faisceaux de fils métalliques, que M. Gramme appelle balais. Ce disque
collecteur permet de recueillir chaque petit courant positif, ou chaque petit
courant négatif, selon la place qu'il occupe sur le pourtour de l'anneau,
et d'envoyer ces petits courants dans un conducteur commun ; de manière
qu'on a, par la réunion de courants opposés, une suite de courants d'é-
lectricilé ordinaire, de sens continu, fournis par des effets d'induction.
Nous représentons dans la figure 71 l'une des machines Gramme. M. Gramme
a imaginé, en effet, plusieurs types différents, selon qu'il s'agit de produire
de l'électricité pour les opérations de galvanoplastie, pour le transport de
la force ou pour l'éclairage. Celle que représente la figure 71, et dont nous
allons expliquer les dispositions générales, s'applique à la production de la
lumière et porte le nom de type d'atelier.
Dans cette figure, la bobine d'induction, ou anneau, qui renferme les
50 bobines de fils de cuivre dans lesquelles doivent se produire les cou-
rants induits, est représenté par les lettres AA'. Les électro-aimants qui,
par leur action à distance, sur les fils de la bobine AA', provoquent dans
ces fils, des courants d'induction, sont représentés par les lettres BB', CC.
Ces courants sont reccueillis par les balais et le collecteur, a, e.
Les aimants BB', CC, étant des aimants artificiels, des aimants tempo-
raires, il faut faire circuler autour d'eux le courant électrique qui doit les
aimanter. C'est une partie de l'électricité développée par les bobines d'in-
duction, qui sert à cet office.
L'électro-aimant étant créé par la circulation du courant électrique
autour des pièces de fer BB', CC, lorsque l'anneau, ou bobine d'induction,
AA', est mis en mouvement de rotation rapide par la force d'une machine
à vapeur qui vient faire tourner, au moyen d'une courroie, la poulie P,
des courants d'induction d'une grande puissance prennent naissance dans
celte bobine, et ils constituent une source continuelle d'électricité, un
courant électrique, que l'on applique à développer de la lumière dans
un arc voltaïque pour l'éclairage des grands espaces, ou pour produire
l'incandescence de corps conducteurs, dans l'éclairage dit par incandescence.
Telle est la machine Gramme, qui est aujourd'hui d'un si grand usage
pour produire, au moyen du mouvement, de l'électricité, applicable à
l'éclairage.
L'ÉCLAIRAGE ÉLECTRIQUE 199
Nous devons dire qu'en 1860, M. Paccinotli, alors étudiant à l'Univer-
sité de Pise, avait imaginé, le premier, un anneau de bobine disposé de
manière à obtenir un courant d'induction de sens continu. M. Worms
de Romilly, à Paris, avait, plus tard, décrit une macbine analogue; mais
M. Gramme, en 1870, eut le mérite de construire une machine dynamo-
électrique, puissante, solide et absolument pratique, en réunissant toutes
les dispositions reconnues alors comme les plus avantageuses, et modifiant
très heureusement tous les organes accessoires.
La puissance considérable des courants développés par ces nouveaux
appareils, donna un grand développement à l'éclairage électrique. C'est
grâce à ce nouveau générateur d'électricité que l'éclairage électrique, à
partir de l'année 1872 environ, prit une extension importante, et qui
devait s'accroître sans cesse. On peut dire que c'est de la machine Gramme
que date l'ère industrielle de l'éclairage par l'électricité.
A. l'Exposition d'électricité de 1881, à Paris, on vit fonctionner un très
grand nombre de machines Gramme. Nous représentons plus loin (figure 74)
la section de cette Exposition où l'inventeur avait réuni ses principaux mo-
dèles.
Il faut nous hâter de dire que la machine Gramme n'est pas la seule
machine dynamo-électrique donnant de bons résultats pratiques. M. Werner
Siemens, en Allemagne; M. Lontin, en France; M. Brush, en Angle-
terre, etc., ont construit des machines dynamo-électriques qui arrivent, par
d'autres dispositions, à produire les mêmes effets que la machine Gramme.
On voyait, à l'Exposition internationale d'électricité de 1881, une série
très variée de machines dynamo-électriques, dues à différents construc-
teurs. Nous n'entreprendrons pas de décrire ces divers appareils. Il nous
suffira d'en donner les caractères généraux et de dire ce qui les différencie.
Dans la machine Siemens, construite par M. Hafner-Àlteneck, ingénieur
de la maison Siemens, de Berlin, le corps inducteur, c'est-à-dire l'électro-
aimant qui doit produire le courant d'induction dans les fils conducteurs, se
prolonge, sous la forme d'une armature, constituée par un certain nombre
de lames de fer, qui sont courbées en arc de cercle, et séparées les unes
des autres par une distance de quelques millimètres, afin que l'air puisse
circuler entre leurs intervalles et empêcher réchauffement de ce système.
La bobine dans laquelle se développent les courants d'induction, sous
l'influence du mouvement, est un énorme tambour de bois, autour duquel
est enroulée, dans le sens longitudinal, une grande longueur de fils, qui
sont isolés les uns des autres par un corps résineux.
'200 LES NOUVELLES CONQUÊTES DE LA SCIENCE
La manière d'enrouler les fils et de les isoler constitue l'invention
particulière de l'auteur, et justifie le nom de bobine Siemens, sous lequel
elle est connue.
FlG. 72. — MACHINE SIEMENS, TYPE HORIZONTAL.
Comme dans la machine Gramme, des collecteurs réunissent les cou-
rants d'induction développés dans la bobine, et amènent leur totalité dans
deux conducteurs.
FlG. 75. — MACHINE SIEMENS, TÏPE VERTICAL.
E, bobine d'in ludion ; A A', électro-aimants; C, collecteur; P, poulie, actionnée par la machine à vapeur.
Les situations respectives des organes de ces machines varient suivant
leur destination spéciale.
Dans les machines dynamo-électriques que M. Wcrner Siemens construit
pour l'éclairage, les fils induits sont disposés verticalement, pour les
2(5
L'ÉCLAIRAGE ÉLECTRIQUE 20o
petites machines, et horizontalement, pour les machines plus puissantes.
La figure 72 représente le type horizontal, la figure 73, le type vertical
des machines Siemens.
Nous donnons dans une figure particulière (75) le dessin au trait du
dernier de ces appareils, vu en coupe, afin de mieux montrer la destination
de chacun de ses organes. La figure 74 représente donc la machine verti-
cale de M. Siemens du grand modèle, la même que montre en perspective
la figure 75.
BB' est la bobine d'induction; AA' sont les électro-aimants, avec leui
armature E, qui se prolonge, pour envelopper la bobine. Cette bobine
FlG. 75. — MACHINE SIEMENS TYPE HORIZONTAL (cOUPe).
tourne au moyen d'une courroie s'enroulant sur la poulie P, mise en
mouvement par une machine à vapeur.
Le fil qui s'enroule autour de la bobine BB' est unique ; seulement on
le divise en un certain nombre de sections, et l'on réunit les bouts coupés
par une boucle. Chaque boucle vient se souder à une pièce métallique CC
(fig. 75 et 75), et l'ensemble de ces pièces constitue, comme dans la
machine Gramme, le collecteur. Ce collecteur est composé d'un certain
nombre de plaques de cuivre rayonnant autour d'un axe commun, et sé-
parées l'une de l'autre par des couches isolantes de carton d'amiante. Le
collecteur ayant recueilli les courants développés dans la bobine, ces cou-
rants sont amenés au conducteur général, lequel donne écoulement au
courant électrique produit par l'appareil.
M. Werner Siemens est l'inventeur d'une lampe à arc voltaïque, que l'on
204 LES NOUVELLES CONQUÊTES DE LA SCIENCE
connaît sous le nom de lampe différentielle, et dans laquelle l'effet que pro-
duisent les régulateurs ordinaires, c'est-à-dire le rapprochement ou l'éloi-
gnement des charbons, est- obtenu par une distribution mathématiquement
calculée du courant aux deux charbons positif et négatif.
Sans entrer dans l'examen particulier de la lampe différentielle de Sie-
mens, nous dirons que cette lampe, alimentée par la machine dynamo-élec-
trique que nous venons de décrire, est employée, en concurrence contre
les bougies Jablochkoff, dans beaucoup de villes d'Allemagne, d'Angleterre
et même de France. UEden -Théâtre, par exemple, ce vaste établisse-
ment de fêtes théâtrales, créé à Paris, en 1882, dans la rue Boudreau,
est éclairé sur sa façade, et dans une partie de la salle, par les lampes
Siemens.
Nous représentons, dans la figure 76, la façade de VÉden-Théâlre
éclairée par l'électricité. Cette façade, dont le style est assez difficile
à définir, mais qui semble prétendre au style indien, prend un très
grand aspect quand elle est illuminée, le soir, par les lampes Siemens.
Les hautes fenêtres, aux baies largement ouvertes, les longues colonnes,
les riches mosaïques, les têtes d'éléphant, les pinacles des pagodes,
éclairés par transparence à travers des vitraux diversement colorés, pro-
duisent des feux multicolores, qui réjouissent les yeux; tandis que les
neuf portes surbaissées donnant accès dans l'édifice, envoient une
lumière blanche et crue vers tout le rez-de-chaussée, le sol de la rue et
les maisons voisines, qui contraste avec le bariolage des parties su-
périeures.
La façade est construite en pierre d'un blanc crémeux, avec des co-
lonnes en grès d'Ecosse, des épis en zinc doré et des pyramides indiennes.
Six grandes lanternes en fer forgé, garnies de verres de couleur, sont sus-
pendues à la hauteur de la corniche, et lancent des feux colorés, d'un très
heureux effet.
La façade est la partie de VÉden-Théâtre où l'on a fait le plus grand
usage de la lumière électrique. Dans les autres parties on a été beaucoup
plus parcimonieux de son usage.
Le vestibule, une des dépendances les mieux les plus réussies du monu-
ment, conduit, par deux larges escaliers, au premier étage, où se trouve
la salle de spectacle. Cette salle, qui peut contenir 1200 personnes assises,
a 25 mètres de diamètre, et est formée d'une série d'arcades, au style
pseudo-indien. Ses murs sont couverts de toutes sortes de peintures, plus
ou moins heureuses, de cariatides et de statues peintes, qui donnent lieu
à une véritable orgie de couleur. Elle est entourée d'un promenoir circu-
FlG. 7G. — L-ÉDEN-TIIÉATItE , 4 PARIS, ÉCLAIRÉ PAR LES LAMPES SIEMENS.
L'ÉCLAIRAGE ÉLECTRIQUE 207
laire, qui permet de suivre debout la représentation, et de changer de
place, si l'on veut varier les points de vue de la salle et de la scène.
Le promenoir aboutit, à droite, à une cour couverte, dite cour indienne;
â gauche, à un grand jardin d'hiver, composé d'un entourage de verres de
couleur, cpii est d'un merveilleux effet.
Dans l'éclairage de la salle, le gaz se marie, mais dans une proportion
beaucoup trop forte, à l'électricité. Quelques becs Siemens sont distribués
208 LES NOUVELLES CONQUÊTES DE LA SCIENCE
dans une partie de son enceinte, tandis que le lustre central est entière-
ment éclairé par le gaz. Ce lustre est une immense lanterne composée de
la réunion de 24 couronnes de gaz.
Dans quelques autres pièces, les becs Siemens contribuent à l'éclairage,
mais, nous le répétons, dans une trop faible proportion. Il semble que
l'on aurait pu tirer un meilleur parti de la lumière électrique par incan-
descence ou de l'arc voltaîque, pour éclairer ce vaste édifice.
Disons, pour terminer ce qui concerne l'éclairage par la machine Sie-
mens, qu'à Londres les lampes Siemens éclairent la place de Mansion
House (fig. 77).
Les dispositions que nous venons de décrire ne sont pas les seules qui
aient permis de construire des machines dynamo-électriques fondées sur
les principes développés plus haut. On a singulièrement fait varier les
situations respectives des organes de ces machines, sans rien changer,
d'ailleurs, à ces organes.
Les systèmes de MM. Gramme et Siemens ont donné lieu à trois ou
quatre machines dynamo-électriques, dont les auteurs se sont contentés
de réunir, avec de légères modifications, les organes empruntés à ces deux
systèmes. De ce nombre sont la machine dynamo-électrique de M. Weston,
celle de M. Hiram Maxim, et même celle de M. Edison, qui n'est qu'une
combinaison des machines Gramme et Siemens, mais exécutée sur une
échelle colossale.
La machine dynamo-électrique de M. Edison a donné ce résultat extraor-
dinaire de transformer d'un seul coup en électricité une force de 120 che-
vaux-vapeur, fournie par plusieurs générateurs de vapeur. L'emploi de ces
énormes machines peut seul permettre de diminuer le prix de revient de
l'électricité, et rendre moins dispendieux l'éclairage par incandescence.
Nous représentons dans la figure 78 la grande machine d'Edison pour la
production de la lumière.
On voit, sur la gauche du dessin, le moteur à vapeur, M, de la force
de 120 chevaux, qui fait tourner directement l'arbre, muni de deux vo-
lants, V,Y'. Cet arbre porte un énorme tambour, CC, qui répond à la bo-
bine Siemens, ou à Vanneau de Gramme, et dans lequel se développent les
courants d'induction.
Ce tambour a" induction est composé de simples barres de cuivre isolées
les unes des autres, et reliées entre elles comme le sont les fils de l'anneau
de Gramme ou ceux de la machine Siemens.
Les électro-aimants destinés à développer les courants d'induction dans le
27
L'ÉCLAIRAGE ÉLECTRIQUE 211
tambour CC\ sont disposés horizontalement. Ils se composent de 8 cylindres
de fer pur (quatre au-dessus du tambour et quatre au-dessous) dont deux
seulement, AA', BB', sont visibles sur la figure 78.
Un collecteur sert à réunir les courants partiels et à former deux cou-
rants uniques DD'. Ce collecteur a les mêmes dispositions que ceux de
MM. Siemens et Gramme.
Celte machine gigantesque a été construite en vue d'alimenter 120 lam-
pes du premier type Edison et 2400 lampes du second type. Elle est réser-
vée à la production de l'électricité dans une station centrale. C'est le modèle
de l'un des douze générateurs qui doivent servir à l'éclairage électrique
d'un quartier de New-York.
Pour les installations privées, M. Edison livre aux particuliers des
machines de dimensions ordinaires, qui servent à l'éclairage des ateliers ou
d'une maison.
Nous représentons dans la figure 79 le modèle qui est le plus souvent
employé. Il est destiné à alimenter 60 lampes du premier type. (Le pre-
mier type de lampes Edison correspond à deux lampes Carcel). Cette ma-
chine nécessite la force d'un cheval-vapeur pour la production de la lu-
mière de 8 lampes.
La petite machine dynamo-électrique Edison ne diffère en rien, par ses
principes essentiels, des machines dynamo-électriques que nous avons déjà
décrites. Elle se réduit, en effet, à une bobine Siemens, B, tournant, au
moyen d'une courroie et d'une poulie C, actionnée par la machine à vapeur,
enlre les deux pôles de deux électro-aimants verticaux, EE'. Ces électro-
aimants présentent une longueur excessive, exagérée, on peut le dire, et
qui n'a d'autre but, sans doute, que de différencier cet appareil de ceux
qui existent chez d'autres constructeurs.
Des collecteurs, semblables à ceux de la machine Gramme, recueillent
les courants et les amènent à deux conducteurs généraux, PN, P'N'.
La vertu magnétique est communiquée à la bobine Siemens, par unpelil
courant dérivé du courant principal.
Un régulateur, c'est-à-dire un appareil au moyen duquel on active
ou modère le courant qui se rend aux lampes en faisant traverser à cet
aimant des masses métalliques de grosseur différente, selon que l'on
veut accroître ou diminuer la résistance, est toujours adjoint à la ma-
cliinc Edison.
Nous avons déjà représenté, dans les figures 45, 46 (page 140), le
système physique de ce régulateur de la machine Edison, qui se compose
de tiges conductrices de différentes grosseurs, opposant des résistances di-
212 LES NOUVELLES CONQUÊTES DE LA SCIENCE
verses, et permettant d'accroître ou d'atténuer la puissance du courant
selon la lige métallique dans laquelle on dirige le courant.
Auprès du régulateur on a soin de placer une petite lampe à incan-
p k P, A'
FlC, 79. PETITE MACHINE DYNAMO-ÉLECTRIQUE d'eDISON".
B, bobine d'induction; EE', électro-aimants; C, poulie actionnée par la machine à vapeur; PN, P'N', fils
conducteurs de l'électricité développée par le mouvement de la bobine.
descence, qui, par son éclat, donne au mécanicien l'idée du degré d'éclai-
rage produit par la machine à lumière.
Nous n'en dirons pas davantage sur les machines dynamo-électriques que
l'on trouve décrites en si grand nombre dans les ouvrages traitant de
l'électricité. En effet, chaque constructeur de lampes électriques a aujour-
L'ÉCLAIRAGE ÉLECTRIQUE '213
d'hui sa machine particulière pour la production de la lumière, et bien
qu'il s'attache à lui donner un aspect nouveau, une physionomie spéciale,
c'est toujours, au fond, le môme appareil, composé des mômes organes
que l'on a autrement groupés.
11 importe cependant d'ajouter que, dans certaines de ces dernières ma-
chines, les électro-aimants sont quelquefois alimentés par une machine
spéciale séparée, à courants continus, qui prend le nom d'excitatrice.
Dans un modèle construit par M. Gramme, la machine excitatrice est
placée sur le même arbre que la machine à courants alternatifs et tourne
avec la môme vitesse.
Dans la machine de M. Lonlin, au lieu de l'anneau de Gramme, on fait
usage d'une sorte de pignon de fer portant des dents : les fils conducteurs
sont enroulés sur ces dents.
Si l'on veut se faire l'idée d'un générateur quelconque d'électricité résul-
tant du mouvement, il suffit de se reporter au dessin que nous avons
donné page 195 (fig. 70) de la machine magnéto-électrique de la Cie V Al-
liance; et à supposer qu'au lieu des aimants qui existent dans ces machines,
on ail des électro-aimants, rendus tels grâce à la dérivation d'une partie
d'un courant électrique emprunté à la source principale, et l'on aura
l'idée générale de l'une quelconque des innombrables machines dynamo-
électriques que chaque constructeur fabrique et prône de son mieux, s'ef-
forçant d'élever un simple tour de main d'atelier à la hauteur d'un principe.
Les machines dynamo-électriques transforment en électricité 80 à 90
pour 100 du travail mécanique développé sur l'arbre moteur. Elles sont
donc supérieures au meilleur appareil hydraulique, pompe, roue, bobine
ou autre, qui transformerait en travail l'énergie d'une chute d'eau.
XIII
Revue des principales applications de la lumière électrique. — Éclairage des places
publiques et des rues. — Expériences faites à Paris, à l'Avenue de l'Opéra et à la
place du Carrousel. — L'éclairage des places publiques et des rues en Angleterre,
en Suède, en Allemagne. — Divers systèmes de réflecteurs applicables à la lumière
électrique. — Les réflecteurs de la Compagnie Lyonnaise. — Le réflecteur Million
essayé à Paris, en 1881. — Le réflecteur américain Partz. — Système de réflecteur
employé à San-José (Californie).
C'est la création de la bougie Jablochkoff qui détermina la rapide
adoption, soit à titre d'essai, soit comme usage définitif, de la lumière
électrique pour l'éclairage public, c'est-à-dire pour l'éclairage des places
et des rues.
Le 5 mai 1878 marque, sous ce rapport, une date intéressante. Vers
huit heures du soir, trente-deux globes de verre émaillé, placés le long de
l'Avenue de l'Opéra, s'allumèrent à la fois, projetant autour d'eux leur
clarté, puissante, mais blanche et douce, qui rappelait un beau clair de
lune. Les impressions et les jugements des promeneurs et des curieux
étaient unanimes. On ne pouvait s'empêcher de constater qu'auprès des
nouveaux luminaires les becs de gaz produisaient l'effet d'une lampe rou-
geâtre et fumeuse, et que les rues voisines de l'Avenue de l'Opéra ainsi
éclairée, semblaient plongées dans l'ombre.
Pareille impression s'était produite à Paris, soixante années auparavant,
lorsque, le 1er janvier 1819, les premiers réverbères à gaz firent soudai-
nement leur apparition sur la place du Carrousel. On inaugurait, pendant
cette soirée, l'emploi du gaz hydrogène bicarboné extrait de la houille,
pour l'éclairage des rues de la capitale. La nouveauté de ce procédé,
emprunté aux opérations de la chimie, charmait les amateurs de science;
et le gros du public aimait à proclamer que l'éclat du gaz faisait pâlir la
lumière des antiques réverbères, dansant au bout de leur poulie rouillée.
Maintenant, c'était le gaz qui produisait, auprès du resplendissant éclairage
Jablochkoff, l'effet de la lampe rougeàtre et fumeuse. Le vainqueur
de 1819 était le vaincu de 1878. Tel est, d'ailleurs, le sort commun des
L'ÉCLAIRAGE ÉLECTRIQUE 215
inventions humaines. Elles apparaissent aux contemporains comme le
dernier mot de l'art; et par la suite des temps, il se trouve qu'elles n'ont
fait que marquer une étape sur la route éternelle du progrès.
Les trente-deux candélabres électriques étaient disposés, seize de chaque
côté de l'Avenue de l'Opéra. Chaque lanterne contenait six bougies, qui
brûlaient l'une après l'autre, grâce à un commutateur à six contacts, logé
dans le piédestal, qu'un gardien venait pousser au moment conve-
nable. Une machine dynamo-électrique était placée dans les caves de deux
maisons situées de chaque côté de la rue. Les fils se divisaient en deux
faisceaux, allant les uns en amont, les autres à l'aval, pour fermer le circuit
qui embrassait les seize candélabres. Ces conducteurs enfouis en terre,
sous les trottoirs, étaient protégés, outre leur enveloppe isolante de toile et
de gutta-percha, par des tuyaux en terre, emboîtés les uns dans les autres.
A chaque candélabre sept fils conducteurs de petit diamètre allaient se
distribuer aux six bougies, avec retour au courant principal (fig. 80).
Chaque machine dynamo-électrique produisant la lumière pour les
seize candélabres, absorbait une force de trois chevaux-vapeur.
L'éclairage de l'Avenue de l'Opéra par les bougies Jablochkoff fut main-
tenu ^trois ans et demi. Pendant la première année, le Conseil municipal
avait autorisé cette expérience en payant à la C'e Jablochkoff 1 franc
45 centimes par heure d'éclairage et par lampe. Mais la deuxième année,
à la suite de comparaisons, plus ou moins exactes, laites entre l'intensité
de la lumière électrique et celle du gaz, la ville de Paris ne voulut payer
que 50 centimes ce qu'elle avait payé 1 franc 45 centimes l'année pré-
cédente. Aussi, en 1882, la Cie Jablochkoff demanda- t-elle une aug-
mentation de prix, avec un local gratuit pour y installer ses machines. Le
tout lui fut refusé. La Compagnie qui, à ces conditions, ne réalisait que
des perles, ne voulut pas continuer l'éclairage de l'Avenue de l'Opéra, et
les appareils furent enlevés.
D'autres candélabres Jablochkoff avaient été dressés, en 1879, sur la
place du Théâtre-Français, à la place de la Bastille, au Carrousel et aux
Halles centrales. Mais ce système ne fut pas le seul employé. La place du
Garrousel, par exemple, fut éclairée, et elle l'est encore, par le système
Lontin, exploité par la C'e Lyonnaise. Afin de se passer des globes
de verre opalins, employés avec les lampes Jablochkofï, qui absorbent 40
pour 100 de la lumière, on fait ici usage de réflecteurs placés par-dessus
l'arc voltaïque, à l'aide de mâts qui portent la lumière à une assez
grande élévation.
Le journal la Lumière électrique, du 16 novembre 1881, a donné les
216
LES NOUVELLES CONQUÊTES DE LA SCIENCE
détails suivants, concernant l'installation du système Lonlin sur la place du
Carrousel.
« On a établi, dit la Lumière électrique, au bord des trottoirs, tout autour de la
place, douze candélabres en métal galvanisé, comme ceux du gaz, mais beaucoup
plus élevés et terminés à la partie supérieure par une courbure, dont l'extrémité
porte une poulie, sur laquelle s'engage la corde qui soutient l'appareil éclairant.
« La corde de soutien et les câbles conducteurs viennent s'enrouler sur un treuil
disposé dans le cylindre de la base; et au moyen d'une manivelle qu'on y adapte,
il est facile de faire descendre ou de remonter le foyer, qui reste ensuite fixé à
S mètres au-dessus du sol.
« En entrant sur la place du Carrousel par la rue de Rivoli, on trouve trois foyers
de chaque côté de la partie rélrécie de cette place ; six autres sont placés dans
l'espace élargi et presque circulaire du côté du pavillon Lesdiguières. Mais
comme cette seconde portion de l'espace à éclairer est plus considérable, on a
construit en son milieu un abri, au centre duquel s'élève une colonne de 20 mètres
de hauteur, portant à son sommet deux foyers intenses, peu éloignés l'un de
l'autre.
« Cette colonne est quadrangulaire et construite, à jour, avec des lames de fer
rivées, dans le genre de celles qui sont employées dans la Cité, à Londres, pour
les grands foyers Siemens.
« La lumière est produite par des régulateurs à charbons horizontaux de M. de
Mensanne, et l'ensemble de la lampe comprend un réflecteur sidéral, au-dessus
duquel se trouve le mécanisme. Le foyer disposé au-dessous est entouré d'une
série de lames de verre horizontales et circulaires. Enfin, à la partie inférieure
on voit un globe à peu près ovoïde et légèrement dépoli.
« M. de Mensanne a complété ses régulateurs en imaginant une boîte de sûreté
composée d'un électro-aimant dérivaleur, afin d'assurer le fonctionnement certain
de l'ensemble de l'éclairage, même dans le cas où un accident viendrait à se
produire.
« Pour placer les moteurs à vapeur et les générateurs électriques, on a construit,
en dedans de la grille des Tuileries, non loin de l'Arc de Triomphe, entre les
bâtiments provisoires des Postes et ceux de la Préfecture de la Seine, un pavillon
en simili-briques, qui contient deux machines à vapeur, de la force de 55 chevaux
chacune, et des machines dynamo-électriques Lontin-Bertin.
« La place du Carrousel ainsi éclairée produit un très bon effet. Il est possible de
lire, quel que soit l'endroit où l'on se trouve, et le sol reçoit partout une lumière
suffisante; mais lès façades des constructions environnantes sont malheureusement
un peu laissées dans l'ombre, par suite de la disposition des réflecteurs qui
renvoient toute la lumière en bas.
« Les deux foyers intenses, placés à 20 mètres de hauteur du côté de la Seine,
sont trop éloignés pour pouvoir projeter leur lumière sur les pavillons, et tout
autour de la place, l'éclairage s'arrête à peu près au niveau du premier étage. »
A l'étranger, la lumière électricrue sert à l'éclairage public dans un
grand nombre de villes. Citons, en Russie, Saint-Pétersbourg; en Suède,
28
L'ÉCLAIRAGE ÉLECTRIQUE
219
Stockholm; en Hollande, Amsterdam. Plusieurs villes d'Amérique ont
suivi cet exemple. Bien plus, une ville tout entière, Akronn, dans l'Etat
de l'Ohio, a choisi ce moyen d'éclairage, à l'exclusion de tout autre.
A San Francisco, le tiers de la ville est éclairé par le même moyen.
A Londres, trois compagnies, représentant l'exploitation des systèmes
Brush, Lontin et Siemens, se partagent la ville, et se chargent de
dissiper l'opacité des brouillards de la noire Albion.
« L'éclairage public, dit la Lumière électrique, a commencé le 1er avril 1881.
Trois districts sont affectés, dans la Cité, à cet essai d'éclairage. Le premier, de la
longueur de 1508 mètres, a été concédé à la Anglo American Electric Light
Comp. (système Brush); — le second, de 1558 mètres, d'abord à la Electric and
Magnetic Comp. (système Jablochkoff), et ensuite, celle-ci s'étant retirée, à la
Electric Lighl and Power Generalor Comp. (système Lontin); — enfin le troisième
district, 1591 mètres, à MM. Siemens frères.
« Le premier et le troisième district entrèrent en service régulier dès le 1er avril
1881. Dans le second district, l'éclairage aurait dû commencer le 1er juin 1881,
et les lampes furent, en effet, allumées dans les premières heures de la soirée du-
rant la plus grande circulation, mais la société ne voulut pas assumer la res-
ponsabilité de l'éclairage conformément à son contrat, et les becs de gaz restèrent
en même temps en activité.
« Le nombre des lampes électriques fut, dans le premier district, de 33 contie
156 becs de gaz, dans le second, de 32 contre 157 becs de gaz, et dans le troi-
sième, de 34 lampes contre 139 becs de gaz. »
L'éclairage électrique des places publiques et des rues s'est introduit
en Allemagne et en Russie. Dans ces deux pays, on se sert le plus souvent des
lampes Siemens, dont quatre ou cinq sont toujours alimentées par un seul
courant, et dont le pouvoir éclairant est d'environ vingt flammes à gaz.
A Munich, depuis l'automne 1879, la grande salle d'entrée de la
gare centrale des Chemins de fer est éclairée par les lampes Siemens.
A Berlin, on a éclairé à la lumière électrique la rue de Leipsig et
la place de Potsdam, avec 36 lampes Siemens, remplaçant les 97 becs
de gaz employés jusque-là. Les lampes sont alimentées par trois courants
séparés; les fils, ou câbles, sont placés sous les trottoirs et couverts de
briques, pour éviter les dégâts. Quatre moteurs à gaz, chacun de la
force de 12 chevaux, mettent en mouvement les machines productrices
de la lumière.
Ainsi, l'éclairage électrique, à l'étranger comme en France, a pris
possession des places et des rues, dans les capitales. Nul doute qu'il ne
se propage bientôt à beaucoup d'autres villes de moindre importance, et
que le nouvel éclairage public par l'électricité n'arrive, sinon à supplanter
220 LES NOUVELLES CONQUETES DE LA SCIENCE
l'éclairage par le gaz, du moins à se poser envers lui en rival avec le-
quel il faut compter.
Nous n'avons pas besoin de dire que c'est le procédé par l'arc vol-
taïque qui est à peu près exclusivement en usage pour l'éclairage des
places publiques et des rues. Les bougies Jablochkoff, les lampes Sie-
mens, le système Brush, le système Lontin, etc., tous fondés sur les
mêmes principes, sont en possession de subvenir à l'éclairage public der-
villes en France et à l'étranger.
Beaucoup de lampes destinées à l'éclairage des places et des rues sont
pourvues de réflecteurs, et la forme de ces réflecteurs, la hauteur à
laquelle on les place, sont à considérer. A Paris, sur la place du Carrousel,
que la Compagnie Lyonnaise éclaire par les lampes Lontin, il y a, comme
nous l'avons déjà dit, des réflecteurs haut perchés, qui n'ont pas donné
tout ce que l'on en attendait, et dont le résultat est médiocre. On voit sur
la lig. 81 la disposition exacte de ces réflecteurs et des mais qui les supportent.
Pendant l'Exposition internationale d'électricité, en 1881, le soir du
14 juillet et pendant les deux soirées suivantes, on fit, sur le boulevard
des Italiens, l'essai d'un système qui nous parut remarquable, mais qui,
malheureusement, ne fut pas continué assez longtemps pour qu'on pût
suffisamment l'apprécier.
Il y avait dans ce système, imaginé par un constructeur français, M. Mil-
lion, une particularité intéressante. Nous voulons parler de la disposition
des charbons formant l'arc voltaïque, qui, au lieu d'être verticaux, comme
ils le sont presque toujours, étaient disposés horizontalement, ce qui don-
nait lieu à un mode de régulation spécial.
Dans toutes les lampes à arc voltaïque, la disposition verticale des
charbons a des inconvénients, que l'on a réussi à faire disparaître, sans
pouvoir s'en affranchir en entier. Le point lumineux n'est jamais absolu-
ment fixe, parce que le charbon positif s'use deux fois plus vite que le
charbon négatif. Sans doute, les régulateurs sont institués pour parer à
cette inégalité d'usure, mais ils n'y réussissent pas toujours complète-
ment. Le mécanisme employé doit faire marcher le charbon positif deux
lois plus vite que son congénère; mais celte proportion n'est pas exacte-
ment réalisée par l'instrument, auquel il faut loucher quelquefois. En
plaçant les deux charbons horizontalement, on n'a pas cet inconvénient.
Dans la lampe de M. Million, les deux charbons sont disposés de cette
manière, c'est-à-dire sont horizontaux. Les quatre lampes qui furent essayées,
en 1881, sur le boulevard des Italiens, étaient actionnées par une machine
. . . ■ i
i
L'ÉCLAIRAGE ÉLECTRIQUE
223
magnéto-électrique de la Cie l'Alliance. La lumière jaillissait entre les
pointes de deux longues baguettes de charbon, placées horizontalement
en regard l'une de l'autre. Les charbons étaient attachés à deux fils.
qui, par un mécanisme spécial ayant pour base un électro-aimant, les
rapprochaient au fur et à mesure de leur usure par la combustion.
Ce système se complétait par un modérateur du mouvement et un
mécanisme pour l'allumage automatique de l'arc.
LES NOUVELLES CO.NQIÈTES DE LA SCILNCE
Le réflecteur au-dessous duquel brûlaient les charbons, avait la forme
parabolique que l'on voit sur la figure 82, que nous consacrons à repré-
senter cet intéressant essai d'éclairage public.
Dans les lampes Million, le réflecteur ne constituait pas une innovation.
Au contraire, une disposition très originale pour la réflexion de la lumière,
se voyait dans un appareil qui figurait à l'Exposition d'électricité de 1881,
et que nous représentons dans la figure 85.
Nous emprunterons au journal la Lumière électrique la description de ce
système particulier.
« M. Partz, dit la Lumière électrique, dans son numéro du 5 août 1882, avait
exposé en 1881, au Palais de l'industrie, dans la section américaine, le plan d'un
nouveau mode d'éclairage des rues et des places publiques. Ce plan avait attiré
l'attention de nombreux visiteurs, par l'originalité de la combinaison qu'il repré-
sentait; mais le projet de l'inventeur ne constitue pas, à proprement parler, un
système nouveau : il serait seulement une application des puissants foyers
hiuuneux que l'électricité peut produire aujourd'liui, faite dans des conditions
toutes particulières et devant donner, d'après nous, des résultats très discu-
tables. Comme ce projet n'a jamais été soumis à une expérience quelconque,
nous ne pouvons parler de ses avantages ou de ses inconvénients que d'une façon
tout à fait théorique.
« Il nous a paru pourtant intéressant d'indiquer les dispositions imagi-
nées par M. Partz pour éclairer un quartier de ville éclairé par de grands foyers
électriques placés au-dessous du niveau du sol et dont la lumière est largement
diffusée par des réflecteurs très élevés.
On place au-dessous du sol, dans une petite construction disposée à cet effet,
un régulateur électrique, dont les rayons, lancés par un projecteur, traversent un
cylindre creux émaillé à l'intérieur et d'une hauteur de 5 mètres environ. Le
faisceau lumineux qui émerge de ce cylindre, s'élève en formant un cône renversé
très allongé, et vient frapper la surface d'un réflecteur, placé à une hauteur
de 40 à 50 mètres, d'où les rayons sont diffusés sur la surface qu'il s'agit
d'éclairer. Suivant l'étendue et la disposition des lieux, les courbes du réflecteur
seront plus ou moins prononcées et tracées selon les lois déterminées par les
théories de l'optique, en tenant compte, bien entendu, des modifications que
l'expérience pourrait indiquer.
« La charpente en fer, destinée à supporter le réflecteur à son sommet, devra être
aussi peu massive que possible, pour être élégante et ne pas encombrer la voie
publique, mais pourtant capable de résister aux coups de vent qui auraient une
prise sérieuse sur un appareil placé à une aussi grande hauteur.
« Nous laissons à l'inventeur la responsabilité des appréciations suivantes sur cette
nouvelle manière d'éclairer les villes.
« D'après M. Partz, on peut employer, avec sa combinaison, de très grands foyers
électriques, en évitant ainsi la perle inévitable qui résulte de la division plus ou
moins multipliée du courant.
L'ÉCLAIRAGE ÉLECTRIQUE 227
« La lumière est également diffusée, et malgré la puissance énorme du foyer
initial, l'œil ne risque pas d'être atteint par son éclat éblouissant, puisque l'appa-
reil producteur est complètement caché;
« La perte de lumière par réflexion est moindre que cellequi résulte de l'emploi
des globes translucides;
« L'appareil électrique est toujours accessible et sa manœuvre, son réglage et sa
surveillance deviennent d'une extrême facilité ;
« Les épais brouillards, si difficilement pénétrés par les lampes électriques sus-
pendues à des hauteurs plus ou moins considérables, seront naturellement illu-
minés dans les parties inférieures par l'énorme faisceau lumineux jaillissant du
sol.
« Nous aurions de nombreuses réserves à faire au sujet de ces affirmations de
l'inventeur, et M. Partz en comprendra lui-même toute l'importance lorsque son
système, purement théorique jus .ju'ici, aura été mis en expérience. Nous attendrons
donc ce moment pour discuter plus sérieusement ce projet qui ne manque pas
d'une certaine originalité et don lia réalisation pourrait produire, dans une ville
élégante comme Paris, les plus brillants effets de pittoresque. »
A San-José, petite ville de la Californie, l'éclairage au gaz a été complè-
tement supprimé, pour faire place à plusieurs grands foyers très élevés,
portés sur des espèces de tours, et munis de réflecteurs, qui se montrent
très efficaces dans leur fonction. La figure 84 représente ce système de
réflecteur.
La première tour électrique qui fut élevée était une pyramide quadrangu-
laire, toute en fer. Comme il s'agissait de construire sans trop de frais un
échafaudage assez élevé pour supporter de grands foyers, éclairant, par leur
rayonnement, un très grand espace, on prit tout simplement les tubes en fer
destinés aux conduites' de gaz.
La partie de la ville de San-José qui fut choisie pour la première expé-
rience, était un vaste carrefour, situé à l'intersection des deux rues Santa-
Clara et Market -Street. On aura l'idée des dimensions de cet échafaudage si
nous disons que le quadrilatère de la base a 25 mètres environ de côté,
tandis que la pyramide n'a plus, à son sommet tronqué, que lm,25. Les
quatre montants, qui prennent pied aux angles des rues, sont formés par
des tubes qui ont 10 centimètres de diamètre jusqu'à la hauteur de 50 mè-
tres, tandis que les 15 mètres qui suivent n'ont que 7 centimètres et la
dernière portion 5 centimètres seulement de diamètre. La hauteur totale
de la tour est de 60 mètres et toutes les branches obliques ou circulaires
se trouvent formées de tubes plus minces.
Les foyers lumineux placés au sommet de l'échafaudage sont au nombre
de six. Ils sont surmontés d'un grand plateau circulaire, qui protège les lam-
pes et remplit en même temps l'office de réflecteur pour diffuser la lumière.
228 LES NOUVELLES CONQUÊTES DE LA SCIENCE
Ces foyers, qui ont un pouvoir éclairant considérable, sont alimentés par
une machine dynamo-électrique de Brush, actionnée par une machine à va-
peur de la force de 9 chevaux.
Ce système de réflecteur produit l'effet d'un brillant clair de lune. Placés
à une grande hauteur, les rayons directs des foyers ne peuvent jamais
causer sur les yeux d'impression pénible. La clarté se répand dans toutes
les directions, à partir du pied de la tour. Jusqu'à 800 mètres elle est
plus intense que celle qui serait produite par des becs de gaz ordinaires pla-
cés à une dislance de 25 mètres les uns des autres. Le long des deux rues à
l'intersection desquelles se trouvent les foyers électriques, on peut voir suf-
fisamment jusqu'à une distance de 3 kilomètres, ce qui a dépassé toutes les
espérances de l'auteur du projet.
L'administration et les habitants de San-José ont été si satisfaits des
résultats obtenus par cette première tour électrique, qu'ils en ont fait con-
struire cinq nouvelles. La ville est maintenant éclairée d'une manière irré-
prochable.
Nous disions plus haut qu'aux Etats-Unis, une ville, Akron, dans l'État
de l'Ohio, est éclairée en entier par l'électricité. L'essai de l'éclairage fut
fait au mois d'avril 1881.
La ville est aujourd'hui éclairée par deux groupes-foyers, installés, l'un sur
une tour en fer, à une hauteur de 62 mètres au-dessus du sol, l'autre sur un
mât au-dessus de l'Observatoire du collège Butchel, à 12 mètres plus haut
que les foyers de la tour. Chaque groupe comprend quatre lampes, dont le
pouvoir éclairant, pour chacune d'elles, est de 4000 bougies, soit, en tout,
un pouvoir lumineux de 52 000 bougies.
Ce qu'il y a de nouveau dans ce système, c'est la tour. Elle est con-
struite en tôle, et formée de 55 sections, de lm,25 chacune. Son dia-
mètre est, au bas, de 90 centimètres, et au sommet, de 20 cenlimètres.
Elle est maintenue par six tirants en fer forgé, reliés à la couronne
supérieure. Au-dessus des lampes se trouve un réflecteur en cuivre,
de lm,50. A 9 mètres au-dessus du sol règne une galerie en fer forgé, sur
laquelle on descend chaque matin les lampes, pour les entretenir ou les
réparer.
Le circuit électrique a un développement de 2750 mètres environ. La dé-
pense totale d'établissement, y compris chaudières, machines, etc., s'est
élevée à 56 585 francs, et les dépenses d'exploitation sont évaluées à
7900 francs par an pour les huit foyers. La tour en fer a coûté, à elle seule,
8000 francs.
On comptait obtenir un effet lumineux équivalant dans son ensemble à
FlG. 84. RÉFLECTEUR ÉLECTRIQUE DE SAN-JOSÉ (CALIFORNIE).
L'ÉCLAIRAGE ÉLECTRIQUE 251
celui d'un beau clair de lune, dans un rayon de 800 mètres autour de chaque
poste; mais ce résultat n'a pas été atteint, et il a fallu créer quatre nou-
veaux centres d'éclairage, pour assurer l'éclairage de la ville entière.
Grâce à ce supplément de phares voltaïques, la ville d'Akron a pu suppri-
mer entièrement le gaz pour son éclairage, et a donné la première l'exemple
d'une ville uniquement éclairée par l'électricité.
XIV
La lumière électrique appliquée à l'éclairage des chantiers de nuit. — bon emploi
pour l'éclairage des ateliers et des manufactures. — L'éclairage électrique des
ateliers de filature et de tissage. — L'éclairage électrique dans les imprimeries.
— La lumière électrique dans les Musées. — L'éclairage des gares de chemins de fer.
Les premières applications de l'éclairage électrique ont eu pour objet les
travaux urgents exécutés de nuit. La reconstruction du pont Notre-Dame, à
Paris, en 1855, inaugura cette manière d'accélérer les constructions. Depuis,
aucun travail de nuit ne s'est opéré sans ce secours, qui a tourné en habi-
tude chez les entrepreneurs. Les réparations du Louvre, les travaux des
docks du Nord, à Paris, suivirent ceux du pont Notre-Dame. La machine
magnéto-électrique de la Cie l'Alliance, actionnée par la machine à va-
peur de l'usine, était l'agent producteur de l'électricité. Un long poteau
de bois supportait le fanal électrique, muni d'un réflecteur, que l'on dis-
posait selon l'état du chantier.
Une application très intéressante de la lumière électrique à l'accé-
lération des travaux agricoles, fut réalisée en 1878, à Mornant et à
Petit-Bourg, par M. Albaret, constructeur de machines agricoles à Lian-
court (Oise). Il s'agissait d'activer, en les exécutant de nuit, les opéra-
tions de la moisson. M. Albaret établit un système d'éclairage en plein
champ, qui se composait d'une locomobile à vapeur, faisant marcher
une machine magnéto-électrique, pour fournir l'arc voltaïque éclairant.
Le fanal était placé sur une potence à tringles de fer, disposée comme
le montre la figure 85. On pouvait élever ou abaisser la potence au moyen
d'un treuil.
Une autre application remarquable de l'éclairage électrique pour les
travaux de nuit, fut faite pour l'agrandissement de l'avant-port du Havre.
On ne pouvait travailler avantageusement à l'enfonçage des pieux et à la
maçonnerie qu'à la marée basse, et il importait d'utiliser les marées
basses, de nuit comme de jour. Deux machines Gramme furent installées
pour servir cet éclairage.
30
L'ÉCLAIRAGE ÉLECTRIQUE 235
M. II. Fontaine, dans son ouvrage L'Eclairage à V électricité, donne en
ces termes les résultats de cette installation.
« En visitant en détail les travaux en cours d'éxecution par une nuit sombre,
dépourvue d'étoiles, nous avons constaté que des hommes, placés à des dis-
tances variant de 20 à 120 mètres des lampes, pouvaient se livrer à tous les
travaux ordinaires, sans le moindre inconvénient. Les mineurs perforaient l'ancien
mur à 115 mètres du foyer le plus rapproché d'eux, et produisaient la môme
somme de travail que pendant le jour. Une locomotive, remorquant 10 wagons,
circulait sur une voie de 1500 mètres, amenant des matériaux à pied d'oeuvre et
transportant les déblais aux emplacements désignés. Une équipe battait des pieux
à l'aide d'une sonnette à vapeur. Des maçons, des charpentiers, des terrassiers, etc.,
exécutaient, çà et là, des travaux de toute nature. Plus de 150 ouvriers, sur un
espace d'environ 50 000 mètres carrés, travaillaient sans autre éclairage que celui
produit par les deux machines Gramme. Les foyers, placés dans des lanternes, sur
un lerre-plein, à 5 mètres de hauteur, se trouvaient en réalité à 15 mètres d'élé-
vation de la plupart des parties en construction ou en démolition. A 115 mètres,
nous lisions distinctement un journal mieux que nous ne l'eussions fait, éclairé
par un bec de gaz placé à 5 mètres. Chaque lampe répandait une lumière de plus
de 500 becs Carcel1. »
Quand la machine Gramme, en 1875, vint donner le moyen d'éclairer
avec plus d'économie qu'avec la machine de la Cie l'Alliance (machine
magnéto-électrique) au lieu d'avoir recours cà la lampe électrique dans les
cas exceptionnels des travaux de nuit, on éclaira purement et simplement
les ateliers par ce système, en remplacement du gaz ou de l'huile.
M. H. Fontaine, dans l'ouvrage que nous venons de citer, donne le relevé
des premières usines qui aient eu recours à la machine Gramme pour
leur éclairage. Il cite, à ce propos, les établissements de : M. Ducom-
mun, à Mulhouse; — les ateliers pour la construction des phares de
MM. Saulter et Lemonnier, à Paris ; — les filatures de Mme veuve
Dieu-Obry, à Daours (Somme) ; — de M. Ricard fils, à Manresa (Espagne);
— de MM. Buxeda frères, h Sabadell (Espagne) ; — de MM. David Trouillet et
Àdhémar, àÉpinal; — de MM. Harroch et Miller, àPreston; — de M. Bour-
card(Doubs); — les ateliers de tissage de M. Manchon, à Rouen; — de
M. Isaac Holden, à Reims; — les usines de MM. Coron et Vignat, à Saint-
Étienne; — de M. Maës, à Clichy; — de M. Descat-Leleu, à Lille; — de
MM. Pullur et Sous, h Pesth; — de MM. Carel, à Gand; — les chantiers de
M.Jeanne-Deslandes, au Havre; — les usines de MM. Mignon, Rouart et Deli-
nières, à Montluçon ; — la gare des marchandises à la Chapelle-Paris, etc\
1. L'éclairage à l' électricité, 2e édition, in-8°, Paris, 1879, pages 215-214
2. Ibid., pages 192-225.
236 LES NOUVELLES CONQUÊTES DE LA SCIENCE
Ne voulant pas étendre davantage cette liste, car de pareilles citations
n'auraient ni intérêt, ni utilité, nous ferons remarquer seulement qu'il
est des usines dans lesquelles la lumière électrique s'impose presque forcé-
ment. Tel est le cas des filatures et des autres ateliers dans lesquels on
est obligé d'assortir les couleurs des fils ou des tissus. La plupart des lu-
minaires employés, particulièrement le gaz, allèrent les couleurs naturelles
des fils et des tissus. Au contraire, la lumière électrique leur laisse toute
leur valeur relative, et permet d'apprécier avec exactitude les teintes et
les nuances. De là l'utilité de l'éclairage par l'électricité dans la plupart
des filatures et des ateliers de tissage.
Nous représentons, dans la figure 86, un atelier de tissage éclairé par
les lampes Jablochkoff.
Quelques industries retirent des avantages particuliers de la lumière
électrique. Nous citerons en , exemple l'imprimerie. La lumière joue
dans le travail du typographe un rôle important. Depuis longtemps la
lumière du gaz est reconnue très incommode pour les travaux de compo-
sition : la chaleur résultant de la combustion du gaz gêne beaucoup
l'ouvrier, qui a le bec de gaz presque sur sa tête. La viciation de l'air est
un autre inconvénient de ce mode d'éclairage, qui oblige à ventiler les
locaux, pour éviter autant l'excès de la chaleur que la formation des
produits nuisibles à la respiration qui proviennent de la combustion du gaz.
Différents essais ont été tentés en vue de remplacer le gaz par les lampes
à arc voltaïque; mais les résultats obtenus n'ont pas été satisfaisants, à
cause des ombres que projette cette lumière. La lumière électrique par in-
candescence paraît, au contraire, remplir toutes les conditions désirables
pour ce genre d'éclairage.
Plusieurs imprimeries importantes l'ont déjà adoptée. Telle est l'im-
primerie municipale de la ville de Paris, dans laquelle chaque compositeur
a, au-dessus de son rang, une lampe Edison, munie d'un abat-jour, qui
projette la lumière sur les casses et les éclaire d'une façon uniforme.
Les marbres sont éclairés de la même façon.
L'imprimerie des billets de la Banque de France est également éclairée
par des lampes Edison. Les machines pour le tirage en blanc ont chacune
deux lampes : une, montée sur un chandelier portatif, sert au margeur;
l'autre, montée sur le dessous de la table qui reçoit la feuille à marger,
éclaire le receveur. Cette disposition donne les meilleurs résultats quand
les feuilles doivent être vérifiées tout de suite, comme pour un tirage
de luxe ou pour un numérotage.
L'ÉCLAIRAGE ÉLECTRIQUE
237
L'imprimerie Lahure a également adopté le système Edison, pour ses
nouveaux bâtiments. Les machines pour le tirage des journaux sont éclai-
rées chacune par deux lampes, montées sur une tige à genouillère, dont la
forme varie avec chaque machine. Des lampes placées le long du mur four-
nissent l'éclairage général. Les salles de pliage sont également éclairées
par ces lampes; les appareils descendent du plafond et répartissent la lu-
mière sur les tables de pliage.
•258 LES NOUVELLES CONQUÊTES DE LA SCIENCE
La librairie Hachetle a fait installer le même éclairage dans ses ateliers
de reliure, ainsi que dans ses magasins de feuilles imprimées de la rue Sta-
nislas. Des lampes de toutes formes éclairent les ateliers où s'exécutent la
dorure sur tranche, la dorure au balancier, etc.
Dans les magasins délivres et de feuilles imprimées, où les papiers s'em-
pilent jusqu'au plafond, on a placé les lampes directement contre le pla-
fond même. La saillie totale ne dépasse pas 15 centimètres. Cette dis-
position, en même temps qu'elle permet d'éclairer toutes les étiquettes
des rames de papier, donne aux hommes qui portent les charges la faci-
lité de circuler sans craindre d'accrocher les appareils d'éclairage.
La faculté de conserver exactement les valeurs des teintes, et même de
faire ressortir leurs plus délicates nuances, était précieuse dans un cas par-
ticulier. Nous voulons parler de l'éclairage des tableaux et statues. La lu-
mière du gaz n'altère pas sensiblement, il est vrai, les couleurs et leurs
combinaisons, mais l'éclairage électrique l'emporte encore, à ce point de
vue, sur le gaz. On fit, dès l'apparition de la bougie Jablochkoff, en 1879,
des essais pour l'éclairage du Salon de peinture, au Palais de l'industrie,
pendant les soirées. Les résultats de cet essai furent alors très contestés, et
finalement, on n'a pas renouvelé l'épreuve. A tort, selon nous, car le demi-
échec que l'on éprouva, dans l'essai d'éclairage du Salon de peinture de 1879,
tenait aux mauvaises conditions dans lesquelles on produisait l'électricité
à une époque où les machines dynamo-électriques étaient encore à leur dé-
but. Nous sommes convaincu que cette intéressante tentative artistique, re-
prise aujourd'hui, serait couronnée d'un meilleur succès.
Quoiqu'il en soit, on a pu apprécier, à l'Exposition d'électricité de 1881,
toute l'utilité de la lumière électrique pour l'éclairage des musées pendant
la nuit. Une salle garnie de tableaux était éclairée par les lampes-soleil, et
le résultat, en ce qui concerne la beauté, l'utilité de cet éclairage, éclatait
à tous les yeux.
On a dit que la lampe-soleil qui fournissait cet éclairage a des qualités
toutes spéciales pour ce cas particulier avec ses reflets doux et dorés. Sans
vouloir prendre parti dans cette question, nous mettrons sous les yeux du
lecteur (fig. 87) la salle du Palais de l'industrie, qui contenait un certain
nombre de tableaux éclairés par ce procédé.
L'éclairage des gares de chemins de fer relire aussi des avantages parti-
culiers de l'emploi de l'électricité. Dans les salles d'attente et dans celles
des bagages, il fallait, autrefois, malgré les becs de gaz, donner aux
L'ÉCLAIRAGE ÉLECTRIQUE 241
hommes d'équipe des lanternes mobiles, pour se diriger dans ces
vastes espaces, comme aussi pour faciliter l'enregistrement, le charge-
ment, la reconnaissance et la délivrance des bagages. Aujourd'hui on a
supprimé la moitié des hommes employés à ce service, et il s'exécute beau-
coup mieux. Dans des salles bien éclairées, un ouvrier circule à son aise ;
il cherche et découvre facilement un outil ou un petit objet. Les voya-
geurs eux-mêmes se trouvent bien de ce bel éclairage, qui leur permet de
se reconnaître et de s'orienter mieux que dans les salles obscures des an-
ciennes gares.
A la gare des marchandises du chemin de fer du Nord, on éclaire les
différentes parties de la salle avec des rayons presque verticaux, ce qui fait
disparaître les ombres données par les colis; ces ombres étant elles-mêmes
éclairées par des rayons qui se diffusent de toutes parts.
Autour de chaque fanal électrique on a placé un réflecteur, à peu près
parabolique, en verre dépoli; si bien que le foyer lumineux n'est aperçu
d'aucun point. La lumière est renvoyée au plafond, qui est peint en blanc,
et qui, formant comme un énorme abat-jour, retombe dans toutes les par-
ties de la salle, et dissipe les ombres qui pourraient être données par les
colis ou autres objets volumineux.
Le même système de réflecteur qui existe à la gare de marchandises du
chemin de fer du Nord, à Paris, a été employé à Vienne, en Autriche,
pour éclairer une piste de Skating-ring (patinage) qui n'avait pas moins
de 133 mètres de longueur. Deux machines dynamo-électriques Gramme,
deux régulateurs Serrin, au-dessus desquels étaient posés deux vastes
abat-jour, de forme ellipsoïdale, suffisent pour éclairer parfaitement
cet énorme espace, sans laisser subsister aucune ombre.
L'éclairage par l'arc voltaïque a d'abord eu le privilège de desservir
les gares de chemin de fer, mais depuis 1882 le système par incandescence
commence à s'y introduire. Aujourd'hui les lampes Edison éclairent
la gare Saint-Lazare, à Paris. La première installation a eu lieu le 9 septem-
bre 1882.
Cette installation comporte deux parties distinctes: premièrement, les
rotondes de la ligne de Saint-Germain et des lignes de Normandie, qui
sont éclairées par 50 lampes ; secondement, les quais de la grande
vitesse, situés à l'intérieur de la gare, près de la rue d'Amsterdam,
et qui sont éclairés par 55 lampes.
Dans la rotonde, les lampes sont placées sur des lustres à trois bran-
ches. Il y a également deux appliques à une seule lampe fixées au mur
i. 51
242 LES NOUVELLES CONQUÊTES DE LA SCIENCE
et 9 lustres à une seule lampe. Chaque lampe éclaire une superficie de
17 mètres carrés (fig. 88).
Sur les quais de la grande vitesse, les lampes sont fixées sur des lustres
très simples, d'une seule lampe chacun. La superficie éclairée par chaque
lampe est ici de 57 mètres.
Deux machines dynamo-électriques, placées près de la rue de Rome, et
actionnées par un moteur à vapeur, fournissent le courant électrique aux
deux parties de l'installation. Le hangar où elles sont placées se trouve
à 275 mètres environ de la rotonde de la ligne de Saint-Germain et à
350 mètres des quais de grande vitesse. Malgré ces distances considé-
rables, la perle de force éleclromotrice est insensible.
La gare de Strasbourg (Alsace) est également éclairée, depuis l'année 1882,
par des lampes à incandescence du système Edison.
XV
La lumière électrique dans les phares. — Substitution de la lumière électrique aux
lampes à huile et à essence minérale, dans les deux phares de la côte du Havre,
en 1863. — L'éclairage électrique au phare du cap Gris-Nez, en 1868. — Emploi
général de l'électricité pour l'éclairage des phares français, arrêté en principe en
1882. — Le phare de Plaider, à Marseille. — Description de son appareil d'éclai-
rage et du système à feux éclipsés. — Les phares électriques anglais. — Autres
tours à signaux éclairées par l'électricité dans les diverses parties du monde.
Dès l'apparition de la lumière électrique on s'occupa de l'appliquer à
l'illumination des phares. En effet, le rôle d'un phare n'est pas, à pro-
prement parler, d'éclairer, mais de porter très loin la lumière, afin qu'elle
soit aperçue à de grandes dislances par les navigateurs qui passent au
large. Or, la lumière électrique a la propriété, plus que toute autre source
lumineuse, de percer les brouillards. Aussi, dès l'année 1860, fit-on en
Angleterre, à South-Foreland, des essais pour cette application spéciale
de l'électricité1. Mais les expériences ne furent pas dirigées avec intel-
ligence. Au contraire, l'administration des phares français s'attacha à
cette question avec une rare compétence, scientifique et pratique. Il fallait
disposer de bons régulateurs de la lumière, pour ne pas s'exposer à des
extinctions de feu, qui auraient été funestes, et choisir la source
d'électricité la plus avantageuse dans la pratique. Léonce Raynaud,
directeur du service des phares français (mort en 1880), rechercha les
meilleures dispositions à adopter pour substituer l'éclairage électrique à
l'éclairage par l'huile et par les essences minérales; et le résultat de ses
expériences fut l'établissement, en 1865, de l'éclairage électrique dans les
deux phares du cap de la Hève, sur la côte du Havre.
La machine qui fut adoptée par Léonce Raynaud pour l'éclairage des deux
phares de la côte du Havre, était la machine magnéto-électrique de la
Cie V Alliance. Deux de ces machines étaient mises en mouvement par une
locomobile à vapeur, de la force de 8 à 10 chevaux. Le régulateur em-
ployé pour l'arc vollaïque était celui de M. Senin.
i 1. Voir notre Année scientifique (6e année), pages 54-56. I
2iG
LES NOUVELLES CONQUÊTES DE LA SCIENCE
Des expériences répétées prouvèrent que la lumière produite par ces
machines était cinq fois supérieure en intensité à celle que donnaient les
lampes h huile, et que le prix de revient était sept fois moindre. Si l'on
pouvait disposer, comme cela arrive quelquefois, d'une machine à va-
peur qui fût utilisée pendant d'autres heures pour des travaux méca-
niques, la dépense deviendrait presque nulle.
La machine magnéto-électrique, c'est-à-dire une réunion d'aimants per-
manents en mouvement, servant à produire le courant d'induction, est
encore employée dans les deux phares du cap de la Hève. C'est, en effet,
la machine de M. de Méritens qui fonctionne aujourd'hui dans ces deux
phares. Or, cette machine n'est, ainsi que nous l'avons dit, en décrivant
les machines qui servent à produire la lumière, que la machine de la
Cie l'Alliance, perfectionnée dans quelques parties par M. de Méritens,
qui a acquis le privilège de cet appareil.
Dans son ouvrage sur YEclairage électrique, M. du Moncel donne les
renseignements suivants sur la manière dont la lumière, fournie par la
machine magnéto-électrique, fonctionne dans les phares.
« Comme les régulateurs de lumière électrique, dit M. du Moncel, sont quel-
quefois sujets à des extinctions, et qu'une extinction prolongée pourrait causer de
graves sinistres, les régulateurs de lumière électrique (qui sont le plus souvent du
système Serrin ou du système Siemens) sont disposés en double pour chaque appa-
reil lenticulaire. Ils y entrent en glissant sur de petits rails, ménagés à la surface
d'une table en fonte. Un arrêt les fixe au foyer de l'appareil. Ils s'y allument
d'eux-mêmes instantanément, et c'est là un des grands avantages que pré-
sente la lumière électrique, surtout avec les régulateurs. La communication
électrique s'établit, d'une part, au moyen de la table de fonte, de l'autre par l'in-
termédiaire d'un ressort métallique, qui vient presser sur le dessus de la lampe en
un point convenablement disposé. La substitution d'une lampe à une autre n'exige
pas plus de deux secondes: celle que l'on retire s'en allant par un des chemins de
1er, tandis que celle qui doit la remplacer arrive par le second. On peut encore
faire passer plus instantanément la lumière d'un appareil dans l'autre au moyen
d'un commutateur qui leur transmet successivement le courant; mais il y a plus
de difficultés pour bien centrer les deux foyers.
« Les charbons employés pour les phares ont 7 millimètres de côté et 27 centi-
mètres de longueur, et leur consommation peut être évaluée à 5 centimètres par
pôle et par heure, du moins avec les machines à courants alternatifs. Malgré cette
usure égale, il y a pourtant une petite différence, et le charbon du haut s'use un
peu plus vite que le charbon du bas, dans le rapport de 108 à 100. On a bien
réglé en conséquence les régulateurs; mais comme il faut que la variation du point
lumineux soit au-dessous de 8 millimètres, sans quoi aucun rayon ne serait
renvoyé à la limite de l'horizon, il importe que cette lumière soit toujours
l'objet d'une surveillance attentive. Pour permettre aux gardiens de suivre sans
L'ÉCLAIRAGE ÉLECTRIQUE
217
faligue la marche des charbons, on projette sur le mur, au moyen d'une petite
lentille à court foyer, l'image des charbons; un trait horizontale est tracé sur le
mur, et les charbons doivent se trouver à égale distance de ce trait. Comme une
déviation de 1 millimètre est représentée par une déviation de 22 millimètres sur
le mur, on aperçoit aisément les défauts de réglage.
« Cette installation commença à fonctionner au cap de la Ilève le 26 décembre
1865, et c'est après quinze mois d'expériences qu'on a décidé d'appliquer le même
système d'éclairage au second phare. Depuis cette époi]ue, l'éclairage électrique y
a été définitivement établi.
« Quant aux machines qui, comme les régulateurs, sont installées en double, elles
sont généralement placées au bas de la tour du phare, avec les machines à vapeur
destinées à les faire marcher, et ce sont des câbles bien isolés et d'un assez fort
diamètre qui conduisent le courant électrique aux régulateurs »l.
L'expérience ayant prononcé en faveur de ce nouveau système d'éclairage,
un autre phare, celui du cap Gris-Nez, en reçut l'application en 1868.
Un nouveau phare, celui de Planicr, près de Marseille, est également
éclairé par l'électricité. Ce phare (fig. 89) est le plus haut de France, car
son élévation au-dessus de l'eau est de 67 mètres. Il dépasse de 10 mè-
tres le phare de Dunkerque et de 4 mètres la tour de Cordouan, le célèbre
fanal de la Gironde.
Les travaux commencés en 1876, interrompus pendant un an et repris
en 1879, furent achevés en 1880.
La base du phare de Planier a 18 mètres de diamètre. Elle est soudée
dans le calcaire, à 2 mètres de profondeur, et se trouve à 4m,50 au-dessus
du niveau de la mer. Elle est protégée, du côté de l'eau, par des brise-lames,
formant une grande enceinte à ciel découvert.
L'escalier compte 254 marches; 16 mâchicoulis ont été percés dans la
muraille, dont l'épaisseur va en diminuant de 2m,40 à lm,50.
La lanterne est une vaste chambre de 4m,50 de hauteur; le feu est à
éclipses.
Le nouveau phare de la. côte de Marseille a apporté la solution du grand
problème depuis longtemps posé à l'administration des phares français.
Jusqu'en 1 881 , on n'avait appliqué l'électricité qu'à l'éclairage des phares à
feux fixes. On n'avait pas réussi à l'appliquer aux phares à éclipses, qui
sont pourtant les plus nombreux et les plus utiles, puisque par la durée ou
la disposition et la couleur de leurs feux, ils servent à la reconnaissance
des côtes. C'est au phare de Planier que l'on a vu pour la première fois
ce problème résolu. Les visiteurs de l'Exposition d'électricité de 1881 se
]. L'Éclairage électrique, 2° édition, in-16, Paris, 1880, pages 297-298.
8 LES NOUVELLES CONQUÊTES DE LA SCIENCE
rappellent le magnifique modèle de phare qui était placé à l'entrée de l'Ex-
position, au milieu de la grande nef, et qui projetait dans cette magni-
PlG_ 89. — LE PHARE DE MANIER, PRÈS DE MARSEILLE.
fique enceinte des feux colorés à intervalles réguliers. C'était la repro
duction du phare électrique de la côte de Marseille.
Nous donnons ici (fig. 90) la coupe verticale des étages supérieurs et d
la lanterne du phare de Planier, qui fournit un feu à éclipses de 5 en 5 se
L'ÉCLAIRAGE ÉLECTRIQUE 249
contles, faisant succéder un éclat rouge à trois éclats blancs. La portée de
sa visibilité en mer n'est pas moindre, dit-on, de 40 kilomètres.
Le plancher en fer qui supporte l'appareil éclairant, est soutenu par une
colonne verticale en fonte. Cette colonne est creuse, et laisse passer une
corde qui, au moyen d'une poulie, supporte le poids moteur d'un méca-
nisme d'horlogerie. Ces rouages d'horlogerie font tourner le tambour sur
lrIG. 90. — LA LANTERNE ET LES ÉTAGES SUPÉIUEl'US DD MARE DE TLANIEH.
lequel sont fixées les lentilles, dont le passage au-dessus du foyer produit,
chaque 5 secondes, les éclipses de l'éclairage.
.Nous représentons sur une plus grande échelle (fig. 91) l'assemblage
des lentilles fixées sur le tambour. Au milieu des lentilles, on aperçoit les
deux charbons entre lesquels s'élance l'arc voltaïque.
Le mécanisme qui produit les éclats se compose d'un feu fixe produit par
i. 32
250
LES NOUVELLES CONQUÊTES DE LA SCIENCE
le courant électrique et d'un tambour mobile enveloppant ce feu, et com-
posé de lentilles verticales, c'est-à-dire de lentilles à échelons de Fresnel, qui
servent à renvoyer horizontalement tous les rayons de lumière. Cette réu-
nion de lentilles à échelons comporte six groupes de 4 lentilles, dont un
groupe est rouge et les trois autres groupes sont blancs. Il tourne sur
des galets, au moyen de rouages d'horlogerie. La régularité du mouve-
FlG. 91. COUPE DE L'APPAREIL OPTIQUE DU PII A HE DE MANIER.
ment d'horlogerie est assurée par un volant à ailettes, que l'on voit au-des-
sous de l'assemblage des lentilles.
L'éclairage des phares à éclipses, qui n'est encore appliqué qu'au phare
de la côte de Marseille, sera, dans un avenir peu éloigné, étendu à beau-
coup d'autres tours à signaux de notre littoral. Le directeur actuel du ser-
vice central des phares, M. Allard, pense, en effet, que les difficultés pra-
L'ÉCLAIRAGE ÉLECTRIQUE 251
tiques qui ont arrêté jusqu'ici la généralisation de l'éclairage des phares
par l'électricité, sont aujourd'hui complètement résolues.
D'après M. Allard, quarante-deux phares de notre littoral pourraient
recevoir ce nouveau mode d'éclairage des lentilles à éclipses. Selon M. Al-
lard, si l'on suhstituait l'éclairage électrique à l'éclairage à l'huile dans
les quarante-deux phares qu'il indique, le résultat que l'on ohtiendrait
satisferait, sur les côtes de la Manche et de l'Océan, à peu près pen-
dant les cinq sixièmes de l'année, aux conditions que le système des
phares à l'huile ne remplit que pendant la moitié de l'année.
Dans la Méditerranée, l'amélioration serait plus grande encore. Il n'y
aurait plus d'exception que pendant vingt-quatre nuits, soit un quinzième
de l'année, c'est-à-dire sept fois et demie de moins qu'aujourd'hui.
L'organisation d'un système complet d'éclairage électrique sur nos côtes,
implique l'installation de 46 phares électriques. Mais, comme nous l'avons
dit, quatre: le phare du cap Gris-Nez, le phare double de la Hève et celui
de Planicr, sont déjà éclairés à l'électricité. Il ne s'agit donc que de généra-
liser le même système d'éclairage.
La dépense moyenne à faire pour transformer un phare à l'huile en un
phare électrique est évaluée à 125 000 francs, ce qui, pour les 42 phares
appelés à recevoir cet éclairage, en sus de ceux qui l'ont déjà, donnerait un
total de 5 250 000 francs.
L'Angleterre a profité des travaux exécutés en France pour installer
l'éclairage électrique dans ses phares. Six phares électriques, copiés sur les
nôtres, existent sur les côtes de la Grande-Bretagne, à savoir: àDurgeness,
à Souter-Point, à South-Foreland (deux feux fixes) etau cap Lizard (deux feux
fixes).
Les machines qui servent, en Angleterre, à alimenter les fanaux élec-
triques, sont des machines dynamo-électriques Gramme et Siemens, et non
les anciennes machines à aimants permanents en usage dans nos phares.
Quelques phares éclairés par l'arc vollaïque existent dans le reste du
monde. On en trouve un à l'entrée du canal de Suez, à Port-Saïd, — un à
Odessa, en Russie, — deux aux États-Unis, à White-Rock et au Border Flatts.
On en trouve même un en Suède, sur la côle de l'Océan.
t
XVI
La lumière électrique à bord des navires. — Premiers essais faits de 1855 à
-1871. — Leyacht du prince Jérôme Napoléon. — Expériences de la Compagnie trans-
atlantique française sur le Saint-Laurent, le Coligny, etc. — Mêmes essais faits par
la marine autrichienne et la marine russe. — La découverte de la machine Gramme
décide l'adoption générale de la lumière électrique à bord des bâtiments transatlan-
tiques français. — La marine militaire, en France et à l'étranger, adopte l'éclairage
électrique. — Services rendus par les fanaux électriques des bâtiments cuirassés
pendant la guerre de Tunisie, en 1882. — Les fanaux électriques et les bateaux
torpilleurs. — Emploi de l'illumination électrique pour les reconnaissances mili-
taires par les armées en campagne. — La lumière électrique au siège de Paris
en 1871.
Les dangers en mer ne résident pas seulement dans les assauts de la
tempête. Un péril tout aussi grand résulte de la rencontre et du choc
qui peut s'opérer entre deux navires, par suite de l'obscurité de la nuit.
A l'entrée et à la sortie des ports, les chances de collision sont nom-
breuses, et quand on vogue sur une route maritime très fréquentée,
comme la Manche ou le Pas de Calais, on reconnaît que la mer n'est
pas aussi grande qu'on se l'imagine. Les collisions entre navires ne
seraient pas rares sur les grandes voies de l'élément liquide, si la
surveillance ne s'exerçait pas à bord avec une extrême vigilance. La
vitesse que l'on donne aujourd'hui aux paquebots et steamers, augmente
encore les chances de rencontres. Un petit navire ou une embarcation
qui ne sont pas aperçus par un de ces géants maritimes, peuvent
être broyés par le colosse flottant. Les journaux nous apportent, chaque
année, le récit de plusieurs sinistres occasionnés par cette cause. La
plupart de ces terribles abordages arrivent par les temps brumeux, en
raison de l'absence d'éclairage de l'un des navires, ou de son éclairage
insuffisant. Souvent, en effet, au mépris des règlements maritimes, les
matelots éteignent les feux du bord, pour économiser l'huile. S'il y eut
jamais économie mal entendue, c'est assurément celle-là.
Dès la vulgarisation de la lumière électrique, on reconnut que l'éclai-
L'ÉCLAIRAGE ÉLECTRIQUE 255
rage puissant fourni par l'arc voltaïque est le meilleur moyen d'éviter
ces fatales rencontres.
Sur les bâtiments à voiles, l'installation de l'éclairage électrique pré-
sente dos difficultés, d'abord à cause des frais considérables qu'il
entraîne, ensuite par l'entretien qu'il exige. Il faudrait établir une petite
machine à vapeur, de 5 chevaux environ, pour faire agir la machine
dynamo-électrique destinée à produire la lumière. Il faudrait, en outre,
emporter du charbon et emmener un mécanicien capable de conduire
ces engins. Il y a là des impossibilités pratiques.
Mais sur les navires à vapeur ces difficultés disparaissent. Le bâtiment
est porteur d'une machine puissante, dont on peut distraire la force de
deux ou trois chevaux-vapeur, sans exercer une influence sensible sur
sa marche. Les mécaniciens du bâtiment à vapeur font vite l'apprentis-
sage de la conduite de la machine dynamo-électrique et de la lampe
électrique. Enfin, le prix de ces engins est insignifiant, comparé à la
valeur du navire.
Quant aux avantages, ils sont évidents. La lumière électrique est visible
à grande distance, malgré la brume la plus épaisse : le navire qui en est
porteur peut donc être aperçu de très loin par les hommes postés en vigies
sur les autres bâtiments. Celle lumière est même assez intense pour éclairer
la mer dans un rayon fort étendu; de sorte que les hommes-vigies du bâti-
ment à vapeur peuvent découvrir un navire non éclairé, dont on approche-
rait d'une manière inquiétante.
11 est facile de comprendre que les collisions avec les bâtiments à vapeur
soient les plus périlleuses, à cause de la grande vitesse de ces derniers,
et de leur masse considérable. Dans l'immense majorité des cas, c'est
un bâtiment à vapeur qui coule un voilier. Il est clair que pour que deux
navires ne s'abordent pas, il suffit que l'un des deux soit aperçu par l'autre.
D'où il résulte que l'éclairage des bâtiments à vapeur suffit pour assurer
la sécurité de la navigation.
Dès l'année 1855, on s'occupa de cette application particulière de
l'électricité. Les premiers essais furent faits avec la machine magnéto-
électrique de la Cie l'Alliance, sur le yacht du prince Napoléon, le Jérôme
Napoléon, par le commandant Dubuisson. En 1867. ce yacht, pourvu
d'un fanal électrique, put entrer de nuit, aussi aisément qu'en plein
jour, dans plusieurs ports de la Méditerranée réputés d'un accès dan-
gereux.
Celte pelile victoire de l'électricité ayant fait quelque bruit, la Com-
pagnie transatlantique s'empressa d'installer sur ses paquebots des appa-
254 LES NOUVELLES CONQUETES DE LA SCIENCE
reils semblables. Le Saint-Laurent, bâtiment de la flottille, puis d'autres
navires de la même compagnie, le Parfait, le d'Entrée, le Coligny, YHé-
rolne, enfin la France, furent pourvus d'un fanal électrique, actionné par
une machine magnéto-électrique de la Cie l'Alliance.
Le Saint-Laurent fut le bâtiment qui accomplit les plus longs voyages
avec le fanal électrique. Il maintint, au moyen de ce fanal, les feux régle-
mentaires à bâbord et à tribord. Le foyer lumineux était si étincelant que
le navire était vu, en mer, aux plus grandes distances. Dans les parages
de Terre-Neuve, il était aperçu par les autres bâtiments, malgré les
brumes, et toute chance de collision était ainsi évitée.
M. de Beaucandé, commandant du Saint -Laurent, assure qu'à son
retour à Brest, le sémaphore le signala à quatre heures du matin, tandis
qu'il n'arrivait en rade qu'à sept heures et demie. Le Saint-Laurent avait
donc été aperçu trois heures et demie avant son entrée dans la rade, et
d'après la vitesse du navire, qui était de 12 nœuds, on peut conclure qu'il
fut signalé à 38 ou 40 milles en mer.
En 1870, le yacht de l'empereur Napoléon III, l'Hirondelle, reçut une
installation analogue; mais son début ne fut pas heureux. A l'entrée du
port, à Cherbourg, le petit navire alla briser son taille-mer et démolir
en partie son étrave contre le quai de la Grande-Douane.
Pendant la même année, l'électricité réussissait mieux sur le yacht
le Greif, appartenant à l'empereur d'Autriche. Ce yacht entrait de nuit,
dans le petit port de Villefranche, sur la côte de Nice, et dans plusieurs
ports de la Méditerranée. Il traversait de nuit le canal de Suez, en éclairant
merveilleusement ses bords.
La marine militaire russe munissait, en 1871, plusieurs de ses navires
de fanaux électriques, qui leur permettaient de traverser de nuit les passes
étroites de la mer Baltique, et d'entrer de la même manière dans le port
de Saint-Pétersbourg.
Les marins n'avaient pas ajouté grande importance à ces premiers
pas de l'éclairage électrique appliqué à la navigation, parce que les fanaux
employés n'étaient pas d'un usage commode, et que la machine
magnéto-électrique ne produisait pas toujours l'effet lumineux néces-
saire. Mais la découverte de la machine dynamo-électrique Gramme,
en 1873, vint apporter les moyens de répondre à toutes les critiques
des hommes de mer. La Compagnie transatlantique française s'empressa
donc de faire procéder à de nouvelles expériences, avec la machine Gramme,
à bord de l'un de ses meilleurs paquebots, l'Amérique, qui sortait à peine
des chantiers. MM. Sautter et Lemonnier, les conslructeurs bien connus de
L'ÉCLAIRAGE ÉLECTRIQUE 25r»
nos phares lenticulaires, firent l'installation de cette machine, sous la
direction de M. H. Fontaine, qui en a publié les résultats.
C'est au mois d'avril 1876 que ces expériences furent faites, à bord du
paquebot l'Amérique. Elles étaient dirigées par le commandant Pouzolz,
pendant l'aller et le retour du premier voyage de ce paquebot.
La lumière électrique appliquée à la navigation n'a pas seulement pour
objet d'augmenter la sécurité des voyageurs, en évitant les abordages et en
facilitant l'entrée des ports ; elle permet également d'opérer les chargements,
les déchargements du navire et les manœuvres de toute sorte, par une nuit
sombre, aussi bien qu'en plein jour. L'installation faite à bord de l'Amé-
rique comprenait donc : un fanal, un générateur d'électricité, une lampe
portative et divers organes accessoires. Voici comment sont répartis ces
divers appareils.
Le fanal est placé à la partie supérieure d'une tourelle en tôle, dans la-
quelle on monte par un escalier intérieur, sans qu'il soit nécessaire dépasser
sur le pont, disposition très avantageuse, surtout pendant les gros temps,
où l'avant du navire est difficilement accessible par le pont. La tourelle
avait 5 mètres au-dessus du pont.
Le diamètre de la tourelle est de 1 mètre. Elle est fixée à l'avant du pa-
quebot, à 15 mètres de l'étrave. Le fanal peut éclairer un arc de 225 degrés,
en laissant le paquebot à peu près dans l'ombre. Le régulateur électrique
est du système Foucault. L'appareil est suspendu à la Cardan; un petit siège,
ménagé dans le haut de la tourelle, permet au surveillant chargé du service
de régler la lampe. La tranche lumineuse a environ 8 décimètres d'épais-
seur. La puissance éclairante de la machine magnéto-électrique de Gramme
est de 200 becs Carcel; son poids est de 200 kilogrammes; elle est mue
par un moteur à vapeur à trois cylindres, du système Brotherhood.
L'emplacement occupé par l'appareil ne dépasse pas lm,20 en longueur
et 0m,65 en largeur, sur 0m,60 de hauteur. Les câbles qui réunissent le fa-
nal ou la lampe mobile au générateur d'électricité sont bien isolés. La
section totale des fils qui constituent ces câbles n'est que d'un centième et
demi de millimètre. La machine et son moteur sont placés sur un faux
plancher, dans la chambre de la machine motrice, à 40 mètres environ du
fanal. Tous les fils passent par la cabine du commandant, lequel a sous la
main des commutateurs qui lui permettent de faire naître ou d'interrompre
la lumière dans chacune des lampes, alternativement ou simultanément, et
sans que la machine Gramme s'arrête.
Ce qui caractérise l'appareil installé à bord de l'Amérique, c'est l'in-
termittence automatique du fanal. Cette intermittence est obtenue au
25(i LES NOUVELLES CONQUÊTES DE LA SCIENCE
moyen d'un mécanisme très simple, fixé à l'extrémité libre de l'arbre de
la machine Gramme. Avec un fil spécial, le commandant peut faire briller
une lumière fixe continue dans le fanal. Les éclats et les éclipses se succè-
dent sans cesse.
La machine Gramme fonctionne, pour engendrer l'électricité, pen-
dant tout le temps de la marche des appareils; mais, pour produire les
intermittences de lumière, l'électricité se rend tantôt dans la lampe du
fanal, entre les deux pointes de charbon qui font jaillir la lumière, tantôt
dans un faisceau métallique fermé, qui s'échauffe et se refroidit alter-
nativement.
La hauteur du foyer lumineux est de 10 mètres au-dessus de l'eau. La
portée possible de la lumière, eu égard à la dépression de l'horizon, est de
10 milles marins (18 kilomètres et demi) pour un observateur ayant l'œil à
6 mètres au-dessus de l'eau.
Pour éclairer les mâts de hune et les mâts de perroquet, tout en laissant
les basses voiles dans l'obscurité, M. Pouzolz fit construire un tronc de
cône en fer-blanc, et le plaça sur la lampe mobile, la large ouverture en
l'air. De cette façon, l'Amérique était vue de très loin par les bâtiments et
les sémaphores, quand il convenait au commandant de laisser la lumière
électrique fonctionner d'une manière continue pendant toute la nuit.
On avait élevé, contre l'emploi de la lumière électrique à bord des na-
vires, diverses objections. On avait dit que la lumière électrique crée au-
tour d'elle un nuage blanchâtre, qui fatigue la vue et nuit aux obser-
vations; — que le feu fixe électrique, par sa trop grande intensité, ferait
disparaître les feux réglementaires vert et rouge, ce qui constituerait un
véritable danger ; — que, près des côtes, les bâtiments peuvent prendre le
fanal électrique pour un phare et faire fausse route; — enfin, que les
appareils sont encombrants, et que le prix en est trop considérable, eu égard
aux services rendus.
Les expériences faites à bord de l'Amérique ont prouvé que la machine
Gramme est très- facile à manœuvrer comme à installer, et qu'elle ne de-
mande qu'un emplacement restreint. Les autres objections sont levées par
l'emploi des feux intermittents. M. Pouzolz déclare que la lumière produite
par de courts éclats n'a jamais gêné la vue d'aucun officier de quart, ni
des hommes de veille, et que l'éclat des feux de côte vert et rouge n'est en
rien diminué par l'usage du phare de l'avant.
Après des expériences aussi concluantes, il semble, dit M. H. Fontaine,
que rien ne doive plus s'opposer à l'adoption immédiate delà lumière élec-
trique sur tous les navires. Il est, en effet, bien prouvé que la plupart des
L'ÉCLAIRAGE ÉLECTRIQUE 259
collisions en mer proviennent de la difficulté qu'éprouvent les capitaines
à relever la position exacte du navire qui approche.
En moins de deux ans, des machines Gramme, pour l'éclairage électrique,
ont été installées à bord de plusieurs navires de guerre français, danois,
russes, anglais et espagnols, parmi lesquels nous citerons la Livadia et le
Pierre-le-Grand, delà marine russe ; le Richelieu et leSuffren, de la marine
française; la Numancia et la Vitoria, de la marine espagnole. Les expé-
riences continuent sur les navires de ces différentes nationalités, et tout fait
présumer que cet ensemble d'efforts amènera la solution complète du pro
blême de l'éclairage des navires pendant la nuit, pour éviter les collisions
et abordages.
Les bâtiments transatlantiques français sont aujourd'hui presque tous
éclairés par les machines à lumière électrique. En Angleterre, les mômes
moyens d'éclairage sont adoptés sur les paquebots des grandes compagnies
qui font le service entre les deux mondes.
Une application intéressante de l'éclairage électrique sur les navires fut
faite, en 1875, pendant une expédition anglaise au Groenland. Un navire
envoyé dans ces parages fut pourvu de fanaux électriques, ainsi que le re-
présente la figure 92. Ce navire parvint à éviter la rencontre des glaces
flottantes, banquises et icebergs, et effectua avec une complète sécurité sa
roule à travers les écueils de glace qui ont englouti tant de bâtiments de
tout tonnage, depuis que les campagnes maritimes à la conquête du pôle
Nord se sont si singulièrement et si inutilement multipliées dans la ma-
rine anglaise.
Il importerait de munir de ces fanaux puissants les navires qui. *
l'époque du printemps, ont à naviguer dans les parties septentrionales
de l'océan Atlantique. A cette époque, en effet, la température, se
radoucissant, amène la débâcle des glaces polaires. Les immenses
plaines de glaces qui occupent les régions arctiques sont poussées par
les courants vers le cap Farwel, à l'extrémité méridionale du Groen-
land. Après avoir doublé ce cap, elles sont entraînées par un grand
courant qui, occupant toute la largeur du détroit de Davis, descend à
travers l'Atlantique, emportant avec lui les glaces disloquées, masses
flottantes, hautes comme des montagnes, et qui plongent à moitié dans
la mer. Ces glaces flottantes, obéissant à l'impulsion du courant, suivene
la voie que parcourent les vaisseaux qui vont de nos ports à ceux des
États-Unis. Rien n'est terrifiant comme le spectacle de ces énormes
corps flottants venant se briser les uns contre les autres et se réduire
260 LES NOUVELLES CONQUÊTES DE LA. SCIENCE
en blocs plus petits, mais toujours menaçants par leurs dimensions
et la vitesse qui les anime. Ces amas d'eau solidifiée occupent sur La
mer des espaces immenses : ils s'étendent sur tout l'espace que la vue
peut embrasser. Malheur au navire qui se serait engagé au milieu de ce
chaos mouvant! 11 faut qu'il se tienne à distance, ou qu'il arrête sa
marche, pour éviter de dangereuses collisions. Pendant le jour, celte
manœuvre est facile; mais le navire peut être surpris la nuit et être
brisé entre deux icebergs, ou endommagé par la rencontre d'une seule
de ces terribles épaves des régions polaires.
Les steamers qui se rendent à New- York, au mois d'avril, rencontrent
souvent d'immenses champs de glace par 45° 48' de latitude nord et
47° 48' de longitude ouest. Il est évident qu'un fanal électrique dont
seraient munis les navires qui parcourent au printemps ces régions de
l'Atlantique, serait un préservatif infaillible contre ces dangereuses colli-
sions.
La marine cuirassée ne pouvait manquer d'adopter l'éclairage électrique,
autant pour permettre à un de ces colosses de bois et de fer de signaler
sa présence aux autres navires, que pour faciliter les opérations qu'il a lui-
même à accomplir. La puissance des machines à vapeur qui actionnent nos
grands cuirassés permet d'en distraire facilement la force nécessaire pour
faire marcher une machine dynamo-électrique. Aussi la plupart de nos
cuirassés ont-ils maintenant deux projecteurs de lumière électrique, in-
stallés l'un tà bâbord, l'autre à tribord, aux extrémités de la passerelle du
commandant ou un peu au-dessus.
La figure 95 représente, au premier plan, à droite le vaisseau cui-
rassé de la marine anglaise the Tlmndcrer, avec ses feux électriques en
activité. L'un de ses foyers est muni d'un puissant réflecteur, et le fais-
ceau lumineux lancé par ce réflecteur peut être promené dans un champ
assez vaste pour éclairer l'horizon à de grandes distances. Un second
foyer, de moindre portée, placé à l'avant du navire, éclaire dans un cer-
tain rayon autour de lui.
Les marines militaires de l'Angleterre, de l'Autriche, du Danemark et de
l'Italie ont adopté les mêmes dispositions pour leurs cuirassés.
Pour reconnaître la portée de la lumière et s'édifier sur l'efficacité de ces
nouveaux moyens de protection, on a fait un grand nombre d'expériences :
les vaisseaux français dans le golfe Jouan, à Toulon et à Cherbourg ; les vais-
seaux anglais à Chatham; les autrichiens à Pola, et les russes à Cronsladt.
Ces expériences ont appris que l'on peut distinguer, avec une lorgnette,
L'ÉCLAIRAGE ÉLECTRIQUE
203
pourvu qu'il ne soit pas peint de couleurs sombres, un bâtiment placé à
7 kilomètres de distance. On peut éclairer un fort ou un navire cuirassé
placé à 5 kilomètres, en y projetant un faisceau lumineux de 500 mètres
de largeur, ce qui permet de viser assez sûrement les embrasures des canons
du fort ou du navire. On peut aussi rendre visibles, à 5 kilomètres, les
bouées rouges qui signalent une passe.
L'expérience a encore appris que lorsque l'éloignement n'est pas très
considérable, la plus sûre manière d'apercevoir une embarcation suspecte
n'est pas de l'éclairer directement. Il vaut mieux commencer par lancer le
faisceau un peu au-dessus, parce que les matières solides en suspension
dans l'air réfléchissent les rayons lumineux sur le bateau que l'on recher-
che et le rendent visible.
Indépendamment des ressources qu'elle présente pour signaler la po-
sition des navires dans les cas habituels de la navigation, la lumière élec-
trique doit donc particulièrement favoriser les opérations de la marine mi-
litaire. Par une nuit noire, un jet de lumière électrique dirigé sur un
navire, situé à 5 ou 4 kilomètres de distance, l'éclairé assez pour qu'on
puisse apercevoir nettement ses détails et ses mouvements; tandis que
le bâtiment d'où part le jet lumineux reste, pour le premier, dans l'obscu-
rité la plus profonde, à l'exception du seul point, qui est le foyer lumi-
neux de l'appareil. On conçoit le parti qu'on peut tirer, au profit de la
manœuvre du navire ou de son artillerie, de ces indications précises et
sans réciprocité, sur la position, les mouvements et les intentions d'un
bâtiment ennemi.
Quand il s'agit d'éclairer un objet, pour faciliter le travail des hommes
qui doivent effectuer une opération quelconque du service, telle que débar-
quement, manœuvre à terre, etc., accomplie au dehors du bâtiment qui
porte l'appareil, la lumière électrique lancée du bâtiment, à l'aide du pro-
jecteur, rend d'admirables services. On peut, tout en se tenant à une
distance de 2 kilomètres au moins, éclairer l'entrée d'un port, ou les
abords d'une plage, pour faciliter des mouvements d'embarquement ou de
débarquement de troupes, pour effectuer la reconnaissance exacte des
points fortifiés, dont l'approche serait jugée trop délicate pendant le jour,
et môme pour les attaquer.
En temps de paix, comme en temps de guerre, cet appareil peut être utile
au commandant d'une escadre, pour transmettre, sans indécision, des or-
dres importants, et pour s'assurer ensuite de leur exécution.
L'éclairage électrique établi à bord des vaisseaux cuirassés fit ses preu-
ves, en 1875, pendant la guerre turco- russe. C'est par son secours que
26i LES NOUVELLES CONQUÊTES DE LA SCIENCE
les ports d'Odessa, de Sébastopol, d'Orehakow furent préservés de toute
surprise de la part des vaisseaux turcs. Le port d'Odessa était pourvu de
lampes électriques et d'un projecteur de lumière. On put, la nuit, aper-
cevoir à 4 ou 5 kilomètres de dislance les gros navires qui se présen-
taient pour l'attaquer. On reconnaissait à 2 kilomètres les embarcations
On a fait, en 1879, sur le navire cuirassé le Richelieu, des expériences
sur les meilleures dispositions à prendre pour installer l'appareil de
projection de façon à bien illuminer les eaux voisines. Ces expériences
ont amené l'adoption de lampes à projection, de dispositions pratiques
très commodes, mais dans le détail desquelles nous n'entrerons pas, vu
leur caractère trop technique. Disons seulement que la machine pour la
production de la lumière est la machine Gramme, que le régulateur pour
l'arc voltaïque est le régulateur Serrin, et que deux types de lampes con-
struites par MM. Sautter et Lemonnier sont employés: l'une extrêmement
simple, dite lampe àmain, l'autre s'allumant automatiquement par le mou-
vement seul de la machine à vapeur et dont le mécanisme est assez com-
pliqué. Mais la lampe àmain, c'est à-dire celle dans laquelle tout régulateur
est supprimé, et où le rapprochement des charbons s'opère par une vis,
manœuvrée par la personne qui dirige la lumière, a été reconnue le moyen
le plus simple et le plus efficace. On est donc tout simplement revenu à
la lampe que Deleuil et Foucault employèrent au début de l'éclairage élec-
trique, dans leur célèbre expérience de la place de la Concorde, à Paris.
Pendant la guerre de Tunisie, en 1882, les fanaux électriques dont
sont munis nos bâtiments cuirassés, rendirent de véritables services.
L'amiral Garnaut les fit fonctionner plusieurs fois, pour opérer des dé-
barquements ou pour éclairer l'entrée des ports.
C'est ainsi que la frégate la Surveillante fut chargée d'éclairer, la nuit,
l'île de Tabarka, dans les points qui paraissaient suspects, ou dans ceux
que l'on avait choisis pour opérer le débarquement de nos troupes.
Quand la ville de Souse fut prise, l'éclairage de cette ville étant insuf-
fisant, on trouva commode, dans les premiers jours de l'occupation, d'éclai-
rer les abords du port et des quais avec les lampes électriques et les
projecteurs de lumière des navires cuirassés. C'est ce que représente la
figure 94.
Les Anglais ont eu recours à l'éclairage électrique fourni par leurs
vaisseaux cuirassés, pour préparer le terrible bombardement d'Alexandrie,
qui les rendit maîtres de l'Egypte, en 1882.
Une des applications les plus utiles de l'éclairage électrique sur les
navires cuirassés, se rapporte à la découverte des bateaux torpilleurs. On
I.
54
L'ÉCLAIRAGE ÉLECTRIQUE 267
sait que les vaisseaux cuirassés, malgré leur imposante masse, leur per-
sonnel nombreux et les moyens d'attaque formidables que leur fournit la
nouvelle artillerie, ont un ennemi invisible et implacable, qui les menace
d'une destruction instantanée. Cet ennemi, c'est la torpille; c'est l'obus
marin, chargé de fulmi-coton, qui, placé près du navire cuirassé, et
enflammé, à distance, par un fil électrique, éclate et pratique à la coque
du navire une ouverture énorme, qui peut le faire couler en un court
espace de temps. Mais pour que la torpille éclate, il faut la poser contre
les flancs du navire cuirassé. C'est pour opérer ce transport silencieux
et rapide des torpilles que l'on a créé, dans les marines des deux mondes,
les bateaux torpilleurs.
Malgré leurs proportions restreintes, les bateaux torpilleurs ont une ma-
chine à vapeur d'une très grande vitesse, qui fonctionne sans bruit. On
place à l'avant la torpille chargée et amorcée, et on se lance vers le navire
ennemi. Quand ils ont réussi à l'atteindre sans éveiller son attention,
les quelques hommes déterminés qui montent celte frêle embarcation, lais-
sent tomber la torpille et s'éloignent à toute vitesse.
L'attaque des bateaux torpilleurs doit être dirigée en même temps sur
chaque flanc du bâtiment cuirassé à faire sauter, ainsi qu'à son avant et
à son arrière, et cela sans la moindre hésitation. Il importe que chaque
bateau torpilleur se précipite, sans dévier aucunement, sur le point qui lui
a été assigné pour l'attaque.
Les nombreux insuccès que les Russes éprouvèrent dans les manœuvres
de leurs torpilles, pendant la guerre de 1877, ont été attribués à l'absence
de tout système combiné à l'avance, et à ce que les bateaux torpilleurs russes
attaquaient en des moments inopportuns.
Pour se mettre à l'abri des attaques des bateaux torpilleurs, nos vais-
seaux cuirassés ont les moyens suivants :
1° Un système de filets suspendus à une distance de quatre ou cinq
mètres autour du vaisseau ;
2° Un réseau de fils de cuivre ou de fer, ou bien de chaînes de fer, que
l'on fixe contre les flancs du navire, et qui peut être élevé au-dessus de l'eau
si cela est nécessaire ;
5° Des canots de garde ou un cordon d'embarcations ;
4° Une série de bateaux de garde, éloignés de 60 ou 80 mètres du vais-
seau cuirassé, reliés entre eux, et à une certaine distance l'un de l'autre;
5° Des canons à courte portée, mais qui peuvent pivoter et tirer à angle
très aigu pour démolir les bateaux torpilleurs ;
268 LES NOUVELLES CONQUÊTES DE LA SCIENCE
6° Enfin, un fanal électrique, tel que le représente la fig. 95.
De tous ces moyens de défense, le fanal électrique est le plus efficace
contre une attaque épouvantable dans ses résultats. Il permet d'explorer
tout l'horizon, et de reconnaître à grande distance l'approche d'un de
ces terribles agents de destruction et de mort.
A bord des navires de guerre la lumière électrique a surtout pour effet
d'illuminer l'espace à grande distance, de bien désigner le buta l'artillerie,
de reconnaître et de déjouer les tentatives de l'ennemi. Les mêmes indi-
cations existent évidemment pour les opérations militaires sur terre ferme.
Aussi a-t-on, de bonne heure, songé à appliquer la lumière électrique aux
opérations des armées en campagne.
Ces tentatives, toutefois, furent longtemps incertaines dans leur résultat.
Il fallut l'installation, sur les navires, des fanaux électriques et des appareils
projecteurs, pour donner aux troupes de terre les moyens d'exécuter à coup
sûr ce genre d'exploration nocturne. La machine magnéto-électrique de
la Cie l'Alliance et les projecteurs de lumière du colonel Mangin, permirent
de créer un service militaire régulier pour l'éclairage électrique à l'usage
des troupes.
Le blocus de Paris, en 1870-71, donna la première occasion d'inaugurer
la lumière électrique dans la défense des places.
Les assiégés firent des projections de lumière électrique, d'abord comme
moyen d'éclairer les travaux de fortification et les tranchées de l'ennemi,
ensuite pour former des signaux optiques, qui composaient une sorte de
télégraphie. On faisait usage des régulateurs de Foucault et de Serrin;
l'électricité était fournie par des piles de Bunsen de cinquante éléments
tout au plus. Les appareils étaient placés près des remparts, dans les postes
d'octroi. Sur un point seulement, près de Montmartre, on installa une
machine magnéto-électrique de la Cie l'Alliance, qui fournissait une lumière
beaucoup plus intense.
Dans les forts, il y avait également des lampes électriques alimentées
par des piles de Bunsen.
Cependant, en raison de l'insuffisance des régulateurs et du défaut
d'intensité des foyers lumineux alimentés par de simples piles, la lumière
ne portait pas jusqu'aux travaux des Prussiens. La lampe électrique placée
sur les hauteurs de Montmartre, et actionnée par la machine magnéto-élec-
trique de la Cie l'Alliance, jouissait seule d'une grande portée. Elle envoyait
ses rayons jusqu'à la colline d'Argenteuil.
Mais les Prussiens avaient à leur disposition des appareils bien supé-
rieurs aux nôtres. Ils s'en servirent pour diriger à coup sûr le tir de
L'ÉCLAIRAGE ÉLECTRIQUE 271
leurs batteries, et pour observer nos travaux de nuit. Ils n'employaient
pas des piles voltaïques, mais bien des machines magnéto-électriques
au puissant foyer.
Après la guerre de France, les Allemands se sont occupés de perfec-
tionner leur système d'éclairage électrique militaire. La machine dynamo-
électrique de M. Werner Siemens pour la production de l'électricité, fut
promptement adoptée par eux. A l'Exposition universelle de Yienne,
en 1875, on vit de grands appareils de projection avec foyer électrique,
alimentés par la première machine dynamo-électrique construite par
MM. Sautter et Lemonnicr, à l'usage de la marine ou des armées de
terre.
Nous n'entreprendrons pas la description complète du projecteur em-
ployé dans notre armée : le projecteur du colonel Mangin. Il nous suffira
de dire qu'une lunette à échelons, semblable à celle des phares, placée au
foyer du réflecteur, est installée sur un chariot, et que la lumière est fournie
par une machine Gramme actionnée par une locomobile à vapeur, du sys-
tème Brothcrood, qui donne la rotation de l'arbre moteur sans nécessiter
aucune transmission. Le tout est disposé sur un chariot solidement établi,
mais assez facile à manœuvrer.
Le protecteur Mangin, qui complète l'appareil, se compose d'un miroir
sphérique concave en verre, dont les deux surfaces ne sont point de même
rayon, la surface antérieure, qui est transparente, servant à corriger l'aber-
ration de sphéricité de la surface postérieure, qui est réfléchissante. Ces
appareils ont une puissance de projection considérable; on aperçoit des
édifices à 9500 mètres de distance.
La figure 90 représente une vue pittoresque d'une reconnaissance faite,
de nuit, en rase campagne.
Le détachement de cavalerie spécialement chargé de la manœuvre des
chariots, vient de conduire l'appareil d'éclairage électrique au lieu désigné
pour la reconnaissance. On a chauffé, avant le départ, la chaudière de la
locomobile, qui est prête à fournir sa vapeur, pour mettre en action la
machine Gramme. Le projecteur est disposé sur un point un peu élevé.
On l'a établi sur un support à quatre roues, et placé sur une plate-forme
pivotante. Les fils conducteurs étant fixés de manière à relier le projecteur
à la machine productrice de la lumière, un puissant faisceau lumineux ne
tarde pas à s'élancer au milieu des ténèbres environnantes. Les soldats
chargés de manœuvrer le projecteur, promènent le faisceau de lumière
tout autour de l'horizon, s'il s'agit d'une reconnaissance, ou le main-
tiennent dans un point déterminé, s'il s'agit d'éclairer des travaux de dé-
272 LES NOUVELLES CONQUÊTES DE LA SCIENCE
fense ou de fortification, comme le représente l'arrière-plan de la figure 96,
que nous décrivons.
Cet appareil d'illumination électrique, qui rendra les plus grands services
aux armées en rase campagne ou dans des pays peu accidentés, perdrait
toute son utilité dans des régions montagneuses, à cause de son poids.
Aussi, de même qu'il existe une artillerie de montagne, a-t-on disposé de
petits appareils d'éclairage électrique qui peuvent être utilisés dans les
pays d'un accès difficile.
La lumière électrique n'a pas encore eu l'occasion de faire ses preuves
sur le champ de bataille; car dans la guerre de Tunisie, en 1882, çe sont les
navires cuirassés qui eurent mission d'éclairer les places et les côtes à
explorer, et qui facilitèrent ainsi le débarquement de nos troupes. Il n'y
eut point d'éclairage électrique en rase campagne.
I.
55
XVII
La lumière électrique sur les trains de chemins de fer. — Disposition du fanal élec-
trique sur une locomotive. — L'éclairage de l'intérieur des wagons par l'électricité.
Une simple lampe à huile, munie d'un réflecteur, est, comme on le
sait, le seul moyen d'éclairage des trains de nos chemins de fer. Mais
ce luminaire est d'une très faible intensité, et une courbe de la voie,
une tranchée, un rideau d'arbres, le cachent à chaque instant. Il ne serait
pourtant pas indifférent qu'une forte illumination de la tète du train,
annonçât au loin sa venue. La lumière électrique fournie par une machine
Gramme, actionnée elle-même par une partie de la puissance de la vapeur
de la locomotive, est toute désignée pour remplir un tel office. En ajoutant
un réflecteur qui réunit les rayons en un faisceau parallèle et qui les
projette au-devant de la voie, on éclaire avec une grande puissance la
route à parcourir.
Nous avons dit qu'en Russie, en 1875, M. Paul Jablochkoff éclairait de
cette manière la voie du chemin de fer de Moscou à Koursk, lors des
voyages du czar Alexandre II sur cette ligne.
Ce système a été proposé, tant en France qu'à l'étranger, aux principales
compagnies de chemins de fer, qui, jusqu'à ce jour, ne l'ont pas accueilli
d'une manière très favorable. D'après les ingénieurs de chemins de fer, la
dépense d'une installation de ce système ne se justifierait point par des
services proportionnés. 11 n'est pas absolument nécessaire, disent-ils, que
le mécanicien voie très au loin la route devant lui. Il serait préférable que
le train eût un fanal puissant, placé, non à l'avant, mais à l'arrière ; car le
plus grand danger, sur les voies ferrées, c'est un train en détresse ou en re-
tard. Il faudrait donc installer la lumière électrique à l'arrière du train,
pour signaler sa présence anormale; et c'est à quoi l'on n'a pas songé.
Quoiqu'il en soit de ces remarques, l'éclairage de la voie par l'électricité
n'a encore été expérimenté sérieusement en France, qu'au chemin de fer du
Nord, en 1879. Voici le système qui fut mis en pratique par un mécani-
cien, M. Girouard.
276 LES NOUVELLES CONQUETES DE LA SCIENCE
Une machine Gramme, destinée à produire la lumière, est installée sur
le lender, et reçoit son mouvement de l'essieu de ce wagon.
L'appareil d'éclairage se compose (Gg. 92) d'une lampe Jablochkoff,
munie d'un fort réflecteur parabolique. Une glace argentée, ou plutôt
platinée, placée sous une inclinaison de 45% reçoit le faisceau lumineux,
et peut être dirigée à volonté, parce qu'elle est ajustée dans un cadre
mobile, qui permet au mécanicien de l'incliner un peu à droite ou a
L'ÉCLAIRAGE ÉLECTRIQUE 279
gauche, tout en restant toujours sur le môme angle. Comme la glace pla-
tinée est demi-transparente, une partie seulement du faisceau lumineux
est renvoyée parallèlement à la voie; le reste est rejeté verticalement,
vers le ciel, en formant un faisceau conique, qui permet d'apercevoir le
train de fort loin, môme quand il est engagé dans une tranchée, ou mas-
qué par un rideau d'arbres, un pont ou d'autres obstacles.
La figure 98 montre la voie d'un chemin de fer éclairée par cet appareil.
Qui peut Je plus, peut le moins. Ce vulgaire dicton s'applique fort bien a
l'éclairage électrique des trains de chemins de fer. Après s'être occupé
d'éclairer la voie par l'électricité on a fait des essais pour éclairer de la
même manière l'intérieur des wagons. On sait combien est piteux le lumi-
naire qui est censé éclairer les voitures pendant la nuit, ou au passage des
tunnels. Quelques compagnies, en Angleterre, ont remplacé la petite lampe
à huile suspendue à l'intérieur des wagons, par un bec qu'alimente un
réservoir de gaz comprimé. Mais la distribution du gaz dans les différentes
voitures, aux dépens d'un réservoir général, est très difficile à établir,
sur des trains qui sont fréquemment rompus, dont on détache ou auxquels
on ajoute souvent d'autres wagons, pendant le trajet. On a renoncé, en
Angleterre, au système d'un réservoir général de gaz. M. William Sug a
installé sur la toiture de chaque wagon, une boîte contenant du gaz très
fortement comprimé, qui alimente la lampe pendant de longues nuits.
Il est évident qu'une lampe électrique à incandescence, placée dans chaque
compartiment et entretenue par une machine Gramme, qui serait établie
dans le tender, remplacerait très avantageusement le gaz comprimé con-
tenu dans la petite boîte que l'on pose sur le toit du wagon. Les fils con-
ducteurs de l'électricité ne donneraient lieu à aucun des embarras que font
naître les tubes de plomb employés pour conduire le gaz, quand on l'em-
prunte à un réservoir général. Il suffirait d'adapter ces fils, au moyen d'une
chaînette, au crochet de fer et aux chaînes d'attache qui relient entre
eux les wagons.
Pour remplacer la machine Gramme, on a essayé, en Angleterre, les
accumulateurs Faure, qui simplifieraient beaucoup la production de la
lumière, puisqu'on ne demanderait rien au moteur du train. Ce système
est celui qui nous paraît le plus rationnel.
En France, sur le chemin de fer de l'Est, on a essayé, en 1879, d'éclairer
des compartiments par 30 lampes Maxim, alimentées par une machine
Gramme, placée elle-même dans le premier fourgon, et commandée par
une liaison mécanique avec l'essieu de ce fourgon (fig. 99). Seulement,
quand le train s'arrête, la machine Gramme ne reçoit plus de mouve-
280 LES NOUVELLES CONQUÊTES DE LA SCIENCE
ments. Par conséquent, résultat bizarre, la lumière doit s'éteindre dans
les wagons à chaque arrêt du train. Si, par aventure, le train venait à
stationner au beau milieu d'un tunnel, noir comme un four, aussitôt la
lumière s'éclipserait dans tous les wagons. Elle refuserait son service,
juste au moment où il est utile.
Pour prévenir ces singulières absences du luminaire, outre la machine
Gramme alimentant les lampes Maxim, on a fait usage, au chemin de
FlG. 1)9. — ÉCLAIRAGE DE L'INTÉRIEUR I>ES WAGONS FAR UNE LAMPE ÉLECTRIQUE.
fer de l'Est, d'accumulateurs Faure, qui se chargent d'électricité pendant
le mouvement du convoi, et par ce mouvement même.
On voit cependant, par cette dernière particularité, que l'installation de
l'éclairage électrique à l'intérieur des wagons, n'est pas, dans la pratique,
aussi simple qu'on le supposerait d'abord, et que la petite lampe à huile qui
éclaire les wagons sans aucune prétention scientifique, n'est pas encore au
moment d'être dépossédée de son modeste office.
XVIII
Éclairage des travaux sous-marins par l'électricité, — Éclairage général de l'eau
profonde et éclairage particulier de l'ouvrier scaphandrier. — L'électricité appli-
' quée à la pêche de nuit. — Incertitude de la question. — La pêche par l'électricité
est-elle licite?
Une des plus intéressantes applications de l'éclairage électrique consiste
à éclairer l'intérieur des eaux. Quand la profondeur de l'eau n'est pas
considérable, la lumière du jour traverse faiblement la couche liquide;
et elle suffit pour éclairer les hommes qui, enveloppés du scaphandre,
travaillent sous l'eau, en respirant l'air du dehors, injecté par un tube.
C'est ainsi que l'on procède chaque jour, dans nos ports et nos rades, pour
exécuter les travaux de construction ou de réparation des digues et jetées.
C'est ainsi que l'on a pu effectuer le sauvetage ou le renflouement de
centaines de navires engloutis dans la mer, et qu'on a pu se livrer à
l'examen des parties immergées de leurs quilles. Mais quand on arrive
à une certaine profondeur d'eau, c'est-à-dire à partir de 8 à 10 mètres,
le jour manque au plongeur et ses travaux deviennent impossibles.
On est bien parvenu à entretenir, par des injections d'air lancé par une
pompe, la combustion d'une lampe sous-marine, comme on entrelient, par
une semblable injection d'air, la respiration des ouvriers travaillant au
fond de l'eau avec le scaphandre. Mais le courant d'air injecté éteint sou-
vent la lumière, et il est de toute évidence que l'éclairage électrique doit
résoudre infiniment mieux le problème.
Des expériences faites à Dunkerque, avec la machine de la Cie l'Alliance,
ont donné les meilleurs résultats. A 50 mètres de profondeur, la lumière
s'étendait dans un très grand rayon. Cependant, la machine magnéto-
électrique qui fournissait la lumière sous-marine était installée à plus
de 100 mètres du niveau de l'eau. Les parois du globe de verre entourant
le foyer restaient complètement transparentes, et l'usure des charbons
était bien moins rapide que dans l'éclairage à l'air libre.
Dans plusieurs de nos ports, des bougies Jablochkoff enfermées dans un
i. 56
2S;2 LES NOUVELLES CONQUÊTES DE LA SCIENCE.
globe de verre descendu sous l'eau, et alimentées par une machine Gramme,
ont servi à éclairer les ouvriers pendant les travaux sous-marins.
La figure 100 représente les dispositions fort simples, qui permettent
d'éclairer par l'électricité la profondeur des eaux pendant les travaux des
scaphandriers.
On a proposé un autre moyen, de fournir au plongeur travaillant sous
l'eau un jour artificiel. Une petite lampe à incandescence serait fixée sur
le sommet du casque du scaphandrier, ou bien serait tenue à la main par
cet ouvrier (fig. 101). Pour cela, les deux fils conducteurs partant de la
machine magnéto-électrique fonctionnant sur terre, suivraient le tube res-
FlG. 100. — LA LAMPE ÉLECTRIQUE IE l'oDVRIER SCAPHANDRIER.
piratoire et aboutiraient à la lampe à incandescence placée sur le casque
du scaphandrier, ou bien ils se prolongeraient le long de son bras, jusqu'à
la main supportant la lampe. Mais on immobiliserait ainsi un des bras de
l'ouvrier. Ce moyen serait donc moins pratique que celui qui consiste à illu-
miner le chantier sous-marin par une lampe électrique suffisamment forte.
Que dire de l'emploi de l'éclairage électrique pour la pêche? Ou a plusieurs
fois essayé d'immerger sous l'eau un foyer lumineux, dans le but d'éclairer
le royaume des poissons. Mais il est impossible de se prononcer sur la va-
leur d'un tel procédé. On ne sait pas au juste, en effet, si la lumière élec-
Fig. 101
' — ÉCLAIRAGE DES TRAVAUX S 0 U S-5! A R I K S PAR L 'ÉLECTRICITÉ
L'ÉCLAIRAGE ÉLECTRIQUE 28b
trique attire ou éloigne la gent aquatique. Nous avons déjà dit que la pèche
au moyen de la lumière électrique était la marotte de Jobard. En 1856, le
docte abbé Moigno rendit compte, dans son journal Les Mondes, avec de
grands élans d'enthousiasme et d'admiration, de plusieurs pêches à la lu-
mière électrique, faites, soit sur des pièces d'eau, soit en mer, et les mânes
de Jobard en tressaillirent d'aise. Selon M. l'abbé Moigno, en Angleterre,
M. Faushawe aurait réussi à prendre de cette manière beaucoup de merlans
et de maquereaux.
« L'aspect de la mer, durant cet essai, écrivait M. l'abbé Moigno, était splen-
dide. La lumière réfléchie portait la teinte vert-bleuàtre de l'eau depuis le fond
jusqu'au sommet de chaque vague. Les voiles et les cordages étaient aussi éclairés,
et l'on aurait dit que le vaisseau flottait sur une mer d'or. Les poissons argentés
s'élançaient à l'entour, et montaient à chaque instant vers la surface de l'eau illu-
minée, offrant l'aspect de bijoux polis dans une mer d'or et d'azur. »
Mais bientôt le même docte abbé, dans son même journal, chantait une
autre antienne. Il ne parlait plus ni de « mer d'or » ni de « poissons
argentés » ni de « vagues d'azur », et l'ombre de Jobard essuyait une larme.
M. l'abbé Moigno rapportait des expériences faites à Dunkerque, avec une
lampe électrique sous-marine, expériences qui auraient laissé beaucoup
d'incertitude sur l'effet de la lumière auprès de messieurs les poissons,
lesquels, au lieu d'accourir, auraient opéré une prudente retraite, devant
ce feu d'artifice tiré sous l'eau. Enfin, dans un dernier article, M. l'abbé
Moigno racontait la déconvenue d'un nabab anglais, M. Hoppe, qui avait
voulu se donner le spectacle d'une pêche miraculeuse. Par un beau soir
d'été, un grand foyer de lumière électrique fut immergé au milieu du
lac d'Engbien. L'intérieur du lac était parfaitement éclairé ; seulement la
lumière effraya les poissons, qui s'enfuyaient à qui mieux mieux, à tire
de nageoire. Pas un ne montra sa queue, et la pêche finit faute de poissons!
À Douarnenez, près de Brest, en 1875, en présence du commissaire d'in-
spection maritime et de l'officier commandant la barque garde-côtes, M. Chau-
vin fit des expériences du même genre. On attira assez bien le poisson une
première fois, mais d'autres fois le fanal électrique revint bredouille.
L'application de l'électricité à la pêche est, en résumé, une question non
résolue. En supposant, du reste, qu'on arrivât à surmonter les difficultés
qui s'y rapportent, il resterait à décider si c'est là un moyen de pêche
loyal et licite. La législation de la chasse qui interdit l'usage de certains
engins produisant le meurtre du gibier sur une grande échelle, devrait
certainement s'appliquer h ces hécatombes scientifiques des paisibles habi-
tants du domaine des eaux.
\
XIX
L'éclairage électrique des théâtres. — Dangers et inconvénients du gaz, dans les
théâtres. — L'éclairage électrique à l'Opéra de Paris, à l'Hippodrome, au théâtre
du Chàtelet. — Les lampes à incandescence Swan, au théâtre Savoy, de Londres. —
Essai du même système et des piles accumulalrices au théâtre des Variétés, à Paris,
en 1882-1885. — Le système Edison au théâtre de la ville de Brùnn, en Roumanie,
et au théâtre du Parc, à Bruxelles. — La lumière électrique dans les jardins
publics. — Le Concert des Champs-Elysées, à Paris. — Le Prado, à Madrid.
En 1873, le théâtre des Célestins, à Lyon, nouvellement construit,
brûlait en entier, dans l'espace d'une nuit, occasionnant la mort de
plusieurs personnes, et il fallait un espace de six années pour l'édifier à
nouveau.
Au mois de janvier 1874, le grand Opéra de Paris prenait feu, à la suite
d'une représentation d'Hamlet, et en quelques heures, cet immense bâti-
ment, enclavé au milieu d'un quartier populeux, s'effondrait de fond en
comble, après avoir menacé de communiquer l'incendie aux maisons
avoisinantes.
En 1876, le théâtre de Brooklyn, faubourg de New-York, prenait feu,
en pleine représentation : 23 personnes périssaient dans la fournaise, et on
en retirait 500 blessés.
Pendant la même année, le théâtre des Arts, à Rouen, subissait un sort
semblable. La représentation d'Hamlet allait commencer, quand on vit les
flammes s'élancer au haut de l'édifice. Les employés, les musiciens, les
artistes, déjà revêtus de leurs costumes, sautèrent par les fenêtres, pour
échapper à la mort, qui fit, toutefois, 7 à 8 victimes. Ce théâtre ne fut
réédifié qu'en 1882.
En 1879, après la représentation, le théâtre de Montpellier fut la proie
d'un incendie, qui, clans la nuit, le détruisit de fond en comble, ne lais-
sant subsister que les quatre murs extérieurs. Sa reconstruction n'est
pas encore terminée.
Au printemps de 1881. le théâtre Italien de Nice brûlait, au commen-
cement d'une représentation. Le compteur de gaz ayant été atteint, une
L'ÉCLAIRAGE ÉLECTRIQUE 287
obscurité totale régna tout aussitôt dans la salle. C'est à tâtons que la
foule, terrifiée, dut, chercher son chemin à travers les corridors étroits et
des escaliers multipliés. 70 personnes succombèrent à l'asphyxie.
Six mois après, catastrophe plus terrible encore à Vienne, en Autriche.
Le 8 décembre 1881, au moment où la salle était remplie de spec-
tateurs, accourus pour voir représenter l'opéra-comique des Contes d'Hoff-
mann, l'incendie éclate au théâtre de Vienne qui porte le nom de Ring
Thealer (c'est-à-dire Théâtre du chemin de fer de ceinture). C'est sur la
scène, comme à Nice, que le feu prend à un décor ou à une frise,
pendant qu'un machiniste, quelques instants avant le lever du rideau,
allume le gaz, avec un allumoir à alcool. Et la propagation du feu de la
scène à la salle est tellement rapide, que dans cinq minutes la fumée
remplit tout, et commence à asphyxier les spectateurs. Alors, une personne
malavisée a l'idée de fermer le compteur à gaz; et voilà, comme à Nice,
la salle subitement plongée dans une obscurité totale.
On comprend, mieux qu'on ne les décrit, les scènes d'horreur qui
suivirent. Au milieu de l'obscurité, les spectateurs cherchent à gagner les
issues; mais ils ne les trouvent pas, et s'écrasent, s'étouffent, aux portes des
couloirs. Bientôt, les piétinements des malheureux affolés, leurs mouve-
ments désordonnés, font écrouler la galerie supérieure, qui tombe dans
l'orchestre, avec des centaines de spectateurs, qui sont jetés dans le bra-
sier. Les flammes gagnent partout, ne trouvant nulle part le plus faible
obstacle, car les pompiers, chose inouïe, n'étaient pas au théâtre. Le ri-
deau de fer qui existait pourtant, n'avait pas été abaissé, et d'ailleurs, il
n'eût pas arrêté la fumée; enfin, de grandes réserves d'eau, qui étaient,
tenues en réserve, en haut du théâtre, pour être déversées, en cas d'incen-
die, ne furent pas utilisées. Tout le personnel de la scène, ne songeant
qu'à son salut, avait fui précipitamment.
Cinq cents victimes humaines périrent dans cette catastrophe, la plus ter-
rible peut-être dont on ait conservé le souvenir ; car on pourrait citer bien peu
de désastres de ce genre ayant occasionné la mort de cinq cents personnes1.
Quelle est la cause de toutes ces catastrophes ? La même : le gaz.
1 Voici la statilisque du nombre de personnes qui ont été tuées ou blessées dans les principaux
incendies qui ont détruit des théâtres depuis environ un siècle :
Morts. Blessés.
1772. Incendie du théâtre d'Amsterdam 17 »
1778. Colisée de Saragosse 157 »
1781. Opéra du Palais-Royal . 21 »
1796. Théâtre de Capo d'Istria 1 006 »
1794. Grand Théâtre de Nantes 7 »
288 LES NOUVELLES CONQUÊTES DE LA SCIENCE
M. Charles Garnier, l'architecte de l'Opéra, a dit un mot terrible : « Tout
« théâtre est fatalement voué à l'incendie. » 11 aurait dû ajouter : « s'il est
« éclairé au gaz. »
Un théâtre est un amas de matières prodigieusement sèches et prodi-
gieusement comhustihles. Les décors enduits de peinture résinifiée, les
toiles peintes à l'huile ou à la colle, les châssis de bois léger, les portants
de bois découpé, des tentures et des rideaux flottants, tout cela représente
une immense et multiple allumette, qui ne demande qu'à s'enflammer,
une poudrière toujours prête à sauter. Et c'est à travers cet amas de
combustibles, dans ce véritable magasin à poudre, que l'on dissémine à
profusion des languettes de feu! Qu'un coup de vent, sur la scène, dans
les frises, dans les coulisses, ou dans les loges d'artistes, vienne à pousser
un rideau contre une flamme de gaz, et aussitôt, tout s'embrase, le feu
voyageant avec une rapidité prodigieuse dans cette forêt de matières
inflammables accumulées comme à plaisir.
La vie de l'homme est de soixante ans, dit la Bible ; la vie des théâtres
est beaucoup plus courte. La statistique montre que la durée moyenne
des théâtres est de trente ans, et les faits sembleraient prouver que ce chiffre
est encore au-dessous de la vérité. Le nombre de théâtres qui disparaissent
chaque année, est effrayant. Presque tous sont détruits par le feu, et dans
quatre-vingt-dix cas sur cent, le gaz est la cause première du sinistre.
J'ai vécu, trois mois consécutifs, dans un théâtre, lorsque, pendant
l'été de 1882, je fis représenter à Paris, au théâtre de la Gaîté, le drame
historique et scientifique de Denis Papin, ou l'Invention de la vapeur,
et j'ai pu voir alors par moi-même le danger incessant auquel expose
l'éclairage par le gaz. C'est dans la partie non réservée au public que le
Morts. Blessés.
1811. Théâtre de Richmond 78 »
1836. Lehmann-ïhéâlre, à Saint-Pétersbourg 800 »
1858. Théâtre de Sinigaglia (Ancône) 2 »
1845. Théâtre de Canton (Chine) 1.670 1.700
1845. Théâtre de Québec (Canada) 200 »
1847. Théâtre de Carlsruhe 65 200
1855. Opéra de Moscou » H
1857. Théâtre de Livourne » 100
1872. Théâtre de Tien-tsin (Chine) 600 »
1875. Théâtre des Célestins, de Lyon '. » 5
1874. Opéra de Paris . » 4
1876. Théâtre Brooklyn (États-Unis) 285 300
1876. Théâtre des Arts, à Rouen » 8
1879. Théâtre de Montpellier » 2
1880. Théâtre de Nice 70 »
1881. Ring-Theater de Vienne 500 »
L'ÉCLAIRAGE ÉLECTRIQUE 289
danger est, pour ainsi dire, en permanence, parce que le gaz est perpé-
tuellement à deux doigts des matières les plus combustibles. On appelle
herse une traînée de gaz destinée à éclairer le bas ou le haut de la toile
de fond. Or, cette toile de fond vient presque toucher la traînée de gaz.
La herse qui, placée dans les frises, illumine le haut de la même toile de
fond, est à peu près hors de toute surveillance, n'étant sous la garde
que de quelques machinistes, presque toujours endormis. Un souffle, un
coup de vent, une porte qui s'ouvre, et la toile prend feu.
Dans les coulisses, vous ne voyez que conduites de gaz et longs boyaux
de caoutchouc rampant sur le parquet, auxquels vous trébuchez, ou que
vous écrasez du pied, si vous n'y prenez garde. Pendant les entr'actes,
pour peu que la pièce soit à spectacle, on n'est occupé qu'à tirer des dessous
et à raccorder les conduites de gaz, pour éclairer les portants, pour simuler
des lustres, pour préparer des effets d'éclairage, tantôt du bas, tantôt du
haut d'un décor.
Aujourd'hui que le nombre des pièces à féerie s'accroît tous les jours, par
suite de l'abaissement du goût du public, par l'effet de la décadence et de
la dégénérescence des théâtres, les représentations deviennent un danger per-
manent. A certains tableaux de féerie, la scène ne peut être regardée sans
frémir. De tous les côtés apparaissent des flammes de gaz, en ligne verti-
cale le long des portants, en ligne horizontale le long des herses. Des
tuyaux flexibles sillonnent le plancher de traînées laissant jaillir des lan-
guettes de feu sous les pas des acteurs et actrices, qui, au milieu de ces
flammes sans protection, vont et viennent avec leurs manteaux, leurs
robes traînantes, leurs jupons de gaze et de mousseline. Une étincelle,
un tuyau crevé, et tout cela s'embrase.
Ajoutez que de six heures du soir à minuit, le gaz brûle dans toutes les
loges d'artistes, grands et petits. Dans la loge du premier sujet, comme
dans celle du chef choriste, quand elle n'est pas occupée, le gaz brûle
à bleu, c'est-à-dire avec une flamme imperceptible. Mais dans les ma-
nœuvres continuelles du robinet pour baisser le gaz au bleu ou lui donner
son plein, on est exposé à produire des fuites. C'est ce qui arriva à Paris,
le 25 avril 1883, dans la loge du chef des figurants de l'Ambigu, où une
épouvantable explosion brûla et blessa 18 malheureux figurants, qui arri-
vaient pour s'habiller. Un robinet de gaz non fermé avait formé un mélange
détonant, qui s'enflamma et mit tout en morceaux dans la loge, au moment
où l'on frottait une allumette, pour allumer le gaz.
Considérez enfin qu'il existe des kilomètres de tuyaux de gaz dans les
différentes parties de l'édifice, et que ces tuyaux sont continuellement
t. 57
290 LES NOUVELLES CONQUÊTES DE LA. SCIENCE
exposés à être rompus, brisés, par les manœuvres des machinistes el vous
comprendrez combien il existe, dans un théâtre éclairé au gaz, de causes
non soupçonnées d'incendie.
Mais à ce compte, me direz-vous, comment se fait-il que chaque soir,
il n'arrive point d'accidents de feu dans un théâtre? Les accidents sont
fréquents, n'en doutez pas. Seulement, le service de surveillance est parfai-
tement organisé, et les pompiers font admirablement leur office. Ils sont
présents partout, et ils n'ont que trop souvent à déployer leur zèle. Que
d'incendies partiels ainsi arrêtés, et dont le public ne se. doute pas! S'il
s'en aperçoit quelquefois, il n'en soupçonne pas la gravité.
Pendant la première représentation de la Fille de Mme Angot, au
théâtre des Folies dramatiques, au commencement du deuxième acte,
à la scène des conjurés en collet noir, le gaz mit feu à une tenture posée
devant la porte du fond, et une longue flamme sillonna le fond de la
scène. On vit alors le régisseur, M. Charles Huber, s'empresser de monter
sur une chaise, et de tirer fortement à lui le rideau enflammé qui, heu-
reusement, se déchira par le haut, ce qui empêcha la flamme d'aller plus
loin. Et aussitôt, dans la coulisse, les pompiers d'accourir, et d'arroser
le haut du décor. Il y avait là un danger immense. Quelques secondes
de retard pour arracher la tenture enflammée, et le feu gagnait partout.
Mais personne, dans la salle, ne se douta de rien. Bien plus, comme on
prétend, dans les théâtres, qu'un commencement d'incendie, le jour d'une
première représentation, est d'un bon augure, tout le monde était en-
chanté. Et de fait, l'augure se vérifia: vous savez le succès légendaire de
la Fille de Mme Angot.
Yoilà le bilan de l'éclairage au gaz dans les théâtres, en ce qui concerne
le côté incendie. Mais il y a une autre face à cette désagréable médaille.
L'autre côté des méfaits du gaz, c'est la chaleur qu'il occasionne dans la
salle, et la viciation de l'air qu'il provoque nécessairement, en usant
l'oxygène de l'air.
Un bec de gaz vicie l'air atmosphérique autant que deux personnes, et la
chaleur qu'il développe en brûlant, échappe à toute mesure. C'est le gaz
qui transforme, en été, nos salles de théâtre en fournaise, et qui en fait,
pendant l'hiver, un lieu méphitique. Supprimez le gaz, remplacez-le par
un mode d'éclairage qui laisse intact l'oxygène de l'air, qui ne le charge
ni d'acide carbonique ni de vapeur d'eau, et qui, en même temps, ne
dégage aucune chaleur, et l'enceinte d'un théâtre sera, en hiver comme
en été, un séjour des plus salubres.
Sans doute, une bonne ventilation obvierait à la viciation et à l'éehauf-
L'ÉCLAIRAGE ÉLECTRIQUE 291
fcmcntde l'air. Mais la ventilation des salles de spectacle est un mythe,
qui n'a jamais été réalisé que sur le papier. En pratique, le problème est
insoluble, attendu qu'il faudrait satisfaire tout le monde, ce qui est
impossible : le bonheur de plaire à tout le monde n'étant donné, comme
on dit, qu'au louis d'or. Aucun procédé de ventilation n'a pu jamais être
accepté et reconnu bon par le public. S'il y a des bouches de ventilation,
les spectateurs se plaignent des courants d'air. S'il existe une ouver-
ture au plafond, ils crient contre l'air glacé qui leur tombe sur la tète.
À peine un moyen de ventilation quelconque est-il installé dans un
théâtre, que tout le monde s'insurge. Dès lors, le directeur supprime tout
système de ventilation, et l'on ne saurait l'en blâmer.
Voilà pourquoi nos salles de spectacle sont empoisonnées par les produits
insalubres provenant de la combustion du gaz et les émanations orga-
niques des spectateurs, en même temps qu'elles sont chauffées à blanc
par des centaines de petits foyers.
Toutes ces considérations sont d'une telle évidence que, dès l'apparition
de la lumière électrique, chacun comprit, comme d'instinct, que là était
le salut pour l'éclairage des théâtres. Tant que l'on ne disposa que de l'arc
voltaïque, ne produisant qu'un seul et trop puissant foyer lumineux,
comme la bougie Jablochkoff ou la lampe Siemens, la difficulté ne fut pas
résolue; mais dès l'apparition des lampes à incandescence, c'est-à-dire
des petits luminaires Edison, Swan, Maxim, etc., la cause fut gagnée.
Chacun aurait voulu que l'éclairage électrique prît immédiatement pos-
session de toutes les salles de spectacle. Mais les perfectionnements, même
les mieux indiqués, ne se réalisent pas aussi vite. Toute mûre qu'elle
paraisse, une invention a besoin d'être profondément étudiée, pour entrer
dans la pratique. Tel a été le cas de l'application de la lumière électrique à
l'éclairage des théâtres.
11 y a dans un théâtre différentes parties à éclairer, et toutes ne s'accom-
modent pas du même système. La scène ne peut s'éclairer comme la salle,
la salle comme le foyer du public, comme les couloirs et les escaliers.
Il faut un certain rapport entre le degré d'éclairage de ces divers locaux.
Une même lumière serait trop forte pour les uns, trop faible pour les
autres. Dans les essais faits à l'Opéra, en 1881, le seul foyer du public
demanda deux systèmes différents : une lumière douce, pour le public
qui se promène dans le foyer, une lumière puissante au plafond, pour
rendre visibles les peintures qui ornent ses magnifiques voûtes.
Sur la scène, il faut un autre éclairage pour la rampe, où il s'agit
d'éclairer convenablement les artistes, que pour les coulisses, où il faut
202 LES NOUVELLES CONQUÊTES DE LA SCIENCE
largement éclairer les décors. Si la salle est trop lumineuse, la scène
pâlit. Le vestibule, les couloirs, ne doivent pas être éclairés comme la scène.
Ce sont là autant d'études à faire. L'éclairage au gaz a nécessité de longs
tâtonnements pour atteindre à la perfection artistique dont il est en pos-
session aujourd'hui. L'éclairage par l'électricité devra suivre la même voie
d'essais et de recherches. Depuis quelques années ces études ont com-
mencé, et elles se sont traduites par l'installation de l'éclairage électrique
dans un certain nombre de salles de spectacle. Nous allons faire con-
naître ce qui a été réalisé jusqu'ici dans ce genre, et cet exposé vaudra
mieux que toutes les considérations générales ou les raisonnements à priori.
La lumière électrique a été expérimentée ou adoptée, jusqu'à ce jour, dans
les théâtres suivants:
1° Au théâtre de l'Opéra, à Paris; — 2° à l'Hippodrome de Paris; —
5° au théâtre du Châtelet, à Paris; — 4° au théâtre Savoy, à Londres; —
5° au théâtre des Variétés, à Paris ; — G0 au Grand Théâtre de Briïnn, en
Moravie; — 7° au théâtre du Parc, à Bruxelles.
De 1880 à 1883, on a fait, à l'Opéra de Paris, des essais multipliés
d'éclairage par l'électricité, M. Charles Garnier, l'éminent architecte,
étant un partisan décidé de ce procédé. Mais les résultats de ces essais
sont restés longtemps sans caractère tranché. Tout était subordonné aux
locaux à éclairer. Les grands foyers Jahlochkoff illuminaient les vesti-
bules; la rampe était éclairée par des lampes Swan; le foyer des abonnes
recevait des lampes Swan ; le foyer du public des lampes-soleil, des
becs Edison et des lampes Maxim. Le résultat définitif fut long à se déga-
ger. Jusqu'en 1885 l'Opéra de Paris a réuni, comme pour une sorte d'en-
quête comparative, les systèmes d'éclairage les plus opposés. On y trouvait
l'éclairage au gaz, les lampes à huile exigées par la Préfecture de police,
enfin l'électricité, et l'électricité empruntée à toutes sortes de systèmes.
11 a été décidé, en définitive, qu'on emploierait la lumière Edison, jointe
aux lampes-soleil. 1800 lampes Edison éclaireront la salle, la scène eî les
couloirs. Le foyer sera éclairé par des lampes-soleil. Dans le grand lustre
de la salle, on combinera la lumière par incandescence avec les lampes
à arc voltaïque, et l'on réalisera ainsi un éclairage digne des splendeurs du
Grand Opéra.
La machine à vapeur produisant les courants électriques nécessaires
pour alimenter tous ces becs, sera placée dans un terrain éloigné, situé
dans le neuvième arrondissement.
Cependant, l'Opéra est d'une organisation si compliquée, tout y prend
enseignement utile pour les autres théâtres. Arrivons donc à des théâtres
qui rentrent dans les conditions communes.
Le premier qui va nous occuper nous donnera tout de suite de précieuses
leçons. Nous voulons parler de l'Hippodrome.
L'Hippodrome de Paris renferme une installation d'éciairage par l'élec-
294 LES NOUVELLES CONQUÊTES DE LÀ SCIENCE
tricité tout à fait remarquable. La salle est immense. Elle a la forme d'un
rectangle terminé par deux demi-circonférences. Quatre colonnes en fonte,
distanles de 36 mètres dans un sens, de 17 mètres dans l'autre, sont
les seuls points d'appui placés à l'intérieur de celte construction colossale.
La longueur de l'édifice est de 105 mètres; sa largeur de 70 mètres;
sa hauteur de 25 mètres; sa surface de 6500 mètres. Huit mille spec-
tateurs peuvent y trouver place.
Quand la salle de l'Hippodrome est entièrement éclairée, son aspect
est féerique. La piste est pourvue de 20 lampes voltaïques à régula-
teur Serrin, munies de puissants réflecteurs, et la salle de 60 bougies
Jablocbkoff disposées en deux lignes sur le pourtour, avec 4 corbeilles
couronnant les colonnes centrales. Les bougies Jablochkoff sont munies
du système automoteur, c'est-à-dire du remplacement opéré mécanique-
ment d'une bougie par une autre, après son extinction.
Pour produire l'électricité, on fait usage de deux machines à vapeur, de la
force de 100 chevaux chacune, qui actionnent les machines dynamo-électri-
ques. On ne développe que la force de 140 chevaux, mais on a pris 200 che-
vaux de force, en prévision d'un supplément de lumière pour les fêtes de nuit.
L'éclairage de l'Hippodrome exige un développement lumineux équivalent
à plus de 12 000 becs Carcel. Quand il était éclairé par le gaz, la dépense
était de 1500 francs par soirée. L'éclairage électrique ne coûte aujour-
d'hui que 520 francs, et il donne une quantité de lumière au moins égale.
11 est intéressant de connaître la disposition des machines dd l'Hippo-
drome, qui constituent une véritable usine à lumière. Entrons, en consé-
quence, dans la salle des machines, que représente la figure 102. Dans cette
figure, on a supprimé les chaudières des machines à vapeur. On s'est
borné à représenter, sur la gauche, le volant et la courroie qui sont mis
en action par la vapeur. Les machines à vapeur, de la force de 100 che-
vaux chacune, et qui sont, comme nous l'avons dit, au nombre de deux,
sont du système Compound. Elles sont alimentées par trois vastes chau-
dières, à retour de feu..
Le volant de la machine à vapeur met en mouvement quatre rangées de
machines dynamo-électriques Gramme, chaque rangée contenant sept ma-
chines Gramme, comme on le voit sur la figure 102. Chaque machine a une
courroie spéciale, mais ces sept courroies aboutissent à un même tambour.
Sur la paroi du fond de la salle sont fixés les fils conducteurs qui
amènent l'électricité aux différents brûleurs disséminés dans la salle. Us
sont rattachés à 50 commutateurs.
Les bougies Jablochkoff sont placées dans la salle, à raison de cinq par
L'ÉCLAIRAGE ÉLECTRIQUE "295
circuit, sur les colonnes de fonte, quatre dans le pourtour. Il y a un
circuit électrique pour chaque régulateur Serrin. Les foyers du pourtour
sont à feu nu, munis de réflecteurs paraboliques et hyperboliques. Les
foyers distribués dans le reste de la salle, sont contenus dans des lanternes
à réflecteurs hémisphériques, fermés au devant par des lames diffusantes.
L'éclairage de l'Hippodrome par les bougies Jablochkoff est une des
applications de ce système les mieux réussies qui aient encore été faites. La
beauté de l'éclairage et l'économie considérable que l'on en retire sont des
résultats positivement acquis. On peut seulement faire remarquer que
l'Hippodrome n'étant pas un théâtre proprement dit, ce que l'on y a
réalisé ne peut s'appliquer aux théâtres ordinaires, dont les dispositions
intérieures sont toutes différentes et beaucoup plus compliquées.
Le théâtre du Châtelet, à Paris, est éclairé par les bougies jablochkoff,
mais il n'y en a qu'un très petit nombre; la majeure partie de l'éclairage
étant réservée au gaz. Ce n'est donc qu'un essai fort timide. Il y a quatre
foyers Jablochkoff sur la terrasse qui surmonte la grande entrée du
théâtre, 8 dans la salle et 4 sur la scène. Quand cela est nécessaire, des
portants mobiles, munis de lampes Jablochkoff, sont mis en place et
allumés par un commutateur.
Aucun globe n'enveloppe la bougie, qui brûle à feu découvert, au
devant d'un réflecteur cylindrique en métal blanc, chargé de disséminer
la lumière. La clarté électrique se mélangeant à celle du gaz, four-
nit dans la salle une lueur éclatante et blanche, d'un très heureux effet.
L'électricité est fournie par une machine Gramme, que met en mouve-
ment une locomobile à vapeur. Le tout est placé dans une cour intérieure,
située au-dessous de la scène.
Londres a vu, en 1881, l'inauguration de l'éclairage d'un théâtre par
l'électricité. Nous voulons parler du théâtre Savoy. Ce n'est point, bien
entendu, le système Jablochkoff, qui donnerait des foyers trop puissants
pour un édifice de petites dimensions, qui fonctionne au théâtre Savoy.
C'est le système par incandescence, effectué par les lampes Swan.
Le théâtre est éclairé par 1158 lampes Swan, d'un nouveau modèle. Sur
ces 1158 lampes, 114 sont placées dans la salle. Elles sont disposées en
groupes de trois, et supportées par des appliques très élégantes, le long
des différentes galeries. Chaque lampe est renfermée dans un globe de
verre dépoli, disposition qui produit une lumière douce et agréable.
220 lampes sont employées pour l'éclairage des nombreux corridors,
passages et loges appartenant au théâtre, tandis que 824 lampes Swan sont
placées sur la scène.
296 LES NOUVELLES CONQUÊTES DE LA SCIENCE
Nous représentons par la figure 105 une des appliques à trois globes et
par la figure 104 la lampe servant à leclairage du théâtre Savoy.
Une vis V, qui se trouve à la partie inférieure de la lampe, permet de
la fixer dans une monture quelconque. Les fils conducteurs sont atta-
chés à deux bornes de platine, A, B, et leur contact est maintenu forte-
ment serré par un ressort de cuivre en spirale, R, entourant l'enveloppe
du verre de la lampe.
Deux cents lampes forment six groupes, alimentés chacun par un cou-
rant particulier. Ce courant est produit par une machine dynamo-électrique
de Siemens, actionnée par trois machines à vapeur, dont la force totale
est de 120 à 150 chevaux. Machines Siemens et moteurs à vapeur sont
placés sous un hangar, au milieu d'un terrain vague, conligu au quai
FlG. 103. — GLOBES DES LAMPES SWAN EMPLOYÉES AU THEATRE SAVOY, A LONDRES (APPLIQUE A TROIS BRANCHES]
Victoria. Le courant est amené au théâtre par des câbles isolés, posés
sous le sol.
Ce qu'il y a d'intéressant, au point de vue scientifique, dans cette instal-
lation, c'est la manière dont on fait varier l'intensité des foyers dans
toute les parties du théâtre. En tournant une petite tige qui correspond aux
différents circuits électriques, on peut porter la lumière jusqu'à sa pleine
puissance, ou l'abaisser jusqu'à une teinte rouge faible, aussi facilement
que s'il s'agissait du gaz. Les tiges, ou manettes régulatrices, au nombre
de six, sont rangées contre le mur d'un cabinet, placé à gauche de la
scène, qui représente assez bien la cabine des chefs gaziers de nos théâtres.
Ces manettes régulatrices agissent sur un commutateur à six voies, à l'aide
duquel on peut introduire dans le circuit électrique correspondant, une
résistance de une à six fois plus forte. L'intensité du courant électrique qui
L'ÉCLAIRAGE ÉLECTRIQUE 2Ô7
traverse les lampes, est accrue ou diminuée dans les mômes proportions.
Les résistances que l'on introduit dans le circuit pour le modérer, et dans
lesquelles les quatre commutateurs font passer le courant, sont de longues
spirales de fil de fer, ou des bandes de fer en zig zag, portées sur un cadre
et ayant une libre circulation d'air autour d'elles, afin de diminuer ré-
chauffement produit par le courant.
L'adoption de l'éclairage électrique au théâtre Savoy a popularisé ce sys-
tème en Angleterre. Pour montrer à tous les yeux que la chaleur de ces globes
éclairants est nulle, le directeur a eu l'idée d'entourer un certain nombre
de lampes, de dentelles, qui ne sont jamais ni altérées ni roussies. Dans
les premiers temps de l'installation, on voyait, pendant un entr'acte, un
FlG. 104. — LA LAMPE 3WAN DU THEATRE SAVOY, A LONDRES.
machiniste paraître sur la scène, armé d'un marteau, et écraser, d'un coup
de ce marteau, une lampe entourée de dentelles. Le verre se brisait, la
lampe s'écrasait; mais rien de particulier ne se produisait, et la den-
telle était retirée intacte. C'était une manière comme une autre de
montrer qu'un accident quelconque arrivé à cet appareil d'éclairage, ne
saurait entraîner rien de fâcheux pour la sécurité des spectateurs.
A Paris, le théâtre des Variétés a fait l'essai, en 1882-1885, d'un
système complet d'éclairage par l'électricité. Les lampes Swan étaient
employées, comme au théâtre Savoy de Londres, mais leur puissance lumi-
neuse était moindre. Au théâtre Savoy de Londres, les luminaires Swan
valent 5 becs Carcel ; au théâtre des Variétés, à Paris, on les avait ra-
i 38
298 LES NOUVELLES CONQUÊTES DE LA SCIENCE
menés à la valeur de 5 becs, pour ne pas être obligé d'atténuer la lu-
mière par des globes demi-transparents. Il est, en effet, plus rationnel
de ne produire que la quantité de lumière que la vue peut supporter, en
laissant apparaître sa gaie et brillante flamme, que de la dérober auxyeux,(
en dépensant inutilement de l'électricité.
C'est la machine djnamo-électrique Siemens qui servait, au théâtre des
Variétés, à produire l'électricité, et consécutivement, la lumière. Au
théâtre Savoy, la machine dynamo-électrique Siemens est actionnée,
comme nous l'avons dit, par une machine à vapeur. Mais il aurait été
impossible, dans l'espace étroit du théâtre des Variétés, d'installer une
machine à vapeur, ainsi qu'on l'a fait au théâtre Savoy, de Londres, où
le terrain ne manque pas. La pile accumulatrice de M. Gaston Planté,
rendue industrielle par M. Faure, intervint ici avec un grand bonheur.
Une pile accumulatrice se charge d'électricité pendant le jour, et dépense
cette électricité, le soir, pour entretenir l'éclairage. Elle joue à peu près
le rôle d'un réservoir, qui se remplirait pendant 12 à 15 heures, et se
viderait pendant 8 heures. C'est une espèce de caisse d'épargne électrique.
Ne pouvant, comme il vient d'être dit, par suite de l'insuffisance d'es-
pace, employer de machine à vapeur, on chercha un autre moteur. Il y
avait bien la force hydraulique de l'eau de la ville, et l'eau ne manque pas
dans un théâtre ; mais cette force n'aurait pas suffi. On s'adressa alors
au moteur à gaz, ce charmant et curieux appareil, aujourd'hui répandu
dans une foule de petites industries, et dans lequel un mélange d'air et
de gaz, en faisant explosion, lance un piston dans un corps de pompe, en
produisant l'effet mécanique de la vapeur.
Le moteur à gaz qui fonctionnait au théâtre des Variétés, pour mettre en
mouvement les électro-aimants de la machine dynamo-électrique Siemens,
était de la force de 10 chevaux.
Arrêtez un instant votre pensée, lecteur, sur ce moteur à gaz action-
nant une machine à lumière, dans le sous-sol d'un théâtre, et pour peu que
vous ayez l'esprit philosophique et méditatif, vous trouverez là matière
à de bien curieuses réflexions. Il s'agit de remplacer le gaz par l'électricité!
et c'est le gaz lui-même que l'on prend comme producteur de l'électricité.
C'est le gaz qui est l'agent auxiliaire, et l'agent en sous-ordre, de cette révo-
lution mécanique! Cela ne vous rappelle-t-il pas la bonne plaisanterie du
roi de Perse, Assuérus, ordonnant à Aman de promener par toute la ville
son rival, le juif Mardochée, revêtu d'habits royaux et le diadème sur la
tête, en tenant par la bride le cheval qui porte son ennemi triomphant?
Ou bien encore les captifs que l'on obligeait, au Moyen âge, à travail-
L'ÉCLAIRAGE ÉLECTRIQUE
299
1er aux fortifications élevées contre leurs anciens compagnons d'armes?
Quel raffinement inouï dans ce triomphe de l'électricité sur le gaz! Non
seulement l'électricité chasse le gaz de la brillante enceinte où il trônait
sans partage, mais il le relègue au fond du trou obscur, et il le force à
tourner, comme l'esclave antique, la meule à son profit; ou, comme
le mercenaire de nos jours, à exécuter de ses mains l'œuvre mécanique
destinée à opérer sa propre destruction !
Mais, nous dira-t-on, si le gaz est employé pour produire le mouvement
et la lumière, pourquoi ne pas le conserver? Pourquoi le reléguer à la
cave? N'était-il pas plus simple de le laisser où il est? La réponse à celte
objection est donnée par les chiffres. La dépense du gaz, dans le moteur à
gaz, au théâtre des Variétés, n'était que la dixième partie de ce qu'il au-
rait fallu en brûler pour distribuer dans toutes les parties du théâtre
l'équivalent de la lumière pure et salubre qu'y versait l'électricité; et les
dangers du gaz étaient écartés, en le confinant dans le sous-sol.
Nous avons dit que les accumulateurs étaient chargés d'électricité pen-
dant le jour et pendant la soirée. Comment étaient disposés et comment
se chargeaient les accumulateurs, au théâtre du boulevard Montmartre?
Ce genre d'appareil se compose, comme nous l'avons dit dans un cha-
pitre précédent, de la simple réunion d'un grand nombre de lames de
plomb posées les unes à la suite des autres, dans une caisse contenant
de l'eau acidulée par de l'acide sulfurique. On peut donner à ces lames
de plomb les dimensions que l'on veut, et naturellement, au théâtre des
Variétés, on leur avait donné des proportions correspondantes à l'impor-
tance de l'éclairage à produire. Les caisses contenant les lames de plomb
n'avaient pas moins de 43 centimètres de long, 30 centimètres de hau-
teur et 18 centimètres de large; et elles pesaient 60 kilogrammes. On
formait des groupes de 53 caisses. Le liquide qui les remplissait était de
l'acide sulfurique, étendu de dix fois son poids d'eau. Un des bouts de l'ac-
cumulateur était peint en rouge : il répondait au pôle devant se recouvrir
de peroxyde de plomb, sous l'influence du courant primitif. L'autre bout
était teint en noir : c'était le pôle où le gaz hydrogène se condensait sur le
plomb. A l'un des bouts, une tringle de cuivre réunissait toutes les plaques
paires; à l'autrebout, une autre tringle réunissait toutes les plaques impaires.
Nous représentons, dans la figure 105, un des éléments de la pile accu-
mulatrice employée au théâtre des Variétés. Ces éléments étaient groupés,
par série de 24, dans une caisse, et les caisses étaient placées sur une éta-
gère, dans le sous-sol du théâtre.
C'est à travers cette série de lames de plomb, convenablement reliées
300
LES NOUVELLES CONQUÊTES DE LA SCIENCE
entre elles, que l'on faisait passer le courant électrique produit par la ma-
chine dynamo-électrique Siemens, actionnée elle-même par un moteur à
gaz. L'oxygène provenant delà décomposition de l'eau, se fixait sur les lames
de plomb représentant le pôle positif, en formant une forte couche
de peroxyde de plomb. L'hydrogène était absorbé, retenu, et pour ainsi
dire condensé, à la surface des lames de plomb, représentant le pôle
négatif. Au bout de 15 à 16 heures, cet assemblage de lames de plomb,
inerte en apparence, constituait une puissante batterie voltaïque, capable
de verser peu à peu, et pour ainsi dire goutte à goutte, un fleuve d'élec-
tricité. Quand on réunissait, en effet, les deux pôles opposés de cette
batterie, l'hydrogène du pôle négatif allant réduire le peroxyde d'hy-
drogène du pôle positif, pour reformer de l'eau, suivant le principe
découvert par M. Gaston Planté, donnait lieu à un courant électrique
FlG. 105. — UN ÉLÉMENT DE L'ACCUMULATEUR FAITE.
secondaire, courant d'une grande puissance, et qui çtait uLilisé pour la pro-
duction de la lumière.
Les lampes Svvan employées au théâtre des Variétés, ne différaient point
de celles que nous avons décrites et figurées en parlant des lampes à incan-
descence du système Swan. L'éclairage de la salle se composait de 20 appli-
ques, portant chacune 5 lampes. Il y avait 4 de ces appliques aux pre-
mières galeries, 12 aux secondes, et 4 aux troisièmes, représentant un
total de GO lampes.
Chacune de ces lampes était construite de manière à donner, comme
nous l'avons dit, une lumière de trois becs Carcel; de sorte que la quan-
tité de lumière qu'elles fournissaient égalait celle que produiraient 180 becs
de gaz, brûlant 125 litres chacun, c'est-à-dire en tout environ 25 mètres
cubes à l'heure, qui, au prix actuel du gaz, auraient coûté 6 francs 25 cen-
times et auraient occasionné une chaleur insupportable.
L'ÉCLAIRAGE ÉLECTRIQUE 303
Il avait fallu beaucoup de tâtonnements pour arriver à éclairer la rampe
au gré des artistes, et en vue de l'effet à produire dans la salle. Après beau-
coup d'essais, on forma la traînée lumineuse qui compose la rampe, de
petites languettes, dont on multiplia le nombre, en le portant à 60.
Inutile de dire que, grâce à un régulateur, on pouvait, ainsi qu'on le
fait avec le gaz, augmenter l'effet lumineux de la rampe, ou le réduire
à la lueur d'une veilleuse, et qu'on pouvait même l'éteindre complète-
ment.
Le régulateur de la lumière était placé dans une cabine, à gauche du
spectateur. Il se composait, comme le régulateur Edison, de barres métal-
liques, de différentes grosseurs, à travers lesquelles on faisait passer le
courant, quand on voulait réduire sa puissance.
Les herses étaient également pourvues de lampes Swan, que l'on avait
portées à 60, et qui avaient la mc:ne force que les lampes de la salle.
Il y avait, en outre, 18 lampes dans le foyer, 24 au vestibule d'entrée,
et un certain nombre dans les couloirs.
En résumé, le théâtre des Variétés était éclairé par près de 400 lampes
Swan .
Nous sommes entré dans tous ces détails au sujet de l'essai d'éclairage
électrique qui a été fait en 1882-1883, au théâtre des Variétés, à Paris,
parce qu'il constitue la première application sérieuse que l'on ait réalisée
en France, de la lumière électrique pour l'éclairage de toutes les parties
d'un théâtre, et parce qu'il n'a donné que de bons résultats. Nous devons
pourtant ajouter que cet éclairage n'a pas été maintenu au théâtre des
Variétés. Inauguré au mois d'octobre 1882, il fut supprimé brusquement le
1er mai 1883, nous ne savons pour quelle cause.
Le 14 novembre 1882, le théâtre municipal de la ville de Brùnn, capitale
de la Moravie, fut éclairé par le système Edison. Ce théâtre n'emprunte sa
lumière qu'à l'électricité; il n'y entre aucune installation de gaz. Un pareil
exemple est unique jusqu'ici.
C'est à une distance de 315 mètres du théâtre que se trouve situé le
bâtiment des machines, occupant une superficie de 249 mètres carrés, et
comprenant : 1° la chambre de chauffe à vapeur, 2° la salle des machines.
Les chaudières sont au nombre de trois. Chaque chaudière est com-
posée d'un bouilleur horizontal et d'un corps tubulairc adapté au précédent.
Comme deux chaudières sont suffisantes pour l'exploitation normale
de la machine à vapeur, il y a toujours une chaudière en réserve.
La pression dans ce générateur est de 7 atmosphères. La force déve-
loppée par la vapeur, est de 110 chevaux.
304 LES NOUVELLES CONQUÊTES DE LA SCIENCE
Quatre machines dynamo-électriques Edison produisent la lumière. Un
noyau de fer tournant clans le champ magnétique, grâce à la force de la
vapeur, se change en électricité, et le courant électrique, au moyen d'un
câble principal, d'une longueur de 315 mètres, est dirigé vers le théâtre où
s'opère sa distribution.
Chaque machine dynamo-électrique Edison peut alimenter 250 lampes à
incandescence de la valeur de seize bougies.
Le câble qui relie les machines au théâtre, se compose de deux barres do
cuivre, de forme demi-ronde, entourées de matière isolante, et contenues
dans un tube de fer forgé, qui le préserve de toute influence extérieure. En
raison de la tension minime du courant, on peut, sans aucun danger, tou-
cher les conducteurs.
L'intérieur du théâtre est éclairé par 820 lampes, réparties dans la cage
du grand escalier, le foyer, les couloirs, la salle, les loges des artistes et la
scène.
L'éclairage de la scène comprend les herses, les rampes et les portants.
Chaque herse supporte 99 lampes, dont un tiers est destiné aux effets
de lumière blanche. Un tiers est composé de lampes rouges, le dernier
tiers de lampes vertes. Tous les effets de lumière peuvent être ainsi
facilement obtenus en allumant tout ou partie des lampes de chaque cou-
leur. La rampe supporte 120 lampes, établies dans les mêmes conditions.
Le régulateur est placé dans un coin de la scène. Là se rassemblent une
véritable forêt de fils conducteurs. Le tout, symétriquement arrangé, n'oc-
cupe qu'une place relativement insignifiante.
Grâce à ce régulateur, il est possible d'obtenir, tant dans la salle que sur
la scène, depuis la plus éclatante clarté jusqu'à la nuit, en passant par
toutes les transitions voulues.
La salle est éclairée par un lustre principal, ayant deux rangées de lampes
à incandescence.
Le long du pourtour des loges sont installées des appliques, portant, cha-
cune, une lampe enfermée dans un globe dépoli.
C'est également la lumière Edison qui a été adoptée pour l'éclairage du
théâtre du Parc, à Bruxelles. Ce système, qui n'est qu'une réduction de celui
qui est installé au grand théâtre de Brùnnen Moravie, fonctionnait à la
Chambre des représentants de Belgique, depuis le mois de février 1885.
Le 5 mars 1883, il fut inauguré au théâtre du Parc.
505 lampes Edison sont réparties dans le grand escalier, le foyer, les
couloirs, la salle, les loges d'artistes et la scène.
Le régulateur, destiné à graduer la lumière dans toutes les parties du
1.
39
L'ÉCLAIRAGE ÉLECTRIQUE 507
théâtre, se trouve sur la scène, dans une cabine à la droite du spectateur.
Emprisonnée dans un petit globe de cristal, la lumière n'éblouit pas
plus que le gaz, dont elle a la couleur, et grâce au régulateur, on obtient,
comme avec le gaz, la lumière la plus vive ou la plus faible, en passant par
tous les degrés intermédiaires.
Les machines destinées à produire l'électricité, c'est-à-dire la machine
à vapeur qui est de la force de 25 chevaux, et la machine dynamo-élec-
trique Edison, que nous avons représentée dans un des chapitres précé-
dents, sont installées à 20 mètres de l'édifice, dans le parc. Un câble posé
sur le sol dirige l'électricité vers le théâtre, où s'opère sa distribution.
C'est M. Octave Patin, qui s'était déjà occupé des travaux d'éclairage
électrique à la Chambre des représentants, qui a dirigé l'installation de la
lumière électrique au théâtre du Parc.
Une question importante se pose au sujet de l'éclairage électrique dans
les théâtres: c'est celle de la dépense. L'électricité est-elle plus chère que
le gaz, pour l'éclairage des théâtres? On ne possède à ce sujet aucun
renseignement précis. Il est probable que les directeurs des théâtres qui
ont consenti à substituer ce nouveau système au gaz, ont fait leurs condi-
tions pour ne pas payer trop cher; mais il est possible que les compa-
gnies qui se chargent de cette entreprise consentent à faire payer l'éclai-
rage à un prix inférieur à son prix de revient, dans le but de répandre
la connaissance de ce nouveau système, et d'en démontrer les avantages
par une expérience incontestable. D'un autre côté, le gaz varie de prix
selon les localités. Il est donc difficile de se prononcer sur la question de la
dépense comparée des deux procédés d'éclairage. L'avenir décidera de cette
question, qui, au fond, ne préoccupe que les intéressés, et reste indiffé-
rente au public.
Si les théâtres sont les seuls lieux de distraction offerts, pendant l'hiver,
au public des grandes villes, dans la saison d'été, les jardins s'ouvrent
aux promeneurs désireux de respirer l'air et de ressentir un peu de fraî-
cheur. Ces vastes espaces où la foule se réunit le soir, jardins-concerts,
cafés-concerts, etc., sont aujourd'hui presque tous éclairés par l'arc vol-
laïque. Le concert des Champs-Elysées fut l'un des premiers illuminé
par ce procédé (fig. 106).
À Madrid, le Prado inaugura, en 1882, ce mode d'éclairage.
Le Prado de Madrid (fig. 107) est renommé dans toute l'Europe. Placé
sur un large boulevard, long de 4 kilomètres, bordé, de chaque côté, par une
508 LES NOUVELLES CONQUÊTES DE LA SCIENCE
double rangée d'arbres, il s'étend au-dessous du quartier le plus élégant
de la ville. Le long de cette immense avenue, des squares, plantés de beaux
arbres et décorés de corbeilles de fleurs, avec une ceinture d'orangers, for-
ment, de distance en distance, de gracieux abris. La partie comprise entre la
Carrera de San Geronimo et la Calle de Alcala s'élargit et prend un aspect
imposant. Deux fontaines monumentales, celle de Neptune et celle deCybèle,
terminent, de chaque côté, ce magnifique square, qui s'appelle le Salon. Le
fond de verdure sombre qui encadre les deux fontaines fait encore valoir
leur blancheur.
Dans toute la longueur du Prado s'étend une troisième allée (le Pasco),
réservée aux cavaliers et aux amazones. Viennent ensuite des hôtels, des
jardins, des chapelles, la Monnaie, le Musée royal et la Bibliothèque.
Dans les soirées d'été, les habitants de Madrid se portent surtout dans le
square le Salon, pour s'asseoir et prendre l'air. On y reste assez avant
dans la nuit. Au moment où l'on arrive par la Calle de Alcala, qui est la
grande artère du Prado, on a le spectacle charmant d'une quantité d'équi-
pages, de chevaux, de femmes légèrement vêtues et coiffées de la gracieuse
mantille, de senoras, d'officiers, de soldats, de bonnes d'enfants, de nour-
rices, de prêtres, d'artistes forains, etc., etc. De sémillantes amazones, au
chapeau noir relevé d'une plume, à la longue robe serrée à la taille,
avec un camélia au corsage, passent au galop, tandis que la chaussée est
encombrée de quatre files d'équipages de toutes les formes et de toutes
les époques, parmi lesquels on retrouverait des carrosses de famille da-
tant de Charles III, le restaurateur du Prado.
Le Prado de Madrid rappelle la promenade des Caséines de Florence,
mais avec encore plus d'éclat, de mouvement et de couleur. L'éclairage
électrique, que l'on y a installé pendant l'été de 1882, fait merveilleuse-
ment valoir ce rendez- vous préféré de la fine fleur de l'élégance madrilène.
XX
L'éclairage électrique à domicile. — Projets de M. Edison pour la distribution de l'élec-
tricité au moyen d'usines centrales, dans un quartier de New-York. — Tableau
des avantages de l'électricité, comme agent d'éclairage à domicile. — Conclusion
générale concernant la lumière électrique comparée aux autres modes d'éclairage.
Le succès pratique obtenu par l'éclairage par incandescence a fait
naître l'idée d'établir ce genre d'éclairage à domicile. Mais il faudrait, pour
cela, une usine centrale qui produirait l'électricité, et qui, grâce à une ca-
nalisation analogue à celle du gaz, distribuerait le courant électrique à dif-
férents brûleurs répartis dans les pièces d'une maison, dans les salons,
les ebambres, etc.
Edison s'est efforcé de réaliser ce curieux programme pour un quartier
de New-York.
On voyait, à l'Exposition d'électricité de 1881, la réduction du plan
d'ensemble qui a été arrêté par l'ingénieur américain pour l'éclairage
du quartier situé entre Wall strect, la grande artère commerciale de
New-York, et le quai du Sud, qui fait face au port. Ce quadrilatère a
environ un kilomètre ' carré de superficie. Vers le centre du quartier se
trouve la station centrale. On devait y réunir 12 chaudières, capables de
fournir la vapeur nécessaire pour faire marcher 12 machines dynamo-
électriques actionnant 1200 lampes, ce qui représente une force d'en-
viron 1500 chevaux-vapeur.
De l'usine centrale doivent rayonner en tous sens de gros conducteurs en
cuivre, appelés conducteurs principaux, se bifurquant à droite et à gauche,
comme des conduites d'eau et de gaz, pour longer toutes les rues. La mai-
son de chaque abonné serait reliée aux conducteurs principaux par une con-
duite, dite conduite d'immeuble, dont la grosseur serait proportionnée aux
besoins de la maison.
Ce plan se réalise en ce moment à New- York; non, toutefois, sans de
grandes difficultés, car autant les installations locales de l'éclairage Edi-
son réussissent bien, autant les usines centrales distribuant l'électricité
510 LES NOUVELLES CONQUÊTES DE LA SCIENCE
rencontrent d'obstacles. Il est presque impossible d'obtenir que toutes les
machines dynamo-électriques fonctionnent d'une manière identique; ce qui
introduit beaucoup d'irrégularité dans le pouvoir éclairant de chaque lampe.
L'éclairage électrique à domicile est donc une grosse affaire. Bien des
difficultés pratiques sont encore à résoudre. Il ne faut pas, d'ailleurs, s'en
étonner. L'éclairage à domicile par l'électricité aura à traverser la même
période de tâtonnements et d'essais qu'a dû franchir l'éclairage au gaz lia
fallu vingt années d'études, de la part des ingénieurs les plus habiles des
deux mondes, pour amener la canalisation et la distribution du gaz à son
degré actuel de perfection. C'est la même route, mêlée d'échecs et de
victoires, la même carrière de luttes et d'efforts, tantôt heureux, tantôt
contraires, que l'électricité trouve devant elle. L'œuvre est commencée à
New-York, et on ne peut mettre en doute qu'elle finisse par réussir.
Seulement, combien de temps exigera le succès définitif? Voilà ce qu'il
est impossible de savoir. Tout ce que l'on peut dire, c'est que, dans un
temps donné, la lumière électrique aura, sinon remplacé le gaz, dans nos
demeures, du moins partagé avec lui la mission de nous éclairer.
Quant aux avantages généraux que présenterait la substitution de l'éclai-
rage par incandescence à l'éclairage au gaz, dans les maisons ou dans les
ateliers, on peut les résumer comme il suit.
Le gaz expose à des dangers réels : 1° si les conduites sont en mauvais
état; 2° si l'on néglige de fermer les robinets, quand le gaz s'écoule sans
brûler; 3° si un accident, ou un incendie, a rompu les conduites.
Rien a redouter de pareil avec l'éclairage par incandescence introduit
dans les maisons ou les ateliers. Au lieu d'une canalisation en plomb, métal
très fusible, susceptible de se fondre, de s'ouvrir et de livrer passage au
gaz; au lieu d'un métal mou, que la malveillance peut détruire, la canali-
sation électrique se fait au moyen d'un simple fil de cuivre, enveloppé
d'une substance isolante. Si Je circuit électrique est détruit ou coupé,
l'électricité ne. circule plus, et aussitôt tous les foyers lumineux s'étei-
gnent. A cela se borne le mal.
Quand une fuite de gaz a été produite, soit par malveillance, soit par ■
accident, le gaz se répand à flots, etil forme avec l'air un mélange explosif,
qu'une flamme quelconque fait détoner. Dans l'éclairage électrique, s'il y
a interruption accidentelle du circuit, il n'arrive rien autre chose que
l'extinction pure et simple des foyers lumineux.
Avec le gaz les incendies se produisent par l'action directe de la flamme
sur les objets combustibles : étoffes, gazes, tentures, rideaux, etc. Or, le
L'ÉCLAIRAGE ÉLECTRIQUE 511
loyer électrique donne une flamme de dimensions presque nulles; et encore
étant contenue dans un globe de cristal, ne peut-elle jamais porter le feu
sur les substances inflammables.
Il est important de remarquer, d'ailleurs, que la combustion du gaz déga-
geant une chaleur considérable, l'inflammation des matières combustibles
est plus facile, par suite de l'élévation de température des locaux ainsi
éclairés. La lumière électrique, au contraire, dégage une chaleur presque
insensible. Il a été prouvé qu'un foyer Jablochkoff donnant une lumière
égale à celle de plusieurs centaines de bougies stéariques, n'échauffe pas
plus l'air qu'une seule bougie.
En ce qui concerne .les ateliers, il y a dans l'emploi de la lumière élec-
trique, comparée à celle du gaz, quelques avantages spéciaux, qu'il n'est pas
inutile de faire ressortir.
Il faut de grands efforts et une certaine dépense pour ventiler les ateliers
où brûlent un grand nombre de becs de gaz. Avec l'électricité, point de
chaleur communiquée à l'air des ateliers; par conséquent, tout moyen de
ventilation est superflu.
Dans les établissements industriels, la lumière électrique obtenue par
les foyers Jablochkoff, facilite la surveillance, en même temps qu'elle sim-
plifie les travaux de transports, de manutention, etc. Elle permet, par
conséquent, de diminuer le nombre des ouvriers employés aux travaux de
nuit, et par suite elle amène à réduire l'étendue des locaux où s'ef-
fectue le travail de nuit. De là, en même temps qu'une économie de con-
sommation, une économie de main-d'œuvre et de frais de premier établis-
sement.
Voilà le tableau impartial des supériorités que l'éclairage électrique établi
à domicile présenterait sur l'éclairage au gaz. Il faut cependant nous hâter
d'ajouter que la lumière électrique ne saurait avoir la prétention de se
substituer complètement au gaz d'éclairage. En effet, le gaz ne sert pas
seulement à nous éclairer. C'est un agent précieux de chauffage, et plus
on avance, plus on apprécie les avantages pratiques du chauffage par le
gaz, dans différentes industries, et même pour le chauffage des apparte-
ments. On ne doit donc pas concevoir d'inquiétudes sérieuses sur l'avenir de
celte branche importante de l'industrie moderne. Le gaz conservera toujours
le privilège du chauffage industriel, et d'autre part, l'extrême intensité de
la lumière électrique habituant nos yeux à une plus forte clarté, on sera
conduit à dépenser, pour s'éclairer, plus de gaz qu'on n'en dépense au-
jourd'hui. Dès lors, la consommation du gaz ne diminuera pas dans des
proportions sensibles.
LES NOUVELLES CONQUÊTES DE LA SCIENCE
C'est ce qui est arrivé pour l'éclairage à l'huile. En 1850, quand le gaz
apparut, pour la première fois, en France, les producteurs d'huile d'olive
et de graines, les marchands d'huile, les épurateurs d'huile de colza, les
lampistes, les fabricants de verres de lampe, s'arrachaient les cheveux.
Cependant l'huile est toujours consacrée à l'éclairage, et on en brûle tout
autant aujourd'hui que l'on en brûlait avant l'emploi du gaz.
La même chose se produira pour l'électricité. L'usage qui tend à se ré-
pandre de plus en plus, de la lumière électrique, a déjà amené une augmen-
tation sensible dans la consommation du gaz. Stimulée parla concurrence,
la Compagnie parisienne du gaz a créé un nouveau bec, le bec intensif,
résultant de la réunion de 7 à 8 becs, dits papillons, qui consomment, en
moyenne, 1000 litres de gaz par heure, au lieu de 140 litres par heure qui
suffisent à alimenter un bec ordinaire. Or, ces énormes flammes, qui valent
presque unebougieJablochkoff, se multiplientpartout. D'aprèslecompleiendu
de la Société parisienne du gaz du 1er décembre 1881, on a remplacé
564 anciens becs simples par le même nombre de becs intensifs. Ces
magnifiques flammes se placent maintenant aux carrefours des rues, devant
les édifices publics, dans de grandes Avenues ; et il est facile de reconnaître
que dans Paris on trouve déjà un assez grand nombre de ces grosses
flammes là où l'on se contentait autrefois d'un éclairage modeste.
Tout cela accroît la dépense de gaz. Aussi la consommation du gaz, à
Paris, qui avait été, en 1879, de 218000000 mètres cubes, en nombres
ronds, a-t-elle été de 244000000 mètres cubes en 1880, et de 260000000
mètres cubes en 1881. Ainsi, de 1880 à 1881, la consommation du gaz a
augmenté de 20 pour 100.
Le même résultat a été constaté à Londres. Voici ce que nous lisons
dans un rapport du docteur Schilling, le célèbre directeur des usines à
gaz de Munich :
« La plus grande Société de gaz de Londres, la Gaslighl and cook Company,
dont la production annuelle s'élève à environ 360 millions de mètres cubes, a
constaté, dans sa dernière réunion générale, que l'apparition de la lumière élec-
trique a beaucoup contribué à l'augmentation de la consommation du gaz, même
dans les localités où la lumière électrique a été introduite. Par exemple dans les
diverses gares, on a augmenté sensiblement la dépense du gaz1. »
Donc, au lieu de se faire une guerre acharnée d'intérêts et d'amour-propre,
que le gaz et l'électricité se tendent la main. Au lieu d'être rivaux déclarés,
1. Rapport du docteur Schilling, lu à l'assemblée générale de la Société de l'éclairage au gaz,
à Munich, le 20 septembre 1S82. Traduit et annoté par Daniel Collation, professeur à l'Académie de
Genève, Brochure in-8°, Genève, 1885, page 22.
L'ÉCLAIRAGE ÉLECTRIQUE
qu'ils soient alliés sincères, Qu'ils n'aient qu'un but commun : l'intérêt
du public, et la juste satisfaction de ses légitimes désirs. Donner au
consommateur le choix entre différentes sources de lumière, pour qu'il
puisse adopter celle qui se prête le mieux au but qu'il veut atteindre,
tel est le résultat auquel il faut arriver. A l'éclairage électrique, les grands
espaces, et s'il peut y parvenir d'une manière régulière et plus générale
qu'aujourd'hui, l'éclairage à domicile par une canalisation d'électricité.
Au gaz, le chauffage et l'éclairage à la fois; à l'huile, à la bougie, au pé-
Irole, l'éclairage domestique.
Grâce à ce concours général des différents moyens d'éclairage, le consom-
mateur pourra trouver : économie dans la dépense, — degré de pouvoir
lumineux exactement mesuré sur ses besoins, — certitude de sécurilé
contre l'incendie, — salubrité, — enfin, qualité spéciale de lumière
selon l'application qu'il a en vue.
C'est sur ce vœu conciliateur et cette pensée philanthropique que nous
terminerons le tableau que nous venons de tracer des conquêtes récentes
de la science, en ce qui concerne l'application de l'électricité à l'éclairage
public et privé.
FIN DE L'ÉCLAIRAGE ÉLECTRIQUE.
LE
TÉLÉPHONE ET LE MICROPHONE
i
M. Graham Bell à l'Institution des sourds-muets, de Boston. — Ses premiers essais
pour la transmission de la parole à distance. — Travaux des physiciens des deux
mondes qui ont mis M. Graham Bell sur la voie de la création du téléphone. —
Helmholtz reproduit la voix par les vibrations d'un diapason. — Le professeur Page
crée la musique galvanique. — Découverte du premier téléphone musical par le
maître d'école allemand Philippe Reiss. — La vie et les travaux de Philippe Reiss.
On a vu, dans la Notice précédente, que l'éclairage électrique est sorti
d'un hospice.
Le téléphone aussi.
Seulement, l'éclairage électrique a été créé dans un hospice de femmes
en couches, tandis que le téléphone a été découvert dans un hospice de
sourds-muets.
Objets d'une répulsion universelle, victimes de préjugés absurdes, les
sourds de naissance étaient autrefois relégués par leurs propres familles
dans les lieux les plus reculés, et le public ignorait jusqu'à leur existence.
Aujourd'hui, grâce aux progrès de la science et des mœurs, on ne voit plus
chez ces malheureux des preuves vivantes de la malédiction divine. Ils
obtiennent de leur famille une juste part d'affection; on ne les soustrait
plus aux yeux du monde, et l'autorité civile a pu s'assurer que la France
compte dans sa population 50 000 de ces êtres disgraciés.
Mais si l'action du temps et les efforts de la charité privée et publique,
dissipant des préjugés séculaires, ont opéré la réhabilitation des sourds-
muets dans la famille, ils n'ont pu les mettre en état de jamais s'affranchir
516 LES NOUVELLES CONQUÊTES DE LA SCIENCE
de la tutelle paternelle; ils n'ont pu faire de tous ces malheureux des
citoyens utiles; ils n'ont pu empêcher que l'ignorance, l'isolement, lamisère.
n'entraînent un grand nombre d'entre eux à la plus triste dégradation.
Les hommes qui, poussant jusqu'au génie les inspirations de la charité,
ont créé l'art d'instruire les sourds-muets, ont. donc bien mérité de leur
patrie et de l'humanité; et l'on doit inscrire au premier rang des bien-
faiteurs de notre espèce : Rodriguez Pereira, l'abbé de l'Épée et l'abbé Si-
card, qui onteréé les méthodes modernes d'enseignement des sourds-muets,
et fondé les maisons hospitalières où sont aujourd'hui réunis et élevés ces
tristes déshérités de la marâtre nature.
Je ne sais rien d'aussi intéressant pour le philosophe et l'observateur,
qu'une visite à une institution de sourds-muets. Tout ce que l'âme reçoit,
dans l'intervalle de quelques heures, d'impressions profondes, douces et
douloureuses à la fois, est inimaginable. Si vous voulez, lecteur, vous en
convaincre par vous-même, vous n'avez qu'à vous rendre à l'Institution
nationale des sourds-muets de Paris, située au n° 254 de la rue Saint-
Jacques, dans l'ancien couvent Saint-Magloire, et dont l'accès, à certains
jours de la semaine, est permis à chacun, sans aucune formalité.
C'est ce que je fis, par une belle après-midi du printemps dernier.
L'Institution nationale des sourds-muets occupe un espace considérable,
car sa façade forme un quadrilatère allongé, qui s'appuie sur les jardins de
l'ancien hôtel de Chaulnes, sur la rue Denfert-Rochereau, et sur l'ancienne
rue des Deux-Eglises, aujourd'hui rue de l'abbé de l'Epée. Quand on a franchi
la porte de l'Institution, et traversé le petit vestibule, occupé par le con-
cierge dans sa guérite vitrée, on se trouve dans une vaste cour, où deux
objets également intéressants frappent d'abord la vue.
Le premier, c'est la statue en bronze de l'abbé de l'Épée, montrant, du
doigt, le mot Dieu à un enfant agenouillé devant lui. Cette statue, qui fut éri-
gée le 24 novembre 1878, est l'œuvre d'un sourd-muet, M. Félix Martin,
élève de l'établissement de la rue Saint-Jacques. Le piédestal est orné de
bas-reliefs en bronze, représentant les principaux épisodes de la vie de l'abbé
de l'Epée.
Le second objet qui arrête les yeux, quand on entre dans l'établisse-
ment des sourds-muets de la rue Saint-Jacques, c'est l'arbre, célèbre dans
la science et dans l'histoire, que l'on aperçoit de tout Paris, car sa lige,
droite et ferme, élève jusqu'à la hauteur de 50 mètres la touffe verdoyante
qui la termine. On fait remonter jusqu'à l'anée 1600 cet orme géant.
On prétend même que ce fut Sully qui !e planta de ses propres mains, en al-
lant faire ses dévotions au couvent de Saint-Maçloirc.
LE TÉLÉPHONE ET LE MICROPHONE
517
■Au fond de la cour se développe le bâlimenl qui renferme toutes
les dépendances de l'Institution, et derrière ce bâtiment s'étend un
jardin admirable, d'une immense étendue. Ses longues allées, ses plates-
bandes et ses charmilles, remplies, pendant les jours d'été, de fleurs, de
parfums et d'oiseaux, sont une heureuse distraction, et comme une com-
pensation qu'un sourire de la nature offre aux pauvres pensionnaires
de cet asile.
Ayant traversé la cour, je fus introduit dans l'appartement du directeur,
qui se trouve au rez-de-chaussée, à droite, et donne sur le jardin. On me
pria de l'attendre dans le vestibule de son cabinet.
Trois portraits qui ornent ce vestibule semblent retracer l'histoire de
l'Institution et la vie de ses fondateurs. Ces trois portraits sont ceux de :
Rodrigue Pereira, si étonnant par l'étendue de ses connaissances et l'éléva-
lion de son esprit, — l'abbé de l'Epée, si admirable par son ardente cha-
rité, son dévouement et la hardiesse de ses conceptions, — l'abbé Sicard,
si remarquable par ses aptitudes philosophiques, et qui acheva l'œuvre
de son maître, l'abbé de l'Epée.
Quant à ce dernier, le peintre, dans une composition pleine de mouve-
ment, a retracé la curieuse et touchante anecdocte qui a rendu populaire
en France le nom de l'abbé de l'Epée, et de laquelle Bouilly tira son
célèbre drame, L'Abbé de l'Epée, qui fut joué en 1800, au Théâtre Français,
et fit couler tant de larmes.
Je connais, du reste, peu de pièces de théâtre aussi attendrissantes, aussi
bien conduites. On l'a jouée plusieurs fois, de nos jours : au théâtre de
rOdéon, à la Gai lé et au théâtre Cluny; et chaque fois, le public a été vive-
ment impressionné, tant par l'action du drame que par le jeu de Talien,
l'acteur qui a joué le rôle de l'abbé de l'Epée, aux trois théâtres que nous
venons de nommer.
Le sujet de la pièce de Bouilly, c'est l'intéressante aventure du jeune
comte de Solar, sourd-muet de naissance, qui, s'étant égaré dans Paris, fut
remis par un officier de police à l'abbé de l'Epée; car ce digne prêtre com-
mençait à être connu dans la capitale, comme se consacrant, avec un zèle
sans égal, à l'éducation des sourds-muets. Les divers tableaux de la pièce de
Pouilly reproduisent les pas et démarches que l'abbé de l'Epée dut accom-
i lir pour découvrir toutes les particularités de la vie du jeune comte de So-
lar, et lui rendre sa famille et ses biens.
On voit, dans la pièce de Bouilly, l'abbé de l'Epée promener dans tout
Paris son jeune protégé, cherchant à saisir les indices de sa situation dans
le monde. En passant devant le Palais de Justice, l'enfant est très ému à
."18 LES NOUVELLES CONQUÊTES DE LA. SCIENCE
l'aspect d'un magistrat en robe rouge. L'abbé de l'Epée l'interroge, à sa
manière, et il apprend que son père portait le même habit. Il conclutde là
que Théodore (c'est le nom de l'enfant) est le fils d'un magistrat. Un autre
jour, rencontrant un enterrement, l'abbé de l'Epée remarque que son élève
est vivement impressionné à la vue des vêtements de deuil que portent les
personnes du convoi. Il l'interroge encore, et l'enfant lui fait comprendre
qu'il a vu des personnes ainsi vêtues marcher à la suite du corps de son
père. Son père avait donc été magistrat, et il était mort! Mais dans quelle
province? On mène l'enfant à différentes barrières de Paris. Il reconnaît la
barrière d'Enfer, désigne la place où la voiture a été visitée par les doua-
niers, et où il est descendu. Son père était donc magistrat dans une ville
du midi de la France ! On conduit l'enfant, en chaise de poste, sur la roule
du Midi ; on pousse jusqu'à Toulouse. Théodore reconnaît la ville, la rue,
enfin l'hôtel de son père. On s'informe, et l'on apprend que cet hôtel est
occupé par d'Arlemont, oncle du jeune sourd-muet.
L'abbé de l'Epée s'adresse alors à un avocat célèbre, Linval, ami de Saint-
Alrae, lequel est fils de d'Arlemont, et il reçoit de l'avocat Linval tous les
renseignements possibles.
Bientôt d'Arlemont est interrogé; mais il nie tout. Pour le convaincre,
on fait venir le jeune Théodore. Quelle scène émouvante que celle où
ce jeune homme infortuné jette des cris et recule d'horreur à l'aspect du
parent dénaturé qui l'a, de ses propres mains, dépouillé de ses vêtements,
pour le couvrir d'un costume sordide, le conduire à Paris et l'abandon-
ner dans les rues! Quelle douce émotion, pour le jeune homme, lorsque près
de cet oncle cruel, il aperçoit Saint-Alme, et retrouve en lui son cher cou-
sin, le tendre ami de son enfance!
Cependant, rien ne peut déterminer d'Arlemont à l'aveu de son crime.
A la fin, son fils, le noble et courageux Saint-Alme, parvient à lui arracher
un aveu écrit, et à lui faire signer la restitution des biens de Théodore.
Mais le jeune sourd-muet, instruit de tout par l'abbé de l'Epée, ne veut ac-
cepter que la moitié des biens qui lui reviennent. Il remet l'autre moitié
à son cousin Saint-Alme, et celui-ci épousera Clémence, sœur de l'avocat
Linval, qui l'aime et dont il est aimé.
Pendant qu'absorbé par le tableau représentant l'abbé de l'Epée et le
jeune comte de Solar, je me rappelais les touchantes scènes du drame de
Bouilly, la porte du cabinet du directeur s'ouvrit. Informé du but de ma
visite, le directeur voulut, lui-même, me faire les honneurs de la maison.
C'est que le directeur actuel de l'Institution de la rue Saint-Jacques,
M. Peyron, frère du Préfet maritime de Toulon, attache un amour-pro-
LE TÉLÉPHONE ET LE MICROPHONE 310
pre personnel à l'établissement, tel qu'il fonctionne aujourd'hui. C'est
M. Peyron qui a introduit dans l'hospice de la rue St-Jacques et qui
dirige, avec un zèle sans pareil, l'essai du système destiné à révolutionner
l'enseignement dans les maisons de sourds-muets.
Nous voulons parler de l'éducation du sourd-muet, non plus par le geste,
mais par la vue. Il s'agit d'apprendre à l'enfant privé des sens de l'ouïe et
de la parole, à lire les mots sur les lèvres de la personne qui parle, et à les
répéter lui-même, en reproduisant, avec ses lèvres, les mêmes mouvements.
On croit rêver quand on entend affirmer qu'il est possible d'apprendre à
parler à un sourd-muet, en l'initiant aux mouvements de la bouche, des
lèvres et des dents qui produisent l'articulation de chaque mot. Et pourtant
ce rêve est réalisé, celte apparente impossibilité est passée dans la pra-
tique, et les services que rend cette méthode sont palpables et visibles.
La méthode labiale est, d'ailleurs, loin d'être nouvelle. Aux dix-septième
et dix-huitième siècles, des livres composés par des hommes d'un
grand savoir et d'un grand zèle ont été consacrés à la répandre. Amman,
médecin suisse, établi à Amsterdam, écrivit, en 1692, son célèbre ouvrage
Surdm loquens, qui fit le tour du monde civilisé. Mais ce système d'édu-
cation du sourd-muet avait disparu, depuis le commencement de notre
siècle, devant l'éducation mimique, fondée par l'abbé de l'Épée et ses suc-
cesseurs. Une réaction contre le système mimique de l'abbé de l'Epée se
produit aujourd'hui. Toute une génération d'hommes nouveaux tend à lui
substituer la méthode labiale, en profitant des acquisitions faites de nos
jours par la science et la pratique.
Parmi les hommes qui se consacrent avec le plus de zèle à faire revivre
le système de renseignement de la parole, à l'exclusion du geste, M. Peyron,
directeur de l'Institution des sourds-muets de Paris, se place au premier
rang, et les résultats qu'il a obtenus sont des plus remarquables.
Conduit par M. Peyron dans les différentes classes, ainsi que dans les
ateliers, tels que typographie, lithographie, peinture, dessin, horlogerie,
cordonnerie, ébénisterie, etc., où l'on donne aux sourds-muets une instruc-
tion professionnelle, j'ai vu les élèves, tant enfants qu'adultes, aussi bien
les élèves de première année que ceux de troisième, de quatrième et de cin-
quième années, regarder attentivement le professeur, qui articulait bien
nettement chaque mot, et répéter les mots; puis répondre eux-mêmes, par
d'autres mots, à l'interrogation du professeur. Je les ai vus lire dans un
livre, écrire sur le tableau, exécuter les ordres qu'on leur donnait par la
parole, et bien plus, converser entre eux, et cela non seulement dans les
classes, mais dans les récréations et les exercices de gymnastique.
320 LES NOUVELLES CONQUÊTES DE LA SCIENCE
L'enseignement du sourd-muet par la vue, à l'exclusion du geste, est
donc un fait certain, indéniable. Le système est en plein exercice, à l'In-
stitution de Paris, et nul doute qu'il ne s'étende bientôt dans la plupart
des pays de l'Europe.
Du reste, à Bordeaux la même méthode est en vigueur, et donne d'excel-
lents résultats.
A l'étranger, la parole enseignée aux sourds-muets est encore plus en
faveur peut-être qu'en France. En Angleterre, par exemple, ce système est
très généralement répandu. En Amérique il est exclusivement adopté.
C'est ainsi qu'à Boston, en 1860, on ne connaissait pas d'autre méthode,
et qu'un jeune professeur de l'Institution des sourds-muets de cette ville,
se distinguait entre tous par son zèle à la propager.
Ce jeune professeur s'appelait Graham Bell. Il était Ecossais d'origine,
mais il s'était fait naturaliser Américain. Son père, Alexandre Melville Bell,
avait fait de longues études sur le mécanisme de la parole, et il était par-
venu à représenter par le dessin, d'une manière très exacte, la position re-
lative des organes vocaux, dans la formation des sons.
Molière, dans le Bourgeois gentilhomme, tourne en ridicule le maître de
philosophie qui enseigne à M. Jourdain comment notre bouche forme les
voyelles et les consonnes.
Relisons cette amusante scène.
LE MAÎTRE DE PHILOSOPHIE.
Il y a cinq voyelles. La voyelle A se forme en ouvrant tort la bouche : A.
M. JOURDAIN.
A, A. Oui.
LE MAÎTRE DE PHILOSOPHIE.
La voyelle E se forme en rapprochant la mâchoire d'en bas de celle d'en
Haut : A, E.
M. JOUIlDAliN.
A, E, A, E, ma foi oui.... Ah! que cela est beau!
LE MAÎTIiE DE THILOSOrHIE.
Et la voyelle 1, en rapprochant encore davantage les mâchoires l'une de
l'autre, et écartant les deux coins de la bouche vers les oreilles : A, E, I.
M. JOURDAIN.
A, A, I, I, I — Gela est vrai. Vive la science!
LE MAÎTRE DE THILOSOPHIE.
La voyelle 0 se forme en ouvrant les mâchoires, et rapprochant les lèvres
par les deux coins, le haut et le bas : 0.
M. JOURDAIN.
0, 0. Il n'y a rien de plus juste : A, E, I, 0, I, 0. Cela est admirable ! I, 0; I, 0.
FlG. 108. — PHILIPPE REIS ET SON TÉLÉPHONE MUSICAL, A L'INSTITUTION GARNIEIi, DE FRIEDIilCHSPOUF.
41
LE TÉLÉPHONE ET LE MICROPHONE
523
LE MAÎTRE DE PHILOSOPHIE.
L'ouverture de la bouche fait justement comme un petit rond, qui représente
un 0.
M. JOURDAIN.
0, 0, 0. Vous avez raison, 0. Ah! la belle chose que de savoir quelque chose !
LE MAÎTRE DE PHILOSOPHIE.
La voyelle U se forme en rapprochant les dents, sans les joindre entièrement, et
allongeant les deux lèvres en dehors, les approchant aussi l'une de l'autre, sans
les joindre tout à fait : U.
M. JOURDAIN.
U, U. Il n'y a rien de plus véritable : U.
LE MAÎTRE DE PHILOSOPHIE .
Vos deux lèvres s'allongent comme si vous faisiez la moue : d'où vient que si
vous la voulez faire à quelqu'un, et vous moquer de lui, vous ne sauriez lui dire
que U.
M. JOURDAIN.
U, U. Cela est vrai! Ah ! que n'ai-je étudié plus-tôt pour savoir tout cela !
LE MAÎTRE DE PHILOSOPHIE.
Demain nous verrons les autres lettres, qui sont les consonnes.
M. JOURDAIN.
Est-ce qu'il y a des choses aussi curieuses qu'à celles-ci?
LE MAÎTRE DE PHILOSOPHIE.
Sans doute; la consonne D, par exemple, se prononce en donnant du bout de la
langue au-dessus des dents d'en haut : DA.
M. JOURDAIN.
DA, DA. Oui. Ah! les belles choses! les belles choses!
LE MAÎTRE DE PHILOSOPHIE.
L'F, en appuyant les dents d'en haut sur la lèvre de dessous : FA.
M. JOURDAIN.
FA, FA. C'est la vérité. Ah ! mon père et ma mère, que je vous veux de mal!
LE MAÎTRE DE rHILOSOIHIE.
Et l'R, en portant le bout de la langue jusqu'au bout du palais; de sorte qu'étant
frôlée par l'air qui sort avec force, elle lui cède, et revient toujours au même
endroit, faisant une manière de tremblement : R, RA.
M. JOURDAIN.
R, R, RA, R, R, R, R, R, RA. Gela est vrai! Ah! l'habile homme que vous
êtes, et que j'ai perdu de temps! R, R, R, RA.
LE MAÎTRE DE PHILOSOPHIE.
Je vous expliquerai à fond toutes ces curiosités1. »
Molière était dans son rôle d'auteur dramatique en prenant par son côté
ridicule (en apparence) une opération de la nature, comme Alexandre
Melvill Bell était dans son droit de savant en approfondissant le mécanisme
organique de la phonation.
1 . L3 Bourgeois gentilhomme, acte H, scène n.
32i LES NOUVELLES CONQUÊTES DE LA SCIENCE
Le fait est qu'Alexandre Melvill Bell avait parfaitement représente l'as-
pect de nos organes dans la production de tous les sons de la voix humaine.
Son fils, M. Graham Bell, s'étant joint à lui, il résulta de leurs éludes un
travail complet sur la matière.
M. Graham Bell avait imaginé un moyen emprunté à la physique pour
déterminer la hauteur des sons. Ce moyen consistait à faire vibrer un
diapason devant la bouche, pendant que la langue, les lèvres et les dents
exécutaient les accommodations nécessaires à l'émission et à l'articula-
tion de la voix. Il constata, en se servant du diapason, que chaque émis-
sion de voyelle renforçait tel ou tel diapason, ou plusieurs diapasons spé-
cialement.
M. Graham Bell adressa une relation exacte de ses recherches à un phy-
sicien de Boston, le professeur J. Ellis. Celui-ci apprit alors au jeune
observateur que les expériences qu'il avait entreprises avaient déjà été
faites par le physicien allemand Helmhollz, au moyen de procédés beau-
coup plus scientifiques. Helmhollz, en effet, avait non seulement analysé
physiquement les sons de voyelles et leurs éléments musicaux constitutifs,
mais il avait réalisé la synthèse de ces éléments. Helmholtz avait réussi à
reproduire artificiellement certains sons de voyelles, en faisant vibrer simul-
tanément, par un courant électrique ou par un électro-aimant, des diapasons
de différentes hauteurs. Les diapasons, en rapport avec un courant d'électri-
cité ou avec un électro-aimant, parlaient, chantaient, et reproduisaient
exactement les syllabes des mots et les sons de la voix.
Le professeur Ellis eut avec M. Graham Bell de lpngues entrevues, dans
lesquelles il lui expliqua la disposition des appareils électriques et des dia-
pasons employés par Helmhollz pour produire ces curieux effets.
Partant de ce fait, que le physicien allemand Helmhlotz était parvenu à
faire vibrer un diapason par l'attraction intermittente d'un électro-aimant,
M. Graham Bell conçut l'idée que l'on pourrait, par un moyen analogue,
reproduire et transmettre au loin des sons musicaux.
Il pensa que si deux électro-aimants, placés aux deux extrémités d'un
circuit électrique, avaient pour armatures une série de tiges de fer de diffé-
rentes longueurs, et placées exactement dans les mêmes conditions aux deux
stations, les sons de la parole pourraient impressionner telles ou telles
de ces liges, suivant qu'elles s'accorderaient plus ou moins avec leur son
fondamental, et qu'il pourrait résulter des vibrations de ces tiges, au poste
transmetteur, des courants électriques d'induction, capables de faire repro-
duire de pareilles vibrations sur les tiges de longueur correspondante pla-
cées au poste récepteur.
LE TÉLÉPHONE ET LE MICROPHONE
525
Un philosophe grec disait : « Ce que je sais le mieux, c'est que je ne
« sais rien. » Dans ses conférences avec M. Ellis, M. Graham Bell reconnut
que, comme le philosophe grec, ce qu'il savait le mieux en physique, c'est
qu'il ne savait rien. Il résolut donc d'étudier la physique; et dans ce
but il s'adressa au docteur Clarence Blake, de Boston, qui l'initia aux prin-
cipes généraux de cette science.
C'est ainsi que le jeune professeur de l'Institution des sourds-muets
de Boston fut mis au courant des travaux fort importants qui avaient été
faits en Europe depuis ceux de M. Helmholtz, pour la transmission des
sons à distance.
Et voici ce que le docteur Clarence Blake apprit à M. Graham Bell. Voici
quel était, vers 1870, l'état de la science en ce qui concerne la transmis-
sion des sons
Un des plus grands physiciens du Nouveau Monde, le professeur Page,
avait créé, en 1857, une branche nouvelle de l'électricité, en découvrant
ce qu'il avait appelé la musique galvanique.
On sait que les notes de musique dépendent du nombre de vibrations im-
primées à l'air, et que les notes ne sont perceptibles par notre oreille que
quand le nombre des vibrations sonores surpasse seize par seconde. Page
reconnut que si les courants qui parcourent un électro-aimant sont établis
et interrompus plus de seize fois en une seconde, les vibrations sonores
transmises à l'atmosphère par le barreau aimanté engendrent des sons,
en d'autres termes, produisent de véritables chants. C'est ce que Page appela
la musique galvanique. Ce curieux résultat provient, sans doute, de ce que
l'air est mis en vibration par le barreau de fer, qui se déforme chaque fois
qu'il reçoit ou perd son aimantation.
Le physicien genevois Auguste de la Bive augmenta l'intensité des sons
qu'avait su produire Page, en employant de longs fils métalliques qui
étaient soumis à une certaine tension, et qui traversaient l'axe de bobines
d'induction, c'est-à-dire de bobines entourées d'un fil métallique isolé par
de la soie.
Des vibrateurs électriques, construits en 1847 et en 1852 par MM. Fro-
ment et Petrina, d'après les idées de MM. Mac Gauley, Wagner, Neef, etc.,
reproduisaient fort bien les sons musicaux par les interruptions rapides
d'un courant électrique.
Ces faits, assurément très curieux, étaient restés dans le domaine pure-
ment scientifique. Ce fut un simple instituteur, attaché à un pensionnat,
dans une petite ville d'Allemagne, Philippe Beis, de Friedrichsdorf, près
526 LES NOUVELLES CONQUÊTES DE LA SCIENCE
de Hambourg, qui réussit à transporter dans la pratique le fait découvert
par le professeur Page.
En 1860, Philippe Reis, se fondant sur le phénomène découvert par le
professeur Page, construisit un appareil qui donnait ce résultat de tran-
smettre à distance des sons musicaux, des sons de flûte, de violon, ou
d'autres instruments, et qui, dans certains cas, parvenait même, dit-on, à
transmettre les sons de la parole articulée.
Ce n'était pas mal pour un maître d'école. Il est vrai que ce maître
d'école était allemand. On a dit que le Danemark a été vaincu par les
maîtres d'école allemands. Si tous les maîtres d'école allemands étaient
de la force de Philippe Reiss, cela n'aurait rien qui pût surprendre.
Quel était pourtant ce maître d'école? Comment fut-il conduit à con-
struire un appareil de physique qui reproduisait les sons musicaux?
Philippe Reiss, tout en dirigeant ses classes, s'occupait de musique,
et ce fut la musique qui le prit par la main, pour l'emmener dans le do-
maine de l'acoustique savante.
Philippe Reis était né le 7 janvier 1854 à Gelnhausen, dans la prin-
cipauté de Cassel. Ses parents, qui n'avaient que de médiocres ressources,
le mirent, à l'âge de 6 ans, dans une petite école communale de leur ville.
Mais ses maîtres ayant reconnu en lui d'heureuses dispositions pour les
travaux de l'esprit, sa famille se décida à le faire entrer dans une institution
plus importante. On l'envoya dans un pensionnat de Friedrichsdorf, bour-
gade située aux environs de Hambourg.
La bourgade de Friedrichsdorf nous intéresse comme constituant une
véritable colonie française au sein de l'Allemagne. Elle fut créée, pendant
les dix-septième et dix-huitième siècles, par un certain nombre de pro-
testants français qui avaient quitté le royaume, à l'époque de la Révocation
de l'Édit de Nantes. Le chef du pensionnat de Friedrichsdorf était d'origine
française : il s'appelait Garnier.
Dans l'institution Garnier, le jeune Philippe Reis avait pris quelque
teinture de sciences physiques; mais ces éludes ne furent pas poussées très
loin, et au mois de mars 1850, sa famille le fit entrer à Francfort, comme
apprenti, dans une fabrique de couleurs.
Il y avait alors à Francfort un physicien renommé, le professeur Botl-
ger. Le jeune Philippe Reis, dans l'intervalle de ses occupations à la
fabrique, uivit le cours que faisait le professeur Bôllger à la Société de
physique.
S'élant ainsi un peu perfectionné, pendant l'intervalle des années 1854
à 1858, dans la connaissance de la physique, Philippe Reis put prétendre
LE TÉLÉPHONE ET LE MICROPHONE
327
à l'enseignement. La pension Garnier, dans laquelle il avait fait ses études,
à Friedrichsdorf, ayant besoin d'un professeur pour les classes de phy-
sique et de sciences naturelles, il demanda et obtint cette place, en 1859.
Philippe Reis passa toute sa vie dans l'institution Garnier, uniquement
occupé à faire les deux classes qui lui étaient confiées. Il épousa une jeune
fille du pays et ne quitta jamais Friedrichsdorf.
Il avait été beaucoup frappé de l'expérience de Page, c'est-à-dire de la
reproduction à distance des sons d'un instrument par les interruptions
d'un courant électrique, ou d'un électro- aimant fixé à un diapason. Comme
il jouait facilement de divers instruments, il s'appliqua à répéter les
expériences du physicien américain; et c'est ainsi qu'il lui vint à l'idée de
transmettre à de grandes distances les sons musicaux, au moyen des inter-
ruptions d'un courant électrique en rapport avec un fil conducteur, tel
que le fil d'un télégraphe électrique.
C'est en 1860 qu'il commença, dans le modeste cabinet de physique dont
il disposait à la pension Garnier, à construire un instrument qui transpor-
tait au loin le son des instruments de musique.
Dans un mémoire qu'il présenta, au mois d'octobre 1861 , à la Société de
physique de Francfort, Philippe Reis explique comment il a été conduit à
croire possible le transport physico-mécanique des sons à distance.
« Comment, dit-il, notre oreille perçoit-elle les sons? Par les vibrations de tous
les organes de l'oreille, mis en action à la fois par les vibrations de l'air. La
membrane du tympan peut vibrer d'accord avec toute espèce de sons, et les osse-
lets de l'ouïe communiquent ces mêmes vibrations au nerf auditiL Mais puisqu'un
son quelconque n'est qu'une série déterminée de condensations et de raréfactions
de l'air, il n'est pas impossible de construire un autre tympan semblable à celui
de notre oreille, et qui puisse vibrer par toute espèce de sons.
« En se fondant, continue Philippe Reis, sur ce principe essentiel et incontes-
table, j'ai réussi à construire un appareil avec lequel je peux reproduire les sons
de divers instruments, et même à un certain degré, ceux de la voix humaine.
« Comme on peut se servir pour transmettre ces sons du fil du télégraphe élec-
trique, j'appelle cet instrument téléphone.1 »
Philippe Reis avoue, en terminant son mémoire, qu'il n'est pas par-
venu à reproduire les sons de la voix humaine avec précision. Les consonnes
étaient pour la plupart fort bien transmises, mais non les voyelles.
1. C'est Philippe Reiss qui a le premier employé le mot téléphone (du grec -YiXs, loin, et tptovvi,
voix), pour désigner l'instrument qui porte au loin le son. Mais le mot téléphonie avait été créé et
employé par François Sudre, pour désigner le système de télégraphie acoustique qu'il avait imaginé,
et qui consistait en un vocabulaire de signaux exécutés par le clairon, le tambour, et même le canon.
On trouvera, dans notre première Année scientifique (1857, pages 282-296), un très long exposé
des travaux et expériences publiques de François Sudre sur la Téléphonie ou Télégraphie musicale.
328 LES NOUVELLES CONQUÊTES DE LA SCIENCE
L'appareil au moyen duquel Philippe Reis reproduisait les sons d'un
instrumenl de musique, était semblable à l'oreille humaine, par sa forme
et par ses dimensions. Il avait taillé un morceau de bois, de manière à lui
donner la forme de l'oreille, et il l'avait pourvu d'un tympan, fait d'un
morceau de vessie. Un courant électrique aboutissait à un levier très léger,
qui était presque en contact avec la membrane. Les interruptions du
courant provoquées par la voix, quand on parlait devant ce tympan arti-
ficiel, déterminaient les mêmes interruptions dans une aiguille de fer,
autour de laquelle circulait un courant électrique, grâce à une bobine de fils
isolés.
Le curieux appareil du maître d'école de Friedrichsdorf était dessiné
dans le mémoire que l'auteur présenta, en octobre 1861, à la Société de
physique de Francfort. M. Silvanus Thompson, professeur au Collège de
l'Université de Bristol (Angleterre), a reproduit ce dessin dans le mémoire
qu'il a fait paraître sous ce titre: Le premier téléphone (The first lelephon)
dans le journal de la Société des naturalistes de Bristol, ainsi que dans
son intéressant volume, publié en 1885, sous ce titre : Phihpp Reis, in-
ventor of the téléphone*. On y voit figurer une véritable oreille humaine
en bois, avec son tympan en rapport avec une tige métallique très déliée,
laquelle, par ses rapides oscillations, résultant des vibrations de la mem-
brane, va interrompre ou rétablir un courant voltaïque.
Ce n'était là sans doute qu'une ébauche, qu'un appareil rudimentaire et
grossier. On ne saurait, pourtant, trop admirer le génie de ce pauvre profes-
seur de pension qui, sans ressources, sans conseils, au fond d'un village,
parvint à créer un instrument, imparfait assurément, mais qui reprodui-
sait fidèlement les sons de la musique instrumentale.
Uet appareil primitif devait, d'ailleurs, être bientôt singulièrement per-
fectionné par l'inventeur.
A. force de soins, de patience, de sacrifices, Philippe Reis réussit à
construire un instrument qui reproduisait les sons musicaux avec la plus
grande facilité. Quand il jouait d'un instrument au-devant du pavillon
placé au milieu d'une caisse fermée à sa partie supérieure par un mor-
ceau de vessie, la membrane, vibrant sous l'influence des sons de l'instru-
ment, interrompait, par ses rapides mouvements d'ondulations sonores,
un courant électrique en rapport avec ce système. Les interruptions et
rétablissements alternatifs du courant se répétaient à l'intérieur d'une
1. Philipp Reis, inventor of the téléphone, a biographical Sketch, wilh documentary leslimony,
translations of the original papers of the inventor and contemporary publications, by Silvanus
Thompson. London, Spon, 1883. in-8°, wilh illustrations.
LE TÉLÉPHONE ET LE MICROPHONE 329
longue et mince tige de fer aimantée, assez semblable à une aiguille à tri-
coter, placée à une grande distance, au-dessus d'une boîte en bois, aux pa-
rois aussi élastiques que les tables d'harmonie des pianos; de sorte que cette
aiguille aimantée répétait les sons de l'instrument. Une aiguille chantait!
i 42
530 LES NOUVELLES CONQUÊTES DE LA SCIENCE
Quel touchant et curieux spectacle devait offrir la pension Garnier,
quand Philippe Reis, se plaçant devant l'appareil qu'il avait inventé,
jouait du violon ou du cor, et que ses jeunes élèves, réunis dans une
autre salle, quelquefois très éloignée, entendaient un air de violon ou
de cor sortir d'une boîte, sans l'intervention d'aucun musicien! C'était
une boîte à musique qui jouait sans que personne en tournât la manivelle
(fig. 108).
Il y avait là de quoi crier au sortilège, à la magie. Mais les élèves
de l'institution de Friedrichsdorf recevaient de leur maître, Philippe
Reis, de trop bonnes leçons de physique pour voir autre chose, dans
cet effet extraordinaire, que la plus belle application que l'on puisse
imaginer du principe découvert en Amérique, en 1857, par le profes-
seur Page.
Après avoir montré son téléphone, comme il l'appelait déjà, à la Société
de physique de Friedrichsdorf, Philippe Reis le présenta, en 1862, à la
Société libre allemande de Francfort, dit Y Institut libre allemand de Freis
(Freies deutsches Hochstift). Cet institut libre, à l'exemple de notre Société
d'encouragement pour l'industrie nationale, fait connaître et patronne les
inventions nouvelles de la science et de l'industrie. Elle tient ses séances
à Francfort, dans la maison même où naquit le poète Goethe.
Deux ans plus tard, en 1864, Philippe Reis présenta son téléphone à la
section de physique de Y Association des naturalistes allemands, qui tenait,
cette année, sa session à Giessen.
M. Quincke, professeur de physique à l'Université d'Heidelberg, se trou-
vait au nombre des physiciens qui assistaient à cette réunion savante.
Voici ce que M. Quincke a écrit au sujet de l'appareil qui fut présenté,
à la réunion des naturalistes à Giessen, par l'instituteur de Friedrichs-
dorf :
« J'assistais a la réunion de l'Association des naturalistes allemands à Giessen
(année 1864), quand M. Philippe Reis, de Friedrichsdorf, près de Francfort, a
montré et expliqué à l'assemblée le téléphone qu'il avait imaginé. J'ai vu l'instru-
ment mis en action, et avec l'assistance du professeur Bôttger, je l'ai entenJu par
moi-même. En écoutant à l'appareil récepteur, j'ai entendu distinctement des
chansons et des conversations. Je me rappelle avoir fort bien entendu les paroles
du poète allemand :
Àch du lieber Augustin, ailes ist hin.
« Les membres de l'Association étaient étonnés et enchantés. Ils félicitèrent
vivement M. Philippe Reis du succès de ses recherches en téléphonie. »
L appareil de Philippe Reis pour la reproductoin des sons musicaux
LE TÉLÉPHONE ET LE MICROPHONE 351
au moyen de l'électro-magnétisme, a été dessiné dans un recueil télégra-
phique allemand, Zeitschrifl deutsch Œsterreichischen Télégraphes Vereins
e ~
FlG 110. — FAC-SIMILÉ DU DESSIN DU TÉLÉPHONE DE PHILIPPE REIS PUBLIÉ DANS UN RECUEIL ALLEMAND.
(t. IX, octobre 1862, pl. VIII) . Nous donnons ici la reproduction exacte,
le fac-similé de ce dessin.
532 LES NOUVELLES CONQUÊTES DE LA SCIENCE
Un pavillon a dans lequel on parle, ou au-devant duquel on fait résonner
un instrument de musique, comme un violon, une trompette, une harpe,
recueille les sons. Les vibrations de la membrane b o c, qui est en con-
tact avec le style recourbé c d, interrompt ou rétablit le circuit en éta-
blissant ou suspendant le contact de ce style avec la tige verticale d g, en
rapport elle-même avec la pile C, par un fil conducteur.
A la station du récepteur est un électro-aimant mm, actionné par la
pile C, qui reçoit les mêmes interruptions et rétablissements alternatifs
du courant que la membrane du récepteur b o c, et qui, d'après le prin-
cipe de Page, reproduit par ses vibrations l'air de musique recueilli par
le pavillon a.
Le téléphone de Philippe Reis transportait au loin des airs musicaux
et même des mélodies chantées. Les sons étaient faibles et nasillards; mais
il y avait là évidemment une solution du problème de la transmission tics
sons à distance.
Un physicien allemand, Heisler, dans son Traité [de physique tech-
nique, publié en 1866, a décrit et figuré l'appareil de Philippe Reis. Heisler
dit que quoique, dans son enfance cet appareil était susceptible de trans-
mettre non seulement des sons musicaux, mais encore des mélodies
chantées.
Cet appareil fut ensuite perfectionné par M. Vander Weyde, qui, après
avoir lu la description publiée par M. Heisler, chercha à rendre la boîle
de transmission de l'appareil plus sonore et les sons produits par le
récepteur plus forts
Voici ce que dit ce dernier physicien, dans le Scientific américain
Journal :
« Ayant fait construire en 1868, deux téléphones de Ph. Reis, je les montrai à
la réunion du club polytechnique de VInstitut américain. Les sons transmis
étaient produits à l'extrémité la plus éloignée du Cooper Institut, et tout à fait en
dehors de la salle où se trouvaient les auditeurs de l'association. L'appareil récep-
teur était placé sur une table, dans la salle même des séances. Il reproduisait
fidèlement les airs chantés, mais les sons étaient un peu faibles et un peu nasil-
lards. Je songeai alors à perfectionner cet appareil, et je cherchai d'abord à obtenir
dans la boîte des vibrations plus puissantes en les faisant répercuter par les côtés
de cette boîte au moyen de parois creuses. Je renforçai ensuite les sons produits
par le récepteur, en introduisant dans la bobine plusieurs fds de fer, au liei
d'un seul.
Ces perfectionnements ayant été soumis à la réunion de Y Association améri-
caine pour V avancement des sciences qui eut lieu en 1869, on exprima l'opinion
que cette invention renfermait en elle le germe d'une nouvelle méthode de trans-
mission télégraphique cmi pourrait conduire à des résultats importants. »
LE TÉLÉPHONE ET LE MICROPHONE 333
L'appareil de Reiss ainsi modifié prit une forme plus correcte, que
nous représentons dans la figure 111
FlG. Hl. LE TÉLÉPHONE MOSICAL DE PHILIPPE REIS (TRANSMETTEUR ET RÉCEPTEUR).
Il se compose de deux instruments distincts : le transmetteur des sons,
et le récepteur.
354- LES NOUVELLES CONQUÊTES DE LA SCIENCE
Le transmetteur est destiné à vibrer par l'effet des sons. Un courant
électrique qui le traverse, subit de rapides modifications, sous l'influence
de ses vibrations.
Le transmetteur se compose d'une boîte, A, présentant à sa partie supé-
rieure, une large ouverture circulaire, formée par un morceau de vessie
tendue, aa. Cette membrane vibre sous l'influence de sons, et par ses
vibrations établit ou interrompt le contact avec la tige métallique à deux
branches i e, et consécutivement, établit ou interrompt le circuit élec-
trique que forme la pile P, laquelle est en rapport avec un éleetro-aimant
D et avec le fil partant de la pile.
Le récepteur est basé sur ce phénomène découvert par le physicien Page,
qu'une lige aimantée, ou un électro-aimant, lorsqu'elle éprouve des aiman-
tations et des désaimantations successives, émet des sons en rapport avec
le nombre des passages de courants qui produisent ces effets magnétiques.
Ce récepteur se compose d'une mince tige d'acier, espèce d'aiguille à tri-
coter, d'environ deux millimètres de diamètre, entourée d'une bobine de
fils conducteurs, G, portée sur deux chevalets, g h, fixés sur une caisse
sonore, E. Un couvercle, F, aide à amplifier les sons.
Le transmetteur et le récepteur, placés à une distance quelconque,
sont réunis par le fil de ligne allant du récepteur au transmetteur. Ce
fil est continué par les fils des bobines de ces deux appareils. Il revientà
la pile, ainsi que nous le représentons, ou bien par la terre servant de
conducteur de retour, comme dans les circuits télégraphiques.
Quand on émet des sons auprès de l'embouchure B, les vibrations
qu'éprouve la membrane aa, par l'effet des mouvements de l'air con-
tenu dans la caisse sonore et vide A, agissent sur l'interrupteur c. Il se
produit entre la double tige e i et la pointe c, une série de contacts et de
disjonctions qui, fermant ou rompant le courant de la pile, causent les
aimantations et les désaimantations successives de la tige du récepteur G,
et lui impriment des vibrations correspondantes à celles de la membrane
du transmetteur.
Le mémoire dans lequel Ph. Reis décrivait son appareil, aurait dû
paraître dans le recueil classique des travaux des physiciens allemands.
Nous voulons parler des Annales de physique de Poggendorff, qui sont
consacrées à faire connaître les découvertes les plus importantes des physi-
ciens d'outre-Rhin. Mais le pauvre professeur de la pension de Friedrichs-
dorf ne put jamais parvenir à faire accepter son mémoire par Poggen-
dorff, qui jugeait sans doute son travail avec une défaveur imméritée. Il
arriva donc, à l'instituteur de Friedrichsdorf, pour son téléphone, ce qui
LE TÉLÉPHONE ET LE MICROPHONE
335
était arrivé en France, en 1858, à M. de Changy, pour sa lampe électri-
que à incandescence. Le recueil national officiel se ferma devant lui.
L'injustice et le dédain des savants attitrés pour les travailleurs obs-
curs est de tous les temps et de tous les pays! En deçà comme au delà
du Rhin, le mérite sans appui est condamné à l'oubli.
C'est en raison de l'incomplète publicité qu'il reçut, que le mémoire de
l'instituteur de Friedrichsdorf resta à peu près entièrement ignoré dans
son propre pays. Peu de personnes pouvant connaître les dispositions de
cet appareil, on se fit une idée inexacte de son rôle et de ses effets. On n'y
vit qu'une application sans importance à l'art de la télégraphie, un essai
de musique galvanique, ou un perfectionnement de l'appareil qui avait été
imaginé antérieurement par le professeur Page, aux Etats-Unis; et tous
ceux qui ont écrit depuis sur le téléphone, sont restés dans cette idée.
Selon M. Silvanus Thompson, la transmission de la voix n'aurait été
qu'une conséquence accessoire des expériences de Reis. Si Philippe Reis
commença par construire un instrument imitant l'oreille humaine, c'est,
dit M. Silvanus Thompson, parce qu'il voulait arriver à un appareil capable
de recevoir et de transmettre tout ce que l'oreille humaine peut entendre.
Philippe Reis avait donc, on peut le dire, devancé son époque. Personne
ne le comprit, personne ne lui donna ni appui ni secours. — Le décourage-
ment le prit et la maladie vint l'abattre. Une affection de poitrine qui se
déclara en 1871, lui enleva ses forces et lui fit perdre la voix. Triste et
cruelle ironie de la destinée, qui privait l'inventeur de la transmission de la
voix humaine, de l'organe même qui était l'instrument de ses recherches!
Philippe Reis avait construit une machine pour la démonstration des
lois de la chute des corps, en combinant le grand appareil classique
d'Atwood avec celui du général Morin ; et il se proposait de présenter ce
nouvel appareil à Y Association des nationalistes allemands, qui tenait sa
session à Wiesbade, en 1874. Mais la maladie ne le permit pas. Après de
longues et cruelles souffrances, l'infortuné savant mourut à Friedrichsdorf,
le 14 janvier 1874.
il. Graliam Bell, s'inspirant des travaux do. Philippe Rois, est amené à la construction
de son premier téléphone : V oreille-téléphone. — Deuxième appareil de M. Graham
Dell : le téléphone à pile et à membrane d'or. — Troisième forme du téléphone de
M. Graham Dell : le téléphone à pile et à membrane animale encastrant une mem-
brane de fer.
L'appareil de Philippe Reis pour la transmission des sons musicaux
avait beaucoup frappé le jeune professeur de Boston, M. Graham Bell. Mais
cet appareil, fondé, comme nous venons de le dire, sur le principe de la
musique galvanique de Page, ne transmettait facilement que des airs d'in-
struments, quelquefois des chants de la voix humaine. Il s'agissait d'obtenir
davantage, c'est-à-dire la transmission de la parole articulée. Ce but
paraissait alors absolument chimérique. Prétendre transmettre à dislance
la parole articulée, c'était tenter l'impossible.
Cependant, à quoi servirait-il d'appartenir à un siècle qui rêve le progrès
sans limites, et dont l'ambition scientifique est sans mesure, si l'on ne tente
pas l'impossible? M. Graham Bell le tenta. Et chose extraordinaire, il réus-
sit dans cette recherche; il réalisa pleinement cette utopie condamnée par
l'universelle sagesse des hommes de son temps !
C'est que la physique est entrée, de nos jours, dans une voie non soup-
çonnée jusqu'ici. C'est qu'un ordre de faits, dont les physiciens d'autrefois
n'avaient aucune idée, s'est révélé à nous. La physique classique, la phy-
sique des Gay-Lussac, des Pouillet, des Ampère, des Weber, des Becquerel
et des Regnault, savait parfaitement tout ce qui se passe à la superficie des
corps, mais elle ignorait ce qui se passe au-dessous, c'est-à-dire dans la
substance intime de la matière. La science de notre temps a abordé coura-
geusement cet ordre intime d'actions intra-moléculaires, et ici ont apparu
des phénomènes insolites, des actions jusque-là absolument inconnues.
Depuis que le génie des Gauss, des Grove, des Joule, des Hirn, a découvert
le principe fondamental de la nouvelle physique, à savoir la transformation
des forces les unes dans les autres, les phénomènes les plus extraordinaires
se sont montrés à nos yeux. On a vu des effets d'induction électrique, dont
LE TÉLÉPHONE ET LE MICROPHONE
la véritable nature nous échappe, provoquer, dans l'intérieur des corps, des
vibrations d'une petitesse qui défie toute mesure, mais qui se traduisent
au dehors par des effets physiques très appréciables, par des efforts méca-
niques très intenses. On a vu la chaleur se changer en mouvement et le
mouvement en chaleur. On a vu l'électricité se transformer en force mo-
trice, le magnétisme produire des effets mécaniques et la lumière faire
naître des sons : on a fait, comme on l'a dit, .parler la lumière. On a,
enfin, découvert des courants électriques d'un ordre tout nouveau, les
courants ondulatoires, qui emportent au loin, dans leurs mystérieux
tressaillements, les vibrations de la parole.
Dans cet ensemble de phénomènes étranges, rien n'est prévu d'avance,
aucune donnée antérieure ne peut guider dans leur recherche. C'est un ter-
rain vierge, dévolu au premier pionnier, patient et courageux. Pas n'est
besoin ici d'être savant attitré, professeur de Faculté, membre d'une
Académie ou d'une société savante. La sagacité, la patience dans l'observa-
tion, la persévérance dans l'examen, sont les seules qualités exigées pour
réussir en ce genre d'études. C'est pour cela que les questions les plus abs-
truses sont abordées de front par ces savants d'aventure, ces volontaires
de l'art, ces francs-tireurs de la science, ces enfants perdus du progrès, qui,
inconscients des difficultés, méprisant les obstacles, se jettent au milieu des
plus obscurs problèmes, sans soupçonner leur profondeur, ni la nuit qui
les couvre. Et quelquefois, le dieu hasard, qu'ils invoquent tout bas, dans
leurs veillées solitaires, récompense leur courage et couronne leur foi en
mettant en leur main la palme du triomphe.
Ainsi, de nos jours, la physique s'est démocratisée, pour ainsi dire ;
elle a quitté le giron aristocratique des Universités et des Académies. On
a laissé les savants officiels, patentés, brevetés, continuer de couver gra-
vement l'œuf philosophique, et la couvée étant devenue générale, univer-
selle, a multiplié les produits nouveaux, sains et utiles, par cette raison
que Voltaire a bien de l'esprit, mais que tout le inonde a plus d'espril
que Yoltaire.
Aucune des grandes applications de la physique réalisées de nos jours
l'est sortie des cénacles scientifiques. C'est un simple typographe, Léon
Scott, qui découvre le moyen de faire tracer par un style métallique, sur
,mc membrane vibrante, les sons de la voix humaine. C'est un modest'i
employé des postes, M. Ch. deBourseul, qui, le premier, émet cette pensée
qu'il est possible de transmettre les sons par un courant électrique. C'est
un professeur de pensionnat de l'autre côté du Rhin, qui construit le pre-
mier téléphone musical. Un Yankee, qui n'a jamais mis le pied dans une
5o8
LES NOUVELLES CONQUÊTES DE LA SCIENCE
école élémentaire ou supérieure, qui a eu pour cabinet d'études le fourgon
à bagages d'un railway du Canada, invente le phonographe et réalise
l'éclairage électrique par incandescence, vainement poursuivi jusqu'à lui.
C'est un pianiste, M. Hughes, qui découvre le télégraphe imprimant, ensuite
le microphone et ses étonnantes applications. Enfin* la merveille des-
merveilles, en fait de télégraphie, nous est révélée par un modeste pro-
fesseur d'un hospice de sourds-muets. En effet, la découverte, sans pré-
cédents, de ces courants ondulatoires, qui ont le privilège d'emporter à
travers la distance les vibrations sonores et de les reproduire avec une ab-
solue fidélité, est due à M. Graham Bell, devenu sans doute plus tard un
savant de grande valeur, mais qui, en physique, n'était alors qu'un
écolier.
M. Graham Bell, toutefois, n'arriva pas du premier coup au résultat
qui devait couronner ses efforts. Sa marche à travers les phénomènes
nouveaux ouverts à son exploration, fut lente et tortueuse. 11 fit usage de
procédés ardus et compliqués, avant de découvrir le fait admirablement
simple qui sert de base au téléphone magnétique actuel.
L'appareil du maître d'école allemand Ph. Reis fut d'abord l'objectif
de M. Graham Bell, et malheureusement, là n'était pas la bonne route.
Dans l'appareil de Philippe Reis, c'est le courant électrique qui transmet
des sons musicaux par ses interruptions, provoquées elles-mêmes par la
résonnance d'une membrane vibrant à l'unisson des instruments de
musique. Mais de simples interruptions de contact ne produisent que des
sons isolés, sans liaison entre eux, et ne peuvent donner la continuité des
sons qui constitue la voix humaine.
Nous avons dit que Philippe Reis s'était servi, au début de ses recher-
ches, d'une sorte d'oreille humaine en bois, dans laquelle un morceau
de vessie remplaçait la membrane du tympan. Voulant enregistrer les
vibrations de la voix, M. Graham Bell, aidé par le docteur Blake, con-
struisit un appareil semblable à l'oreille humaine, avec son tympan et
ses osselets. Il enduisit la membrane du tympan de glycérine étendue
d'eau, plaça un style près de cette membrane; puis, en parlant ou chantant
devant ce tympan naturel, il obtint sur une plaque de verre noircie, qui
se déplaçait rapidement sous ce style, des traits reproduisant exactement
les vibrations de l'air ébranlé par les sons. C'est ce que le typographe
Léon Scott avait le premier imaginé en France, avec son phonauto-
graphe.
Cette combinaison de l'appareil primitif de Reis, Yoreilie-téléphone, et du
LE TELEPHONE ET LE MICROPHONE
559
phonautographc de Léon Scotl, qui lui permit d'enregistrer les vibralions
de la voix humaine, mit M. Graham Bell sur la voie de sa découverte.
Ecoutons M. Graham Bell nous raconter ses premiers essais, c'est-à-dire
ceux qui suivirent la construction de Voreille-léléphone, imitée du premier,
appareil de Philippe Beis.
« La disproportion considérable de masse et de grandeur qui, dans cet appa-
reil, existait entre la membrane et les osselets rais en vibration par elle, attira par-
ticulièrement mon attention, et me lit penser à substituer à la disposition compli-
quée que j'avais employée pour mon téléphone à transmission de sons multiples,
une simple membrane à laquelle était fixée une armature de fer.
« Cet appareil fut alors disposé comme l'indique la figure ci-dessous, et je croyais
FlG. 112. PREMIER TÉLÉPHONE DE M. GRAHAM DELL.
P, pile; ÏT, communication parla terre: A, électro-aimant; P, cône acoustique; a b, armature
de l'électro-aimant; M, membrane vibrante en or bu'.tu.
obtenir par lui les courants ondulatoires qui m'étaient nécessaires. En effet, en
articulant à la branche sans bobine d'un électro-aimant boiteux Aune armature de
1er doux, a b, reliée par une tige à une membraneen or battu M, je devais obtenir,
par suite des vibrations de celle-ci, une série de courants induits ondulatoires, les-
quels réagissant sur l'électro-aimant d'un appareil semblable placé à distance,
devaient faire reproduire à l'armature de celui-ci, a' b', les mouvements de la
première armature, et par conséquent faire vibrer la membrane correspondante
M' exactement comme celle ayant provoqué les courants.
« Toutefois, lus résultats que j'obtins de cet arrangement ne furent pas satis-
faisants , et il me fallut encore entreprendre bien des essais, qui m'amenèrent
à réduire autant que possible les dimensions et le pied des armatures et même
à les constituer avec des ressorts de pendule de la grandeur de l'ongle de mon
pouce. Dans ces conditions, au lieu d'articuler ces armatures, je les attachai au
5 iO LES NOUVELLES CONQUÊTES DE LA SCIENCE
centre des membranes, et mon appareil fut alors disposé comme l'indique la
figure suivante. »
Dans le second appareil auquel fait allusion M. Gfaham Bell, le courant
FlG. 113. — DEUXIÈME TÉLÉPHONE DE M. GRAHAM BELL (tDAXSMETTEUIi).
électrique était interrompu par les vibrations d'un mince disque de fer,
placé en face d'un électro-aimant. La membrane de fer vibrait par la ré-
sonnance de la voix, et ses vibrations étaient transmises par le fil de la
A
FlG, 114. DEUXIÈME TÉLÉl'liO.NE DE M. GRAMAJI DELL (llLChPTEUllJ
pile à un appareil vibrant identiquement comme la membrane du trans-
metteur. Les sons de la voix étaient ainsi fidèlement reproduits.
Les figures 113 et 114 représentent cet appareil. Le récepteur se
compose : d'un électro-aimant, B, c'est-à-dire d'une lame de fer pur par-
FiG. 115. — M. GIUHAM BELL, A BO-TON', FUI' l'eXPÉIUENCE DE SON DEUXIÈME TÉLÉi'IIONE -
LE TÉLÉPHONE ET LE MICROl'IlONE
Ô13
couru par un courant électrique, qui lui communique l'aimantation ,
2° d'un disque mince de fer placé au fond de l'ouverture du pavillon, A. Au
moyen des vis, CG, on peut tendre plus ou moins la membrane vibrante.
Le récepteur (fig. 114) se compose d'un électro-aimant, que les physi-
ciens appellent électro-aimant tubulaire. L'aimant BC a une forme cylin-
drique, et la bobine de fils parcourue par le courant qui lui communique
l'aimantation artificielle, est renfermée à l'intérieur du cylindre. L'arma-
ture, A, de l'élcctro-aimant, c'est-à-dire la pièce de fer attirée par cet aimant,
est placée au-dessus du cylindre, et forme comme le couvercle d'une boîte.
Cette dernière disposition de l'électro-aimant rappelle le récepteur du
téléphone musical de Philippe Reis.
Ajoutons que le transmetteur (fig. 113) pouvait fonctionner comme
transmetteur et comme récepteur indifféremment, mais que le récepteur
(fig. 114) ne pouvait remplir ce double office. En d'autres termes, le trans-
metteur était réversible, comme on le dit aujourd'hui, mais le récepteur
ne l'était pas.
Cet assemblage était assez bizarre, et l'on ne pouvait en espérer rien
de bien sérieux. Mais la téléphonie est l'heureuse fille du hasard et de la
fortune, et M. Graham Bell expérimentait un peu à l'aventure.
Aussi, rien ne saurait donner l'idée de la surprise et de la joie qu'éprouva
l'inventeur, lorsque, pour la première fois, le courant électrique traver-
sant ce singulier système, transporta à distance les sons de la voix hu-
maine.
M. Graham Bell avait établi le transmetteur de son appareil dans une
salle de l'Université de Boston servant à des conférences, et il se tenait près
de ce transmetteur. Le récepteur était disposé dans une pièce située à
i'élage au-dessous, et un élève écoutait ou parlait dans le récepteur.
M. Graham Bell ayant prononcé ces mots devant le transmetteur : « Ccm-
prenez-vous ce que je dis », il crut rêver lorsqu'il entendit, à travers l'instru-
ment, cette bienheureuse réponse, un peu confuse, un peu voilée sans
doute, mais enfin perceptible : « Je vous comprends ».
A dater de ce moment le problème de la transmission de la parole par
le courant électrique était résolu.
Nous sommes en Amérique, et dans ce pays les savants qui se livrent à
des recherches nouvelles ont deux objectifs, qui se succèdent dans un ordre
méthodique : 1° la découverte, 2° son exploitation industrielle, assurée au
moyen d'un brevet d'invention. M. Graham Bell, en construisant son télé-
phone à pile, dans lequel une membrane de fer vibrait à l'égal de la voix
tU LES NOUVELLES CONQUÊTES DE LA SCIENCE
et transmettait fidèlement ces vibrations à un appareil semblable, placé à
une station éloignée, avait réalisé la première partie du programme. La se-
conde ne se fit pas attendre.
Au mois de septembre 1875, M. Grabam Bell alla trouver, à Torento, le
ministre des Etats du Canada, M. Brown, qui se disposait à partir pour
l'Europe, et il le chargea de prendre, en Angleterre, en son nom, un brevet
d'invenlion pour son téléphone, pendant qu'il prendrait lui-même un sem-
blable brevet en Amérique.
Le 29 décembre, M. Grabam Bell, apprenant que M. Brown n'était pas
encore parti, lui fit une seconde visite à Torento, et lui remit les dessins de
son appareil, avec un mémoire à l'appui de sa demande de brevet.
M. Brown s'embarqua pour l'Europe au mois de janvier 1876. Arrivé à
Londres, il soumit à des électriciens le mémoire et les dessins de M. Gra-
bam Bell; mais ces savants ne trouvèrent pas que l'invention fût sérieuse,
de sorte que M. Brown hésitait à faire la demande du brevet. M. Gra-
bam Bell écrivait lettres sur lettres à son compatriote, pour le presser
d'exécuter sa promesse, lorsqu'il reçut une dépêche télégraphique, lui
annonçant un événement imprévu et" tragique. Le ministre du Canada,
M. Brown, avait été assassiné dans une rue de Londres !
A cette nouvelle, M. Grabam Bell, renonçant à prendre pour le moment
son brevet en Europe, s'occupa de le prendre, sans autre relard, en Amérique.
Et voici ce qui se passa, le 14 février 1876, à Washington, au bureau des
patentes américaines.
Si le récit qui va suivre a les allures d'un roman, qu'on ne l'attribue pas
à l'imagination de l'auteur, car tout ce qui se passa dans la journée du 14 fé-
vrier 1876, au bureau des patentes de Washington, est appuyé sur des pièces
et des documents qui ont figuré en justice, à l'occasion du procès auquel
donna lieu le cas sans exemple que nous allons raconter.
m
Ce qui se passa le 24 février 1876, dans le bureau du directeur des patentes améri-
caines de Washington. — Le téléphone à pile de M. Graham Bell et le téléphone à
pile de M. Elisha Gray se trouvent face à face. — Un conflit judiciaire. — Comment
les tribunaux américains proclament M. Graham Bell l'inventeur du téléphone, et
ce qui s'ensuivit.
Je ne saurais dire exactement comment est disposé, à Washington, le liu-
rcau des patentes, mais il ne doit pas beaucoup différer des établissements
de ce genre qui sont consacrés, à peu près en tout pays, aux enregistre-
ments officiels des demandes et des délivrances de brevets d'invention. Ils
sont distribués, en général, comme il suit. Une vaste salle est divisée
en un certain nombre de compartiments, servant chacun de bureau à un
employé. Les murs de cette salle sont couverts de dessins au lavis, de
plans géométraux ou de planches gravées en noir et en couleur, représen-
tant divers appareils de mécanique industrielle. De grandes bibliothèques,
renfermant l'interminable collection des volumes que chaque nation con-
sacre aux brevets expirés, s'étendent des deux cotés de la salle. Là se
trouvent les collections des brevets expirés enregistrés en France depuis
1800, et la série des patentes anglaises et américaines; ce qui, joint aux
principaux recueils scientifiques d'Europe et d'Amérique, forme l'indis-
pensable répertoire que les employés ont à consulter.
De ces employés, les uns travaillent à la correspondance, les autres
copient le texte des brevets déposés par les inventeurs. Certains s'oc-
cupent à reproduire sur la planche à lavis, les plans, coupes et dessins
qui accompagnent les brevets. Tandis que quelques-uns colorient, à la
main, les dessins tracés à l'encre, d'autres autûgraphient des manuscrits
ou gravent sur pierre ces dessins, pour en faire des tirages plus nombreux.
Au milieu delà grande salle occupée par les petits bureaux des employés,
estime porte, donnant accès dans le cabinet du directeur du bureau.
Le 24 février 1876, à deux, heures de l'après-midi, le directeur du
bureau des patentes américaines était occupe à expédier les affaires cou-
rantes de son service, quand on frappa à sa porte.
I. 44
3 '.G
LES NOUVELLES CONQUÊTES DE LA SCIENCE.
« Toc, loc!...
— En irez. »
On entra.
« G'cstvous, monsieur Patrick, dit le directeur; quel bon venlvousamène?
— Une demande de brevet.
— De la part?...
— De la part de M. Grabam Bell.
— De M. Grabam Bell, le professeur de l'institution des sourds-muets
de Boston?
— Précisément.
— Et de quelle invention s'agit-il?
— D'un téléphone, c'est-à-dire d'un appareil qui transmet les sons à dis-
tance— Yoici le modèle de son appareil. Voulez-vous en prendre connais-
sance? »
L'agent d'affaires déposa sur un meuble le modèle du téléphone à pile
de M. Graham Bell, et remit au directeur le mémoire du professeur de Bos-
ton. Le directeur commença la lecture de ce mémoire, que nous allons lire
par-dessus son épaule.
« Mon invention — est il dit dans le mémoire de M. Graham Bell à l'appui de sa
demande de brevet — consiste dans l'emploi d'un courant électrique vibratoire, on
ondulatoire, en opposition à un courant simplement intermittent ou pulsatoire, et
d'une méthode ainsi que d'un appareil pour produire une ondulation électrique sur
le fil de ligne.
« On comprendra la distinction entre un courant ondulatoire et un courant pul-
satoire, si l'on considère que les pulsations électriques sont produites par des
changements d'intensité soudains et instantanés, et que les courants ondulatoires
résultent de changements graduels d'intensité, analogues aux changements de
densité occasionnes dans l'air par de simples vibrations du pendule. Le mouve-
ment électrique, comme le mouvement aérien, peut être représenté par une courbe
sinusoïdale ou par la résultante de plusieurs courbes sinusoïdales. »
M. Graham Bell expose ensuite comment les courants ondulatoires peu-
vent servir à la transmission simultanée de plusieurs dépèches, et il décrit
en dernier lieu la disposition suivante :
« Un autre mode est représenté par la figure ci-jointe (voir fig. 1 12, page 559
de cet ouvrage), dans lequel le mouvement peut être communique à l'armature
par la voix humaine ou par le moyen d'un instrument musical.
« L'armature ab est attachée librementà la patte d'un électro-aimant A, etson autre
extrémité est liée au centre d'une membrane tendue, M Un cône, P, sert à faire conl
verger les vibrations du son sur la membrane M. Quand un son est émis dans le cône,
la membrane est mise en vibration, l'armature est forcée de partager ce mouve-
ment, et ainsi des ondulations sont créées dans le circuit. Ces ondulations sontsem-
LE TÉLÉPHONE ET LE MICROPHONE 517
blables en forme aux vibrations de l'air causées par le son, c'est-à-dire qu'elles
sont représentées graphiquement par des courbes semblables. Les courants ondu-
latoires passant par l' électro-aimant aJb' agissent sur l'armature M' pour lui faire co-
i . Nous ne donnons qu'une esquisse du portrait de M. Graiiam Bell, parce que nous n'avons pu
nous procurer de photographie de l'original. Ce profil a été fait de mémoire, après le passage
348' LES NOUVELLES CONQUÊTES DE LA SCIENCE
pier le mouvement de l'armature M. On entend alors sortir du cône P' un son sem-
blable à celui qui est émis en P. »
M. Graham Bell termine ainsi :
« Ayant décrit mon invention, ce que je réclame et désire assurer par la patente
est ce qui suit :
« 1. Un système de télégraphie dans lequel le récepteur est mis en vibration
par l'emploi de courants électriques ondulatoires, essentiellement comme il est
décrit plus haut.
« 2. La combinaison, décrite plus haut, d'un aimant permanent, ou d'un autre
corps capable d'une action inductive, avec un circuit fermé, de sorte que la vibra-
tion de l'un doit occasionner des ondulations électriques dans l'autre, ou dans lui-
même; et je le réclame, soit que l'aimant permanent soit mis en vibration dans
le voisinage du fil conducteur formant le circuit, soit que le fil conducteur soit
mis en vibration dans le voisinage de l'aimant permanent, soit que le fil conduc-
teur et l'aimant permanent, tous deux simultanément, soient mis en vibration dans
le voisinage l'un de l'autre.
« 5. La méthode de produire des ondulations dans un courant voltaïque con-
tinu par la vibration ou le mouvement de corps capables d'une action inductive,
ou par la vibration ou le mouvement du fil conducteur lui-même, dans le voisi-
nage de tels corps, comme il est établi précédemment. »
Ayant pris connaissance de cette demande de brevet, qui était formulée
conformément aux lois et règlements de l'administration des Etats-Unis, le
directeur du bureau des patentes fit signer la demande à l'agent d'affaires
de M. Graham Bell et le congédia.
Ceci se passait à deux heures. À quatre heures, !e directeur entend de
nouveau frapper à sa porte
« Toc, toc!....
— Entrez. »
On entra.
« C'est vous, monsieur Jonathan, dit le directeur ; quel bon venlvous amène?
-- Une demande de caveat.
— De la part?
— De la part de M. Elisha Gray.
— M. Elisha Gray, l'électricien de Chicago?
— Lui-même.
— Et quelle invention M. Elisha Gray veut-il faire breveter?
— Un téléphone, c'est-à-dire un appareil qui transmet la paroleà distance. »
de M. Graham Bell, à Paris, en 1880, el contrôlé par le témoignage des personnes qui se sont trou-
vées à celte époque en rapport avec M. Graham Bell. Le buste de ce physicien, exécuté par M. David
Napoli, ingénieur et électricien distingué, est en voie d'exécution à Paris, et sera exposé au pro-
chain Salon de peinture et de sculpture.
LE TÉLÉPHONE ET LE MICROPHONE 351
Le directeur se leva de son fauteuil, comme poussé par un ressort.
« Un téléphone?... En ôtes-vous bien sûr?...
— Voici le modèle de l'appareil de M. Elisha Gray, et voici ses dessins.
Voulez-vous prendre connaissance du mémoire qui accompagne tout cela?
— Comment donc, monsieur Jonathan ; mais avec le plus grand empresse-
ment! »
Et le directeur, excessivement intrigué, mais sans rien laisser paraître
encore de ce qui lui causait un si vif étonnement, prit des mains du sieur
Jonathan le mémoire de M. Elisha Gray, et s'en donna lecture à lui-même,
en accentuant bien chaque phrase.
L'honnête M. Jonathan, qui avait bien des fois rempli le même mandat
qu'il accomplissait en ce moment, n'avait jamais vu le directeur du bu-
reau des patentes américaines s'intéresser à ce point à une invention. II en
était émerveillé, et ne savait comment expliquer l'attention tout à fait nou-
velle que le directeur apportait à celte affaire.
Voici le texte exact du document manuscrit qui accompagnait la demande
de l'électricien de Chicago. On reconnaîtra bien vite que la description du
téléphone faite par M. Elisha Gray est autrement claire, nette et précise, que
celle de M. Graham Bell, qui disserte, au lieu de décrire, qui s'égare clans des
considérations de physique étrangères au sujet, et dont l'appareil a plutôt
pour objet un perleclionncment à la télégraphie électrique qu'un téléphone.
En tête du mémoire de M. Elisha Gray est un dessin, qui porte pour
légende : « Instruments for transmitting and receiving vocal sounds tele-
graphicalhj, caveat filed February 14"' 1870, c'est-à-dire : Instruments
pour transmettre et recevoir télégraphiquement des sons vocaux. Caveat,
enregistré le 14 février 187G.
Voici maintenant le texte de l'inventeur :
« A tous ceux que cela peut concerner, qu'il soit connu que moi, Elisha Gray,
de Chicago, comté de Cook et État d'illinois, ai inventé un nouveau mode de
transmettre des sons vocaux télégraphiquement. Ce qui suit en est la description.
« L'objet de mon invention est de transmettre les tons de la voix humaine au
travers d'un circuit télégraphique et de les reproduire à l'extrémité réceptrice de
la ligne, de telle façon que des conversations effectives puissent cire tenues par
des personnes se trouvant à une grande distance l'une de l'autre.
« J'ai inventé et fait breveter des méthodes de transmettre télégraphiquement
des impressions ou sons musicaux, et mon invention actuelle est basée sur une
modification du principe de ladite invention, qui est décrite et exposée dans des
cttres patentes des États-Unis, qui m'ont été accordées le 27 juillet 1875, sous les
numéros respectifs 166 095 et 166096, et, de plus, dans une demande de patente
déposée par moi le 25 février 1875.
55-2
LES NOUVELLES CONQUÊTES DE LA SCIENCE
« Pour atteindre l'objet de mon invention, j'ai imagine un instrument pouvant
émettre des vibrations concordant avec tous les tons de la voix bumaine, et par
lequel ces tons, ou sons, sont rendus perceptibles.
« J'ai représenté sur les dessins ci-joints un appareil renfermant mes perfection-
nements de la meilleure manière qui me soit connue maintenant, mais je projette
différentes autres applications, ainsi que des changements dans les détails de con-
struction de l'appareil, changements dont quelques-uns se seront nécessairement
déjà présentés d'eux-mêmes à un électricien habile ou à une personne versée dans
l'acoustique, à la vue de la présente application.
« La première figure de mon mémoire représente une section centrale verti-
cale au travers de l'instrument transmetteur ;
Flfi. 118. TÉLÉPHONE A rilESSION li'ïAD VAMAELE, DE M. ELISIIA GBAY.
A, boite acoustique du transmetteur; B, vase de verre plein d'eau; a, diaphragme en audruclio portant une
tiLie métallique attachée à sa partie inférieure ; b, suite de la tige métallique brisée, et communiquant avec
le fil conducteur c ; T, communication avec la terre.
« La deuxième figure de mon mémoire représente une section semblable au tra-
vers du récepteur;
« La troisième figure, un dessin d'ensemble de tout l'appareil.
« Mon opinion actuelle est que la méthode la plus efficace pour obtenirunappareil
capable de rendre les sons variés de la voix humaine, consiste à étendre un tym-
pan, tambour ou diaphragme en travers d'une extrémité de la boîte qui porte
un appareil produisant des fluctuations dans le potentiel du courant électrique, et
par suite variant dans sa force.
« Sur le dessin ci-joint (fig. 118); \& personne qui transmet les sons est repré
sentée parlant dans une boîte A, en travers de l'extrémité extérieure de laquelle
LE TÉLÉPHONE ET LE MICROPHONE
•est tendu un diaphragme a, d'une substance mince quelconque, telle que du par-
chemin ou de la baudruche, capable de rendre tous les tons de la voix humaine, qu'ils
soient simples ou complexes. A ce diaphragme est fixée une petite tige métallique
conductrice de l'électricité, qui descend jusque dans un vase B fait de verre
ou d'autre matière isolante et dont la partie inférieure est fermée par un tani-
554 LES NOUVELLES CONQUÊTES DE LA SCIE.NCE
pon b qui peut être métallique ou au travers de laquelle passe un conducteur c qui
l'orme en partie circuit.
« Ce vase est rempli d'un liquide possédant une grande résistance, tel que do
l'eau par exemple, de sorte que les vibrations de la tige métallique qui ne touche
pas entièrement le conducteur b amèneront des variations dans la résistance
électrique, et par conséquent dans le potentiel du courant qui passe au travers
de la tige métallique.
« Il résulte de ce mode de construction que la résistance varie constamment en
concordance avec les vibrations du diapbragme, lesquelles, quoique irrégulières,
non seulement en amplitude, mais aussi en rapidité, n'en sont pas moins trans-
mises, et peuvent, par conséquent, être envoyées par une seule tige, ce qui ne
pourrait pas être obtenu en établissant et eu rompant alternativement le courant
là où l'on emploie des points de contact.
« J'étudie cependant l'emploi de séries de diaphragmes dans une boîte vo-
cale commune, chaque diaphragme portant une tige indépendante et répondant à
une vibration d'une rapidité et d'une intensité différentes, cas dans lequel on
peut employer des points de contact montés sur d'autres diaphragmes. Les vibra-
tions communiquées de cette façon sont transmises au travers d'un circuit élec-
trique à la station réceptrice. Dans ce circuit est compris un électro-aimant de con-
struction ordinaire, agissant sur un diaphragme, auquel est fixée une pièce de fer
doux. Ce diaphragme est tendu en travers d'une boite vocale réceptrice c, quelque
peu semblable à la boîte vocale correspondante A.
« Le diaphragme à l'extrémité réceptrice de la ligne reçoit alors des vibrations
correspondant à celles du côté transmetteur et il se produit des sons ou mots
perceptibles.
« L'application pratique évidente de mon perfectionnement sera de permettre à
des personnes, postées à de grandes dislances, de converser l'une avec l'autre dans
un circuit télégraphique, absolument comme elles le font actuellement en présence
l'une de l'autre ou dans un porte-voix.
« Je revendique comme étant mon invention l'art de transmettre des son-;
vocaux ou conversations lélégraphiquement par un circuit télégraphique. »
Nous ouvrirons ici une parenthèse pour dire que celte description est si
précise et si complète qu'elle permettrait de construire un appareil qui
pourrait certainement constituer un téléphone parlant.
En lisant avec soin la description qui précède et examinant le dessin qui
accompagne le brevet de M. Elislia Gray, dessin que nous avons reproduit
exactement dans la figure 118 (page 552) d'après le brevet de l'inventeur,
on comprend que le jeu de cet appareil est le suivant.
La voix faisant vibrer le diaphragme a de la boîte du transmetteur A, les
vibrations de ce diaphragme se communiquent à la tige métallique qui
est attachée à ce diaphragme, et cette lige, en vibrant, presse plus ou moins
la mince couche d'eau sur laquelle porte l'extrémité inférieure de cette
LE TÉLÉPHONE ET LE MICROPHONE 555
même tige. Ces variations dans la compression de l'eau font varier l'inten-
sité du courant électrique, et ces variations dans l'intensité du courant se
communiquent, par la tige métallique b, et par le fil conducteur c, au ré-
cepteur A', après avoir traversé la terre, qui sert de conducteur de retour.
Dès lors, le diaphragme du récepteur A' vibre identiquement comme le
diaphragme du transmetteur, c'est-à-dire reproduit les sons de la voix qui a
fait parler le transmetteur.
C'est le principe du téléphone à pile et à conducteur de charbon que
M. Edison construisit plus tard, et que nous retrouverons en son lieu.
11 importe de remarquer que le téléphone de M, Elisha Gray diffère du té-
léphone de Philippe Ileis en deux points très importants. Le transmetteur
n'agit pas par des interruptions de contact avec la membrane animale,
comme dans l'appareil du maître d'école allemand, mais par les variations
de résistance offertes par un liquide au passage du courant électrique.
M. Elisha Gray insiste sur ce point, qui est, en cflèt, d'une importance
capitale.
Reprenons l'entretien de nos deux personnages, que nous avons interrompu
pourdonner l'explication technique du téléphone de l'électricien de Chicago.
Ayant lu consciencieusement, et dans son entier, le mémoire déposé par
M. Elisha Gray à l'appui de son caveat, le directeur des patentes fit signer
la demande par l'agent d'affaires; puis, au lieu de le congédier, il le retint
du geste.
M. Jonathan, qui allait se retirer, et tenait déjà le bouton de la porte,
s'arrêta, prêta écouter de toutes ses oreilles la déclaration qu'allait lui
faire l'employé supérieur.
« Vous avez sans doute remarqué, lui dit le directeur, la surprise que
j'ai ressentie quand vous m'avez fait part de l'objet de votre demande. Il me
reste à vous expliquer la cause de cette surprise. Sachez donc que deux
heures à peine avant que vous entriez ici, votre honorable confrère,
M. Patrick, en sortait, après m'avoir remis une demande de brevet
pour un téléphone, qui diffère sans doute, par son mécanisme, de celui de
M. Elisha Gray, mais qui donne, en fait, le même résultat, c'est-à-dire qui
transporte la paroleà distance, par l'intermédiaire d'un courant électrique. »
Et comme M. Jonathan se récriait, le directeur tira d'un carton et mit
sous ses yeux les pièces relatives à la demande de brevetdeM. GrahamBell.
« Je vous communique ces pièces, monsieur Jonathan, dit le directeur,
pour que vous reconnaissiez par vous-même la vérité de ce que j'avance... Et
j'ajoute que vous ne sauriez contester que la demande de M. Graham Bell n'ait
556
LES NOUVELLES CONQUÊTES DE LA SCIENCE
l'antériorité sur celle de M. Elisha Gray, attendu qu'elle a élé déposée au--
jourd'hui à deux heures, et la vôtre à quatre heures seulement.
— C'est ce que je n'ai nullement l'intention de nier, répliqua le manda-
taire de M. Elisha Gray. 11 y aura certainement procès entre nos deux inven-
teurs, et l'on ne peut savoir quelle en sera l'issue. Quant à nous, qui n'avons
été, en tout ceci, que les intermédiaires, nous ne pourrons que constater la
réalité et la sincérité desfails. Leur appréciation appartiendra au tribunal. »
Sur ces dernières paroles, le sieur Jonathan se retira.
Ce qu'avait prévu notre agent d'affaires ne manqua pas, d'ailleurs, de se
produire. Quelques mois après, les deux inventeurs étaient en procès.
Le tribunal de Washington dut être fort embarrassé; car si, d'une part,
la description du téléphone électrique de M. Elisha Gray était magistrale,
et les effets de son appareil aussi nets qu'on pût le désirer, d'autre part, le
mémoire de M. Graham Bell trahit des hésitations continuelles, et ne pa-
raît contenir que le germe d'une invention, ayant pour objet la télégraphie
électrique, plutôt qu'une invention définitive relative à la téléphonie.
Cependant le tribunal de Washington se prononça en faveur de M. Gra-
ham Bell. Il déposséda l'électricien de Chicago, et investit le professeur de
Boslon du privilège de la découverte du téléphone.
Ce qui dicta sans doute la sentence des juges américains, ce fut l'antériorité
de deux heures dans le dépôt des pièces, antériorité établie en faveur de
M. Graham Bell, mais surtout cette considération que M. Graham Bell avait
fait une demande de brevet, en bonne et due forme, tandis que M. Elisha
Gray n'avait pris qu'un simple caveat.
11 importe, en effet, de savoir qu'aux Etals-Unis, ce qui n'existe pas en
France, l'inventeur qui juge que sa découverte n'est pas arrivée à maturité,
peut, avant de demander un brevet, déposer à l'Office des patentes un
caveat, c'est-à-dire un mémoire manuscrit, indiquant le plan, l'objet et les
caractères distinctifs de son invention, en demandant protection pour son
droit, jusqu'à ce qu'il ait mûri sa découverte. Il paye, pour cela, une taxe de
20 dollars, dont il lui est tenu compte plus lard, s'il demande un brevet.
Si, pendant l'année qui suit le dépôt d'un caveat, l'Office des patentes reçoit
une demande pour une invention semblable à celle du déposant de ce
caveat, celui-ci en est informé et peut faire opposition.
C'est parce qu'il n'avait demandé qu'un caveat que M. Elisha Gray perdit
son procès. Quant au mérite comparatif des deux appareils, personne n'au-
rait hésité un instant à décerner la palme à l'instrument téléphonique de
l'électricien de Chicago.
IV
Comment M Graharà Bell a pu être conduit à la découverte du téléphone magné-
tique. — Le télégraphe à ficelle amène M. Graham Bell à l'idée d'un téléphone
sans pile. — Ce que c'est que le téléphone à ficelle. — Obscurité de son origine.
— Description du téléphone magnétique de M. Graham Bell. — Effet produit par
celte invention à l'Exposition de Philadelphie. — Sir William Thomson et l'Empe-
reur du Brésil patronnent, en Europe, l'invention américaine. — Succès du
téléphone en Amérique. — Expériences publiques faites par l'inventeur, de Boston
à Salem. — Le téléphone de M. Graham Bell fait son apparition en Europe
La meilleure preuve que le téléphone électriquj que M. Graham Bel
fit breveter le 14 février 1876, et auquel le tribunal américain accorda
l'antériorité sur celui de M. Elisah Gray, était un instrument sans valeur
pratique, c'est qu'à peine ce brevet fut-il obtenu que l'inventeur s'em-
pressa de le mettre de côté, et de chercher mieux".
Et il chercha avec tant d'ardeur qu'il finit par accomplir l'une des plus
grandes découvertes de la physique moderne. 11 transmit la parole sans
l'intermédiaire du courant électrique.
Comment, en parlant d'un premier instrument, qui n'était qu'une
ébauche, le professeur de Boston parvint-il à réaliser cette merveille de
l'acoustique qui porte le nom de téléphone magnétique, ou téléphone à cou-
rants ondulatoires? Je ne sais pourquoi, mais il me semble que M. Graham
Bell dut être mis sur la voie de cette grande découverte par la connais-
sance du vulgaire et grossier jouet qui porte le nom de télégraphe à ficelle.
Le lecteur a certainement connaissance du télégraphe à ficelle, que les
marchands de jouets vendaient, vers 1878, dans les boutiques et dans les
rues de Paris, pour la modique somme de 50 centimes. Le télégraphe à
ficelle est un très vieux bibelot, sans que personne puisse dire à quelle
époque il remonte; car tout est bizarre, tout est étrange et mystérieux dans
l'enfantement du téléphone,
Aujourd'hui, le télégraphe à ficelle est parfaitement oublié. Il fut à la
mode à Paris, pendant trois mois. Mais comme trois mois d'altenlion est
tout ce que Paris peut accorder à une curiosité quelconque, au bout de ce
temps personne n'y pensait plus, et maintenant on ne trouverait peut-être
LES NOUVELLES CONQUETES DE L'A SCIENCE
FlG. 120. — I.B TÉ-
LÉGRAPHE A FICELLE.
pas dans toute la France un seul de ces engins. J'en ai
découvert un, par hasard, au fond du tiroir d'un vieux
meuble, et je n'ai pu m'empèeher, en contemplant la
poussière qui ternissait ses nobles baudruches, de gémir
sur la grandeur et la décadence des inventions humaines.
Quoi qu'il en soit, puisque, par un sort heureux, j'ai
retrouvé ce pauvre délaissé, laissez-moi vous le décrire.
Le télégraphe à ficelle se compose de deux cornets,
ou embouchures (fig. J 20), de bois léger, fermées au fond
par une membrane de parchemin. Un fil de soie ou de
coton, arrête par un nœud, est fixé au milieu de chaque
membrane. S'il est bien tendu en ligne droite, ce fil peut
transmettre la voix à environ cinquante mètres. Une per-
sonne parle, en appliquant sa bouche sur l'embouchure
de l'un des cornets; tandis qu'une seconde personne
place l'autre cornet à son oreille. Les paroles sont ainsi
assez facilement entendues. Il faut seulement que le fil ne
fasse ni inflexions, ni coudes, qu'il soit rectiligne.
M. BrégueL est pourtant parvenu à faire parler un fil pré-
sentant plusieurs inflexions. Pour cela il a fait usage,
comme supports, placés de distance en dislance, d'espèces
de petits tambours de basque, par le centre desquels il fait
passer le fil. Le son parlant de la membrane dans laquelle
on parle, étant conduit par le fil, fait vibrer la membrane
du petit tambour de basque qui sert à former un coude, et
ledit tambour de basque transmet sa vibration à la partie
du fil qui suit. On peut, de cette manière, multiplier les
coudes, sans rien enlever à l'intensité des paroles trans-
mises,
Quel est l'inventeur du télégraphe à ficelle? il. Preece,
électricien anglais, a revendiqué cette invention pour
un physicien de sa nation, Robert Ilooke, contempo-
rain de Denis Papin, qui vivait au dix-septième siècle.
Nous ferons pourtant remarquer que dans le texte de
Piobert Ilooke, il ne s'agit nullement d'une membrane
vibrante, ni d'une embouchure. Il n'est question que d'un
fil tendu transmettant instantanément le son. Mais le fait
de la transmission du son par des corps solides d'une
LE TÉLÉPHONE ET LE MICROPHONE 359
grande longueur, était connu depuis longtemps. Les anciens eux-mêmes
savaient que les poutres et les conduites métalliques transmettent instan-
tanément le son à de très grandes dislances. Le texte de Robert Hooke ne
mentionnant que la transmission du son par un fit ' tendu en ligne droite,
ne peut aucunement s'appliquer à un télégraphe pourvu de deux mem-
branes vibrantes. C'est donc à tort, selon nous, que M. Prcece veut faire
honneur de cette invention à Robert Hooke.
Pour que le lecteur prononce lui-même sur la vérité de notre critique,
voici le passage extrait des œuvres de Robert Hooke par M. Preece, et
invoqué par lui, à l'appui delà prétendue découverte du téléphone à ficelle
par le physicien du dix-septième siècle.
« Il n'est pas impossible, dit Robert Hooke, d'entendre un bruit à grande distance,
car on y est déjà parvenu, et l'on pourrait môme décupler cette dislance sans
qu'on puisse taxer la chose d'impossible. Bien que certains auteurs estimés aient
affirme qu'il était impossible d'enlendrc à travers une plaque de verre noircie
même très mince, je connais un moyen facile de faire entendre la parole à travers
un mur d'une grande épaisseur. On n'a pas encore examiné à fond jusqu'où pou-
vaient atteindre les moyens acoustiques, ni comment on pourrait impressionner
l'ouïe par l'intermédiaire d'autres milieux que l'air, et je puis affirmer qu'en
employant un fil tendu, j'ai pu transmettre instantanément le son à une grande
distance, et avec une vitesse, sinon aussi rapide que celle de la lumière, du moins
incomparablement plus grande que celle du son dans l'air. Celte transmission
peut être effectuée non-seulement avec le fil tendu en ligne droite, mais encore
quand ce fil présente plusieurs coudes. »
On voit qu'il n'est nullement question, dans ce passage, assez embrouillé,
du reste, de membrane résonnante, ni de cornet acoustique , et que tout se
réduit à la mention d'un fil tendu en ligne droite, ou faisant des inflexions.
Mais tout le monde savait qu'une longue poutre transmet à son extrémité le
bruit d'une montre. Robert Hooke ne fit que remplacer la poutre par
un fil. Nous ne voyons pas là le télégraphe à ficelle qui vient d'être décrit.
Le fait est que l'inventeur du télégraphe à ficelle est parfaitement ignoré.
Il n'a jamais existé aucun engin semblable dans un cabinet de physique,
ni au siècle dernier, ni pendant le nôtre. Or, les cabinets de physique en
auraient ccrlainement conservé des modèles si un physicien estimé comme
l'était Robert Hooke eût jamais construit un instrument de ce genre.
Ainsi, l'origine du télégraphe à ficelle se perd dans un lointain ténébreux.
Ce qui prouve qu'il y a bien des siècles que ce petit jouet fait la joie des
enfants et la tranquillité des parents, c'est qu'il était connu dans le Nou-
veau monde, en des temps fort reculés.
M. Edouard André, qui fut chargé par le gouvernement français,
:go les nouvelles CONQUETES de la science
en 1870, d'une mission scientifique dans la Nouvelle-Grenade, en rapporta
cet instrument, qu'on appelle dans ce pays fonoscopio, et qui sert à amuser
les enfants, grands et petits. Les membranes résonnantes sont en vessie de
porc, et les cornets récepteurs en bambou : le fil est en coton. On en trouve
dont le fil n'a pas moins de 60 mètres de long. D'après les notables de la
Nouvelle Grenade, le fonoscopio était connu dans ce pays depuis la conquête
du Nouveau monde par les Espagnols.
Dans la république de l'Equateur on trouve également le fonoscopio ser-
vant de jouet aux enfants.
Nous pensons que par suite du bruit que fit en Amérique, en 1877, la dé-
couverte du téléphone par M. Elisha Gray et par M. Graham Bell, l'attention
fut ramenée sur le télégraphe à ficelle, et que ce petit instrument se répandit
alors aux États-Unis, puis en Europe.
C'est peut-être, selon nous, en voyant fonctionner, à Boston, ce jouet
populaire, en reconnaissant avec quelle facilité la parole se transmet dans
le télégraphe à ficelle, que M. Graham Bell conçut l'idée de se passer du
courant électrique pour créer un téléphone, et qu'il vint à penser qu'un
fil tendu entre deux membranes vibrantes, pourvues d'un aimant, suffirait
à la transmission des sons à dislance.
Il est certain que le nouveau téléphone, créé en 1877 par M. Graham Bell,
ressemble singulièrement à un télégraphe à ficelle dans lequel le fil serait
métallique, et la membrane de parchemin serait remplacée par une mem-
brane en tôle de fer.
Quoi qu'il en soit de notre hypothèse, il est certain que M. Graham Bell,
à peine son brevet obtenu pour son télégraphe électrique à pile, renonça à
tout courant électrique, et se contenta d'un simple fil de métal reliant deux
membranes vibrantes, munies d'un aimant et placées au fond d'un cornet,
comme le sont les membranes de parchemin du télégraphe à ficelle.
La membrane vibrante, qu'il plaçait au fond du cornet était, comme dans
son précédent appareil, une mince feuille de tôle.
La découverte essentielle de M. Graham Bell fut de disposer en face de la
feuille de tôle vibrant sous l'influence de la voix, un petit clou d'acier
aimanté, et d'enrouler une partie de ce fil autour de l'aimant, c'est-à-dire
d'entourer le pôle de l'anneau d'une bobine de fils conducteurs.
Voici ce qui se passe avec cette disposition. Quand on parle devant la
mince plaque de tôle, celle-ci vibre, conformément aux ondulations de la
voix. Les vibrations de la petite plaque de tôle vont provoquer, à distance,
une certaine modification dans l'état magnétique du clou d'acier aimanté,
cl par cette modification il se développe clans le fil conducteur placé près
LE TÉLÉPHONE ET LE MICROPHONE 503
de cet aimant, un courant particulier, qui n'est pas un courant d'induction
électrique, mais qui est d'une nature spéciale et très mystérieuse, au fond.
Le nom de courant ondulatoire a été donné par M. Graham Bell au cou-
rant moléculaire qui se produit dans les conditions indiquées plus haut. Ce
courant, qui franchit l'espace avec la rapidité de l'éclair, suit le fil conduc-
teur, et si l'on a placé à l'autre extrémité du courant un cornet pourvu
d'une membrane de fer et d'un clou d'acier aimanté, c'est-à-dire un
appareil en tout semblable à celui de la station du départ, les mêmes
vibrations sonores se répètent dans la seconde membrane, et la parole est
exactement transmise et répétée à l'autre bout de la ligne.
Maintenant, ami lecteur, je vous prierai de vouloir bien ne pas me
demander ce que c'est qu'un courant ondulatoire, car je ne pourrais faire
à cette question de réponse satisfaisante. Nous sommes en possession d'un
phénomène nouveau et vraiment merveilleux. Sachons en tirer parti, et ne
nous arrêtons pas à vouloir déchiffrer cette nouvelle énigme de l'impéné-
trable Sphinx qui s'appelle la Nature.
La disposition que M. Graham Bell donna à son nouveau téléphone magné-
tique fonctionnant par les courants ondulatoires, grâce à un petit barreau
aimanté, est représentée en coupe, dans la figure 12L2. (In barreau aimanté,
c'est-à-dire un simple clou d'acier AB, que l'on a transformé en un aimant
permanent par les procédés ordinaires usités en physique, est enveloppé
à l'une de ses extrémités, ou pôle, A, d'une petite bobine, CC, de fils con-
ducteurs, entourés de soie. Tout près de l'extrémité libre, ou pôle, A, du clou
aimanté, est une mince plaque de tôle de fer, FF', placée au fond d'une
embouchure, E.
Ce clou aimanté est fixé à sa place par la pression d'une petite vis V, et,
selon qu'on fait avancer ou reculer cette vis, on fait avancer ou reculer la
tige aimantée AB, pour régler l'appareil, c'est-à-dire pour placer cette tige
aimantée au point le plus convenable en regard du diaphragme de fer, ou
lame vibrante, FF'.
Nous avons dit qu'une petite bobine électro-magnétique, CC, est fixée à
l'extrémité du barreau aimanté, AB. Toute bobine électro-magnétique se
compose d'un long fil métallique entouré de soie, matière isolante. C'est
dans la petite bobine, enveloppée de fils parcourus par le courant élec-
trique, que doit se développer la série de courants ondulatoires, par suite
de l'interruption et du rétablissement successifs du courant qui parcourt la
tige aimantée AB. Les extrémités des deux fils sortant de la bobine CC, une
fois hors de l'appareil, sont tordues ensemble, de manière à ne former
qu'un cordon, tout en étant parfaitement isolées l'une de l'autre, par la soie
TOI LES NOUVELLES CONQUÊTES DE LA SCIENCE
qui les entoure. Ce cordon, composé des deux fils conducteurs des courants
ondulatoires, en sortant du inanche, comme on le voit sur la figure 122, où
il est indiqué par les lettres/", f, vient se relier à la ligne générale du fil qui
réunit l'un à l'autre le téléphone transmetteur et le téléphone récepteur.
En face de la lige horizontale aimantée, AB, est placée, avons-nous dit,
la lame vibrante, FF', qui est composée de fer étamé, recouvert de vernis,
FlG. 122-123. — TÉLÉPUOXE MAGMÎTIQCE DE M. GRAIIAM DELL. (COUPE ET PERSPECTIVE.)
et qui a la forme d'un disque. La paroi extérieure de cette môme lame vi-
brante, FF', se trouve en face de l'embouchure E.
Quand on parle dans l'embouchure E, les vibrations résu. tant de
l'émission de la voix provoquent, dans la lame de fer, FF', des vibrations
correspondantes. Les mouvements de cette lame fonl naître dans la bo-
bine CC des courants semblables, lesquels se transportent le long des
conducteurs f, f, et s'écoulent par le fil conducteur général.
L'appareil que nous venons de décrire (fig. 22) est le transmetteur. Un
autre appareil, tout semblable, est placé à la station où l'on veut rece-
voir la parole. Ce dernier appareil, qu'on nomme le récepteur, reçoit des im-
pressions vibratoires identiques à celles qu'a déterminées la voix à la station
LE TÉLÉPHONE ET LE MICROPHONE
3G5
du départ, et ces mômes vibrations sonores reproduisent les paroles pro-
noncées dans le transmetteur.
L'ensemble de tous ces petits organes est contenu dans un tuyau de bois
cylindrique (fig. 123), qui ressemble beaucoup à un cornet acoustique,
c'est-à-dire à l'engin dont se servent, pour entendre, les personnes sourdes
comme des pots, et qui s'avouent « un peu dures d'oreille ».
Pour se servir du téléphone de Bell, on doit prononcer nettement les
mots, en appliquant les lèvres à l'embouchure du transmetteur , que l'on
lient à la main. Celui qui veut entendre la parole ainsi envoyée, applique
à son oreille l'embouchure du téléphone récepteur.
Le téléphone magnétique, c'est-à-dire sans pile vol laïque, tel que le mon-
trent les figures 122 et 125, n'était pas encore construit, lorsque M. Graham
Bell présenta son invention, en juillet 1876, à l'Exposition de Philadelphie.
Le modèle qui figura à cette Exposition est celui que nous avons décrit et re
FlC. 124 ET 125. — TÉLÉPHONE DE M. GKAIIAM BELL, PRÉSENTÉ A L'EXPOSITION DE PHILADELPHIE EN 1870.
présenté dans les figures 1 15 et 1 14 (page 540) et où l'on lait usage d'un cou-
rant électrique. Nous reproduisons cet appareil historique dans les deux des-
sins ci-dessus. La ligure 124 est le transmetteur et la figure 125 le récepteur.
M. Graham Bell se tenait près de ce petit instrument, long de 50 cen-
timètres à peine, s'efforça nt de faire comprendre aux visiteurs que ce
tuyau, assez semblable à une lorgnette, transmettait au loin la parole, quand
on savait s'en servir. Mais les visiteurs ne paraissaient pas convaincus.
Comment croire qu'un petil tuyau de bois contenant un clou aimanté et
un morceau de tôle, apportât la solution d'un problème qui déjouait
depuis des siècles la sagacité des savants?
Heureusement pour l'inventeur, un célèbre physicien anglais, sir Wil-
liam Thomson, l'un des plus habiles électriciens des deux mondes, arriva
à Philadelphie. Quand M. Graham Bell lui soumit son appareil, comme il le
5G6
LES NOUVELLES CONQUÊTES DE LA SCIENCE
faisait pour tous les visiteurs de l'Exposition, sir William Thomson lui sauta
au cou. Son génie d'électricien lui avait fait instantanément deviner toute la
valeur etlout l'avenir du modeste appareil perdu dans un coin du bazar amé-
ricain. Il félicita chaudement l'inventeur, et lui promit son haut patronage.
En effet, de retour en Angleterre, sir William Thomson, dans la réunion
de Y Association britannique pour l'avancement des sciences, tenue au mois de
septembre 1876, fit connaître le téléphone magnétique de M. Graharo Bell,
en le qualifiant ainsi : la merveille des merveilles de la télégraphie électrique.
Voici le texte de la lecture que sir William Thomson fit à Y Association élec-
trique, il commence par dire quelques mots du télégraphe musical etélectri-
que de M. Elisha Gray, pour arriver à celui de M. Graham Bell, puis il
ajoute :
« Au département des télégraphes des États-Unis, j'ai entendu dans la section
du Canada: Tobe or not tobe — There,s tke rub, articulés à travers un fil télégra-
phique, et la prononciation électrique ne faisait qu'accentuer encore l'expression
railleuse des monosyllabes. Le fil m'a récité aussi des extraits au hasard des jour-
naux de New-York... Tout cela, mes oreilles l'ont entendu articuler très distincte-
ment par le mince disque circulaire formé par l'armature d'un électro-aimant.
C'était mon collègue du jury, le professeur Watson, qui, à l'autre extrémité de la
ligne, proférait ces paroles à haute et intelligible voix, en appliquant sa bouche
contre une membrane tendue, munie d'une petite pièce de fer doux, laquelle exé-
cutait, près d'un électro-aimant introduit dans le circuit de la ligne, des mouve-
ments proportionnels aux vibrations sonores de l'air. Cette découverte, la mer-
veille des merveilles du télégraphe électrique, est due à un de nos jeunes com-
patriotes, M. Graham Bell, originaire d'Edimbourg, aujourd'hui naturalisé citoyen
des États-Unis. »
Sir William Thomson occupe aujourd'hui dans la Grande-Bretagne la
place autrefois dévolue à sir Humphry Davy, ensuite à Faraday : c'est
l'oracle scientifique de son pays. L'oracle ayant ainsi parlé, l'admiration,
qui était restée jusque-là à l'état latent, même en Amérique, éclata, una-
nime et universelle, au pays d'Albion, et alla tout aussitôt se répercuter clans
le Nouveau monde.
En France, ce fut une tête couronnée qui affirma l'existence et vanta le
mérite de la nouvelle découverte issue du génie américain. L'Empereur du
Brésil, don Pedro Ier, qui venait de visiter l'Exposition universelle de Phila-
delphie, et avait été mis par l'inventeur au courant de tous ses travaux,
arriva à Paris, à la fin de l'année 1876. Se trouvant en rapport avec les
membres d'une commission officielle qui s'occupait d'organiser la section
d'électricité, pour l'Exposition universelle de 1878, au palais du Champ
de Mars, Don Pedro fit connaître à cette commission le téléphone magné-
LE TÉLÉPHONE ET LE MICROPHONE 367
tique du physicien de Boston. L'impériale majesté eut beaucoup de peine à
faire admettre aux membres de ladite commission l'existence réelle et les
prodigieux effets du nouvel appareil ; mais il leur répéta tant de foiset avec
tant d'insistance les vers de Molière :
Je l'ai vu, dis-je, vu. de mes propres yeux, vu,
Ce qu'on appelle vu !
qu'il finit parles convaincre. Les électriciens de Paris se firent alors les admi-
rateurs sincères et les sympathiques propagateurs de l'invention américaine.
Ainsi patronné en Angleterre et en France, M. Graham Bell passa grand
homme. En dépit du proverbe, il fut prophète en son pays. Une compa-
gnie se forma, pour mettre des fonds à sa disposition, et lui donner les
moyens de faire connaître sa découverte par des expériences publiques.
M. Graham Bell avait fait la conquête la plus significative chez le peuple
américain : la eonquêLe du dollar!
El le dollar porta ses fruits. La compagnie qui s'était formée à Boston,
pour propager la nouvelle invention, s'entendit avec une des sociétés qui
exploitent les télégraphes aux Etats-Unis. M. Graham Bell installa son télé-
phone à Boston, et en se servant du fil conducteur du télégraphe électrique,
il put entretenir une conversation avec une personne placée à l'autre
extrémité du fil, à Malden, à la distance de 9 kilomètres.
M. Graham Bell réussit, peu de temps après, c'est-à-dire en juin 1877,
à transporter les ondulations sonores de Boston à Salem. La distance de
cette ville à Boston est de 22 kilomètres. Grâce à une disposition parti-
culière du récepteur, on entendit très nettement à Salem les paroles
prononcées par M. Bell à Boston.
C'est dans une conférence publique qu'il donna à Boston, que M. Gra-
ham Bell exécuta cette expérience mémorable. Il parlait à Boston dans
l'embouchure de son transmetteur, et les vibrations sonores étaient trans-
portées à Salem par le fil télégraphique. Il était prévenu par un autre
fil télégraphique du moment où il fallait parler par le téléphone.
Les assistants de Salem, en appliquant l'oreille au cornet qui terminait
l'appareil, entendirent les sons et les paroles envoyées de Boston, et firent
retentir la salle d'applaudissements enthousiastes.
Des transmissions inverses turent faites, et avec le résultat le plus favo-
rable. Les spectateurs deBoston entendirent les paroles et les chants de Salem.
Deux mois après, l'appareil de M. Graham Bell était présenté à l'Aca-
démie des sciences de Paris et aux sociétés savantes de Londres, et il
excitait une admiration générale chez les savants et le public.
V
Perfectionnements apportés, en Amérique et en Europe, au télégraphe électro-magné-
tique de M. Graham Bell. — Le téléphone Gower. — Le téléphone à pile de M. Edi- '
son. — La découverte du microphone venant perfectionner le transmetteur du
téléphone de M. Graham Bell.
A peine connu, tant en Amérique qu'en Europe, le téléphone Bell devint
aussitôt l'objet de tentatives de modifications. Mais l'inventeur l'ayant porté
du premier coup presque à son état de perfection, en tant que téléphone
purement magnétique, avait laissé peu de chose à faire à ses successeurs.
Un constructeur américain, M. Gower, réalisa une des premières mo-
difications du téléphone Bell. Dans le téléphone Bell, l'aimant est un
simple barreau : on n'utilise donc que l'un de ses pôles; l'autre est inactif.
M. Gower eut l'idée de replier l'aimant en arc de cercle, de manière à
présenter ses deux pôles en regard de la membrane de fer sur laquelle ils
doivent agir. L'action doit être plus énergique, puisqu'elle s'exerce par
deux pôles au lieu d'un.
En même temps, M. Gower donna à la membrane vibrante plus de sur-
face, ce qui accrut l'effet de résonnance. La membrane de fer circulaire
est placée au fond d'une boîte ronde, en laiton.
Nous représentons dans la figure 126 la coupe intérieure du téléphone
Gower : la boîte est ouverte, pour montrer la disposition des deux pôles
de l'aimant. Cet aimant, NOS, est replié en forme de fer à cheval ou de
demi-cercle. Il est en acier et aimanté par le procédé ordinaire. Ses deux
extrémités, en se repliant, présentent les deux pôles p, n en regard l'un de
l'autre. Ces deux pôles sont munis de deux semelles de fer, faisant saillie,
sur lesquelles on enroule deux petites bobines électro-magnétiques b, U,
dans lesquelles se développent les courants ondulatoires.
Le diaphragme vibrant, M (fig. 127), est en fer-blanc; il est fixé sur les
Jjords de la boite circulaire qui contient le tout, et qui forme une caisse
sonore. Cette boîte est en cuivre et le diaphragme vibrant, M, est fortement
&Drré contre ses parois.
LE TÉLÉPHONE ET LE MICROPHONE
3rii
Ce téléphone n'a pas d'embouchure, mais le couvercle de la boîte est
percé d'un trou, vis-à-vis du centre de la plaque vibrante. Dans ce trou on
visse un tube acoustique, T, terminé par une embouchure, E (fig. 129).
Le téléphone Gower peut servir d'avertisseur, en soufflant tout simple-
FI6. 1-26. — VUE INTÉRIEURE DU FlG. 127. — PLAQUE* VIBRANTE DU
TÉLÉPHONE GOWER.
TÉLÉPHONE GOWER.
FlG. 128. — SIFFLET
s'adaptant a la plaque
vibrante.
ment, au lieu de parler. A cet effet, la plaque vibrante, M (fig. 127) porte,
en dehors de son centre, à la moitié du rayon, une petite ouverture
oblongue, dans laquelle une anche d'harmonium est adaptée à une équerre
pIG> 129. TÉLÉPHONE GOWER, AVEC SON TUBE ACOUSTIQUE ET SON EMBOUCHURE.
en cuivre, A, que nous représentons, agrandie, dans la figure 128. Si Ton
souffle fortement par l'embouchure du tube acoustique, l'air pénètre dans
ce trou, et met l'anche en vibration. Cet appel est analogue au son du cor.
47
•L,70 LKS NOUVELLES CONQUÊTES DE LA SC13XGE
L'avertissement étant ainsi donné, la personne placée à l'extrémité de la
ligne téléphonique répond, au moyen d'un appareil semblable, installé à la
station d'arrivée du son, c'est-à-dire au moyen du récepteur. Le téléphone
Gower, comme le télégraphe Graham Bell, est, en effet, réversible, c'est-à-
dire que le même instrument sert à l'envoi et à la réception des paroles.
Le téléphone Gower fut adopté pendant quelque temps, pour la correspon-
dance téléphonique, par une Société de Paris, qui ne tarda pas néanmoins
à l'abandonner, vu son prix élevé, son volume considérable et sa trop
faible portée.
En môme temps que M. Gower, M. Edison s'occupa de modifier le télé-
phone Bell. On vit apparaître, dès l'année 1877, un appareil téléphonique
breveté au nom de M. Edison. En quoi consistait ce nouveau téléphone?
M. Bell, nous venons dele dire, ayantporté le téléphone magnétique presque
à la perfection, il était difficile d'y rien changer. Que fit M. Edison? Un pas
en arrière. M. Graham Bell , en découvrant les courants ondulatoires, était
arrivé à ce résultat, de supprimer la pile, comme agent de transmission de
la parole, et de confier cet office aux seules vibrations moléculaires que pro-
voque un aimant; de sorte qu'il était superflu de se munir d'une pile.
M. Edison reprit ce que son prédécesseur avait écarté; il remit en honneur
ce que l'on avait dédaigné : en d'autres termes, il revint au courant de la pile.
M. Edison a sans doute l'esprit inventif, mais il excelle surtout à tirer
parti des inventions des autres. C'est ce qui parut avec évidence dans le
cas qui nous occupe.
Notre éminent physicien, M. Th. du Moncel, avait fait, en 1856, une dé-
couverte fondamentale. Il avait trouvé que quand on fait passer un courant
électrique à travers deux pastilles, ou rondelles, de charbon superposées,
le courant électrique circule d'autant mieux que l'on presse davantage les
deux rondelles de charbon l'une contre l'autre; en d'autres termes, M. du
Moncel avait découvert que la pression fait varier la conductibilité des corps.
M. Edison appliqua ce principe au transmetteur de son téléphone. Ce
transmetteur est fondé sur ce fait qu'un corps médiocre conducteur,
comme le charbon, éLant interposé dans un circuit électrique, offre au
passage du courant une résistance qui varie selon les pressions aux-
quelles il est soumis. Prenant la membrane de tôle du transmetteur
de M. Graham Bell, pour recevoir les impressions de la voix, M- Edison
la met en contact avec une pastille de charbon, faite en recueillant la
fumée du pétiole et agglomérant cette poudre en une sorte de gâteau,
que l'on découpe ensuite en rondelles.
LE TÉLÉPHONE ET LE MICROPHONE 371
Les figures 150, 131 mon Iront, en perspective et en coupe, la disposition
du transmetteur à charbon inventé par M. Edison.
AÀ' est la membrane de tôle, vibrant sous l'impression de la voix; C,
la pastille de charbon, qui n'est qu'un relief saillant d'une lame de char-
bon DD'. Quand la voix fait vibrer la membrane de tôle, AA', celte mem-
brane presse plus ou moins la pastille C, ainsi que la lame de charbon DD'.
Dès lors, le courant électrique qui parcourt les fils ff, lesquels sont en
rapport avec la ligne télégraphique, est interrompu, selon le degré de pres-
sion subie par le charbon. Le courant arrivé à l'extrémité de la ligne, fait
vibrer pareillement la membrane du récepteur, et reproduit finalement
la voix.
Cette disposition, on le voit, est déjà bien plus compliquée que celle du
FlG. 130 1">1. — TR XNSMETTEUR EDÏSO\ (PERSPECTIVE ET COUPE).
téléphone de Dell, car il faut une pile et un transmetteur spécial, différent
du récepteur. Mais ce n'est pas tout. L'appareil ainsi combiné ne transmet-
lait pas les sons plus loin que le téléphone de Bell. Pour donner plus de por-
tée au courant vocal, M. Edison fut obligé d'introduire dans son transmetteur
une disposition dont M. Elisha Gray avait déjà fait usage. Au lieu d'envoyer
directement le courant de la pile au récepteur, il le fit passer préalable-
ment dans une petite bobine d'induction. On a reconnu, par l'expérience,
que le courant obtenu par une pile, quand il a traversé une bobine d'induc-
tion, est transformé en un courant ondulatoire, lequel a la propriété de
franchir facilement des longueurs de fils considérables. On peut, par ce
moyen, transmettre nettement la voix, avec trois ou quatre couples d'une
pile de Bunsen seulement, à la distance de plus de 125 kilomètres.
11 est certain que le transmetteur de M. GrahamBell, où l'aimant provoque
S72 LES NOUVELLES CONQUÊTES DE LA SCIENCE
seul la formation de courants ondulatoires, ne transporte pas la voix sur
un long parcours de fil. En outre, ces courants sont si faibles, si impercep-
tibles, ils se passent dans un tel monde d'infiniment petits, qu'un rien les
influence et les paralyse. On ne saurait donc se servir d'un fil télégraphique
ordinaire avec le transmetteur Bell, parce que les courants qui parcourent
des fils voisins, appartenant à d'autres lignes télégraphiques, agissent sur
les courants ondulatoires, et modifient les sons du récepteur téléphonique,
au point de les rendre imperceptibles. La pile est donc utile pour transpor-
ter les sons à de grandes distances. C'est depuis l'intervention de la pile
dans le téléphone, que l'on a pu franchir des parcours considérables.
Ce sont ces considérations qu'invoquait M. Edison. Malheureusement,
son transmetteur était défectueux, et son récepteur était très imparfait;
si bien qu'il fut obligé d'en revenir au récepteur de Bell.
Ainsi, toute l'invention de M. Edison se réduisit à son récepteur à pastille
de charbon, fondé sur le principe découvert par M. du Moncel.
Ajoutons que bientôt après, le transmetteur de M. Graham Bell devait
lui-même céder la place à un autre, bien supérieur.
En effet, au moment où M. Graham Bell s'apprêtait à mettre son brevet en
exploitation, un électricien anglais, déjà célèbre par l'invention du télégraphe
imprimant, réalisait une découverte de premier ordre, en imaginant un
appareil destiné à amplifier, dans des proportions inouïes, les bruits les plus
faibles, c'est-à-dire en créant ce que l'on nomme aujourd'hui le microphone.
Et le hasard qui est, comme nous l'avons dit, le Dieu suprême qui pré-
side aux destinées de la physique moléculaire, le hasard révélait presque
aussitôt que le microphone, qui amplifie les bruits et les sons, jouit, en
même temps, du privilège de transporter la parole articulée. Le fait à
peine constaté, plusieurs constructeurs en faisaient l'application à la
téléphonie; si bien que le microphone devenait le meilleur, le plus sensible
des transmetteurs téléphoniques passés, présents et à venir. Il supplantait
le transmetteur Edison ; il remplaçait même le transmetteur Bell; en un
mot, il s'établissait en maître dans la téléphonie.
Nous sommes ainsi naturellement conduit à raconter l'histoire et à
donner la description du microphone, cet instrument merveilleux qui est
pour l'oreille ce que le microscope est pour la vue, c'est-à-dire qui amplifie
ce qui est petit, qui grossit ce qui est imperceptible, qui fait d'un soupir
une fanfare et d'un éternuement un coup de pistolet, comme le général
Boum, dans la Grande-Duchesse.
VI
M. Th. du Moncel, sa vie et ses travaux.
L'inventeur du microphone est, comme il vient d'être dit, l'électricien an-
glais M. Hughes. Mais s'il est vrai que l'honneur d'une découverte qui n'est
que l'application d'un grand principe emprunté à la physique, doive être
rapporté au savant qui a mis le premier ce principe en lumière, il faut recon-
naître que la création du microphone, considéré dans son origine scientifique,
revient au physicien qui découvrit ce fait fondamental, que la conduclihilité
électrique de certains corps varie selon la pression à laquelle ils sont soumis.
Depuis que je passe en revue, dans le cours de ce volume, les physiciens
et les observateurs qui ont attaché leur nom à des découvertes dans le
champ fécond de l'électricité, j'ai eu à citer tant d'Américains, Américains
du Nord et Américains du Sud, tant d'Anglais, d'Écossais, d'Irlandais, tant
d'Italiens et d'Allemands, que je suis heureux de pouvoir dire que le prin-
cipe qui sert de base au jeu du microphone, à savoir la variation de conduc-
tibilité des corps selon les pressions qu'ils subissent, appartient à un mem-
bre de notre Académie des sciences, à celui de nos physiciens qui, par ses
travaux autant que par ses ouvrages, a popularisé dans notre pays la con-
naissance des phénomènes divers de l'électricité. J'ai nommé le comte
Th. du Moncel. On ne sera donc pas surpris de trouver à cette place un
exposé rapide de la vie et des travaux de M. Th. du Moncel.
Théodose-Achille-Louis, comte du Moncel, est né à Paris, le 6 mars 1821.
Son père était général du génie, et pair de France sous Louis-Philippe. Il
manifesta, dès sa jeunesse, un goût prononcé pour le dessin, l'archéologie
et les sciences exactes. 11 avait dix-huit ans à peine lorsque, au sortir du
collège de Caen, où il avait fait ses études, il publia un Traité de perspec-
tice mathémathique, qui fut bientôt suivi d'un Traité de perspective appa-
rente, ouvrages dans lesquels le jeune auteur se montrait à la fois mathé-
maticien et artiste.
574 LES NOUVELLES CONQUÊTES DE LA SCIENCE
Tout ce qui s'inléresse, en France, à la culture des lettres et des arts,
connaît le nom de M. de Caumont, l'infatigable organisateur des Congrès
scientifiques qui se tiennent dans nos provinces, qu'il ne faut pas confondre
d'ailleurs, avec V Association scientifique de France, créée en 1871, et dont
l'organisation et le plan ont été calqués sur les Congrès scientifiques de
M. de Caumont. Aujourd'hui, l'une et l'autre de ces utiles institutions con-
tribuent également, dans notre pays, aux progrès des sciences et des arts;
mais les Congrès départementaux de M. de Caumont s'intéressent plus par-
ticulièrement aux questions de l'archéologie, M. de Caumont étant un des
premiers archéologues de notre temps.
Parent de M. de Caumont, le jeune comte du Moncel fut entraîné par
lui dans l'étude de l'archéologie. C'est ce qui lui fit entreprendre de longs
voyages dans le midi de l'Europe et en Orient.
11 rapporta de ses voyages de nombreux dessins et documents, dont il com-
posa un grand ouvrage in-folio, qui fut publié en 1847, sous ce titre : De Ve-
nise à Constanlinople à travers la Grèce. Cette publication fut suivie de plu-
sieurs autres analogues, dont l'auteur îithographiait lui-même les planches.
M. Th. du Moncel, on le voit, appartient à cette fraction de la noblesse
française qui comprend que le monde moderne s'élève à de nouvelles
destinées par l'étude approfondie de la nature, et qui entend participer
par elle-même aux travaux variés de l'intelligence, ainsi qu'aux multiples
productions des arts. Mais la famille du jeune écrivain, du jeune artiste,
était loin d'accorder son approbation à ses tendances libérales et progres-
sives. On aurait voulu qu'il se bornât à cultiver ses terres, comme un gentil-
homme des temps passés. Telle n'était pas sa vocation. De là des luttes
pénibles, et la déclaration formelle, de la part de ses parents, de ne lui
prêter aucun secours dans la carrière qu'il entendait suivre, et qui déro-
geait avec les traditions de la vieille noblesse de Normandie.
Obligé de renoncer, faute d'appuis suffisants, à l'archéologie ou aux pu-
blications d'art, M. du Moncel se décida à se consacrer entièrement aux
sciences, particulièrement à l'électricité, pour laquelle il avait ressenti de
bonne heure une vive prédilection. Mais il n'avait appartenu à aucune
école; il n'était passé ni par l'École polytechnique, ni par l'Ecole centrale.
Dès lors, il était privé de ces amitiés solides, nées sur les bancs de l'amphi-
théâtre et des salles d'étude, qui fournissent des soutiens efficaces dans
la suite d'une carrière. M. Th. du Moncel dut surmonter, par un travail
persévérant, les difficultés que présente, dans ces conditions, la carrière
des sciences. Mais il avait pour lui l'arme infaillible : le travail, et il
ne s'inquiétait pas de l'avenir.
LE TÉLÉPHONE ET LE MICROPHONE
375
Jl avait commencé, en 1852, dans le Journal de l'arrondissement de Va-
lognes, à décrire les découvertes nouvelles réalisées dans l'électricité. Ces
articles d'une petite feuille de province devinrent l'origine des publications,
en nombre si considérable, que M. du Moncel a consacrées à faire con-
naître au vulgaire, comme au savant, les progrès de l'électricité.
Il commença, sous le titre d'Exposé des applications de l'électricité, la
publication d'une série de volumes, accompagnés de plancbes, dont la der-
nière édition forme cinq volumes in-8°.
Cet important tableau des progrès de l'électricité a été continué par l'au-
teur, à partir de 1878, dans une série de volumes in-18, publiés à la
librairie Hachette, qui ont pour 'pitre le Téléphone, — V Eclairage élec-
trique, — le Microphone et le phonographe, — l'Electricité comme force
motrice, ouvrages précieux pour les amateurs d'électricité, et dont les
nombreuses réimpressions et traductions attestent la valeur.
Dans le grand nombre d'autres ouvrages que l'on doit à la plume féconde
du savant historiographe de l'électricité, nous citerons, comme des œuvres
hors ligne, souvent réimprimées et traduites en langues étrangères : le
Traité de télégraphie électrique, la Notice sur la bobine de Ruhmkorff,
les Etudes sur le magnétisme au point de vue des applications.
Les travaux de M. du Moncel en physique sont trop nombreux pour que
nous puissions les citer en détail. Contentons-nous de dire que M. Th. du
Moncel inaugura, de 1850 à 1856, plus de vingt-cinq appareils nouveaux,
qui lui valurent, à l'Exposition universelle de 1855, une médaille de pre-
mière classe. Parmi ces appareils, citons : YAnémographe électrique, dont
ceux que l'on connaît aujourd'hui, ne sont qu'une dérivation plus ou moins
complète, — le Mesureur électrique à distance des niveaux d'eau, —
l'Enregistreur électrique des improvisations musicales, — le Régulateur au-
tomatique de la température, — le Moniteur électrique des chemins de fer,
pour éviter les collisions des trains par des avertissements fournis automati-
quement, — YEclaireur électrique des cavités obscures du corps humain, —
un Traducteur électrique des courbes météorologiques, — plusieurs sys-
tèmes particuliers de télégraphes — un galvanomètre enregistreur, —
un récepteur pour lignes sous-marines, fondé sur des inscriptions photo-
graphiques, — des calendriers, sphéromèlres, serrures et lochs électri-
ques, etc., etc.
Les découvertes scientifiques les plus importantes de M. Th. du Moncel se rap-
portent aux courants d'induction, aux piles et aux électro-aimants. C'estàlui
que l'on doit la découverte de Y effluve électrique, sur laquelle reposent toutes
les belles expériences de MM. Paul Thenard, Berlhelot, Houzeau, Jean, etc.
570 LES NOUVELLES CONQUÊTES DE LA. SCIENCE
Après avoir étudié et posé le principe de la double composition de l'étin-
celle d'induction, M. Th. du Moncel est parvenu, le premier, à la dédoubler,
en précisant les caractères des deux flux qui la composent. Il a découvert
les effets du magnétisme dissimulé et condensé, et a établi les meilleures
conditions de construction des électro-aimants, suivant les cas de leur
application. Ses recherches sur la conductibilité des corps médiocre-
ment conducteurs, qui lui ont demandé plus de trois années d'études sui-
vies, ont révélé dans les minéraux des effets de polarisation inattendus qui
sont extrêmement curieux, et ses études sur le rôle de la terre dans les
transmissions électriques ont montré l'origine des courants, accidentels
ou permanents, qui se manifestent dans les lignes télégraphiques. Grâce à
lui, on a maintenant des données certaines sur la résistance électrique des
bois, des minéraux, de la terre, des tissus, etc., etc. Dans ces derniers
temps, il s'est surtout occupé de l'origine des eourants d'induction dans les
machines Gramme, et des meilleures dispositions à donner aux machines
électro-dynamiques.
M. Th. du Moncel avait été nommé, en 1860, ingénieur électricien de l'ad-
ministration des lignes télégraphiques, et ses connaissances approfondies
dans toutes les branches de l'électricité rendaient son concours précieux
pour l'exploitation des télégraphes. Mais son arrivée de prime-saut à une
position importante, dans un corps où les positions ne doivent s'acquérir
que par l'ancienneté, avait éveillé des susceptibilités, qui se traduisirent,
en 1875, par le retrait de son emploi, sous prétexte d'économie administra-
tive.
Il en fut dédommagé, en 1874, par sa nomination à l'Académie des
sciences.
Le rôle que M. Th. du Moncel remplit dans cette compagnie savante,
c'est de recueillir et de porter à sa connaissance, et par conséquent à celle
du public, toutes les découvertes concernant l'électricité, à mesure qu'elles
sont réalisées par leurs auteurs. C'est ainsi qu'il a eu la bonne fortune de
présenter successivement à l'Institut, dans ses séances publiques, les décou-
vertes du téléphone, du microphone, du radiophone et du phonographe.
M. du Moncel a épousé la fille du comte de Montalivet, le ministre, l'ami
constant et dévoué du roi Louis-Philippe. Il a représenté pendant longtemps
le canton d'Octeville au Conseil général de la Manche.
L'histoire de la carrière scientifique de M. du Moncel atteste une activité
intellectuelle peu commune, une grande fécondité de production et une
rare opiniâtreté d'efforts.
De tous les travaux de M. du Moncel, celui que nous retenons, parce
LE TÉLÉPHONE ET LE MICROPHONE 577
qu'il se rapporte au sujet que nous traitons, c'est la découverte du principe
qui peut s'énoncer ainsi : La pression exercée au point de contact entre
deux corps conducteurs appuyés l'un sur l'autre, peut influer considérable-
ment sur l'intensité électrique développée; ou encore : L 'accroissement de
U 48
578 LES NOUVELLES CONQUÊTES DE LA SCIENCE
l'intensité d'un courant avec la pression exercée au point de contact est
d'autant plus grande que les conducteurs présentent plus de résistance,
qu'ils sont moins durs ou qu'ils sont moins bien décapés.
Sur ce principe, mis en évidence par des expériences qui furent publiées
en 185G, un fonctionnaire des lignes télégraphiques françaises, M. Clérac,
fonda, en 1864, un appareil rhéosta tique à poussière de charbon, destiné à
faire varier, dans des conditions très simples, la résistance des lignes télé-
graphiques; et c'est sur le même principe que M. Edison, comme nous
l'avons dit, construisit, en 1877, son transmetteur du téléphone àpile, com-
posé de pastilles de charbon que vient comprimer la membrane vibrante
en fer constituant l'armature de l'aimant.
Mais ces deux applications du principe posé par M. du Moncel devaient
être singulièrement dépassées par l'invention, faite en 1877, par un savant
anglais, M. Hughes, de l'instrument extraordinaire auquel on a donné le
nom de microphone, et dont l'effet physique, longtemps regardé comme
étant le même que celui qui a servi de point de départ à l'appareil d'Edi-
son, est aujourd'hui rattaché, de préférence, au phénomène connu en phy-
sique sous le nom de répulsion des éléments contigus d'un même courant.
Dès 1878, M. du Moncel avait indiqué ce dernier phénomène comme ex-
pliquant les effets du microphone, et en particulier ceux qu'il produit
quand il est employé comme récepteur téléphonique.
vn
M. Hughes, inventeur du télégraphe imprimant et du microphone.
La vie et les découvertes de M. Hughes.
Toutes les personnes qui s'occupent de télégraphie connaissent le nom
de M. Hughes, car ce nom est resté attaché à l'un des plus beaux systèmes
de télégraphie électrique qui aient jamais été réalisés : nous voulons parler
du télégraphe imprimant.
Nous n'avons pas à donner ici la description du télégraphe imprimant
de M. Hughes. On le trouvera expliqué et représenté par un dessin, dans
la Notice sur la Télégraphie électrique de notre ouvrage, Les Merveilles de la
science1. Cet appareil est aujourd'hui usité dans toute l'Europe et l'Amé-
rique, pour une partie du service télégraphique. 11 partage avec le télé-
graphe Morse le privilège de servir aux transmissions télégraphiques dans
les deux mondes.
L'inventeur du télégraphe imprimant, D. E. Hughes, est né à Londres,
en 1851. Il avait sept ans quand ses parents quittèrent l'Angleterre et al-
lèrent s'établir aux Etats-Unis, dans le comté de Virginie.
Le jeune Hughes était doué de facultés musicales toutes particulières, qui
paraissent avoir été héréditaires dans sa famille. Il ressemblait en cela au
maître d'école allemand, Ph. Reis, le créateur du premier téléphone mu-
sical, qui fut conduit à la découverte du téléphone par son goût pour la
musique. C'est sous les auspices et sous l'égide de l'harmonie que furent
levés les premiers voiles qui cachaient le secret de la transmission du chant
et de la parole. Les facultés musicales du jeune Hughes étaient si dévelop-
pées qu'à dix ans il improvisait des airs, et étonnait par son talent sur
le piano. Un pianiste allemand, M. Hart, qui l'entendit, en fut émer-
veillé; et comme une place de professeur de piano était vacante au
collège de Rordstorn, dans le Kentucky, M. Hart sollicita cette place
pour M. Hughes, qui n'avait alors que 19 ans.
1. Les Merveilles de la science, ou Description populaire des inventions modernes. 4 vol. grand
in-8, à deux colonnes, contenant 1817 gravures. Paris, chez Furne, Jouvet etCie, Tome II, page 143.
580 LES NOUVELLES CONQUÊTES DE LA SCIENCE
Les professeurs du collège de Bordstorn savaient qu'au Moyen âge la
musique faisait partie des mathématiques, et qu'on les enseignait simulta-
nément dans les Universités d'Europe. Ils savaient que les accords des sons
dépendent d'un rapport arithmétique, et qu'un mathématicien, s'il a l'oreille
un peu juste, devient vite un bon musicien. Ils savaient, enfin, que dans les
anciens Traités de physique, la musique est considérée comme une simple
application du calcul.
C'est parce qu'ils savaient tout cela que les professeurs du collège de
Bordstorn; après avoir confié la classe de piano à M. Hughes, lui accordèrent
la chaire de physique.
C'est au collège de Bordstorn que M. Hughes eut l'idée de son télégraphe
imprimant. Et ici nous ferons une remarque concernant encore la connexion
entre la musique et les nouvelles découvertes se rapportant à l'électricité. Dans
^télégraphe imprimant de M. Hughes, les lettres qui doivent former les mots,
à la station, d'arrivée, sont inscrites, à la station du départ, sur un clavier
semblable à celui d'un piano, c'est-à-dire composé de touches blanches et de.
touches noires. L'expéditeur de la dépèche n'a qu'à porter les doigts sur les tou-
ches de ce clavier, pour imprimer successivement chaque lettre, à la station
d'arrivée, sur une bande de papier, quisedéroule d'un mouvementunilorme.
Lorsqu'il imagina cette disposition de son appareil, M. Hughes était
pénétré de sa profession: le maître de piano inspirait le mécanicien. C'est
que la caque sent toujours le hareng, et le pianiste le piano!
Pour mettre à exécution le plan de son télégraphe imprimant, M. Hughes
était mal placé au collège de Bordstorn. Il était forcé de consacrer ses jour-
nées à ses leçons de musique et ses nuits à ses essais de mécanique.
Il prit donc le parti de renoncer à ses fonctions au collège, et alla s'éta-
blir, en 1855, dans une autre ville du Kentucky, à Burlingreen. Il
prit des élèves de piano dans la ville, et put ainsi disposer de plus
de temps pour ses recherches. Après de longs tâtonnements, il réussit
enfin à rendre pratique le mécanisme qui assure le synchronisme des
oscillations d'un pendule aux deux extrémités de la ligne télégraphique,
disposition sans laquelle son projet n'eût été qu'un beau rêve.
Nous tenons de M. Hughes lui-même que la solution du difficile pro-
blème mécanique qu'il cherchait, lui vint un soir, au milieu de la
chaleur et de l'enthousiasme d'une improvisation musicale au piano. On
retrouve à chaque pas, dans la vie de M. Hughes, ce singulier mélange
de la mécanique et du piano.
Deux ans après, en 1855, le télégraphe imprimant était porté à son état
de perfection.
LE TÉLÉPHONÉ ET LE MICROPilO.NE 381
Ayant pris un brevet d'invention, M. Hughes se rendit à New-York,
pour s'occuper de L'exploitation de sa découverte. Mais l'appareil à signaux
de Samuel Morse régnait alors en maître dans les différentes lignes^américai-
nes, et les compagnies firent la sourde oreille aux propositions de l'inventeur.
S82 LES NOUVELLES CONQUÊTES DE LA SCIENCE
L'Amérique, son pays d'adoption, lui refusant son concours, il ne res-
tait plus à M. Hughes qu'à aller tenter la fortune dans sa patrie. Il partit
pour l'Angleterre, en 1857. Mais son invention ne fut pas mieux accueil-
lie à Londres qu'à New-York, et après trois ans d'attente, il se décida à se
rendre à Paris, pour offrir son appareil au gouvernement français.
Un accueil sympathique l'attendait dans notre pays.
Une commission, présidée par M. Th. du Moncel, conseilla au directeur
général des télégraphes de mettre à la disposition de M. Hughes, pendant
une année entière, une ligne télégraphique, pour soumettre le télégraphe
imprimant à des expériences quotidiennes. La ligne du chemin de fer de
Paris à Lyon fut consacrée à ces essais.
Le résultat de cette année d'expériences fut tellement favorable que l'a-
doption générale du télégraphe Hughes sur les lignes françaises fut décidée.
A cette occasion, M. Hughes reçut de l'Empereur Napoléon III le ruban
de la Légion d'honneur.
Le patronage de la France porta bonheur à l'inventeur. L'Angleterre, sa
patrie, qui était restée jusque-là indifférente à sa découverte, l'adopta ; si
bien qu'en 1S65, le télégraphe imprimant fonctionnait sur plusieurs lignes
de la Grande Bretagne.
L'invention de M. Hughes devait faire le tour du monde. En 1862,
l'Italie adopte le télégraphe imprimant, et M. Hughes reçoit du roi Victor-
Emmanuel la décoration de l'ordre des Saints Maurice et Lazare.
L'Allemagne l'adopte en 1865. En 1867, l'Autriche installe ses appareils
sur ses lignes, et l'inventeur reçoit l'ordre de la Couronne de fer.
Il n'y a pas jusqu'au sultan qui n'admette le télégraphe imprimant. Ce
système est établi entre Vienne et Constantinople; et à cette occasion, l'in-
venteur anglais obtient la croix du Medjidié.
Enfin, en 1875, l'Espagne lemeten pratique, et dans cet intervalle, beaucoup
de compagnies américaines se décident à expédier des dépêches imprimées.
On comprend combien dut être active et agitée, pendant cette longue pé-
riode, la vie de M. Hughes, obligé de se faire continuellement le démonstra-
teur du mécanisme, du reste assez compliqué, de son appareil, et d'en ensei-
gner l'usage à des employés appartenant à toutes les nations de l'Europe.
Le succès final lui fit oublier les fatigues, et lui donna de nouvelles forces
pour aborder d'autres travaux.
Cette dernière série de recherches du professeur Hughes aboutit à la décou-
verte qu'il fit en Angleterre, en 1877, du microphone, merveilleux instru-
ment qui devait bientôt servir de transmetteur au téléphone, et inscrire
ainsi le nom de M. Hughes à côté de celui de son compatriote, M. Bell.
vin
Description du microphone et de ses effets. — Dispositions diverses données, en
France et en Angleterre, au microphone. — Le microphone employé comme trans-
metteur du téléphone Bell.
C'est, avons-nous dit, par une application du principe découvert par
M. Th. du Moftcèl, que M. Hughes a été amené à la découverte du micro-
phone. Nous passerons sur les idées théoriques qui ont conduit l'élec-
FlG. 154. — PRINCIPE DU MICROPHONE.
tricien anglais à ce petit appareil, pour arriver à sa construction et à
ses effets.
Prenons (fig. 152) un petit crayon de charbon de cornue à gaz, C, corps
conducteur de l'électricité, appointé à ses deux extrémités, comme un
fuseau de fileuse, et légèrement maintenu dans une position verticales
entre deux petits godets, creusés dans deux blocs de charbon, G G', qui sont
reliés à une plaque résonnante, E, reposant elle-même sur une planche plus
581 LES NOUVELLES CONQUÊTES DE LA SCIENCE
forte, F. Les blocs de charbon, G G', sont placés dans le circuit du fil d'une
pile Leclanché, P, lequel se rend à un téléphone. On a ainsi un conducteur
de charbon reposant, par des points de contact instables, essentiellement
mobiles, sur des godets creusés dans les blocs de charbon ; de sorte que le
moindre mouvement, le plus petit déplacement, le plus faible tressaille-
ment des conducteurs de charbon dans les trous où ils sont maintenus,
change le contact, le suspend ou le rétablit. Dès lors, le courant de la pile
qui traverse le crayon, est, de même, suspendu ou rétabli, fermé ou
ouvert.
Cet appareil, si simple, si primitif, est l'organe acoustique le plus sen-
sible qui existe, après l'oreille humaine; c'est l'instrument le plus délicat
que l'on ait encore vu dans le domaine de la physique. 11 révèle et con-
vertit en sons bruyants les vibrations les plus petites. Il traduit en sons
d'une grande force des bruits que personne n'avait encore entendus. Le
moindre coup ou le moindre grattement sur la planche du support, suffit pour
produire un fort grincement dans le téléphone. L'attouchement léger d'un
pinceau en poil fin de chameau, sur la planchette de bois, est re-
produit comme un bruissement; et ce qui est encore plus extraordinaire, la
marche d'une mouche se promenant le long de la planchette, est entendue
par la personne qui tient son oreille au téléphone, et qui peut se trouver à
une distance de plusieurs mètres.
Un scarabée qui marche sur ce support fait entendre, dans le téléphone,
le bruit des pas d'un cheval. Le frôlement d'une barbe de plume s'entend
aussi fortement que si l'on passait une grosse brosse sur du papier. Les
battements d'une montre, les sons d'une boîte à musique, sont parfaite-
ment discernés dans le téléphone placé à une dizaine de mètres de dislance;
mais les sons de la boîte à musique ne sont perçus que si on la place à
côté de l'instrument, sans le toucher.
Nous venons d'expliquer et de représenter par une figure théorique
(fig. 152) le principe sur lequel repose le microphone. Faisons mainte-
nant connaître la disposition réelle que M. Hughes a donnée à son appa-
reil et la manière de le construire.
Le long d'une planchette en bois E' (fig. 155), posée verticalement, et
reposant sur une autre planchette de bois horizontale, F, on adapte, l'un
au-dessus de l'autre, deux petits morceaux de charbon GG', percés de trous;
servant de crapaudines, à un crayon, C, également en charbon. Ce crayon, en
forme de fuseau, d'une longueur de quatre centimètres environ, repose,
par l'une de ses pointes dans le trou du charbon inférieur, de manière
à pouvoir ballotter dans le trou du charbon supérieur, lequel le maintient
LE TÉLÉPHONE ET LE MICROPHONE 58b
dans une position d'équilibre instable. Ces charbons ont été préalablement
rougis au feu et plongés dans du mercure, pour les rendre meilleurs con-
ducteurs de l'électricité. Des contacts métalliques en rapport avec les deux
crayons de charbon, permettent de les faire communiquer avec le circuit
d'un téléphone, circuit dans lequel se trouve une pile Leclanché, de 1 ou 2
éléments.
Pour faire usage de cet appareil, on le place sur une table, en le faisant
reposer sur des doubles d'étoffes formant coussin, afin d'amortir les vibra-
FlG. 135. — MICROPHONE DE HUGHES.
tions provenant de l'entourage. Quand on parle devant cet instrument, c'est-
à-dire devant le microphone mis en communication avec le téléphone, la pa-
role est aussitôt reproduite par le téléphone et singulièrement amplifiée.
La mouche, le pinceau, la montre, la boîte à musique, etc., donnent
immédiatement les effets sonores dont nous avons parlé.
La voix s'entend en parlant à huit mètres du microphone. Il faut pro-
noncer les mots assez doucement, pour entendre le mieux possible.
Le microphone convertit en bruits sonores, non seulement les paroles
i. 49
586: LES NOUVELLES CONQUÊTES DE LA SCIENCE
humaines, mais les vibrations les plus faibles des corps inertes et les bruits
les moins perceptibles. La chute d'une petite balle de coton produit un vé-
ritable vacarme dans le téléphone. La promenade d'un scarabée sur le pla-
teau est perçue avec une netteté parfaite, par unepersonne dont l'oreille est
contre le téléphone, même si le téléphone est placé, comme nous l'avons
dit, à plusieurs mètres de distance du microphone.
Si le microphone est muni de deux crayons, au lieu d'un seul (un sur
chaque face de la boîte), on a de meilleurs résultats. Les communications
doivent alors être établies de manière que ces crayons fonctionnent comme
s'il n'y en avait qu'un seul.
Nous venons de dire que le microphone transmet dans le téléphone la
voix, la parole et le chant. Telle est, en effet, sa grande application. Au
début de ses recherches, M. Hughes ne songeait pas à faire de cet instru-
ment un organe de transmission de la voix. Il n'y voyait qu'un appareil
susceptible d'accroître l'intensité des sons. Mais à peine l'eut-il fait fonc-
tionner, qu'il reconnut sa propriété capitale de transmettre la voix. Dès
lors, un avenir immense s'ouvrait devant le nouvel appareil. Il pouvait
remplacer avec les plus grands avantages, le transmetteur du téléphone
de M. Graham Bell.
Ce n'est pas, cependant, du premier jet que l'on est arrivé à faire du mi-
crophone de M. Hughes le transmetteur du téléphone de M. Graham Bell.
Depuis l'invention de M. Hughes, on a imaginé plus de deux cents disposi-
tions différentes, pour remplacer le transmetteur du téléphone Bell par le
microphone, en conservant, toutefois, le récepteur de Bell.
Nous citerons, mais seulement pour mémoire, les microphones de MM. Du-
cretet, Trouvé, Varey, etc., etc. Dans les microphones de MM. Trouvé et
Ducretet, on retrouve toujours le charbon vertical enchâssé dans deux trous
creusés dans de petits cubes de charbon, comme dans l'appareil original
de Hughes.
On s'est ensuite attaché à multiplier les contacts des charbons pour aug-
menter leur sensibilité, et les appareils exécutés dans ce but ont donné les
meilleurs résultats.
Le microphone de Crossley (fig. 156) se compose de quatre crayons de
charbon, disposés en losange, derrière une plaque vibrante horizontale,
devant laquelle on parle, à une certaine distance. Cet appareil est en usage
en Angleterre, pour la plupart des correspondances téléphoniques
Mais l'appareil qui a le mieux réalisé l'application du microphone Hughes
à l'office de transmetteur dans le téléphone, fut imaginé en France, en 1878,
LE TÉLÉPHONE ET LE MICROPHONE
387
par un ancien conducteur des ponts et chaussées, M. Clément Ader, au-
jourd'hui ingénieur de la Société générale des téléphones de Paris.
La figure 137 représente le microphone de M. Ader. Cet appareil se
compose de dix petits crayons de charbon, A, A', disposés en deux groupes
de 5 charbons chacun. Tous ces charbons reposent, par leurs deux extré-
mités, sur trois traverses B, C, D, de la même substance, percées d'un trou
Fig. 13,6.
MICROPHONE CROSSLEY.
pour les recevoir. Le tout forme une sorte de grille [double. Par cette dis-
position les contacts des charbons étant très multipliés, amplifient davan-
tage les sons et les bruits. Ce microphone est fixé derrière une planchette en
bois de sapin, S, S', qui sert, en même temps, de couvercle à l'appareil.
Quand on parle devant la planchette, des vibrations identiques à celles de
Fig. 137. — microphone ader.
la voix se communiquent à la planchette, et celle-ci, par ses vibrations, met
en branle les conducteurs microphoniques de charbon, AA'. Dès lors, les
contacts étant changés, le courant électrique, selon le principe de M. Th.
du Monceï, subit des variations correspondantes. 11 se fait dans le fil des
courants ondulatoires, qui vont reproduire, dans le téléphone récepteur, les
mêmes sons, ou bruits, qui ont fait vibrer la planchette.
£88 LES NOUVELLES CONQUÊTES DE LA SCIENCE
Par un perfectionnement ultérieur, M. Ader adjoignit à son microphone
récepteur une bobine d'induction, ainsi, d'ailleurs, que l'avaient déjà fait
M. Edison et M. Gower. Nous avons déjà dit que quand on fait passer à tra-
vers une bobine d'induction le fil qui va du transmetteur au récepteur té-
léphonique, on accroît extraordinairement la portée de la transmission des
sons. On peut, par ce moyen, transporterie son jusqu'à plusieurs kilomètres
de distance. L'adjonction d'une bobine d'induction faite par M. Ader à son
microphone transmetteur, porta cet organe à un véritable état de perfection.
En résumé, le transmetteur mkrophonique de M. Ader se compose : 1° de
la planchette en bois de sapin, empruntée au microphone de M. Hughes;
2° d'une réunion de 10 à 12 crayons de charbon pouvant jouer dans 20 à
24 encoches, et recevoir les vibrations de la planchette; 5e d'une bobine
d'induction qui renforce les sons et leur donne plus de portée. Il est bien
entendu qu'une pile, composée de 2 à 3 éléments de Bunsen ou de Le-
clanché, fait passer un courant électrique dans tout ce système.
La figure 158 donne une vue intérieure du transmetteur Ader. La
planchette de sapin, qui sert de membrane vibrante au microphone, et qui
reçoit l'impression de la voix, est ici supposée enlevée, pour laisser appa«
raître les organes contenus dans la boîte.
Ces organes sont : 1° le microphone, composé de douze crayons de char-
bon, CC; 2° la bobine d'induction, E; la tige métallique terminée, à droite,
par un crochet, A. Celte tige terminée, à gauche, par une sorte de fourche,
</, h, sert à établir la communication électrique entre le récepteur, attaché
au crochet A, et la sonnerie. En effet, cette lige A est fixée en son mi-
lieu à un pivot, sur lequel elle peut basculer. Quand on prend à la main le
récepteur attaché au crochet A, la tige n'étant plus abaissée par le poids
du récepteur, se redresse, et venant buter contre une partie métallique de
l'appareil, elle établit le circuit entre la sonnerie et le transmetteur. Dès
lors, la sonnerie se fera entendre, quand on viendra à toucher le bouton B.
Cette disposition ingénieuse a rendu le transmetteur Ader éminemment
commode pour la correspondance téléphonique.
Un second crochet, F, symétrique du crochet A, et placé à gauche du pu-
pitre, sert à recevoir un second récepteur, dont on pourrait se passer, mais
qu'il est commode d'avoir à sa disposition.
Nous avons vu qu'un électricien américain, M. Gower, avait imaginé de
replier en arc de cercle l'aimant qui, dans le récepteur de M. Graham Bell,
est droit, c'est-à-dire se compose d'un simple barreau aimanté. La dispo-
sition circulaire donnée à l'aimant est un peu plus avantageuse que la forme
de simple barreau qu'il affecte dans le récepteur Graham Bell, attendu que
LE TÉLÉPHONE ET LE MICROPHONE 589
Ton utilise ainsi les deux pôles de l'aimant, pour les faire agir sur la mem-
brane vibrante en tôle de fer; tandis qu'avec le simple barreau aimanté du
récepteur de M. Graham Bell, on n'utilise que l'un des bouts du barreau, que
FlU. 138. TRANSMETTEUR ADER VU A L'INTÉRIEUR
l'un des deux pôles. M. Ader emprunta cette disposition à l'Américain Gowcr,
dont nous avons décrit le récepteur à la page 369, et parles figures 126-129.
I.e récepteur de M. Ader prit alors la forme d'un anneau, ou d'un bracelet.
FlG. 139. — RÉCEPTEUR AUtE VD ES PtRSPECTIVE.
Nous représentons, dans la figure ci-dessus, le récepteur Ader. Grâce à sa
forme annulaire, on le prend à la main, ce qui rend son maniement facile.
M. Ader apporta un autre perfectionnement au récepteur de M. Bell.
S'JO LES NOUVELLES CONQUÊTES DE LA SCIENCE
Rappliqua à ce récepteur, pour accoître l'intensité des sons, un phéno-
mène particulier qu'il avait découvert, à savoir : que si l'on dispose un
petit anneau de fer pur au-dessus de la membrane vibrante d'un téléphone,
la seule présence de cet anneau de fer accroît l'intensité de l'aimantation
des deux pôles de l'aimant. Dès lors, le son devient à la fois plus intense
et plus net. M. Ader appelle surexcitateur l'anneau de fer dont la présence
a pour effet d'accroître l'intensité des sons du téléphone.
Nous donnons dans la figure 140 une coupe du récepteur Ader. La
partie circulaire, A, de cette sorte d'anneau, est l'aimant. Dans le chaton
de cet anneau se trouvent la membrane vibrante et les divers organes des-
tinés à accroître l'intensité du son.
MM' sont les deux pôles de l'aimant circulaire, A.
Chaque pôle est entouré d'une petite bobine d'induction B,B'. C'est dans le
K
FlO. 140. — COUPE DU RÉCEPTEUR ADER.
fil de celte bobine que se développe, par les vibrations de la membrane de
fer MM', le courant ondulatoire qui reproduit les vibrations de la voix ve-
nant du transmetteur. Le petit anneau de fer pur, que M. Ader appelle sur-
excitateur, est représenté par les lettres XX. Le pavillon dans lequel on
parle est représenté par la lettre E. Ce pavillon, qui est destiné à être
appliqué contre l'oreille, est en corne ou en ebonite. Tout le reste de l'appa-
reil est métallique, ce qui garantit son bon fonctionnement.
Nous représentons dansla figure 141 le téléphone Ader, dans son ensemble,
c'est-à-dire avec son pupitre-transmetteur A, son récepteur B, la son-
nerie S, et les deux piles P, P', l'une, P', destinée à composer le circuit qui
fait agir la sonnerie, l'autre, P, servant à alimenter le courant qui circule
dans l'appareil téléphonique du transmetteur au récepteur.
Ainsi, le téléphone magnétique créé par M. Graham Bell, en 1877, a
été sensiblement transformé; mais il importe de bien comprendre le
FlG. 141. ENSEMBLE DU TLLLI'UONE ABEIl-liELL, EN USAGE EN FRANCE.
39:2 LES NOUVELLES CONQUÊTES DE LA SCIENCE
genre de modifications qu'il a reçues et le but de ces modifications
Le téléphone de M. Graham Bell a été complètement supprimé, comme
transmetteur. On l'a remplacé par le transmetteur à charbon, c'est-à-dire
par le microphone Hughes, auquel M. Crossley, en Angleterre, et M. Ader,
en France, ont donné une forme plus commode. Mais le téléphone de
M. Graham Bell a été conservé comme récepteur. Il ne faut pas, en effet, se
laisser tromper par l'apparence. Le récepteur Ader, aujourd'hui si en
usage, et que nous avons représenté dans les figures 139 et 140, en per-
spective et en coupe, n'est autre chose que le récepteur de M. Graham Bell
(Voir figures 122-125, page 364), auquel M. Ader, adoptant la disposition
imaginée avant lui par M. Gower, a donné la forme d'anneau. Dans le
récepteur Ader comme dans le récepteur Gower, on fait usage d'un barreau
aimanté d'une plaque vibrante en tôle de fer et d'une bobine d'induction.
Seulement, dans le récepteur Ader, le barreau aimanté est replié en arc de
cercle, pour que les deux pôles de l'aimant agissent sur la membrane vi-
brante. Mais, qu'il soit droit ou circulaire, c'est toujours le barreau ai-
manté du récepteur de M. Graham Bell.
Nous insistons sur cette particularité, parce que bien des personnes se
méprennent sur ce point, et accordent au récepteur de M. Ader le mérite
d'une originalité qui lui manque complètement. Rendons à César ce qui
appartient César.
Il ne faut pas croire, en effet, que toutes les substitutions réalisées par
divers physiciens dans le téléphone magnétique de Bell aient fait
renoncer au primitif engin de l'inventeur. Les nombreux perfection-
nements apportés au transmetteur du téléphone magnétique de 1877,
par MM. Gower, Edison, Blake, Crossley, Ader, etc., ont eu pour but d'aug-
menter de plus en plus la dislance à laquelle on veut porter les sons de
la parole. Mais si l'on n'a besoin que de transmettre les sons à une petite
distance, d'une rue à une autre rue voisine, de la loge d'un concierge aux
étages supérieurs d'une maison, du bureau d'une usine aux différents
ateliers, etc., le téléphone magnétique de M. Graham Bell est un instrument
d'un usage excellent et éminemment pratique. Il n'exige l'emploi d'aucune
pile voltaïque. Comme le philosophe Bias, il peut dire : « Je porte tout
avec moi; Omnia mecum porto. » Il est d'une installation fort simple,
et son prix est des plus minimes, puisque une faire de téléphones,
Icomme on le dit dans le commerce, pour désigner deux de ces instru-
ments, servant l'un de récepteur, l'autre de transmetteur, coûte à peine
15 francs. Si le téléphone de M. Graham Bell ne porte pas la voix à de
grandes distances, cela ne lient qu'aux phénomènes d'induction venant
LE TÉLÉPHONE ET LE MICROPHONE
393
agir sur les courants ondulatoires qui le parcourent, et qui transportent
la voix. Quand, au lieu d'un faible parcours, on veut parler à plusieurs ki-
lomètres, le téléphone Bell perd toutes ses qualités. Une ville est, en effet,
toujours traversée par des fils télégraphiques, par des conduites d'eau, de
gaz ou par d'autres réseaux téléphoniques. Il arrive dès lors, que les cou-
rants ondulatoires du téléphone magnétique, qui sont d'une faiblesse inouïe,
sont influencés, troublés ou détruits par les courants électriques voisins. La
transmission n'a plus aucnue netteté, et elle peut même disparaître. Mais,
nous le répétons, quand il ne s'agit que du transport de la voix sur un faible
parcours, le téléphone Bell remplit admirablement son office. Cet instru-
ment, créé à l'origine même de l'art, n'a point de rival dans ce cas parti-
culier. Ace point de vue, il constitue l'une des inventions les plus originales,
les plus précieuses et les plus curieuses que notre siècle ait vues naître; et
il mérite bien le titre de « merveille des merveilles de la télégraphie », que
lui donna, dans son enthousiasme, sir William Thomson, quand il le trouva,
pour la première fois, à l'Exposition de Philadelphie.
A l'époque où nous avons conduit cette histoire, une prodigieuse con-
fusion régnait, non dans la question scientifique , mais dans l'exploi-
tation industrielle du téléphone. Plus de deux cents appareils avaient été
décrits, construits, brevetés, pour assurer la transmission de la parole à
de grandes distances. Les compagnies exploitant les brevets Graham Bell,
Edison, Elisha Gray, Gower, Blake, Crossley, Ader, etc., se disputaient le
privilège d'exploiter les correspondances par le téléphone. Cent et un in-
venteurs réclamaient leur part au soleil de la gloire, ou plutôt de l'argent,
et personne n'était en état de voir juste dans cette véritable tour de Babel de
l'électricité. Les savants, égarés au milieu de cette nuée de perfectionnements
ou prétendus tels, étaient dans l'impossibilité de porter un jugement à leur
sujet. Il fallait qu'un grand coup fût porté, pour faire jaillir la lumière au
milieu des ténèbres de ces questions, pour apporter l'équité, la justice, dans
tant de controverses intéressées.
Ce grand coup fut frappé, cet événement désiré se produisit, et ses consé-
quences ne se firent pas attendre. Au mois de juillet 1881, s'ouvrit à Paris,
le concours universel d'électricité auquel étaient conviées toutes les nations
des deux mondes. Comme l'imposant aréopage de ses jurys internationaux
comptait la fine fleur de la science européenne, on put examiner avec con-
naissance de cause et avec maturité toutes les questions que soulevait la télé-
phonie au point de vue scientifique ou industriel, et la lumière ne tarda
pas à se faire.
« 50
IX
Les divers systèmes de téléphonie à l'Exposition d'électricité de Paris en 1881, —
Succès du téléphone de M. Graham Bell. — Les audilions de l'Opéra et leur
influence pour la vulgarisation de la téléphonie. — Établissement de la correspon-
dance par le téléphone en Amérique et en Europe. — Le transport à grande dis-
tance reste le seul desideratum de la téléphonie. — Limites actuelles de la portée
du téléphone. — Les appareils téléphoniques du Dr Herz pour les transmissions à
grandes distances. — Système de M. Van Rysselberghe, de Bruxelles. — Le système
Hopkins et les expériences de transmission à grande distance faites en 1883, de
New- York à Chicago et Cleveland.
Au moment où s'ouvrit, à Paris, l'Exposition internationale d'électricité,
les systèmes électriques en compétition étaient à peu près les suivants :
1° Le téléphone magnétique de M. Graham Bell, avec son transmetteur et
son récepteur identiques, fonctionnant sans pile électrique et seulement
par les courants ondulatoires provoqués par un aimant, appareil que nous
avons représenté dans les figures 122 et 123 ;
2° Le téléphone musical de M. ElishaGray;
5° Le téléphone à transmetteur de charbon de M. Edison, avec son
récepteur particulier. Nous avons représenté ce téléphone dans les figures
150-151 ;
4° Le téléphone Gower, constitué essentiellement par la disposition cir-
culaire de l'aimant et la large surface vibrante du transmetteur; appareil
que nous avons reproduit, en coupe et en perspective (fig. 126-129);
5° Le téléphone Crossley, peu différent du téléphone Ader et qui avait
fait ses preuves en Angleterre; on a vu le transmetteur de cet appareil dans
la figure 156 ;
6° Le téléphone Ader, résultant de la réunion du microphone de Hughes
et du récepteur Gower, avec addition de certains procédés reconnus avan-
tageux pour renforcer le courant électrique (fig. 158 et 141).
« J'en passe et des meilleurs, »
ainsi que dit don Ruy Gomez au roi d'Espagne, au 5e acte à'Hernani.
L'épithète élogieuse que nous fournit le poète nous permet de passer
courtoisement sous silence une nuée d'appareils qui, par leur variété et
LE TÉLÉPHONE ET LE MICROPHONE 595
leur complication, jetteraient le plus grand trouble clans l'esprit du lecteur,
si nous voulions les étudier de près.
A l'Exposition universelle d'électricité, le téléphone musical de M. Elisha
Cray, le téléphone à transmetteur de charbon de M. Edison, et le téléphone
Gower, furent absolument distancés par le téléphone Ader.
Ce qui détermina le triomphe de la téléphonie, à l'Exposition d'électricité,
celui d'abord la distribution, à l'intérieur du palais, d'un certain nombre
de pavillons téléphoniques, sortes de petits réduits dans lesquels on avait
établi des pupitres de téléphone Ader, que le public faisait lui-même
parler. La commission supérieure de l'Exposition avait pensé, avec raison,
que c'était là le meilleur moyen de convaincre les visiteurs de la valeur et
de l'utilité pratique de la nouvelle invention de la téléphonie.
Mais ce qui fit particulièrement le succès de la téléphonie, ce fut le coup
de théâtre — c'est le cas de le dire — des auditions musicales. M. Ader
parvint à résoudre le problème, jusque-là fort imparfaitement résolu, de
faire entendre à plusieurs kilomètres de distance un orchestre, des chœurs
et des chants d'opéra. Déjà sans doute, et dès les premiers temps de sa
découverte, c'est-à-dire en 1877, M. Graham Bell était parvenu, en modi-
fiant son transmetteur, à faire entendre, de Boston à Salem, des chants,
un solo d'instrument et même quelques morceaux d'orchestre. Mais si l'on
essayait d'augmenter le nombre des chanteurs et des instruments, l'audition
devenait confuse et incomplète. M. Ader s'occupa, avec une ardeur sans
égale, à vaincre toutes les difficultés du transport téléphonique des repré-
sentations théâtrales, et il parvint à en triompher merveilleusement. En
disposant sur le théâtre plusieurs transmetteurs microphoniques, con-
venablement distribués, et aboutissant tous au même récepteur, il parvint
à faire entendre au Palais de l'industrie les chants, l'orchestre et les
chœurs qui composaient une représentation du Grand Opéra.
La première de ces curieuses expériences eut lieu, le 18 mai 1881, dans
le magasin de décors de l'Opéra, situé rue Richer, n° 6.
Un fil double reliait ces magasins au trou du souffleur de l'Opéra. Quatre
téléphones Ader étaient accrochés au mur, et un commutateur permettait
de distribuer les « flots d'harmonie ».
M. Berger, commissaire général de l'Exposition d'électricité, assisté
de MM. Antoine Bréguet et Ader, présidait à ces expériences.
Le Tribut de Zamora l'ut entendu par quelques auditeurs privilégiés, qui
se trouvaient là. On percevait merveilleusement les sons de l'orchestre, les
chœurs et les solistes. La prise de son choisie par les expérimentateurs était
le trou du souffleur. On y avait disposé deux transmetteurs
596 LES NOUVELLES CONQUÊTES DE LA SCIENCE
Après les premiers essais fait au magasin de décors, on transporta cette
installation sur la scène de l'Opéra.
On plaça les transmetteurs en différents points du plancher de la scène.
Mais avec cette disposition, l'orchestre était à peine entendu, pendant les
ballets : on ne percevait que le bruit des pieds des danseurs, ce qui n'était
pas précisément ce que l'on avait en vue. On établit alors les transmetteurs
téléphoniques au-devant de la rampe, des deux côtés du trou du souffleur,
et l'on entendit alors à merveille l'orchestre et les artistes. On reconnaissait
la voix des chanteurs et des chanteuses, on ne perdait pas une de leurs
notes. Le bruit de l'orchestre était un peu affaibli, mais comme on repro-
che à l'orchestre de l'Opéra d'être trop bruyant, et de couvrir parfois la
voix des chanteurs, le téléphone ne faisait qu'améliorer ainsi l'effet de la
musique.
Rien, dans l'histoire des inventions contemporaines, ne saurait donner
l'idée de l'étonnement que provoqua cette transmission des sons d'un or-
chestre et des chœurs à la distance d'un kilomètre qui sépare l'Opéra du
Palais de l'industrie. L'enthousiasme fut général, et d'ailleurs bien mérité.
Chaque soir d'Opéra, on voyait se dérouler à travers les longues galeries et
les salles du premier étage du Palais de l'industrie, d'interminables files
d'amateurs, attendant avec patience l'instant de pénétrer dans la terre pro-
mise de la téléphonie musicale, c'est-à-dire dans la pièce, dûment capi-
tonnée et matelassée, où l'on était admis, par fournée de vingt amateurs, et
pour quatre minutes seulement, à entendre Faust, Hamlet, la Favorite, ou
les Huguenots. Certains soirs, on compta jusqu'à 4000 personnes attendant
leur tour d'admission. Il est même des spectateurs qui, en sortant de la
salle des auditions, allaient se replacer à la queue, pour pénétrer une se-
conde fois dans le nouvel Éden musical !
Le succès général de la téléphonie à l'Exposition d'électricité de Paris
détermina ia création de la correspondance téléphonique en France. Déjà
l'Amérique avait pris les devants, et appliqué sur une assez grande échelle
cette invention au service du public, pour remplacer le télégraphe élec-
trique. On mit plus de temps en France à l'adopter. L'administration des
télégraphes suscitait toutes sortes de difficultés et d'obstacles à une mé-
thode de correspondance rapide, dont elle redoutait, à bon droit, la concur-
rence pour la télégraphie électrique.
Ces résistances, toutefois, ne pouvaient durer. Trois compagnies s'étaient
créées à Paris, pour exploiter les correspondances par le téléphone, et cha-
cune avait adopté des appareils différents. Il y avait une compagnie pour le
LE TÉLÉPHONE ET LE MICROPHONE
337
procédé Edison, une autre pour le système Ader-Bell, une troisième pour
le procédé de l'Américain Blake. Après deux ans de rivalité, les trois so-
ciétés finirent par fusionner. Il n'y a plus aujourd'hui en France qu'une
compagnie, la Société générale des téléphones, qui a le siège de son ad-
ministration à Paris, rue Caumartin, et son principal bureau central à l'A-
venue de l'Opéra.
] En 1880, le réseau téléphonique de Paris n'avait que 440 kilomètres de
développement. En 1885 il embrassait près de 5000 kilomètres. Le nombre
des abonnés de la Société générale des téléphones s'est élevé, en deux ans,
de 450 à 2500, pour Paris. Il était, en 1885, de 5000 environ. Dans les
grandes villes de France où la téléphonie a été installée, à Lille, Lyon,
Marseille, Nantes, le Havre, Bordeaux, Bouen, etc., on comptait, en 1885,
plus de 2000 abonnés.
Si l'on se rappelle que l'invention du téléphone par M. Graham Bell
ne date que de 1877, on ne saurait trop s'étonner de la rapidité avec
laquelle cette invention s'est perfectionnée dans ses procédés, et de l'impor-
tance des applications qu'elle a reçues pour le service de la correspon-
dance entre particuliers. Cinq ou six années ont suffi pour que le télé-
phone, qui d'abord franchissait à peine quelques kilomètres, ait reçu toutes
sortes d'améliorations, et ait pris possession de tous les pays civilisés du
globe.
Le journal La Lumière électriques publié, dans son numéro du 12 mai 1885,
le tableau, du nombre des abonnés au téléphone dans les différentes parties
du monde. Il résulte des documents rassemblés par la Société générale
des téléphones et publiés dans cet article de la Lumière électrique, qu'il n'est
aujourd'hui aucune partie du monde civilisé qui ne jouisse des avantages de
ce nouveau mode de correspondance parlée.
Une telle diffusion d'une invention mécanique suppose une véritable
perfection dans ses procédés. Et de fait, on peut dire que la téléphonie a
touché ses colonnes d'Hercule, c'est-à-dire, pour parler sans métaphore
ni mythologie, qu'elle a réalisé dès aujourd'hui presque tous les progrès
qu'elle comporte.
Nous disons que la téléphonie a réalisé presque tous les progrès qu'elle
comporte. En effet, un seul degré lui reste à franchir: c'est la portée à de
grandes distances. Encore ce dernier progrès est-il déjà réalisé de manière
à satisfaire les plus difficiles.
Au mois de mai 1885, une compagnie s'est constituée en Amérique pour
exploiter le système Hopkins, qui transmet distinctement la parole de
398 LES NOUVELLES CONQUÊT S DE LA SCIENCE
Chicago à New-York, c'est-à-dire à une distance de plus d'un myriamètre
et demi.
Déjà on avait réussi à relier par le téléphone, d'une part, Berlin et
Hambourg (288 kilomètres de fil) et d'autre part Venise et Milan (284 kilo-
mètres).
Comment est-on parvenu à ces importants résultats? Quels sont les
moyens qui ont permis d'étendre à des distances considérables la portée
des téléphones? C'est ce que nous allons essayer d'expliquer.
Ainsi que nous l'avons dit plusieurs fois, ce qui nuit à la netteté des
transmissions téléphoniques, c'est l'influence qu'exercent sur le courant on-
dulatoire les fils télégraphiques voisins, parcourus par des courants. Ces
courants provoquent dans le fil téléphonique des effets d'induction ; ce qui
paralyse et trouble complètement la transmission des sons. Au lieu de la
parole envoyée, on perçoit les bruits du fil télégraphique qui côtoie le fil
téléphonique.
C'est au Dr Cornélius Herz que l'on doit le premier et le plus remarquable
appareil ayant permis d'étendre considérablement la portée du téléphone.
C'est en 1880 et 1881 que le Dr Cornélius Herz effectua ses importants
travaux, et nous ne pouvons mieux terminer la partie historique de cette
Notice qu'en rapportant les résultats remarquables obtenus par ce physicien
pour la transmission lointaine de la parole.
Le Dr Cornélius Herz avait été le premier à introduire en France le téléphone
de M. Graham Bell, et le premier aussi à importer d'Amérique en Europe
le transmetteur de M. Edison. Il avait été frappé de ce fait que le téléphone,
bien que déjà amené à un certain degré de perfectionnement, possédait
encore quelques points faibles, qui l'empêchaient de prendre tout son
développement, et il se posa le difficile problème de faire disparaître ces
défauts.
Un des points auxquels le Dr Cornélius Herz s'attacha, de préférence,
fut celui-ci : permettre la transmission de la parole à grande distance sur
les lignes télégraphiques ordinaires, sans que l'on eût à craindre les effets
nuisibles de l'induction par les fils voisins. Il se proposa, pour cela, d'em-
ployer des moyens analogues à ceux dont on se sert dans le même but, en
télégraphie. Mais il fallait supprimer la bobine d'induction, qui avait été
employée jusque-là pouraugmenter la portée du transmetteur du téléphone,
etleD' Cornélius Herz fut ainsi amené à perfectionner le transmetteur, à aug-
menter les variations produites dans le courant par la voix, à inventer, en un
mot, un transmetteur à longue portée pouvant se passer de bobine d'induction.
LE TÉLÉPHONE ET LE MICROPHONE 2 599
L'appareil que le Dr Hcrz imagina dans ce but, comportait plusieurs prin-
cipes entièrement nouveaux.
En premier lieu, lescharbons servant pour les contacts étaient remplacés
par des substances métalliques, ou semi-métalliques, telles que des sulfu-
res, de la pyrite, etc. On n'avait pas cru jusque-là pouvoir supprimer le char-
bon. L'expérience montra au Dr Herz qu'il y avait avantage à remplacer le
charbon par les substances que nous venons de citer, en se servant de l'une
ou de l'autre, suivant le cas.
En second lieu, la plaque vibrante n'agissait plus sur un seul et unique
contact, comme dans les transmetteurs ordinaires. Elle mettait en action
12 contacts rangés autour de son centre, et fixés à l'extrémité de douze leviers,
que portaientl2 colonnes. La pression de chaque contact pouvait être réglée
avec soin par des moyens fort simples, et l'effet produit était amplifié par
le nombre.
Enfin, point capital, le transmetteur n'était plus intercalé dans le circuit,
mais placé en dérivation sur la pile.
Quant à la pile, elle était formée de douze éléments ,et était reliée au trans-
metteur de telle sorte que chacun des contacts de celui-ci fût en dérivation
sur un des éléments.
FlG 142. INSTALLATION GÉNÉRALE DU TÉLÉPHONE HERZ.
C'est ce que l'on voit dans la figure ci-dessus qui donne le schéma de
l'installation générale.
Les variations du courant se trouvaient ainsi amplifiées, pour deux raisons :
d'abord par le fait du montage du transmetteur en dérivation, ensuite par la
réunion des effets produits individuellement par chaque contact ; et l'on peut
s'expliquer ainsi les merveilleux résultats dont nous parlerons plus loin.
Quant aux détails de cet appareil transmetteur, on peut s'en faire une
idée par la figure 143, qui le représente en coupe.
On voit que la plaque vibrante, M, qui est une membrane circulaire en
tôle de fer d'assez grande dimension, est fixée sur un anneau de bois, BB',
lequel est, supporté par trois colonnes, C C C". Sur le côté inférieur de cette
plaque vibrante à petite dislance de son centre, sont collées six petites ron-
400 LES NOUVELLES CONQUÊTES DE LA. SCIENCE
délies de pyrite ou de pyrolusite, Sur chacune de ces plaques appuient deux
pointes de charbon ou de pyrite, portées à l'extrémité de leviers, que sou-
tiennent 12 colonnes en cuivre. Un fil f,f'/", partant du bout extérieur de
chaque levier, s'enroule au pied de la colonne, surun petit treuil. Ce dernier
permet donc de régler très facilement la pression de la pointe de charbon sur
la plaque de pyrolusite.
Des bornes pour les communications avec les différents éléments de la
•pile, la ligne et la terre, complètent l'appareil.
FlG. 143. — TRANSMETTEUR DU TÉLÉPHONE HERZ (COUPE).
Le transmetteur étant ainsi perfectionné, la suppression de l'induction
par les fils voisins devenait une tâche plus facile. Le Dr Cornélius Herz y
parvint en interposant dans la ligne un condensateur et un diffuseur,
sorte de paratonnerre à pointes, destiné à agir d'une façon analogue au con-
densateur.
Le condensateur dont le Dr Cornélius Herz fait usage dans son appareil,
n'a rien de particulier; c'est le même organe qui est employé dans le télé-
graphe électrique. Il est formé, comme tous les appareils de ce genre em-
ployés en télégraphie, de feuilles de papier d'étain alternées et séparées par
du papier paraffiné.
Le diffuseur est représenté par la figure 144. Il se compose de deux plaque?
métalliques, longitudinales, dans lesquelles sont implantées des pointes de
LE TELEPHONE ET LE MICROPHONE
401
cuivre blanchi à l'étain. Des enlretoises maintiennent les pointes à une
très petite distance les unes des autres.
L'interposition de ces appareils dans la ligne n'empêcha pas la transmis-
sion de se faire; elle produisit seulement un certain affaiblissement, mais
elle écarta les effets produits par les courants anormaux et accidentels. Elle
supprima l'induction, le grand obstacle à la netteté de la transmission télé-
phonique.
FlO. lii — Dl'EFUSEI'n DU TÉLÉ1>IIUSK IIKKZ.
Mais le Dr Herz ne se contenta pas de ces progrès. Il avait supprimé le
courant d'induction et perfectionné le transmetteur; il voulut créer un nou-
veau récepteur.
On savait, à cette époque, que certains sons musicaux peuvent être re-
produits par un condensateur, comme ceux que l'on place dans les bobines
d'induction. M. Pollard avait fait connaître une sorte de jouet fondé sur
ce principe, et qui avait reçu le nom de condensateur chantant. LeDr Corne-
FlG. 115. DISPOSITION nu CONDENSATEUR PARLANT DANS LE SYSTÈME 1IEEZ.
lius Herz ne tarda pas à reconnaître qu'en disposant convenablement l'expé-
rience, on. pourrait faire parler le condensateur chantant, et s'en servir
comme récepteur téléphonique.
Il atteignit pleinement ce résultat, grâce à la disposition représentée par
les figures 145-148, et dès le mois de juin 1880, il put faire entendre son
condensateur parlant.
Le Dr Herz avait ainsi créé un récepteur tout différent du récepteur
électro-magnétique de Bell, et inventé, pour la transmission de la parole à
51
4C2 LES NOUVELLES CONQUÊTES DE LA SCIENCE
grande distance, un système complètement nouveau. Par le fait, il n'avait
eu rien à changer à ses précédents dispositifs ; le transmetteur était toujours
en dérivation, eL le résultat était dû à ce qu'avec cet arrangement le con-
densateur se trouvait toujours chargé au potentiel de la pile. Quand, un
peu plus tard, un autre physicien, M. Dunand,fit de nouveau parler un con-
densateur en le chargeant avec une pile spéciale, il ne s'aperçut pas qu'il
ne faisait que reproduire, en la compliquant, la disposition imaginée par
le Dr Cornélius Herz.
M. Dunand disposait, en effet, son expérience de la manière suivante.
Il intercalait dans le circuit de la pile et du microphone, le fil préliminaire
d'une bohine, et le fil induit de celte même bobine était relié aux extrémi-
tés du condensateur; mais dans ce dernier circuit il plaçait une pile de
quelques éléments. Le rôle de cette dernière pile était de charger à un
FlG 1-5 fi. — CONDENSATEUR- RÉCEPTEUR BU TÉLÉPHONE UEIiZ (COUPE).
potentiel constant les lames du condensateur, condition indispensable à la
reproduction de la parole, et qui se trouve tout naturellement remplacée, sans
l'intervention d'une pile accessoire, dans le système du Dr Cornélius Ilcrz.
Quant à la forme particulière que l'inventeur donne au condensateur-
récepteur, elle est représentée par les figures suivantes.
Le condensateur se compose (fig. 146-148) d'un assemblage de feuilles
de papier circulaires, entre lesquelles sont interposées des feuilles d'étain
de môme forme, munies de prolongements, qui dépassent, d'un côté pour
les feuilles de rang pair, de l'autre pour les feuilles de rang impair.
L'espèce de galette ainsi formée est placée dans une sorte de boîte plate,
en bois, portant, en haut une ouverture circulaire 0, et en bas une poi-
gnée P, P'. Deux bornes B B', communiquant chacune avec une des sé-
ries de lames d'étain, servent à recevoir les fils de communication avec
la pile.
Dans un autre modèle, qui est figuré en petit dans les postes que
nous "représenterons plus loin, le condensateur circulaire est fixé dans
LE TÉLÉPHONE ET LE MICROPHONE 405
une boîte en bois très plate, qui reproduit absolument la lorme d'un
miroir à main.
Enfin, dans quelques cas, le condensateur a pu être placé dans l'en-
veloppe d'un téléphone Bell ordinaire; de sorte qu'on semblerait écouter
dans un récepteur magnétique et non dans un condensateur.
Ajoutons que, dans plusieurs cas, le papier a été supprimé, et le con-
densateur formé de lames de métal mince, séparées seulement par de l'air.
M. le Dr Herz voulut faire l'expérience des appareils que nous venons
de décrire, dans des conditions réellement pratiques. Un certain nombre
de lignes télégraphiques de l'État furent mises à sa disposition, et il put
même opérer sur un câble sous-marin, entre Brest et Penzanec (Angle-
FlG. 147 ET 148. — C'^DENSATEUP. -RÉCEPTEUR RU TÉLÉNIOXE IIEPZ. (PERSPECTIVE ET COPTE).
terre). Avec ce câble, dans lequel les transmissions télégraphiques présentent
tant de difficultés, on obtint la transmission assez nette de la parole,
Avec les lignes télégraphiques aériennes la réussite fut plus complète.
Les expériences furent faites, avec succès, d'Orléans à Blois, puis d'Orléans
à Tours. On transmit ensuite d'Orléans jusqu'à Poitiers, Angoulème, et enfin
Bordeaux, où la distance atteignit 457 kilomètres. La transmission était par-
faitement nette, et les conversations se faisaient avec la plus grande facilité.
On voulut obtenir davantage; on porta la dislance à 1140 kil. A cet
effet, on opéra entre Brest et Tours, en passant par Paris. A cette distance
inorme, on put envoyer et recevoir distinctement des mots et des phrases.
Signalons encore un autre perfectionnement apporté au transmetteur
404 LES NOUVELLES CONQUÊTES DE LA SCIENCE
microphonique par le Dr Cornélius iïerz. Nous voulons parler du tram-
melteur-inverseur. Dans cet ingénieux système, la plaque vibrante agit
sur une bascule portant quatre contacts microphoniques, intercalés d'une
façon spéciale dans le circuit d'une pile et du fil primaire d'une bobine
d'induction. Les mouvements imprimés à ces contacts les font agir comme
une sorte de commutateur, et les courants, tantôt directs, tantôt inverses,
produits dans le fil de la bobine se trouvant redressés par l'inverseur, se
renforcent et augmentent considérablement les effets téléphoniques.
Les figures 149 à 155 représentent les formes pratiques que le Dr Cor-
FlG. 1 40 ET 150. — TÉLÉPHONE DU DOCTU'R IIEHZ.
neliusHerz a données à ce dernier genre de téléphone, et les montre ayant
pour réccp*ciir, tantôt le téléphone ordinaire, tantôt le condensateur.
L'appareil représenté par les figures 149-150 est surtout destiné aux
lignes les plus influencées par les phénomènes d'induction, qui souvent
rendent les communications impossibles avec les téléphones ordinaires.
Il est facile de voir, d'après ce dessin, que l'instrument constitue un poste
complet, renfermant, sous une forme compacte et gracieuse, tous les or-
ganes nécessaires pour l'appel et les communications. Le diaphragme est
horizontal, mais un entonnoir placé en avant de la boîte recueille les sons.
LE TÉLÉPHONE ET LE MICROPHONE 105
et les envoie sur la plaque vibrante; de sorte qu'il suffit de parler à environ
50 centimètres de l'appareil, pour que la voix se transmette avec toute
son intensité. Quatre paires de contacts microphoniques sont placées sur
un plateau oscillant, situé sous le diaphragme, et relié, d'ailleurs, avec lui
par une tige rigide lui communiquant loules les vibrations. Ces contacts,
d'une composition spéciale, communiquent entre eux, avec la pile et avec
la ligne, comme il a été dit plus haut.
Dans cet appareil, on ne fait pas usage de bobine d'induction ; aussi faùl-
FlG 151. — AUTUE DISPOSITION DU TliLÉPIlOVE UEfîZ.
il que le nombre des éléments de la pile de ligne soit proportionné à la
distance des deux postes. Par exemple, entre Paris et Orléans il fallut
trente éléments de la pile de Daniell à chaque poste, pour obtenir le maxi-
mum d'intensité. De plus, les condensateurs demandant une charge préa-
lable pour pouvoir reproduire la parole, il faut encore employer une autre
pile, qui est interposée dans la ligne. Il semblerait donc, à première vue,
que le nombre des éléments de la pile peut être un obstacle à l'emploi
de cet appareil; mais il ne faut pas oublier, d'une part, que la pile des-
406 LES NOUVELLES CONQUÊTES DE LA. SCIENCE
tinée a charger les condensateurs fonctionnant toujours à circuit, pour
ainsi dire ouvert, dépense très peu, et d'autre part, que l'instrument est
destiné à fonctionner sur des lignes où l'emploi de tout autre récepteur se-
rait impossible.
La figure 151 (page 405) représente un appareil dans lequel l'inversion
du courant a été réalisée d'une tout autre façon que dans le précédent et
dans lequel on utilise la bobine d'induction pojr diminuer le nombre
des éléments nécessaires sur une longue ligne.
Primitivement cet instrument avait été formé par une plaque vibrante, de
chaque côlé de laquelle appuyait légèrement un contact; et les vibrations
produisaient des augmentations ou des diminutions de pression allernati-
vement sur chacun de ces contacts; mais à cette forme peu commode
M. Herz a préféré celle que représente la figure 151, qui donne les mêmes
résultats.
La plaque vibrante est en matière conductrice. Au-dessous, et la touchant
légèrement, est un cylindre, qui appuie, par sa base, sur un disque; tous les
deux étant faits de la même matière que la plaque. Le disque repose, à son
tour, sur une lame de ressort, qui permet, à l'aide d'une vis, d'établir un
contact convenable entre les trois pièces. La plaque et le disque commu-
niquent chacun avec l'un des pôles d'une pile de quatre éléments qui, par
son milieu, est mise en relation avec la terre. Enfin le cylindre est relié
avec l'une des extrémités du fil primaire d'une bobine d'induction, dont
l'autre bout est à la terre. Le fil secondaire de la bobine aboutit d'un côté
à la ligne et de l'autre encore à la terre.
Lorsque l'on parle devant la plaque, ses vibrations déterminent alterna-
tivement des augmentations et des diminutions de pression sur le cylindre.
Pendant la première période, la conductibilité augmentant subitement sur
la plaque, tandis que l'inertie du cylindre l'empêche de croître sur le disque,
le courant se rend à la terre, par la plaque, le cylindre et la bobine. Au
contraire, dans la seconde période, la conductibilité diminue sur la plaque,
mais augmente près du disque; et le courant va à la terre par le disque,
le cylindre et la bobine. On voit donc que pendant ces deux phases ce
sont des courants de sens contraires qui sont envoyés dans le circuit pri-
maire de la bobine, et que dans le circuit secondaire il se produit quatre
courants, deux à deux, de sens contraire, qui sont envoyés dans la ligne.
Dans cette disposition les téléphones sont placés en dérivation entre la ligne
et la terre.
Cet instrument a toujours donné de très bons résultats sur les longues
lignes, dont les charges statiques sont souvent considérables.
LE TÉLÉPHONE ET LE MICROPHONE
407
Un autre principe a encore été utilisé par M. Herz pour augmenter la
puissance de ses téléphones: c'est celui des dérivations à la terre.
La figure 152 représente un des appareils qui reposent sur ce principe des
dérivations. Sous la plaque vibrante sont quatre paires de contacts, disposés
comme dans les figures 150 et 151, mais avec des communications électri-
ques autrement faites: les quatre contacts inférieurs sont reliés ensemble et
les quatre supérieurs aussi, de sorte que toutes les paires agissent ensemble
sans produire d'inversion.
FlO. 152. TÉLÉPHONE HERZ A DÉRIVATION (FORME HORIZONTALE).
Cet appareil est placé horizontalement et l'on parie directement sur le
diaphragme, mais on lui a donné aussi la forme verticale, comme le mon-
tre lafigure 153. Cette disposition n'est cependant qu'extérieure etne change
pas l'arrangement intérieur de la plaque horizontale et des contacts.
Tous ces dispositifs complètent heureusement les belles découvertes que
nous avons relatées plus haut, et qui assurent à leur auteur une place im-
portante dans l'histoire de la téléphonie.
Ces intéressants travaux téléphoniques, repris et développés par un élec-
408
LES NOUVELLES CONQUÊTES DE LA SCIENCE
tricicn belge, M. Van Rysselberghe, directeur du service météorologique
de Bruxelles, ont donné des résultats dont le monde scientifique s'est beau-
coup occupé en 1885, mais l'idée et les études préliminaires sont entiè-
rement dues au docteur Ilerz.
Les essais de M. Van Rysselberghe furent faits entre Paris el Bruxelles,
le 17 mai 1882, à une distance de 544 kilomètres. M. Van Rysselberghe,
outre qu'il supprime l'induction dans les fils voisins, comme l'avait fait son
prédécesseur, est arrivé à ce résultat remarquable, de pouvoir faire fonc-
FlG 153. TÉLÉPHONE HLIiZ A DÉIUVATION (FORME VERTICALE).
tionner en même temps, et sur un même fil, un appareil téléphonique et
un appareil télégraphique. Pendant l'expérience qui fut exécutée le 17 mai
1882, on transmit une dépêche au directeur des télégraphes à Paris par le
télégraphe Morse, et pendant ce temps, grâce au même fil, le télégraphe
expédiait un message vocal, qui était entendu à Paris, pendant que fonction-
nait le récepteur de l'appareil Morse.
Le système de M. Van Rysselberghe neutralise les courants d'induction
par divers procédés : par exemple, en plaçant sur le parcours du courant
LE TÉLÉPHONE ET LE MICROPHONE
409
de la ligne télégraphique un condensateur, qui dérive le courant, de telle
sorte que la ligne ne se charge que lentement. L'action inductrice exercée
sur la ligne téléphonique est alors insensible.
Au mois d'août 1885, M. Van Rysselberghe a réussi à transmettre la
parole entre Bruxelles et Ostende, puis, mais d'une façon douteuse, entre
Bruxelles cl Douvres.
A la suite de l'expérience de M. Van Rysselberghe, les ingénieurs des télé-
graphes belges ont établi une ligne téléphonique entre Bruxelles et Anvers
(dislance GO kilomètres) et celle ligne a été mise à la disposition du public.
Le télégraphe électrique a été supprimé. Avec le télégraphe ordinaire, et
grâce à l'installation, au bureau central, de l'appareil de M. Van Ryssel-
berghe, les communications téléphoniques se produisent de Bruxelles à
Anvers avec la plus grande clarté.
Dans d'autres expériences, faites avec beaucoup d'attention, par l'admi-
nistration française, en 1882, entre Paris et Nancy, on a fait franchir à la
voie 555 kilomètres. Pendant une heure les ingénieurs conversèrent entre
eux d'une gare à l'autre, au moyen du fil de la ligne télégraphique.
Le système Ilopkins, qui a servi aux correspondances téléphoniques de New-
York à Cleveland et Chicago, réalise également la téléphonie à grande distance.
C'est à Clcvcland (Etat de l'Ohio) qu'ont été constatés les résultats les
plus surprenants.
D'abord, on put reproduire à Cleveland des passages de journaux lus h
New-York, et qui revenaient dans cette dernière ville, un jour plus tard,
imprimés dans le Cleveland Herald : la distance est de 1046 kilomètres,
En outre, une conversation entre New-York et Chicago (1 000 kilom. environ),
tenue le 30 mars 1885, fut entendue distinctement à Cleveland.
Il faut remarquer que les expériences avaient été faites sur des lignes
constituées par un fil d'acier de 5 millimètres, recouvert de cuivre, et d'un
diamètre total de 5 millimètres l\ la couche de cuivre avait une épais-
seur moyenne de 1,7 millimètre et la longueur totale de la ligne était de
1048 milles, soit 1686 kilomètres.
Si l'on considère que dans ce fil, la section en cuivre représente 16,68 mil-
limètres carrés, alors que la section en acier est 7,06 millimètres carrés et
que le cuivre est 6 fois plus conducteur que l'acier, on arrive à celle conclu-
sion que le conducteur américain ne devait présenter qu'une résistance de
lohm,l7 pai, ]y]omètre, S0lt 1075 ohms pour la résislance totale de la
ligne, ou 197 kilomètres environ de fil télégraphique de 4 millimètres. Orr
410 LES NOUVELLES CONQUETES DE LA SCIENCE
dans les expéricncos faites en France, avec le téléphone de M. le Dr Corné-
lius Herz, on a pu transmettre la parole beaucoup plus loin, puisqu'on a pu
parler de Tours à Brest, en passant par Paris, sur une longueur de circuit
de 1140 kilomètres, avec le fil de fer de 4 millimètres des télégraphes.
Le journal la Nature a fait remarquer, de son côté, que le succès des
expériences faites en 1885, entre Cleveland et New-York, comme entre
New-York et Chicago, doit être attribué en grande partie aux conditions
toutes particulières de la ligne télégraphique de New-York à Cleveland,
qui est d'une très faible résistance électrique, et dont le fil est placé, sur
tout son parcours, à une très grande distance de tous les autres fils télé-
graphiques. Cette ligne présente, à ce point de vue, toutes les facilités qu'on
n'avait pas pu réunir jusqu'ici sur une ligne aussi longue. Elle constitue
une ligne, en quelque sorte, idéale, pour les expériences téléphoniques.
« Ce qui ressort, dit la Nature, des expériences faites pour transmettre à de
très grandes distances les ondulations téléphoniques, c'est que, grâce à une ligne
placée dans des conditions exceptionnellement favorables, on a pu converser à
près de 1000 kilomètres de distance, d'une manière plus ou moins pai faite, avec
des systèmes téléphoniques assez variés.
« L'intérêt scientifique de cette expérience est très grand, mais il ne faut pas perdre
de vue que la plus grande part du succès est due à la faible résistance de la ligne,
ainsi qu'à son excellent établissement. De là à l'exploitation industrielle constante de
la téléphonie à grande distance, il y a un pas qui ne nous parait pas encore franchi. »
N'en déplaise à la Nature, ce pas sera franchi. Le succès passé garantit
le succès à venir, et l'on peut affirmer que le téléphone, qui rivalise aujour-
d'hui avec la télégraphie, pour la rapidité et la facilité des transmissions,
égalera bientôt son prédécesseur et son rival quant à la distance que peu-
vent franchir ses ondulations.
C'est, une nouvelle révolution dans les relations télégraphiques. Les com-
merçants, les industriels de nos principales villes de France pourront
bientôt communiquer entre eux, sans quitter leurs bureaux. On enverra de
Lille un ordre au Havre, de Lyon à Marseille, et l'on recevra la réponse
immédiatement. Paris, centre principal des affaires d'exportaion, sera mis
en commucation verbale avec tous les ports français.
Ici finit l'histoire du téléphone et du microphone mêlés. Nous allons
maintenant étudier les applications diverses que ces appareils ont reçues
jusqu'à ce jour.
X
Les applications du téléphone aux usages domestiques. — La correspondance par
le téléphone, entre particuliers. — Disposition des fds le long des égouts. — La
salle des rosaces. — Organisation des bureaux téléphoniques. — Le bureau central
et l'installation chez l'abonné. — Description des bureaux de correspondance de
la Compagnie des téléphones, à Paris. — Le bureau central de l'Avenue de
l'Opéra. — Le bureau central de la rue Lafayette.
Le téléphone, comme moyen de correspondance instantanée, l'emporte,
sous bien des rapports, sur le télégraphe électrique, qui a paru si long-
temps le comble de l'art.
Le télégraphe électrique est un appareil délicat et compliqué, avec
soupapes, poids, échappement, le tout d'un prix élevé. Avec le téléphone Bell,
rien de pareil : tout se réduit à un étui de bois, contenant un noyau d'acier
aimanté, et à une membrane de fer: la valeur du tout ne dépasse pas quinze
à seize francs.
Le télégraphe électrique exige une pile, toujours présente, toujours
prête à l'action, pour fournir, quand on en a besoin, le courant électrique.
Avec le téléphone Bell la pile est supprimée : le courant ondulatoire naît
de lui-même, sans dépenses, sans préparation, sans qu'on ait besoin de
s'en occuper, par le jeu même de l'appareil.
Le télégraphe électrique demande une manipulation spéciale. 11 faut
faire courir une aiguille sur un cadran, et s'arrêter à la lettre qu'on veut
signaler; ou bien frapper de petits coups, longs ou brefs, avec le marteau de
Morse; ou enfin, jouer sur un clavier, et il faut apprendre ce jeu, ce qui est
toute une étude. Avec le téléphone il ne faut que parler : c'est un jeu que
tout le monde connaît, sauf les sourds-muets. Encore avons-nous vu que
c'est dans un hospice de sourds-muets que le téléphone a été inventé !
Les signes télégraphiques ont besoin d'être interprétés, et comme ces
signes composent une écriture et un alphabet (l'alphabet Morse) qui sont
assez compliqués, il faut savoir traduire cette écriture. Avec le téléphone,
il suffit de savoir écouter. On reconnaît, quoique affaiblie et avec quelques
412 LES NOUVELLES CONQUÊTES DE LA SCIENCE
altérations, ia voix même de l'interlocuteur, ce qui est un gage d'authenti-
cité. On parle, on répond : c'est une conversation réglée, aussi abondante,
aussi prolongée qu'on le veut. C'est la suppression réelle de toute dislance
et de tout intermédiaire. On ne pouvait rien imaginer de plus simple, on
ne pouvait rien désirer de plus complet.
Les partisans forcenés de l'ançienno aviso, en fait de correspondance
rapide, reprochent au téléphone de ne laisser aucune trace écrite du mes-
sage; tandis que le télégraphe électrique, imprimant la dépêche sur une
bande de papier, que l'on peut conserver, laisse, dit-on, un document certain
de son existence. J'avoue que cette objection me touche peu. Il y a bien ra-
rement utilité à conserver le texte d'une dépêche. Le téléphone sert à
donner des ordres à un ouvrier, dans une usine; à demander des
renseignements entre commerçants; à entretenir une conversation pour
des affaires courantes. Quelle est la nécessité de conserver une trace écrite
des paroles ainsi échangées, et qui n'ont plus d'intérêt une fois l'en-
tretien terminé? D'ailleurs, si l'on désire posséder la preuve matérielle d'un
message quelconque, il suffit, en commençant la conversation, de donner
l'ordre au correspondant d'avoir à écrire la demande et la réponse. Mais,
nous le répétons, les cas sont très rares où il y a vraiment utilité à con-
server le texte d'une dépêche ou d'un ordre. Cette objection que l'on fait
au téléphone, et que chacun répète, n'est donc qu'un écho de la routine
administrative française, essentiellement paperassière, et pour laquelle le
document écrit est une religion. Mais le fabricant, le commerçant, le simple
particulier, n'ont que faire de ces complications bureaucratiques. Si le
téléphone est précieux, c'est, selon nous, parce qu'il supprime tout écrit,
et réduit la correspondance à l'échange rapide des mots nécessaires.
Vous habitez une maison, dont le propriétaire, ami du progrès, a fait
établir un téléphone allant de la loge du concierge aux divers étages, et le
matin, vous téléphonez à votre concierge, à peu près en ces termes:
« Madame Picquoiseau, montez-moi mes lettres. Puis, vous enverrez
votre fils me chercher, à la station, une voiture.... Des jaunes, n est-ce
pas? avec une galerie .... El il m'apportera le Petit Journal. »
Et Mme Picquoiseau, mettant ses lèvres barbues dans le pavillon du télé-
phone, réplique :
« Cest bien, Monsieur, c'est bien! Pointe va y aller.... dès qu'il aura
décrotté les bottines de la dame du cinquième.. . Et il apportera le Petit
Journal. »
Je vous demande s'il est bien utile d'inscrire sur le papier et de con-
server à l'histoire ce colloque réaliste?
LE TÉLÉPHONE ET LE MICROPHONE 413
D'ailleurs, le message télégraphique écrit n'a pas toujours la fidélité
absolue qu'on se plaît à lui accorder. La plaisante histoire d'un montreur
d'animaux, que nous appellerons Jenkins, et qui exhibait ses farouches pen-
sionnaires dans un faubourg de Londres, le prouverait au besoin.
Jenkins avait envoyé un agent commercial à Saint-Louis (du Sénégal),
pour en rapporter des fauves, hôtes futurs de sa ménagerie. Il écrit un
jour, à son agent fidèle, par le câble sous-marin de Lisbonne au Brésil,
par les îles du Cap-Vert, qui a une dérivation sur Saint-Louis :
« Ai besoin de singes. Envoyez-m'en deux. Mille cordialités. Jenkins. »
Malheureusement, l'employé du télégraphe sous-marin ponctue mal la
phrase, et envoie ces mots: « Ai besoin de singes. Envoyez-men deux mille.
Cordialités. Jenkins. »
Un mois après, notre montreur de bètes recevait de la Sénéganibie
cette autre dépèche sous-marine, qui le fit justement bondir :
«N'ai pu trouver les deux mille singes demandés. Vous en enverrai cinq
cents, par prochain paquebot. Cordialités. Davidson ».
Trompé par le message écrit, le malheureux chargé d'affaires, au lieu de
deux singes, en cherchait deux mille!
On ne dit pas comment finit le quiproquo. Sans doute une troisième dépêche
sous-marine envoyée par Jenkins arrangea tout, et l'on rendit à leurs forêts
natales les cinq cents quadrumanes, victimes d'une erreur de ponctuation.
Il est probable seulement que dans ce dernier message télégraphique,
maître Jenkins mit les points sur les i.
Nous ajouterons que tout le monde n'est pas ferré sur l'orthographe, et
qu'une dépêche mal orthographiée, quoique bien et dûment manuscrite,
peut donner de grandes perplexités pour la comprendre.
Témoin un message télégraphique dont un jeune homme de mes amis
cherchait inutilement à comprendre le sens, et qui était ainsi libellé :
Vous êtes un monstre, mèche thème.
Comme la personne qui avait télégraphié ces mots à mon ami, était Alsa-
cienne, on présuma qu'elle avait voulu dire :
Vous êtes un monstre, mais je t'aime.
Ces anecdotes prouvent que dans le télégraphe électrique le message
écrit n'est pas toujours parole d'Evangile, et qu'il ne faut pas tant chercher
noise au téléphone parce qu'il ne conserve pas la preuve matérielle des
paroles qu'il envoie. D'ailleurs, le télégraphe à cadran, dont se servent les
employés de chemins de fer, ne laisse pas de traces de ses dépêches; le
télégraphe à aiguille de Wheatstone, encore si en usage dans toute l'Angle-
414
LES NOUVELLES CONQUÊTES DE LA SCIENCE
terre, n'en laisse pas davantage, et l'on n'a jamais élevé de plaintes contre
le service des télégraphes des cheminsde fer, ni contre le télégraphe anglais.
La téléphonie domestique n'est pas encore très répandue; mais elle ne
tardera pas à remplacer les tubes acoustiques, ou porte-voix, dont l'instal-
lation est hien plus dispendieuse, et qui ne peuvent pas s'établir partout.
L'installation d'un téléphone est, en effet, au moins six fois moins chère que
celle d'un tube acoustique.
Le téléphone Bell est le plus simple à employer pour la correspondance
domestique. [Une paire de téléphones coûte de quinze à seize francs, et l'in-
stallation des fils ne dépasse pas une vingtaine de francs. Seulement, une
FlG. 154 SONNERIE ÉLECTRIQUE.
sonnerie est nécessaire, pour s'appeler réciproquement. Mais comme il y a
aujourd'hui des sonnettes électriques dans toutes les maisons hien instal-
lées, une sonnette électrique suffit pour servir d'appel.
S'il n'existe pas de sonnette électrique, on fera usage de la sonnerie
dite magnéto-électrique, que les constructeurs fabriquent aujourd'hui, et qui
fonctionne sans pile. En tournant une manivelle, on fait tourner un aimant,
lequel produit un courant électrique. Ce courant est envoyé dans la boîte à
sonnerie, que représente la fig. 154.
Cette boîte renferme une bobine de fils et une armature de fer, M. Le
courant d'induction attirant l'armature de fer, et celte armature, en forme
de manche de marteau, se terminant par un battant, B, ce battant vient frap-
per le timbre sonore, T. Mais un ressort tient le manche du marteau et du
battant, B, écarté du timbre, et ce ressort est en communication avec
le courant. Quand le battant B vient toucher le timbre T, le contact avec
le ressort a cessé; le courant est interrompu, et la tige portant le battant
LE TÉLÉPHONE ET LE MICROPHONE 415
B, peut, de nouveau, être attirée par l'électro-aimant, et frapper encore. le
timbre. De là résulte une série continue de petits chocs, ou un tremble-
ment sonore, ce qui a fait donner à cette sonnerie, aujourd'hui si en usage,
le nom de tr emblème.
Le système Àder, avec son pupitre et son récepteur, peut être appliqué
à l'usage domestique. Nous donnons ici le dessin (fig. 155) du transmet-
teur Àder, que la Société des téléphones construit pour l'usage domes-
tique, c'est-à-dire pour servir aux correspondances à petite distance. Un
commutateur, joint à cet appareil, permet de parler aux différents étages
de la maison, de l'hôtel meublé ou de l'hôlel particulier.
Fig. 155. — téléphoné ader-bell (tïpe riÉoni .
Grâce au téléphone domestique, un concierge peut correspondre avec les
locataires et éviter aux visiteurs la fatigue de monter inutilement des
étages; — un chef d'usine peut donner des ordres et recevoir les rensei-
gnements de toutes les parties de son établissement; — un chef de bureau,
dans un ministère ou une maison de hanque, parle, sans se déranger, à ses
employés ou à ses garçons de bureau; — un commerçant, sans sortir de
son cabinet, se met en rapport avec tout son personnel; — le maître d'un
hôtel particulier donne des ordres, de sa chambre à coucher ou de son
salon, à la cuisine ou à l'office, etc., etc. On conviendra que voilà une pré-
ieuse amélioration apportée par la science aux usages courants de la vie.
La correspondance téléphonique à l'intérieur d'une maison nous amène
à traiter de la correspondance, au milieu d'une ville, entre particuliers,
séparés par une grande distance.
S'il ne s'agissait que de mettre en rapport deux personnes dans une ville,
le moyen serait tout simple: il suffirait de placer deux téléphones, l'un
transmetteur et l'autre récepteur, chez l'une et l'autre personne, et de relier
les deux locaux par un fil convenablement isolé. Mais si un particulier veut
communiquer avec différentes personnes, dans la même ville, il faudrait
'àiè LES NOUVELLES CONQUÊTES DE LA SCIENCE
poser des fils allant de chez lui à ses divers correspondants. Poser autant de
fils qu'il y a de correspondants, serait ruineux. La création du bureau
central téléphonique est venue résoudre cette immense difficulté. On établit
un poste général, que l'on nomme bureau central, et auquel aboutissent
tous les fils allant chez chaque abonné. L'abonné commence par parler au
bureau central, et par lui demander de le mettre en rapport avec tel autre
abonné, qu'il désigne par son nom et son adresse. Alors, un employé du
bureau central rattache les fils des deux correspondants par un fil de jonction,
et de celte manière ceux-ci peuvent se parler tout à leur aise. Quand
l'entretien est terminé, l'abonné en prévient le bureau central, qui ré-
tablit les choses en l'état.
Le bureau central téléphonique est, véritablement, une idée de génie.
Il ne faut pas, toutefois, en faire honneur aux compagnies qui exploitent
le téléphone. Avant l'invention de M. Graham Bell, des compagnies de télé-
graphie électrique de New-York, en présence du nombre considérable de
dépèches qu'elles avaient à expédier dans la ville, et presque toujours aux
mêmes personnes, avaient imaginé de créer un bureau central, pour la cor-
respondance télégraphique entre particuliers. Quand on voulut établir une
correspondance par le téléphone, on n'eut qu'à appliquer au nouvel in-
strument la belle conception du bureau central, due aux ingénieurs télégra-
phistes de New-York.
Dans une ville d'une population moyenne, comme le Havre, Rouen,
Toulouse, un bureau central suffit. Mais dans une ville d'une très grande
étendue et d'une population disséminée, comme Paris, Londres, New-York,
Bruxelles, Lyon, Marseille, etc., il faut établir plusieurs bureaux centrauxt
si l'on veut répondre à tous les besoins. A Paris, par exemple, un bureau
central unique ne pourrait suffire, en raison de la longueur de certaines
lignes, qui rendrait leur exécution infiniment trop chère. Paris a donc
été divisé en quartiers téléphoniques, ayant chacun leur bureau central.
Ces quartiers sont : l'Opéra, le Parc Monceau, la Villette, le Château" d'Eau,
la rue de Lyon, l'Avenue des Gobelins, la rue du Bac, la rue Lecourbe et
Passy, l'Avenue de l'Opéra, la rue Lafayette, et la rue Etienne Marcel.
Ces onze bureaux sont reliés entre eux par des lignes qu'on appelle auxi-
liaires, dont le nombre est réglé sur la fréquence des communications
échangées entre eux.
Toutes les lignes auxiliaires convergent vers le bureau central.
En ce qui concerne l'établissement des lignes à l'intérieur de Paris,
nous emprunterons les renseignements qui s'y rapportent, à un travail
de M. Berthon, ingénieur en chef du service technique do la Société
LE TÉLÉPHONE ET LE MICROPHONE U7
générale des téléphones, ayant pour titre Installation du réseau télépho-
nique de Paris.
Les lignes qui font communiquer les bureaux téléphoniques avec les abon-
nés sont ou aériennes ou souterraines. A Paris, les fils aériens sont en infime
minorité; il n'y a guère plus de 100 kilomètres de fils aériens sur 1900 kilo-
mètres de réseau, et leur disposition diffère peu de celle des fils télégraphiques
ordinaires. Nous ne considérons, en conséquence, que les lignes souterraines.
« Les lignes souterraines, dit M. Berthon, sont réunies dans des cables recou-
Fllr. 156. MODE DE SUSPENSION DES CABLES TÉLÉPHONIQUES A LA VOUTE uLS ÉGOUTS DE PAItlS.
D, trois crochets de fer, supportant chacun 17 câbles téléphoniques; E, section de la conduite des eaux de la
ville; A, fond de l'cgout.
verts de plomb, suspendus à la voûte deségquts. Cliaque câble contient 14 con-
ducteurs, isolés les uns des autres, constituant 7 lignes doubles d'abonnés.
« Chacun de ces conducteurs est formé de 5 brins de fil de cuivre, de 1/2 milli-
mètre de diamètre, tordus ensemble.
<( Ce conducteur est recouvert d'environ o/lO de millimètre de gutta-percha ; ce
qui donne à chaque fil, avec sa gutta, un diamètre de 2mm,2 environ.
« Cette première enveloppe du conducteur est entourée d'un guipage de coton,
qu'on emploie de sept couleurs différentes, pour faciliter les recherches; les deux
fils d'un abonné sont de la même couleur, et par suite, reconnaissables à première
vue des six autres. Les deux fils constituant la ligne d'un abonné sont tordus
ensemble, puis les sept doubles lignes sont encore tordues, et recouvertes d'un
ruban non goudronne, ils sont enfin étirés dans un tube de plomb.
i. 53
418
LES NOUVELLES CONQUETES DE LA SCIENCE
« Les câbles à 14 conducteurs sous plomb ont un diamètre de 18 millimètres;
les petits câbles spéciaux pour un abonné et qui contiennent seulement deux con-
ducteurs, ont 8 millimètres de diamètre.
« La Société a été autorisée par lo ville de Paris à placer ses câbles à la voûte de
l'égout, sur une largeur de 50 centimètres et une épaisseur de 10. Ils sont sou-
tenus par 5 crochets. Chacun de ces 5 crochets supporte 17 câbles; il y a donc
15 câbles ou 557 lignes en tout. Ce crochet multiple est scellé dans la paroi par
une lige de fer.
« Le câble à 14 fds est déroulé dans toute sa longueur. On n'y fait aucune
trouée, ou saignée, pour y attacher une ligne d'abonné. Cela aurait beaucoup
d'inconvénients. Les fils d'abonnés (doubles) se relient à l'extrémité du câble à
14 fds, et se séparent ensuite pour aller chacun à sa destination.
« La longueur moyenne d'une ligne entre un bureau et un abonné est de
1146 mètres, dont 885 mètres dans le câble à 14 fds et 515 dans le câble à deux fils.
« Chez les abonnés, L'entrée du poste est très simple. Il n'arrive chez chacun
qu'un petit câble sous plomb, contenant deux conducteurs. Il va de l'égout à la
maison de l'abonné, par une tranchée souterraine. Il monte ensuite le long de la
façade, ou mieux dans l'intérieur de la cour si possible, et dans les escaliers de
service.
« On procède de la même façon sur les lignes mixtes, au point de jonction de
la partie souterraine avec la partie aérienne; le câble à 2 conducteurs monte le
long de la maison jusqu'au poteau qui la surmonte. »
La figure 156 représente la manière dont les câbles téléphoniques sont
suspendus à la voûte des égouts.
Nous représentons, en coupe longitudinale, toutes les parties du bureau
central de l'Avenue de l'Opéra, dans la figure 157.
L'égout Cest sous le trottoir qui borde la maison. Un branchement parti-
culier, D, relie l'égout au mur, qui est percé. L'ouverture qu'on y a prati-
quée est remplie par une plaque métallique, placée au-dessus de la porte
et perforée de 560 trous, destinés à donner passage à autant de câbles,
de J 4 fils simples.
Après avoir pénétré de l'égout dans la cave de la maison A, les câbles
téléphoniques pénètrent dans une vaste chambre, sorte de grande guérite en
bois, de forme carrée, à quatre pans coupés, qui présente des portes, poui
que l'on puisse pénétrer à l'intérieur.
Chacune des faces principales de cette guérite est percée d'une grande
ouverture circulaire, E, que l'on nomme rosace.
Quand les câbles conducteurs enveloppés de plomb sont entrés dans
la guérite, ils se distribuent autour de chacune des quatre rosaces, sur la
face intérieure de la cloison. De petites plaques de corne portent, gravés
sur un cercle, les noms des abonnés. Sur un cercle plus grand sont
c de plomb disparaît, et les fils sont séparés en sept lignes à deux
420 LES NOUVELLES CONQUÊTES DE LA SCIENCE
fils, ce. Ils traversent alors de nouveau la cloison, et s'élèvent au plafond
de la cave, pour percer le sol du rez-de-chaussée du bureau central et pé-
nétrer, par l'ouverture M, dans le bureau. Les fils conducteurs sont,
deux à deux, couverts de coton de même couleur. Il y a donc sept couples
de fds de sept couleurs différentes, qu'on place toujours dans le même
ordre, autour de la rosace.
La légende qui accompagne la figure 157 donne la destination du reste
des salles et pièces composant le bureau central, tant dans la cave qu'au
rez-de-chaussée.
II importe de bien comprendre le rôle des rosaces. Les quatre rosaces
peuvent être considérées comme les bases de quatre cônes, dont le
sommet commun est au centre géométrique de la guérite. L'idée de la
rosace est celle de faire passer tous les fils par ce centre, de telle sorte
qu'ils aient même longueur et qu'ils puissent être interchangés.
En raison de l'importance de cette installation, nous donnerons, dans
un dessin à part, (fig. 158) une coupe de la salle des rosaces du bureau
central de l'Avenue de l'Opéra.
On voit dans le coin à droite une moiti j de l'égout qui longe l'Avenue
de l'Opéra, sous le trottoir, ainsi que le petit égout d'embranchement
qui fait communiquer la maison n° 27 de cette Avenue avec l'égout prin-
cipal. On a supposé les murs de celte maison enlevés, en avant du specta-
teur, afin de laisser voir la salle des rosaces. Au-dessus de l'égout et des
terres qui le recouvrent on aperçoit, en effet, le trottoir de l'Avenue de
l'Opéra, où circulent quelques promeneurs.
La porte grillée que l'on dislingue dans l'égout d'embranchement, cor-
respond à un regard placé sous le trottoir et donne par conséquent accès
de l'extérieur dans l'égout, précisément au point où les fils entrent dans le
bureau central.
11 y a, comme on le voit dans la figure 158, deux chambres à rosaces: la
première, qui est en avant, est affectée aux fils des abonnés directement,
reliés au bureau; la seconde est affectée aux fils des bureaux auxiliaires qui
aboutissent tous à ce bureau et s'y trouvent joints entre eux.
Les fils qui, au nombre de 5000, aboutissent au bureau central de l'A-
venue de l'Opéra, sont renfermés, comme nous l'avons dit, par groupes de
14, dans des tuyaux de plomb, qui, eux-mêmes, constituent deux faisceaux
distincts; elees faisceaux, pour pénétrer dans la maison, développenlles câbles
qui les composent, selon plusieurs lignes parallèles, qui correspondent à des
rangées de trous, ouverts dans une grande plaque de bronze et par lesquels
passe isolément chaque câble. A leur sortie de ces trous, les câbles se
LE TELEPHONE ET LE MICROPHONE 423
réunissent de nouveau en deux larges faisceaux, qui pénètrent par deux
conduits de bois, placés en haut et en bas dans le bureau central, où se
trouvent les tableaux d'appel des abonnés.
On voit au milieu de la figure 158, par la porte laissée ouverte à des-
sein, les fils qui, après avoir été séparés du faisceau, montent verticale-
ment, pour pénétrer dans le bureau.
Nous nous trouvons ainsi conduits au bureau central. Avant de donner
l'explication de l'organisation particulière du bureau central de l'Avenue
de l'Opéra, nous ferons connaître le principe général de cette organisation.
Pour mettre en communication les abonnés les uns avec les autres,
grâce à un bureau central, on a imaginé des tableaux, empruntés à la
téléphonie américaine.
La figure 159 montre un de ces tableaux, avec ses signaux d'avertisse-
ment ou annonciateurs, et ses commutateurs.
Chacun des numéros du tableau correspond à un abonné et il remplit
le même usage que ceux des tableaux indicateurs des sonneries élec-
triques que l'on voit dans les bureaux des hôtels et dans les maisons parti-
culières.
Lorsque la personne qui veut avertir le bureau central a appelé, au
moyen de sa sonnerie, le courant de la pile étant lancé dans la ligne,
l'armature de P électro-aimant de chacun des numéros du tableau annon-
ciateur, est attirée, et déclanche le disque. Au-dessus du disque et en
communication avec la sonnerie, est une bande de cuivre, bombée, sur
laquelle tombe ce disque. Le contact métallique étant ainsi établi, le nu-
méro apparaît, et la sonnerie retentit, jusqu'au moment où l'employé vient
remettre le disque dans sa position primitive.
Au-dessous du tableau annonciateur, A, se trouvent les commuta-
teurs, ' , C.
Différents systèmes de commutateurs ont été en usage; mais le com-
mutateur dit Jack knife1 est aujourd'hui généralement adopté. La Société
des téléphones de Paris n'en emploie pas d'autres.
Quel que soit le système de commutateur que l'on emploie, il se réduit
toujours à deux chevilles de bois, attachées à un cordon mobile, qui sert à
mettre en communication les deux points de chaque tableau auxquels
viennent aboutir les lignes des abonnés.
1. Ces doux mots, qui, en anglais, signifient couteau de Jack, proviennent du nom de l'inventeur
américain de ce commutateur, qui s'appelait Jack, et de la forme approximative du même engin,
qui rappelle celle d'un couteau.
424 LES NOUVELLES CONQUÊTES DE LA SCIENCE
Supposons que l'abonné n° 1 ait demandé la communication avec l'a-
bonné n° 15. L'employé, muni d'un téléphone transmetteur et d'un récep-
teur montés sur la même lige, enfonce dans les numéros 1 et 15 du tableau
les deux broches de deux cordons flexibles communiquant avec les lignes
de chacun des deux abonnés (fi g.- 100). Il en résulte que les lignes des
FlG. .59. — POSTE DE BUI1EAU CENTHAL rOUR. CINQUANTE LIGNES.
A, annonciateurs ; C,C', commutateurs.
deux abonnés n'en forment plus qu'une seule, et qu'ils peuvent entrer en
communication.
Quand l'entretien est terminé, l'un des abonnés en donne avis au bureau
central, et le même employé replace les chevilles des cordons à leur place
dans le tableau.
Ceci étant exposé, nous pouvons donner la description du bureau cen-
tral de l'Avenue de l'Opéra, et décrire le fonctionnement des appareils qu'il
renferme.
LE TÉLÉPHONE ET LE MICROPHONE 455
La figure 161 représente l'intérieur du bureau central de l'Avenue de
l'Opéra. On voit dans le coin, à gauche, les deux conduits de bois qui,
partant des deux rosaces, amènent les fils dans le conduit, d'où ils vont
sortir, pour se distribuer aux tableaux annonciateurs et commutateurs.
Ces conduits sont placés sous le plancher du bureau.
Ce bureau est double. Il est, en effet, divisé en deux parties par un cou-
FlG. 100. MiSE en communication DE DEUX adonnés par l'employé d'un bureau central.
loir. Les cloisons de ce couloir forment l'envers de chaque salle. C'est sur
ces cloisons que sont adaptés les tableaux annonciateurs et commutateurs.
On peut apercevoir à l'intérieur du couloir, sur la figure 161, la face pos-
térieure de la cloison de la seconde salle, dont une partie est visible, et
reconnaître les électro-aimants qui commandent le jeu des annonciateurs.
Quand un abonné appelle au bureau central, il faut que l'employé de ser-
vice soit prévenu de l'appel par un bruit. Il faut ensuite qu'il sache quel est
i. 54
426
LES NOUVELLES CONQUÊTES DE LÀ. SCIEiNCE
l'abonné qui appelle; c'est à ces besoins que répondentla sonnerie, qui des-
sertun grand nombre de lignes, et ïannonriateur, qui répond à chaque ligne.
La sonnerie du bureau central de l'Avenue de l'Opéra est une sonnerie
trembUme électrique ordinaire qui n'a rien de particulier, et qu'on voit à
gauche du premier tableau de la figure 161.
Nous avons donné l'explication du jeu magnéto-électrique de cette son-
nerie dans la figure 154 (page 414). Nous la représentons, sur une échelle
suffisante, dans la figure 16"2.
Le modèle <X annonciateur qui a été adopté par la Société générale dei
téléphones est, avons-nous dit, un guichet portant un numéro devant lequel
est appliquée une plaque articulée, munie d'un contact bombé. Celle plaque
est accrochée sur une détente électro-magnétique adaptée à l'armature d'un
électro-aimant, lequel est placé derrière les cloisons qui portent les tableaux.
C'est précisément derrière ces tableaux que viennent s'épanouir les fils
des abonnés, pour correspondre à leurs commutateurs respectifs, ainsi que
les bobines d'induction des téléphones des employés et tous les fils de
liaison des groupes de commutateurs entre eux et avec les commutateurs
des fils des bureaux. Quand l'abonné appelle, il lance un courant à travers
l'électro-aimanl, l'armature de cet électro-aimant est attirée, et la plaque
tombe, en mettant sa partie bombée en contact avec un tige qui ferme un
courant local à travers la sonnerie du poste.
FlG. 102. — SO.NXEME ÉLF.CT1UQUE DITE t'Cmblcilse
LE TÉLÉPHONE ET LE MICROPHONE 429
Dès lors, l'attention de la personne employée à ce service est suffisam-
ment attirée. Elle s'empresse de satisfaire à la demande de l'abonné. Pour
cela, elle prend un cordon mobile, que renferme un double fil conducteur,
et elle enfonce l'une des extrémités de ce cordon dans le trou portant le
numéro du second abonné avec lequel le premier abonné désire converser,
et la communication est ainsi établie entre eux.
Quand les deux abonnés ont fini de se parler, ils doivent l'annoncer au
bureau central, en pressant le bouton d'appel de leur transmetteur; ce qui
a pour résultat de faire tomber la plaque du (ablcau indicateur dans le
bureau central.
Le service est fait, au bureau central de l'Avenue de l'Opéra, par trente-
trois jeunes filles, distribuées dans les deux bureaux, en nombre cor-
respondant aux besoins du service de chaque bureau contigu, l'un étant, en
général, plus occupé que l'autre à certaines heures, comme au moment de la
Bourse.
Un ordre parfait règne dans ces bureaux. Les consignes sont même très
sévères, en ce qui concerne l'accès du public. On ne peut pénétrer dans le
bureau qu'avec une autorisation spéciale, et une fois admis dans ce gynécée
du travail et de l'ordre, on est reçu par la directrice, dans une petite salle,
complètement séparée du bureau.
Nous venons de décrire le bureau central de l'Avenue de l'Opéra auquel
aboutissent tous les fils qui relient les abonnés de cette section. En raison
de son importance, ce bureau est, comme on vient de le voir, double, en
quelque sorte, puisqu'il est divisé par un couloir en deux portions con li-
gues, formant chacune un service complet. Mais tous les bureaux centraux
téléphoniques n'ont pas la même importance. Ils sont disposés de la môme
manière, mais dans une seule salle.
Commec'est là le cas général, nousjugeons utile de donner la description
d'un bureau central ordinaire, et nous choisirons, pour le représenter par
un dessin, le bureau de la rue Lafayette. On verra, par cette description,
qu'un bureau téléphonique peut être établi dans un appartement quelconque.
On place les piles dans la cave de la maison, et les diverses pièces de
l'appartement reçoivent l'affectation qui va suivre.
Les cloisons qui portent les annonciateurs et les commutateurs sont dis-
posées dans une des chambres de l'appartement, comme le montre la
figure 165, sur trois côles de la chambre.
Les commutateurs, ainsi que les plaques des annonciateurs ou indica-
teurs, sont répartis, par groupe de 25, sur des tableaux, qui sont au nombre
430 LES NOUVELLES CONQUÊTES DE LA SCIENCE
de ô sur la cloison du fond. Les plaques des annonciateurs sont en haut et
les commutateurs au-dessous.
Au-dessous des tableaux annonciateurs et des commutateurs est une
petite tablette, pour les besoins du service. Au-dessous de cette tablette se
trouvent d'autres tableaux, plus larges, qui servent à taire correspondre les
lignes auxiliaires avec les autres bureaux.
La sonnerie d'appel est placée à l'extrémité des cloisons. Une sonnerie
suffirait pour une salle, mais on en place un plus grand nombre.
Seize jeunes filles desservent le bureau de la rue Lafayette. Celles qui ne
sont pas occupées, attendent, assises sur des chaises, le moment d'être
appelées par l'abonné.
La directrice est assise, elle-même, devant une table, de manière à sur-
veiller facilement ses employées. Les portes sont capitonnées et les murs
recouverts de moleskine rembourrée, pour éteindre les bruits du dehors.
Dans chaque bureau un inspecteur est chargé de la surveillance du maté-
riel, de la vérification des communications téléphoniques, et de la recher-
che des dérangements, quand ils se produisent. Cet employé a sous ses
ordres un ou plusieurs surveillants, qui réparent les dérangements et sur-
veillent les piles. Comme les piles sont exposées à se polariser, on les change
toutes les demi-heures, au moyen d'un commutateur.
Disons enfin que dans le bureau de la rue Lafayette, il y a un instructeur,
chargé de faire l'éducation téléphonique des jeunes filles surnuméraires. Une
salle est réservée à tous les exercices nécessaires à ce genre d'instruction.
Les appareils qui servent à la correspondance téléphonique à l'intérieur
de Paris, sont le transmetteur Ader et le récepteur Ader-Bell, que nous
avons décrit et représenté dans le chapitre précédent. Ces appareils
fonctionnent généralement bien; la parole s'entend parfaitement, même
d'Ivry au quartier de l'Europe.
La pile dont fait usage la Société des téléphones est la pile Leclanché.
Tout le monde sait que la pile Leclanché, que nous représentons
dans ia figure 164» se compose d'une lame de zinc Z, plongeant dans une
dissolution de chlorhydrate d'ammoniaque. Le zinc constitue le pôle
négatif. Le pôle positif est représenté par un gros bloc de charbon de cor-
nue de gaz, C, accolé à deux plaques, composées elles-mêmes de peroxyde de
-manganèse mélangé de poudre de charbon, et fortement comprimées. Cet
assemblage porte le nom d'aggloméré. Le cylindre de zinc est séparé
par un morceau de bois de la plaque de charbon, et il est maintenu en
rapport avec ce charbon par des lanières de caoutchouc.
Voici les réactions qui se passent dans la pile Leclanché. *
LK TÉLÉPHONE ET LE MICROPHONE
Le zinc est attaqué chimiquement par le chlorhydrate d'ammoniaque.
Il se forme du chlorhydrate de zinc, par la fixation de l'oxygène de l'eau
décomposée. L'hydrogène mis en liberté par la décomposition de l'eau, ne
se dégage pas. Il est retenu par le peroxyde de manganèse, qui passe à un
état inférieur d'oxydation.
La pile Leclanché supplée très avantageusement la pile de Bunsen. Sans
nécessiter l'emploi de vases poreux ni d'acides concentrés, elle donne nn
courant très régulier, et a l'avantage de marcher 6 à 8 mois sans qu'il
soit nécessaire d'y toucher. Il suffit de renouveler, à cet intervalle, l'eau
disparue par l'évaporation et d'ajou-
ter un peu de chlorhydrate d'ammo-
niaque.
Deux piles, composées chacune de
(rois éléments Leclanché, suffisent
pour former le courant du circuit
téléphonique de Paris. L'une de ces
piles est affectée au transmetteur, et
les deux réunies au circuit de la son-
nerie d'appel. Tous les trois mois
on change la pile du transmetteur,
mais elle pourrait fonctionner pen-
dant beaucoup plus longtemps, et
c'est par excès de précaution que
l'on se conforme à cette règle.
Le réseau de Paris est établi et po-
sé, avons-nous déjà dit, par les soins
de l'administration des télégraphes,
aux frais de la Société des téléphones. Le tarif à percevoir des particuliers
par voie d'abonnement est aujourd'hui de 600 francs pour Paris, et de
400 francs pour la province.
La Société des téléphones doit à l'État une annuité, calculée à raison de
10 pour 100 de ses recettes. Elle paye, en outre, une redevance à la ville
de Paris, pour le droit de passage des fils dans les égouts.
FlC. 104. PILE LECLANCHÉ.
I.
XI
La correspondance téléphonique dans les villes de France. — La téléphonie à l'étran-
ger. — Appareils téléphoniques et mode d'installation des fils, en France et à
l'étranger.
Les appareils que la Société générale des téléphones met à la disposition
de ses abonnés de Paris, sont, avons-nous dit, le transmetteur Ader et le
récepteur Ader-Bell. Nous mettons sous les yeux du lecteur (fig. 165) le
modèle du téléphone que la Société des téléphones établit chez chaque
abonné. A cet appareil sont jointes deux piles, contenant chacune trois
éléments Lcclanché, l'une pour la sonnerie, l'autre pour la ligne. Les em-
ployés de la compagnie se chargent d'entretenir la pile, qui n'exige d'ailleurs,
h 113. 105. — ; TÉLÉPHONE ALILR-BELL.
comme on le sait, que l'addition d'un peu d'eau et de sel ammoniac, tous les
six mois, pour remplacer le liquide et le sel perdus par l'évaporation et
l'usure.
Outre cet appareil, qui s'installe contre le mur d'une pièce de l'appar-
tement, il existe un modèle portatif, que l'on place sur une table, sur un
bureau, et au moyen duquel on peut parler sans quitter sa place.
Nous représentons dans la ligure 166 le téléphone Ader à colonne : c'est
le nom donné à cet appareil.
FlG. 10G. — TÉLÉPHONE ADtR-BELL A COLONNE.
ied de l'appareil, servent à établir la communication avec la ligne du r
Fis. 167. — grand poste central a trois directions.
seau. Le bouton d'ivoire, B, que l'on voit enavant et au bas de ce même pi
répond à la sonnerie.
436 LES NOUVELLES CONQUÊTES DE LA SCIENCE
S'il s'agit de communications avec un grand nombre de correspondants,
ce qui rentre dans le cas d'un véritable bureau central, il faut faire usage
de l'appareil môme qui sert dans le poste central de Paris, c'est-à-dire de
l'appareil pour poste central à trois directions. Nous représentons, dans la
figure 167, cet appareil, qui comprend l'annonciateur américain, le trans-
metteur Àdcr et le récepteur Ader-Bell.
L'appareil que représente la figure 167 est celui qui est établi dans
la pluparl des grandes villes de France. Dans les villes de moindre impor-
tance le poste central à trois directions a la disposition plus simple que
nous représentons ci-dessous.
Dans nos villes de province, le téléphone Ader n'est pas !e seul en usage.
On emploie également le téléphone Crossley, très en faveur en Angleterre,
et que nous représenterons plus loin. L'appareil d'Edison se voit dans quel-
ques villes; mais la nécessité de parler dans une embouchure est un incon-
vénient qui tend à le faire écarter. Outre l'ennui de cette embouchure
commune, l'haleine ternit et altère la membrane vibrante.
Il n'existe pas dans nos grandes villes de France de réseau d'égouts, of-
frant, comme à Paris, des facilités toutes particulières pour rétablissement
des fils conducteurs des courants téléphoniques. La téléphonie dans les villes
de province fait donc usage des lignes aériennes. Ce n'est que aans des cas
\rès rares que l'on crée des lignes souterraines.
LE TÉLÉPrtOiv'E ET LE MICROPHONE 457
Les fils réunis en faisceaux passent par-dessus les toits, ou dans les rues.
On les fait supporter par des colonnes.
Les faisceaux sont attachés à des isolateurs en porcelaine, semblables à
ceux des fils télégraphiques. Quelquefois les isolateurs sont en caoutchouc.
On les fixe sur des chevalets de bois ou sur des cornières de fer, attachées
au moyen de montants, également en fer.
La pose des fils télégraphiques sur les toits des maisons a l'avantage de
rendre l'inspection facile; mais elle a l'inconvénient, par suite des travaux
qui se font fréquemment sur les toits, d'exposer ces fils à des dérange-
ment, auxquels ils seraient soustraits s'ils étaient placés sous le sol, ou le
long des maisons, dans des tuyaux ; ou bien encore sur des supports isolés
placés le long des rues.
On s'est donc préoccupé, en divers pays, d'étudier les divers ni3des de
construction des lignes téléphoniques.
A New-York, on place, le long des trottoirs, de hautes colonnes en fonte,
qui se terminent, comme les poteaux télégraphiques, par une série à'isola-
teurs, portant 60 fils et môme davantage. En donnant une hauteur suf-
fisante à ces colonnes, dont la forme est assez élégante, en obvie à l'aspect
étrange qu'elles peuvent donner à une rue.
Comme l'Europe est assez rebelle aux idées nouvelles, le système améri-
cain pour la pose des fils téléphoniques en pleine rue rencontrerait beau-
coup de résistances. Son application offrirait, d'ailleurs, des difficultés
dans les voies un peu étroites, et elle ne se prêterait pas à un très grand
développement des réseaux. M. Ellsworth a proposé de remplacer les
colonnes télégraphiques en usage à New-York, par des espèces de canaux
aériens en bois, qui seraient postés sur des consoles attachées aux murs,
et contiendraient des faisceaux de fils téléphoniques très rapprochés l'un
de l'autre.
En Angleterre et en Belgique, on a adopté une excellente disposition.
On se sert de véritables câbles conducteurs. On donne ce nom à la réu-
nion d'un grand nombre de fils formant un cordon unique de fils très
fins, enveloppés chacun de matière isolante, telle que la gutta-percha, le
caoutchouc, le coton ou la soie. On suspend ces câbles en l'air, ou bien
on les attache le long des murs. On les fait ensuite passer au-dessus des
toits, en les supportant par un fil de fer attaché à des supports. C'est une
heureuse modification du système aérien de New-York.
D'autres fois, on pose ces câbles sous les corniches des Loits. On peut
ainsi avoir autant de supports que l'on veut, et les plus longues portée sans
supports ne sont que les largeurs des rues ou des boulevards. Rien n'era-
458 LES NOUVELLES CONQUÊTES DE LA SCIENCE
| èclie, lorsque ces pol ices sont considérables, de soutenir le câble par un
lil de fer.
Tel est le mode d'installation des lils conducteurs téléphoniques dans les
villes de l'étranger.
Quant aux appareils, ils sont assez variables. Aucun système n'est em-
ployé à l'exclusion des autres, comme on le fait à Paris, où le téléphone
Ader-Bell est le seul en usage.
En Angleterre, par exemple, le système Crossley est particulièrement
en faveur, sans exclure, pour cela, d'autres systèmes.
Le transmetteur Crossley diffère peu du transmetteur Ader. Le transmet-
teur Crossley est, comme le transmetteur Ader, une application du micro-
phone Hughes. Seulement le mécanisme est un peu plus compliqué que
celui du système Ader.
FlG. 109. THANSMETTEUR CHOSSLEY.
Nous donnons dans la figure ci-dessus le dessin du transmetteur Cross-
ley. C'est une boîte carrée, percée en son milieu d'une ouverture circu-
laire, 0, devant laquelle on parle. Un téléphone Bell, servant de récepteur,
est suspendu au crochet C, qui se voit à droite de la boîte. Quand le télé-
phone récepteur est suspendu à ce crochet, la communication avec la son-
nerie est interrompue. Quand on prend à la main le téléphone, le crochet,
allégé de ce poids, et grâce à une tige métallique faisant suite à ce crochet,
vient établir la communication avec l'électro-aimant de la sonnerie d'ap-
pel. Si alors on touche le bouton E, qui est en rapport avec l'électro-ai-
mant, à l'intérieur de la boîte, on fait retentir la sonnerie.
A l'intérieur de la boîte sont les organes que nous avons déjà représentés
en décrivant le transmetteur Ader, à savoir : la bobine d'induction, qui
transforme le courant électrique delà pile en courant ondulatoire ; — l'ar-
LE TÉLÉPHONE ET LE MICROPHONE 45)
mature de fer, en forme d'anneau ou de virole, qui accroît l'aimantation du
barreau de fer; — enfin la communication des fils des deux piles, d'une
part avec l'électro-aimant, d'autre part avec le circuit de la ligne et avec
le microphone.
Le microphone de l'appareil Crossley diffère un peu du microphone Ader.
Nous avons représenté le microphone Crossley par la figure 156 (page 587).
On a vu qu'il se compose de quatre crayons de charbon, au lieu de dix que
renferme le microphone Ader, et que la disposition de ces charbons est
tout autre. Les quatre crayons sont posés sur les faces de quatre blocs de
FlG. 170. MISE EN RAPPORT DE DEUX AIIO.NNÉS AVEC LE TÉLÉPHONE CROSSLEY.
charbon, et ils sont disposés de manière à jouer librement, à danser, pour
ainsi dire, dans les trous creusés dans les blocs de charbon.
La plaque vibrante, dont on voit l'envers sur la figure que nous rappe-
lons, est en bois de sapin de table d'harmonie, comme celle du transmet-
teur Ader.
L'installation complète d'un poste de Crossley, tel qu'il est employé dans
les réseaux téléphoniques de l'Angleterre, comprend donc :
1" Le microphone que nous venons de décrire;
2° Un téléphone Bell, servant de récepteur, avec un cordon contenant
deux fils conducteurs ;
440 LES NOUVELLES CONQUÊTES DE LA SCIENCE
5° Une sonnerie, fonctionnant au moyen d'une batterie de 4 à 6 éléments
Leclanché.
Quand l'on appuie sur le boulon d'appel, on établit la communication
avec la sonnerie du bureau central. La personne à qui l'on veut parler
opère de l'a même façon, pour parler. On prend alors le téléphone Bell qui
fait contrepoids, on le place à l'oreille, et l'on parle dans l'embouchure
disposée sur le couvercle de la boîte. L'employé de ce bureau (fig. 170),
prenant l'instrument transmetteur et récepteur portés sur un même manche,
répond à cet appel, et met en communication l'abonné demandé.
Lorsque la conversation
est terminée, on replace le
téléphone dans le crochet,
ce qui suspend le rapport
avec la sonnerie.
L'appareil Crossley est
surtout employé en Anglo-
terre. On lait en un certain
usage en France, et dans
plusieurs réseaux créés en
Italie.
En Amérique, on fait gé-
néralement usage du système
Blake, qui consiste en une
ingénieuse disposition du
microphone Hughes.
Le transmetteur Blake se
compose d'une planchette
faisant vibrer un micro-
phone de charbon, assez semblable au microphone d'Edison, c'est-à-dire
contenant une pastille de charbon et une plaque de charbon, en contact
variable avec une planchette vibrante, en bois de sapin.
Nous représentons, dans la figure 171, le transmetteur Blake, C'est
une boite en bois, de forme cubique. On parle par l'ouverture 0.
La sonnerie, S, est placée au-dessus delà boîte, avec son timbre résonnant.
Le levier oblique, que l'on voit sur le côté droit de la boîte, sert, comme
le crochet des appareils Ader, Crossley, etc., à supporter, par une de ses
extrémités, le téléphone Bell, T, qui sert de récepteur. Quand on prend à
la main ce récepteur, T, le levier bascule et vient étabir la communi-
LE TÉLÉPHONE ET LE MICROPHONE 411
cation avec la sonnerie. Dès lors, ceile sonnerie pourra retentir si l'on
touche le bouton d'appel. Une console, AB, sert à appliquer l'appareil
contre le mur.
En Belgique, où cet appareil est très répandu, M. Bède lui a donné
une autre forme, que représente la figure ci-dessous.
FlC. 172. — TÉLÉP1IO.NE BLAKE, CONSTRUIT A BRUXELLES PAR M. BÈDE.
Le transmetteur se compose d'un microphone à baguettes de char-
bon, et d'une planchette de sapin, percée d'une ouverture, M. Près de la
planchette est le bouton d'appel de la sonnerie, L. Un crochet, N, sup-
porte le récepteur, T, qui est toujours le téléphone Bell. Quand on prend à
la main le récepteur Bell, le crochet N bascule, et la sonnerie est mise en
rapport avec le courant électrique. Le récepteur Bell est relié au mi-
442 LES NOUVELLES CONQUÊTES DE LA SCIENCE
crophone-transmetteur par le cordon K. La sonnerie S est placée à une
distance quelconque du transmetteur.
Cette sonnerie fonctionne au moyen d'une vatlerie de 2, de 4, de 6 ou
de 8 éléments Leclanché, suivant la distance qui sépare le poste trans-
metteur du poste récepteur.
Pour parler à son correspondant, il suffit de presser sur le bouton d'appel L,
qui fait fonctionner la sonnerie placée chez ce dernier. Dès que le correspondant
a répondu, on décroche le téléphone T, que l'on met à l'oreille, et l'on parle
dans le microphone transmetteur, à 25 ou 50 centimètres de l'embouchure.
Cet appareil, ainsi disposé, peut fonctionner à plus de 25 kilomètres.
L'usage du téléphone Blake, ainsi disposé par M. Bède, tend à se géné-
raliser en Belgique, par suite de la facilité avec laquelle on peut l'in-
staller et de son prix médiocre.
On a, pendant quelque temps, fait usage, en Belgique, du transmetteur
Edison ; mais le réglage des charbons du microphone est difficile, et se
dérange à la moindre secousse. Il est désagréable, en outre, d'avoir à
mettre la bouche dans un instrument qui sert à plusieurs personnes.
Le réseau téléphonique belge, sous une direction habile et très active,
embrassait, en 1885, une étendue de plus de 2000 kilomètres, et réunissait
plus de 2500 abonnés.
Les fils sont disposés le long des murs des maisons et sur les toits.
Le prix de l'abonnement annuel est de 250 francs.
En Allemagne l'exploitation de la téléphonie est entre les mains de
l'État. Le prix d'abonnement est de 250 francs par an pour une distance
inférieure à 2 kilomètres, avec une augmentation de 45 francs pour
chaque kilomètre en plus.
La téléphonie s'est déjà emparée du monde entier. D'après le travail
auquel nous avons déjà fait allusion, qui a été entrepris par la Société
générale des téléphones, et qui donne le relevé exact du nombre d'abonnés
an téléphone dans toutes les parties du monde, en 1885, il est peu de con-
trées civilisées qui ne bénéficient aujourd'hui de cette invention admirable.
Si l'on se rappelle que la découverte du téléphone remonte seulement à
l'année 1876, on sera étonné de la rapidité avec laquelle l'appareil décou-
vert par M. Graham Bell s'est répandu sur tout le globe habité. Six an_
nées ont suffi pour que la correspondance téléphonique étende son ré-
seau sur tous les pays civilisés des deux mondes.
XII
Les applications du téléphone à l'art militaire, à la marine, aux arls industriels. —
Les auditions téléphoniques des représentations théâtrales. — L'opéra à domicile.
— L'opéra à tous les étages. — Le téléphone et la justice, ou les murs ont des
oreilles. — Les cours d'eau souterrains et le microphone.
L'usage du téléphone pour les correspondances rapides est l'application
la plus naturelle, pour ainsi dire, celle qui se présente la première à la
pensée; mais cette invention merveilleuse n'en est encore qu'à ses débuts,
et le plus grand avenir lui est réservé, parce qu'elle répond à un besoin
général et qu'elle peut être employée par tout le monde. A la faible distance
qui nous sépare de l'époque de sa création, on ne peut encore énumérer
qu'un petit nombre d'applications du téléphone réalisées d'une manière
étendue et régulière; on ne peut que tracer un tableau très abrégé de celles
qui sont entrées dans la pratique.
Aussi nous contenterons-nous de dire, en quelques mots, que l'art de la
guerre, par exemple, est certainement appelé à profiter des appareils qui
transmettent la voix à distance. Pendant la marche des corps d'armée, des
convois et du matériel de campagne, quelques éclaireurs, munis de télé-
phones reliés au moyen d'un cordon de fils conducteurs, avec l'état-ma-
jor, ou avec les officiers généraux, permettront d'expédier verbalement les
ordres relatifs au service.
Dans les sièges, le téléphone sera d'un grand secours pour la transmission
des instructions du commandant de la place aux différentes batteries,
ou tranchées. On pourra même munir d'un transmetteur téléphonique
les officiers qui monteront des ballons captifs employés pour l'inspection
des positions ennemies. Des essais faits dans ce but ont donné de bons ré-
sultats. A la maigre Exposition aéronautique qui s'est tenue à Paris, au
Trocadéro, dans les premiers jours du mois de juin 1885, nous avons vu
deux nacelles de ballons munies de téléphones Gowcr, qui avaient servi à
effectuer des expériences pour la mise en communication des aéronautes
flottant dans l'air avec les personnes restées à terre.
444 LES NOUVELLES CONQUÊTES DE LA SCIENCE
La Société générale des téléphones a disposé le téléphone Gower pour
l'usage spécial des armées en campagne. Ce téléphone a été choisi par les
officiers qui s'occupent de ces expériences, parce qu'il fonctionne sans
pile, et parce qu'il est facile de dérouler un fil conducteur, posé sur
l'épaule de soldats convenablement espacés, et d'ajouter, sans arrêter leur
marche, de nouvelles longueurs de cordon aux premières. Cette addition de
nouvelles longueurs de conducteur est même plus facile que la pose de fil
des lignes de télégraphie électrique volante, pendant les marches militaires.
En Allemagne, on se sert, pour le même usage, du téléphone Siemens,
qui fonctionne sans pile, comme les télégraphes Graham Bell et Gower.
Le téléphone pourrait rendre aux armées en campagne un service tout
particulier : il permettrait d'intercepter, au passage, les dépêches télé-
graphiques que l'ennemi échange entre ses différents corps. Un homme
résolu, muni d'un téléphone de poche, se plaçant dans un lieu écarté,
et saisissant le fil télégraphique tendu par l'ennemi, établirait une déri-
vation entre ce fil et le téléphone, afin de suspendre au passage la dépê-
che qui parcourt le fil. Le tour de force et le trait de courage qu'accom-
plit Mlle Dodu, pendant la guerre de 1870-1871, en interceptant les
dépêches qu'envoyaient les Prussiens, pourra être renouvelé plus facilement
grâce au téléphone \
1. Le journal l'Électricité du 20 octobre 1878 rapporte cet événement en ces termes :
« Nous devons une mention particulière à Mlle Dodu, actuellement directrice des postes à Mon-
treuil, près de Vincennes, et récemment décorée de l'ordre national de la Légion d'honneur.
« Lorsque les Prussiens entrèrent à Pithiviers, Mlle Dodu était alors directrice de la station télé-
graphique, où elle demeurait avec sa mère.
« Le prenrer acte de l'ennemi fut de prendre possession du bureau et de reléguer les deux
femmes dans un étage supérieur de la maison qu'elles occupaient. Comme le fil passait à sa portée,
Mlle Dodu eut l'idée patriotique d'établir un fil de dérivation, de manière qu'un appareil récepteur
qu'elle avait été assez habile pour conserver à sa disposition, pût marcher chaque fois que l'ennemi
se servait du manipulateur ou qu'un message du dehors arrivait à la station de Pithiviers.
« Les dispositions avaient été si habilement prises, que l'ennemi ne se doutait en aucune façon
que la charmante télégraphiste lui dérobait ses dépêches.
« Les télégrammes ainsi capturés, et qui étaient incontestablement de bonne prise, étaient con-
fiés au sous-préfet, qui les faisait parvenir au quartier général français, à travers les lignes ennemies,
par des messagers qui risquaient couragjuscment leur vie, et dont plusieurs ont peut-être payé de
leur sang leur dévouement à la patrie.
« L'ennemi, rassuré par l'air calme et placide de Mlle Dodu et de sa mère, ne soupçonnait rien
de ce qui se passait.
« Malheureusement Mlle Dodu n'avait pu éviter de mettre dans la confidence de son secret la ser-
vante de la famille.
« Loin d'imiter le noble dévouement de ses deux maîtresses, celte fille avait contracté une
intimité coupable avec les soldats prussiens.
<• Comme Mlle Doilu et sa mère lui faisaient des reproches sur sa conduite, elle répondit de
manière à éveiller les soupçons des officiers ennemis qui assistaient à la conversation.
« Mlle Dodu et sa mère furent mises en état d'arres'.alion, et l'on n'eut pas de peine à acquérir
des preuves matérielles de la culpabilité de la fille.
LE TÉLÉPHONE ET LE MICROPHONE -U5
Dans les écoles de tir au fusil et dans les polygones d'artillerie, le
téléphone rendra de véritables services. Avec la grande portée qui est donnée
aujourd'hui aux armes à feu, il est devenu indispensable de signaler
l'effet des coups par des indications télégraphiques. Le télégraphe élec-
trique sert à cet usage, dans les écoles de tir; mais il est évident que le
téléphone, que tout le monde peut faire fonctionner, remplacera très avan-
tageusement, pour ce cas particulier, le télégraphe électrique.
En ce qui concerne la marine, le téléphone sera particulièrement
avantageux pour transmettre les avis des sémaphores qui fonctionnent
électriquement avec les navires en rade et avec les phares en mer. Des
essais faits entre la préfecture maritime de Cherbourg, les sémaphores
et les forts de la digue, ont fait ressortir les avantages qu'il y aurait à mu-
nir ces postes de téléphones, ce qui assurerait une communication entre les
bâtiments d'une escadre et la terre, ou bien entre ces navires eux-mêmes.
Pour créer ce genre de communications, il suffirait d'immerger dans
la mer de petits cables téléphoniques le long des chaînes de quelques
bouées flottantes, en les faisant aboutir aux bouées ordinaires, qui sont
toujours disposées en permanence dans la rade. Les navires de guerre,
en s'amarrant, se mettraient, de cette manière, en relation avec la préfec-
ture maritime. Enfin, en mouillant temporairement des câbles légers d'un
bâtiment à l'autre, un amiral pourrait se mettre en communication avec les
bâtiments de son escadre.
Le téléphone sera utilisé pour la manœuvre des bateaux-torpilleurs,
particulièrement au moment où l'on doit enflammer les torpilles, après
avoir pris, au moyen de deux visées faites en deux points différents de la
côte, la position exacte du navire à attaquer.
On pourra, d'un autre côté, au moyen du téléphone, vérifier à chaque
instant l'état des torpilles, et reconnaître si la continuité du circuit au sein
« Traduite devant une cour martiale, Mlle Dodu fut condamnée à la peine de mort, comme l'in-
fortunée Delorge l'avait été à Bougival.
« Le prince-Frédéric Charles, qui commandait le corps d'armée, devait, en cette qualité, con-
firmer la sentence.
« Avant de le faire, il voulut faire comparaître devant lui la coupable, avec laquelle il avait eu
plusieurs fois l'occasion d'échanger quelques paroles, et qui n'était encore âgée que de dix-huit ans.
« Le prince l'interrogea sur les motifs qui l'avaient conduite à commettre une si grande infrac-
tion à ce que Ton nomme les lois de la guerre. « Je suis Française, » répondit L'implemcnt
Mlle Dodu.
« L'armistice qui survint sauva la vie à Mlle Dodu, dont l'exécution serait alors devenue un crime
commun, un assassinat vulgaire.
« C'est seulement le 13 août 1878 que Mlle Dodu a reçu la décoration de la Légion d'honneur,
qui lui a été remise au palais de l'Elysée et au nom du maréchal de Mac-Mahon, par son aide de
camp, le colonel Robert, assisté de deux officiersde la maison militaire du Président de laRépublique. »
446 LES NOUVELLES CONQUÊTES DE LA SCIENCE
des amorces ne présente pas de défectuosités. Ce genre de vérification se
fait aujourd'hui en employant un courant électrique excessivement faible.
Mais le galvanomètre n'est pas commode pour faire de telles expériences,
en raison de la mobilité des embarcations sur lesquelles il faut observer
l'aiguille de cet instrument. Le téléphone, par de son extrême sensi-
bilité, comme révélateur d'un courant électrique, permetra de faire cette
vérification de la manière la plus simple et la plus facile.
Le capitaine de vaisseau Aug. Trêve a pensé que l'on peut se servir de
téléphone pour relier lélégraphiquement deux navires qui marchent à la
remorque l'un de l'autre.
En 1882, M. Des Portes a fait une très heureuse application du télé-
phone au matériel des plongeurs enveloppés du scaphandre. Un navire à
vapeur français, la Provence, avait sombré dans le Bosphore, à la suite d'une
collision. A propos du renflouement de ce navire, on a apporté aux
scaphandres un excellent perfectionnement. Une des glaces du casque a
été remplacée par une plaque en cuivre, dans laquelle est enchâssé un
téléphone ; de sorte que le scaphandrier n'a qu'à lever un peu la tète pour
recevoir des instructions de l'extérieur et pour dire ce qu'il veut.
On conçoit combien cette innovation évitera de perte de temps. Autre-
fois, lorsque les plongeurs visitaient un navire sombré, on était forcé de
les ramener hors de l'eau, manœuvre toujours difficile, pour qu'ils rendis-
sent compte de leur inspection, et l'on devait leur donner des instructions
longues et détaillées, qu'il fallait confier à leur mémoire et à leur intelli-
gence. Aujourd'hui, un ingénieur ou le capitaine du bord pourra diriger
les investigations du scaphandrier en entretenant avec lui une véritable
conversation, de la surface au fond de la mer.
Ajoutons que le plongeur, en cas de danger ou d'indisposition, n'avait
autrefois, pour appeler, qu'une cloche d'alarme, expression unique et trop
souvent insuffisante, de ses impressions et de ses besoins. Avec le téléphone,
tout malentendu disparaît, tout danger est signalé, tout appel de secours
est bien compris. Le scaphandrier ne se contente plus de voir, de marcher,
de respirer au fond de la mer : il parle et il entend.
Ceci nous amène à dire un mot des applications du téléphone à l'art du mi-
neur.
Les galeries de mines sont souvent bien longues; aussi a-t-on déjà
appliqué le télégraphe électrique à l'expédition des ordres à l'intérieur des
galeries. Mais les mineurs sont loin d'être exercés à la manœuvre du télé-
graphe électrique, et ce service laisse beaucoup à désirer. Grâce au téléphone,
qui permet au premier venu de transmettre des ordres verbaux, et de rece-
LE TÉLÉPHONE ET LE MIGROPUONE
447
voir la réponse, rien ne s'oppose plus à l'échange des communications
entre l'intérieur de la mine et le dehors.
La téléphonie a déjà servi à surveiller l'état de la ventilation dans les
mines. Un téléphone transmetteur est placé près d'une roue, que met en
mouvement l'air sortant du ventilateur, et il est relié au téléphone récep-
teur placé dans le bureau de l'ingénieur. Dès lors, celui-ci peut constater,
parle bruit qu'il entend, si la ventilation se fait dans les conditions conve-
nables, et si le refoulement s'opère régulièrement.
Les applications que nous venons de signaler ne sont évidemment que le
signal d'une foule d'autres que le téléphone est appelé à recevoir un jour
dans les différentes opérations de l'industrie. Nous abrégeons cette énumé-
ration, pour terminer ce chapitre par l'examen un peu plus détaillé de la
plus curieuse application que le téléphone ait encore reçue. Nous voulons
parler des auditions théâtrales, auxquelles nous avons fait allusion assez lon-
guement dans la partie historique de cette Notice. C'est ici le lieu de décrire
avec plus de détails cette opération extraordinaire, qui a passé longtemps
pour un rêve, et qui n'était qu'une merveilleuse réalité.
Les auditions des représentations de l'Opéra eurent lieu pendant l'au-
tomne de 1881, dans quatre salles de l'Exposition d'électricité.
Les transmetteurs employés étaient ceux du téléphone Ader, les mêmes
qui fonctionnent aujourd'hui pour la correspondance entre particuliers. Ils
étaient placés, au nombre de dix, de chaque côté de la boîte du souffleur,
comme le représente la figure 175. Chacun de ces 20 récepteurs était en
rapport avec une pile Leclanché ; et une bobine d'induction correspondait à
cettepile. Le fil conducteur double (pour l'aller et le retour) s'étendait sur une
longueur de 2 kilomètres environ qui sépare l'Opéra du Palais de l'Indus-
trie. Ces conducteurs étaient placés à la voûte des égouts. Comme les piles
se polarisent rapidement, et perdent ainsi de leur puissance, on les chan-
geait de quart d'heure en quart d'heure. Pour cela, chaque pile avait son
commutateur, au moyen duquel, chaque quart d'heure, on mettait le trans-
metteur en rapport avec une pile nouvelle : pendant ce même temps
on rechargeait la pile usée.
A cela se réduisait, d'une manière générale, l'installation du système de
transmission des sons de la scène de l'Opéra au Palais de. l'industrie; mais
pour mieux assurer le bon fonctionnement des appareils, et pour se mettre
en garde contre toute cause de dérangement, M. Ader avait pris certaines
précautions, qu'il n'est pas hors de propos de mentionner.
Les transmelteurs microphoniques disposés sur la scène étaient
448 LES NOUVELLES CONQUÊTES DE LA SCIENCE
fixés, chacun, sur un socle en plomb, reposant sur des pieds en caout-
chouc. On évitait ainsi les bruits qui, sans cette précaution, auraient
été transmis en même temps que les sons, et qui provenaient des pas
et des mouvements des acteurs et des danseuses. L'inertie des masses
de plomb servant de supports aux transmetteurs, éteignait ces trépi-
dations, et les empêchait d'arriver à la planchette microphonique du
transmetteur. ,
M. Ader avait jugé indispensable de munir chaque auditeur d'un récep-
teur double: un pour chaque oreille. Et voici la raison de cette particula-
rité. Le chanteur n'est pas immobile sur la scène. Il passe fréquemment
LE TÉLÉPHONE ET LE MICROPHONE 451
de l'un à l'autre côté de la rampe. C'est même là une des règles de l'art.
Supposons que le chanteur se trouve à droite du souffleur; la voix action-
nera le microphone transmetteur de droite plus énergiquement que celui
de gauche, et l'oreille droite de l'auditeur sera pins vivement impres-
sionnée que l'oreille gauche. Si le chanteur passe à gauche du souf-
fleur, c'est le contraire qui se produira. Ainsi, quand l'acteur, marche
sur la scène, son déplacement se traduit, pour celui qui écoute, par un
affaiblissement du son dans un des cornets récepteurs et par un renforce-
ment dans l'autre cornet récepteur. De là des inégalités d'intensité, qui
nuisent à la pureté de la transmission. M. Ader eut l'idée, très ingé-
nieuse, de croiser les impressions arrivant à chaque oreille de l'auditeur,
FlG. 175. DIAGRAMME DU CROISEMENT DES ONDULATIONS f ÉLÉPHOSIQUES.
c'est-à-dire, de faire aboutir à l'oreille droitb les sons d'un transmetteur
et à l'oreille gauche le son d'un second transmetteur, placé à une distance
de quelques mètres du premier.
Les transmetteurs sont donc groupés par paires, l'un étant sensiblement
éloigné de l'autre. Chaque personne reçoit l'impression des deux trans-
metteurs distincts, par l'une et l'autre oreille, ainsi que le montrele
diagramme de la figure 175, dans laquelle on voit que le chanteur étant
placé en A, par exemple, la voix traversant le microphone M, est recueillie
par le récepteur B, correspondant à l'oreille droite du spectateur, et à
travers le microphone M', par le récepteur E', correspondant à son oreille
gauche, — et que, lorsque le chanteur se trouve au point A', sa voix est re-
4.Y2 LES NOUVELLES CONQUÊTES DE LA] SCIENCE
cueillie à travers le microphone M', par le récepteur B', correspondant à son
oreille gauche et à travers le microphone M, par le récepteur B, correspon-
dant à l'oreille droile. Dès lors, le chanteur peut se mouvoir : l'une des deux
oreilles de l'auditeur percevra toujours le son à peu près avec la même in-
tensité que l'autre.
Les deux transmetteurs disposés le long de la scène de l'Opéra répon-
daient à 80 récepteurs Àder, pour desservir quarante auditeurs placés
dans deux salles du Palais de l'Industrie. Ces salles étaient disposées
de manière à éteindre tout bruit extérieur, qui aurait nui à l'effet sonore
que l'on voulait recueillir. Pour cela (fig. 174), un épais tapis couvrait
le parquet; des rideaux et des tentures composaient l'enceinte. Des portes
doubles et faites d'épaisses étoffes en défendaient l'entrée. L'éclairage
était faible et triste, pour ne point distraire l'attention des oreilles par
l'impression des yeux. Au milieu se tenait, devant une table, un employé,
chargé de la surveillance générale. Le public entrait par fournée de 20 per-
sonnes dans chaque salle, et n'y séjournait que à 4 à 5 minutes. Cet in-
tervalle de temps écoulé, les assistants sortaient par une porte, tandis
que la seconde fournée entrait, silencieusement, par la porte opposée.
Grâce à ces ingénieuses dispositions, on assistait littéralement à une
îeprésentation de l'Opéra. On reconnaissait la voix des chanteurs. Ce
n'était pas l'effet d'un rêve lointain, mais celui d'une réalité auditive.
Sellier, Boudouresque et Mlle Kraus vous chantaient dans 1 l'oreille.
Les chœurs arrivaient pleins et harmonieux, et on ne perdait pas un
accord de l'orchestre. Pendant les entr'actes, on entendait les bruits de
la salle, et même la voix des crieurs de journaux et des marchands de
programmes. Et comme, malgré la fidélité de la transmission des sons, on
était privé du spectacle de la scène, ces auditions aveugles avaient quelque
chose d'étrange, de fantastique, que n'oublieront jamais ceux qui ont
pu en jouir. Bien ne pouvait mieux populariser dans le public les nou-
veaux progrès de l'électricité.
Le souvenir de ces belles soirées inspira l'idée de multiplier les auditions
téléphoniques théâtrales. Mais une telle installation est compliquée et coû-
teuse. Les frais faits en 1881, par la Société des téléphones, à l'Opéra et au
Palais de l'Industrie, atteignirent, dit-on, la somme de 160 000 fr.
Aussi jusqu'à ce jour les reproductions de ce genre ont-elles été rares.
On ne peut citer à Paris que le musée Grévin qui. pendant l'été
de 1885, ait imaginé de donner des auditions téléphoniques. Seulement,
au lieu des chants superbes de l'Opéra, on entendait, au Musée Grévin, le
répertoire grossier d'un vulgaire café-concert, l'Eldorado, du boulevard de
LE TÉLÉPHONE ET LE MICROPHONE 453
Strasbourg. On recevait, par l'oreille droite ce refrain, légué par Thérésa :
« C'est dans l'nez que ça me chatouille ! »
tandis que l'oreille gauche vous faisait entendre cet autre, popularsiépar
Judic :
« Ah ! si ma mère le savait ! »
Et lorsque, suffoqué par ces chansons idiotes, à demi asphyxié par
l'atmosphère irrespirable de la cave où se faisaient ces auditions, on
s'empressait de regagner l'escalier étroit et tournant qui vous ramenait à
Pair, relativement pur, du boulevard Montmartre, on était poursuivi par
les regards d'une foule de personnages en cire, portant de vieux habits,
qui vous fascinaient avec leurs yeux en boule de loto, immobiles et morts.
C'est que tout soleil a son ombre, toute médaille a son revers, toute belle
chose a sa caricature. Les auditions du musée Grévin étaient la caricature
des auditions téléphoniques de l'Opéra.
En raison de l'intérêt qui s'attache au phénomène scientifique de ces au-
titions théâtrales, il n'est pas douteux que la transmission de la musique par
la voie du téléphone ne soit appelée à prendre un jour une grande extension.
Ce n'est qu'une question de temps. On arrivera à réaliser ce système de re-
production musicale d'une manière économique, et on pourra alors en gé-
néraliser l'usage. L'Opéra, l'Opéra-Comique, le Théâtre Français, pourraient
être reliés par des conducteurs téléphoniques à des salles disposées dans
ce but particulier, et un jour des spéculateurs trouveront leur bénéfice à
créer des établissements consacrés aux répétitions téléphoniques de la mu-
sique de ces théâtres.
Bien plus, il ne sera pas impossible à un particulier de se procurer le
luxe d'une représentation théâtrale à domicile, et d'entendre, sans quitter
son salon, les accents du Trouvère, de Faust ou de la Favorite.
C'est ce qu'expose fort bien le savant rédacteur scientifique du Journal
dés Débuis, M. II.de Parville, dans l'ouvrage qu'il a publié sur VExposition
d'électricité en 1881.
« Nous souhaitons, dit M. de Parville, que le public soit bientôt mis à même
d'assister, au bout d'un fil télégraphique, aux représentations de l'Opéra, de
l'Opéra-Comique et de la Comédie-Française. Il est de règle en ce monde que
toute chose nouvelle doit passer par une période d'évolution. On commencera par
aller entendre l'Opéra dans un local approprié, qui remplacera les salons de
l'Exposition; puis, peu à peu, on tiendra à rester chez soi, et à entendre ce
qui se passe à la Comédie-Française, puis à la place Favart, et l'on réclamera
un réseau théâtral. On s'abonnera aux téléphones de l'Opéra, de l'Opéra-Comi-
que, etc., comme on s'abonne aujourd'hui aux téléphones de la Société générale. Et ;
451
LES NOUVELLES CONQUÊTES DE LA SCIENCE
dans dix ans on vous invitera à prendre le thé et à assister à une première. Au
lieu de la mention, devenue vulgaire : « on dansera, on fera de la musique »,
les cartes d'invitation porteront : « Audition théâtrale. » Et ailleurs : « à dix
heures, Iïobert-le-D table, à onze heures, Monologue par Coquelin cadet, etc. »
L'inauguration de ce genre de distraction artistique et scientifique fut
offerte, comme un hommage à sa haute dignité, au Président de la Répu-
blique française, au mois de novembre 1881. Le palais de l'Elysée avait
été relié, par les moyens ci-dessus décrits, avec la scène de l'Opéra; de
sorte que M. Jules Grévy put donner à ses invités la curieuse distraction de
YOpéra à domicile.
Il est évident que ce qui a été réalisé sous des lambris aristocratiques
et officiels, peut, grâce à la science et à l'industrie de notre temps, se pro-
duire sous les toits les plus modestes, et que YOpéra à domicile pourra un
un jour être un genre de distraction à la portée de tous.
Autrefois, on louait les appartements avec « le gaz à tous les étages ».
Quand le nouveau service des eaux a permis de distribuer l'eau potable
dans les appartements, au moyen d'une colonne montante, les propriétaires
parisiens ont mis sur leurs écriteaux : « Eau et gaz à tous les étages ».
Plus tard, quand la construction des ascenseurs s'est simplifiée, et que
leur usage est passé des gares de chemin de fer dans les grands hôtels
meublés, et de là enfin dans les maisons particulières, les propriétaires
des immeubles de Paris ont inscrit sur leurs écriteaux : « Eau, gaz et
ascenseur à tous les étages ».
Quand les architectes auront réussi à distribuer, par un calorifère de
cave, la chaleur dans toute une maison, et que, d'autre part, la Compagnie
des horloges pneumatiques sera parvenue, comme elle l'annonce, à donner
à chaque locataire la facilité de se procurer une pendule pour un sou par
jour, les propriétaires inscriront avec fierté : « Eau, gaz, ascenseur, heure
et chaleur à tous les étages. »
Enfin, un jour viendra, il n'en faut pas douter, où on lira sur l'annonce
des appartements à louer : « L'Opéra à tous les étages! »
Nous représentons dans la figure 176 les douceurs de YOpéra à domicile.
Une belle mondaine, en son élégant salon, se donne le plaisir, sans sortir
de chez elle d'entendre, son opéra favori.
Avec un abonnement au téléphone théâtral, on pourrait se coucher tran-
quillement, et au lieu de prendre le volume dont la lecture doit forcément
amener le sommeil, comme un roman de M. X..., on décrocherait le
téléphone, qui vous ferait entendre le Trouvère ou la Favorite et l'on
s'endormirait, en vrai Sybarite, aux sons harmonieux d'une musique aimée.
LE TÉLÉPHONE ET LE MICROPHONE 4i5
On pourrait même créer une feuille d'abonnement électrique pour les
trois jours d'opéra : lundi, mercredi, vendredi.
Nous venons d'étudier les plus intéressantes applications qu'aient reçues
le téléphone et son inséparable compagnon le microphone. Mais nous n'avons
fait qu'effleurer le sujet. Ilnous faudrait remplir un volume, si nous voulions
rapporter toutes les applications de ce merveilleux transmetteur des sons.
Pour énumérer les applications qu'ont trouvées dans la science le télé-
phone et le microphone, il faudrait commencer par décrire la balance
d'induction de M. Hughes, instrument nouveau, dû à l'esprit inventif du
créateur du microphone. Et nous aurions alors à expliquer l'usage de cet
instrument pour la recherche des projectiles enfermés dans les chairs,
aussi bien que pour apprécier les variations du pouls chez l'homme et
les animaux, et pour mesurer l'intensité des courants électriques. — Nous
aurions à parler du téléphone employé à révéler l'existence des plus faibles
courants voltaïques. — Nous aurions encore à signaler Yaudiomètre, ou so-
nomètre, de M. Hughes. — Mais ces diverses applications du téléphone et du
microphone sont du ressort de la science pure, et nous serions entraîné à
dépasser les limites que nous sommes forcé d'imposer à cette Notice.
Nous signalerons seulement, en terminant, une curieuse application du
téléphone et du microphone à l'instruction judiciaire.
Vous connaissez l'histoire de Denys le Tyran, qui, au fond de son palais,
s'était ménagé certain réduit, que l'histoire appelle l'oreille de Denys, et
au moyen duquel le tyran de Syracuse surprenait les paroles des captifs
et des suspects. Le microphone surpasse singulièrement l'antique oreille
de Denys. Il permet de surprendre, sans aucun local spécial, les conversa-
tions, les paroles, échangées en prison, entre détenus. Le microphone, qui
sert de transmetteur au téléphone, permettant de recueillir tous les sons
émis dans une pièce, sans qu'il soit nécessaire que la bouche de celui qui
parle soit en contact immédiat avec l'appareil, on a eu l'idée de placer
des transmetteurs microphoniques contre le mur d'une cellule de la prison,
en recouvrant soigneusement l'ouverture des transmetteurs avec du pa-
pier mince, percé de petits trous à peine visibles. Dans cette cellule, on a
fait entrer les complices ou les parents d'un prévenu, puis on les a laissés
ensemble, sans surveillant. Pendant qu'ils s'entretenaient, un agent ou un
gardien de la prison tenait son oreille collée au téléphone récepteur.
Le moyen a complètement réussi. Le prévenu, ne soupçonnant pas qu'on
l'écoutât, profita du moment où on le laissait seul avec ses complices, pour
causer avec eux du crime dont il était accusé. La justice a obtenu ainsi
456 LES NOUVELLES CONQUÊTES DE LA SCIENCE
d'importantes révélations, qui n'avaient pu être arrachées soit par des
menaces, soit par des interrogatoires.
On disait autrefois : « Les murs ont des oreilles », mais onn'en était pas
bien sûr. Grâce au microphone, ce dicton populaire estdevenuune vérité pra-
tique.
Un autre application intéressante du microphone et du téléphone a été
faite, en 1882, pour l'étude des bruits souterrains.
Les recherches de M. de Rossi ont montré que les explosions du feu gri-
sou sont précédées de légères ondulations du sol et de bruits souterrains.
Ces bruits, trop faibles pour être perçus par tout autre appareil, sont décelés
par le microphone, qui les enregistre avec une sensibilité remarquable.
M. de Rossi pense que l'on devrait établir des observatoires dans le voi-
sinage des houillères, et que le microsismographe oint au microphone de-
vraient être employés pour faire reconnaître l'existence du gaz inflammableà
l'intérieur delà terre. Grâce à ce moyen, combiné avecles indications baro-
jnétriques, on serait averti de l'approche du danger, et l'on pourrait
prendre ses précautions en conséquence.
M. de Rossi avait préludé à ces dernières expériences par des recherches
ayant pour but d'étudier les tremblements de terre et les vibrations presque
continuelles du sol qui se manifestent dans les régions où existent des
volcans en activité.
Le comte Hugo d'Engenberg, qui réside au château de Trebtzerg, près de
Hall (Tyrol), a fait, clans sa propriété, un autre et tout aussi curieux usage
du microphone. 11 s'en est servi pour découvrir les sources d'eau.
A cet effet, des transmetteurs microphoniques sont enfoncés dans le
.sol, sur les pentes d'une colline, et reliés chacun à un téléphone et à une
petite pile. Les expériences du comte Hugo se font la nuit, alors que les
bruits et les vibrations du sol sont moins fréquents que le jour.
Les expériences du comte Hugo, qui perçoit le bruit des eaux souterraines
au moyen du microphone, donnent peut-être l'explication des surprenantes
découvertes faites par quelques sourciers, ou chercheurs de sources, les Paran-
.gue, les Rleton, les Pennet, les Fortis, les abbés Paramelle et Richard, qui
ont prétendu déceler l'existence des sources cachées dans le sol, grâce au
bruit du cours del'eau souterraine, qu'ils avaient la faculté d'entendre1.
Et après la constatation de preuves aussi extraordinaires de la perfection
de l'ouïe chez quelques individus, on peut pardonner à Rabelais d'avoir
rprêté à Panurge une ouïe tellement fine qu'il entendait « pousser l'herbe».
1. Voir notre ouvrage, Histoire du merveilleux dans les temps modernes, in-18, chez Hachette,
5* édition 1874, lome II, la" Baguette divinatoire.
5«
XIII
Un peu de philosophie à propos de téléphonie.
Voilà donc raconté dans son histoire, expliqué dans son mécanisme,
suivi dans ses applications, le merveilleux instrument qui a reçu le nom,
parfaitement justifié, de téléphone. Il n'y a qu'un point de notre sujet qui
soit resté dans l'ombre : c'est la théorie, la théorie qui illumine les faits de
ses puissantes clartés. De sorle qu'après nous avoir lu, on pourrait dire de
nous, comme du singe de la fable de Florian montrant la lanterne magique:
Il n'avait oublié qu'un point,
C'était d'éclairer sa lanterne.
Le reproche est fondé, mais nous dirons, pour notre défense, que cette
lanterne, personne ne l'a encore éclairée. Aucun physicien n'a pu formuler
une théorie du téléphone, et nous n'avons pas la prétention d'aller plus loin
que tous les savants contemporains.
Qu'est-ce, en effet, que le téléphone? Un instrument qui transforme
le courant électrique en un courant ondulatoire. Et que faut-il entendre
par un courant ondulatoire? Celui qui produit des inflexions sonores
identiques à celles que la voix a émises. Mais quelle est la nature des
courants ondulatoires, quelle est leur cause? En quoi diffèrent-ils de l'élec-
tricité? Quels sont leurs rapports avec l'électricité? Autant de questions
qui ne trouvent pas de réponse, autant de problèmes qu'aucun physicien
de nos jours n'est en état de résoudre.
Ne pouvant pénétrer la cause réelle de cette reproduction de la voix
humaine au sein d'un courant électrique, nos physiciens se taisent.
En cela ils se conforment au principe philosophique qui a été posé par
Newton, à savoir : qu'il faut souvent renoncer à pénétrer la cause intime
des phénomènes qui se passent au sein de la matière, et se contenter de
rechercher les lois de leur manifestation, pour en tirer parti, si on le peut.
Ainsi agissent, ainsi raisonnent les physiciens, héritiers et disciples
de Newton et de sa philosophie naturelle. Au lieu de s'obstiner, comme le
400 LES NOUVELLES CONQUÊTES DELA SCIENCE
faisaient les savants de l'antiquité, à rechercher la cause première des
phénomènes physiques, à raisonner sur leur secrète essence, et à se perdre,
à ce propos, dans toutes sortes d'ahstractions et de rêveries, les physiciens
modernes s'appliquent à bien connaître les actions physiques qui se
passent sous leurs yeux; mais ils proclament que la cause de ces mani-
festations est un des secrets de la nature. Ils ne veulent pas déclarer,
avec les médecins de Molière, que l'opium fait dormir quia habet in se
propriétatem dormilivam. Ils se contentent de dire, dans le cas qui nous
occupe, que la transformation d'un courant électrique en un courant ondu-
latoire reproduisant la voix, est un des mystères de la nature, un des
secrets desseins de son divin auteur.
De ces étonnantes ressources que la nature tient en réserve et que l'on
ne saurait trop admirer, on peut trouver un exemple nouveau, en ce qui
touche le téléphone.
Avant la découverte de cet instrument, c'est-à-dire avant 1876, on re-
gardait comme impossible la transmission à distance de la parole articulée.
Aujourd'hui, les procédés pour reproduire la voix par des artifices physi-
ques se sont multipliés à un tel point que l'on ne peut plus les dénombrer.
Il faut lire dans les ouvrages spéciaux, particulièrement dans le volume
publié par M. du Monccl, le Téléphone1, l'interminable série de disposi-
tions mécaniques que nos physiciens ont trouvées pour faire office de trans-
metteur téléphonique, avec plus ou moins de puissance ou de fidélité.
C'est M. Ader, qui obtient la reproduction de la voix en faisant traverser
un simple fil de fer par un courant ondulatoire; — c'est M. Elisha Gray,
dè Chicago, le rival de M. Graham Bell, qui se sert de la main comme récep-
teur téléphonique, et qui produit des transmissions de la voix en frottant
avec sa main la surface d'une baignoire de zinc2; — c'est M. du Moncel,
qui utilise, comme récepteur, de simples fragments de coke, disposés sans
ordre, dans un vase de métal ; — c'est M. Edison, qui obtient un trans-
metteur téléphonique en faisant glisser une pointe de plomb ou de platine
sur une feuille de papier, rendue rugueuse par une solution de potasse ;
— c'est le docteur Boudel, de Paris, qui réduit le téléphone à une petite
boîte, semblable à une tabatière, au fond de laquelle est collée une bobine
d'induction, et dont le couvercle porte, en forme d'enbouchure, un dia-
phragme d'acier aimanté, avec un transmetteur de charbon, et qui,
grâce à cet appareil, obtient d'une manière très exacte la reproduction
de la parole; — c'est M. Bréguet, qui produit des effets téléphoniques avec
1. In-16, 4° édition 1882, chez Hachette.
— Voir noîre Année scientifique, 21e année (1875), pages 74-80.
LE TÉLÉPHONE ET LE MICROPHONE
461
une pointe de platine posés sur un liquide acide; — c'est le physicien an-
glais Perceval Jenns, qui produit des sons avec un couteau de table posé sur
un électro-aimant; — c'est M. Hughes, qui compose un microphone avec
quatre clous posés en travers ; — c'est M. Viesendanger, qui obtient des sons
avec un petit tube de fer-blanc entouré d'un hélice d'induction ; — c'est l'ha-
bile électricien anglais, M. Precce, qui construit son thermophone, dans
lequel il reproduit les sons par réchauffement résultant de la contraction
d'un fil fortement tendu; — c'est un physicien américain qui fait parler
le téléphone Bell en l'appuyant sur sa poitrine; — c'est le docteur Gré-
paux, qui le fait parler en supprimant le récepteur, etc., etc.
En un mot, les procédés pour la transmission de la voix se sont augmen-
tés dans une proportion inouïe. Avant 1876 on se demandait par quels
moyens il serait possible de transmettre à distance les sons de la parole, et
on se demande aujourd'hui quels sont les moyens qui ne produisent pas
cet effeL!
Les physiciens ont été. assez embarrassés pour expliquer cette abondance
inattendue de procédés servant à transporter la voix articulée. Ils oubliaient
qu'en tout cela c'e»i l'oreille humaine qui est le dernier et le grand opéra-
teur; que c'est à l'admirable organe créé par la nature qu'aboutit, en défi-
nitive, tout appareil téléphonique. Or, telle est la perfection de l'organe au-
ditif chez l'homme, telles sont les merveilleuses ressources dont il est doté,
qu'il a la faculté de percevoir les sons, même quand ils sont transmis
par les plus imparfaits procédés, par les voies les plus indirectes. C'est
l'oreille humaine qui rectifie les effets d'un mauvais récepteur ; c'est l'oreille
humaine qui supplée à l'insuffisance des transmetteurs; c'est l'oreille hu-
maine qui corrige les défauts de tous les appareils créés par l'artifice des
physiciens.
De sorte que ce qu'il faut admirer, ce qu'il faut exalter, à propos du
téléphone, c'est l'œuvre de Dieu, autant que celle des hommes. Tousscnel a
dit : « Ce qu'il y a de meilleur dans l'homme, c'est le chien. » Nous dirons,
pour rester dans la même gamme : « Ce qu'il y a d'admirable dans le télé-
phone, c'est l'oreille humaine ! »
FIN DU TÉLÉPHONE ET DU MICROPHONE .
L'ÉLECTRICITÉ FORCE MOTRICE
I
La révolution par la science.
On parle beaucoup aujourd'hui de révolution et de contre-révolution,
d'esprit révolutionnaire et d'esprit réactionnaire; on pressent ou on
redoute un changement dans les bases de la société; mais c'est à tort
que l'on accorde à la politique la puissance d'opérer une rénovation quel-
conque. En France, la politique a donné tout ce qu'on pouvait en attendre.
Depuis un siècle, toutes les formes possibles de gouvernement se sont
succédé dans notre pays, et l'on ne voit pas que la société s'en soit aucu-
nement ressentie, dans ses mœurs, dans ses coutumes, ni son équilibre.
Elle persiste, immuable, avec ses mêmes hiérarchies, ses mêmes classes,
son inégale distribution du bonheur et des biens, avec ses souffrances et
ses maux. Si une révolution doit se produire dans la société française, ce
n'est point la politique, c'est plutôt la science qui l'accomplira. La révolu-
tion que l'on entrevoit se fera, non dans le sang et le feu, comme le pensent
quelques farouches sectaires, mais dans la paix et la sérénité. Elle ne coû-
tera ni des terreurs ni des larmes, et n'apparaîtra que dans les pures clartés
des travaux de l'esprit. Les vrais révolutionnaires sont donc les savants,
Le réformateur de la société, c'est vous, c'est moi, c'est-à-dire toute per-
sonne qui, à un titre et à un degré quelconques, s'intéresse à la science et
contribue à ses progrès.
Il y a un siècle, l'ouvrier et le paysan français étaient mal nourris, mal
vêtus, mal logés, mal chauffés. La viande était bannie de leurs repas. Leurs
vêtements étaient sordides. Ils vivaient de pain, de légumes et d'eau. Us
habitaient des taudis, comme les horribles caves des ouvriers de Lille,
L'ÉLECTRICITÉ FORCE MOTRICE
463
dont M. Jules Simon a fait un si émouvant tableau. Leur vie était un
enchaînement de souffrances et de misères, et leur sort ne différait point
de celui des serfs du Moyen âge. Aujourd'hui, le paysan français, comme
l'ouvrier, est mieux nourri, mieux logé, mieux vêtu. Sa demeure est
plus conforme aux règles de l'hygiène, et quelque bien-être vient alléger les
fatigues de son existence, toujours vouée, pourtant, aux plus rudes labeurs.
C'est la science qui a réalisé ces premières améliorations dans les condi-
tions de la vie du pauvre. Des machines qui filent et tissent économique-
ment le lin, le fil et le coton, lui fournissent des étoffes et des vêtements à
bas prix. Des navires lui apportent, des contrées lointaines, d'excellentes
matières textiles et de chauds lainages. Les progrès de la navigation, rédui-
sant le prix du fret, mettent à sa disposition des matières alimentaires
empruntées à toutes les régions du globe. La facilité et le bas prix des
transports par les chemins de fer et les canaux font abonder à pied d'oeuvre
les matériaux de construction : la pierre, le bois et les métaux; si bien
que la demeure de l'ouvrier est construite avec autant de soin et de solidité
que l'était, au siècle dernier, le manoir seigneurial ou la riche abbaye.
Que la science fasse de nouveaux progrès, et les conditions de la vie du
paysan et de l'ouvrier s'adouciront encore. Plus la science avancera dans la
voie de ses paisibles et fécondes conquêtes, plus on verra s'élever le niveau
des nouvelles couches, suivant le mot célèbre du tribun populaire qui dort,
oublié, sous les orangers de Nice.
C'est, par exemple, une immense question que celle de l'alimentation
des peuples. Quel bouleversement dans la hiérarchie sociale, quelle pertur-
bation dans l'équilibre et dans les rapports des différentes classes, quelle
révolution dans l'économie publique ne provoquerait point l'heureux inven-
teur qui réussirait à fabriquer de toutes pièces, et à bas prix, une matière
alimentaire! Voyez-vous les résultats d'une telle découverte? Donner à
tous les moyens de subvenir sans frais aux besoins de la vie, débar-
rasser chacun de la nécessité fatale et commune d'acquérir le pain de
chaque jour à la sueur de son corps ou à la fatigue de son cerveau, queue
révolution dans la famille humaine! Que deviendraient les notions actuelles
sur la pauvreté et la richesse? Le sage, l'homme modéré dans ses besoins,
serait le riche ; la pauvreté ne serait la compagne que de la passion et de
l'incontinence des désirs.
Mais ce problème de la fabrication économique d'une matière alimentaire
est-il insoluble? Nous ne le pensons pas; et peut-être partagera-t-on cet
avis, si l'on considère avec quelle facilité a été déjà résolue une partie de
cette question.
464 LES NOUVELLES CONQUÊTES DE LA SCIENCE
Le glucose, produit organique non azoté, que Ton désigne sous divers
noms: sucre de raisin, sucre de fécule, sucre d'amidon, etc., entre, comme
élément essentiel, dans un grand nombre de substances alimentaires. Le
pain, les fruits, les légumes contiennent des quantités notables de glucose.
A elle seule, cette matière ne suffirait point pour composer une alimentation
complète, mais elle y concourt dans une proportion considérable. Les tra-
vaux des physiologistes modernes ont montré qu'elle constitue l'élémeni de
la combustion chimique qui s'accomplit dans l'acte respiratoire des ani-
maux. Sa présence dans les matériaux de notre alimentatiou est donc indis-
pensable à l'entretien de la vie. Ainsi, obtenir économiquement du glucose,
c'est fabriquer à bas prix un produit alimentaire.
Or, ce problème de la fabrication artificielle et économique du glucose
est aujourd'hui résolu. Le chimiste Braeonnot, de Nancy, découvrit, en
1825, que le bois peut être transformé en glucose par la seule action de
l'acide sulfurique bouillant; et en 1854, un élève du laboratoire de Pelouze,
Arnould, rendit ce procédé industriel, c'est-à-dire prépara, avec le bois, du
glucose, qui revenait à un prix insignifiant1.
On peut donc obtenir du glucose, c'est-à-dire une matière alimentaire,
presque sans aucun frais. Qu'une découverte du même genre vienne à se
produire pour la production artificielle d'un aliment azoté, et tout serait dit;
on fabriquerait des aliments ne coûtant rien!
La navigation aérienne sera certainement réalisée un jour. Cette question
n'est pas encore en faveur auprès du public : les esprits s'en détournent et
lui refusent toute attention. Ce qui n'empêche pas que le problème de la
direction des aérostats ne soit virtuellement résolu, et que quand on
le voudra, on construira de grands ballons dirigeables. Les travaux de
Henry Giffard, les essais de M. Dupuy de Lôme, en 1870, les résultats
obtenus en 1885, par M. Gaston Tissandier, avec son ballon actionné
1. Pour transformer le bois en glucose, on commence par réduire en sciure du bois blanc,
du peuplier par exemple, qui convient parfaitement à cet objet. On le dessèche dans une étuve
chauffée à -f 100°, par de la vapeur d'eau bouillante ; ce qui lui fait perdre près de la moitié de
son poids. A la sciure ainsi desséchée on ajoute un poids égal d'acide sulfurique ordinaire; on
agite, on divise, on triture ce mélange avec une spatule, et ou l'abandonne à lui-même, pendant
vingt-quatre heures. Au bout de ce temps, on délaye la masse dans de l'eau, et le liquide est porté
à l'ébullition. Par l'aclion de l'acide sulfurique s'exerçant à celte température élevée, ie bois est
totalement converti en glucose. La liqueur refroidie consiste donc en une dissolution de glucose,
dansl'eau, mêlée à l'excès d'acide sulfurique ayant servi à l'opération. Pour débarrasser la liqueur de
cet acide sulfurique, il suffit d'y ajouter une quantité suffisante de craie (carbonate de chaux) .
L'acide sulfurique, changé en sulfate de chaux, insoluble dans l'eau, se précipite, tandis que
l'acide carbonique de la craie se dégage.
Quand le sulfate de chaux s'est précipité par le repos, on décante la liqueur, et on n'a qu'ai' éva-
porer pour obtenir le glucose.
L'ÉLECTRICITÉ FORCE MOTRICE 465
par la pile de bichromate de potasse; ceux que l'on tient en réserve à
l'Ecole militaire aérostatique de Meudon, nous assurent la possession d'un
moteur puissant, léger et sans danger, le grand desideratum de la naviga-
tion aérienne. Ajoutez qu'une foule de données acquises par cent années
d'expériences ont dévoilé les véritables conditions de la stabilité des
machines aérostatiques. Quand les savants, les industriels et les capitalistes
voudront aborder carrément la question de la navigation aérienne; quand
ils se décideront à attaquer ce sujet avec l'ardeur, la conviction, la passion
générale que l'on mit, au milieu de notre siècle, à créer la machine
à vapeur, et à la répandre dans toutes les industries, on parviendra cer-
tainement à organiser des transports aériens des personnes et des mar-
chandises.
Avez-vous jamais réfléchi au bouleversement profond qu'amènerait
dans notre équilibre politique et social l'établissement de la naviga-
tion par l'air? Vous êtes vous demandé quelles seraient alors les relations
mutuelles des peuples? Que feraient les douaniers, qui veillent aujourd'hui,
l'arme au bras et le tarif en main, aux portes des Etals? Où placerait-on les
frontières des nationalités? Quel serait l'emploi des armées de terre et de
mer? Les places fortes, les ports de guerre, les arsenaux maritimes, les
forts de défense des villes, quels seraient leur rôle et leur utilité? Que
ferait-on du matériel actuel des chemins de fer et des transports par eau?
La navigation aérienne révolutionnerait la société politique et économique,
comme l'imprimerie l'a révolutionnée au Moyen âge. C'est un peu pour
ce motif, disons-le tout bas, que les habiles d'aujourd'hui rejettent obsti-
nément l'étude de la navigation aérienne.
Pendant notre siècle, la machine à vapeur, en abaissant le prix de chaque
chose, a opéré dans l'industrie une révolution absolue. Mais la machine
à vapeur peut être détrônée. Elle peut être remplacée par un moteur
encore plus économique. Si l'on parvient à créer un moteur n'occasionnant
presque aucune dépense, si l'on peut utiliser avantageusement les forces
gratuites que nous offre la nature, comme les chutes d'eau, la pesanteur,
les vents et les marées; si l'on obtient, en un mot, de la force à bas prix,
quelle révolution dans l'industrie, et consécutivement dans la société ! 11
n'y aura plus ni riche, ni pauvre; on ne verra de différence entre les
hommes que celles qu'établiront la sagesse, le travail et l'esprit de con-
duite. L'âge d'or, rêvé par l'imagination des poètes, sera réalisé par le
génie des savants.
Ce moteur qui ne coûte rien, parce qu'il est l'application des forces que
la nature nous offre gratuitement, est-il un rêve, une utopie ? Ce rêve est
1. 59
40G LES NOUVELLES CONQUÊTES DE LA SCIENCE
en train de recevoir une réalilé, cette utopie sera dans un intervalle, pins
ou moins prochain, un fait palpable. L'électricité est appelée à se substi-,
tuer à la vapeur, comme force motrice, non par sa puissance mécanique
propre, mais parce qu'elle donnera les moyens de mettre à profit les
grandes forces de la nature, qui se perdent maintenant sans profit pour
personne.
Les torrents qui tombent des montagnes sont une force immense, qui ne
profite à rien; les marées soulèvent inutilement des masses liquides, sur
toutes les côtes maritimes du globe; les agitations de l'atmosphère pour-
raient être utilement adaptées à des machines motrices. On pourrait
utiliser la pesanteur sous une autre forme encore que celle des chutes
d'eau. C'est l'électricité qui, recueillant ces énergies perdues, peut, au
moyen d'un fil conducteur, les transporter aux lieux où leur rôle est utile.
Un fil assez mince pour passer par le trou d'une serrure, peut faire voyager
la puissance mécanique presque à toute distance.
Voilà de bien séduisantes perspectives. Notre tâche, dans cette Notice,
sera de les justifier, de faire voir que.ee beau problème est en partie résolu,
et de montrer ce qu'il reste à faire pour son entière solution.
II
Principes sur lesquels repose l'emploi de l'électricité comme force motrice : l'action
mutuelle des courants électriques; — l'aimantation artificielle par les cou-
rants; — l'électricité d'induction.
L'emploi de l'électricité comme force motrice repose sur les trois prin-
cipes suivants :
1° L'aimantation artificielle du fer ou de l'acier par le courant électrique.
2° L'action que les courants électriques exercent, à dislance, les uns sur
les autres.
5° La production des courants d'électricité d'induction par le mouvement
d'un corps conducteur se déplaçant dans le champ magnétique d'un aimant,
permanent ou temporaire.
Le premier de ces principes a été découvert par le physicien français
Arago; le second par le physicien français Ampère; le troisième par l'élec-
tricien anglais Faraday.
Avant d'entrer dans l'exposé des applications de ces trois principes à la
création des moteurs électriques, il nous paraît utile de donner, en
quelques traits rapides, une idée de la personne et des travaux des trois
hommes illustres auxquels la physique est redevable de ces grandes con-
quêtes. Nous ne perdons jamais l'occasion de fournir quelques renseigne-
ments biographiques sur les grands personnages de la science dont nous
avons à exposer les travaux, persuadé que la connaissance de leur vie
éclaire et fait comprendre leurs œuvres. C'est à ce titre que nous allons
entrer dans quelques détails biographiques sur Arago, Ampère et Faraday.
ni
François Arago; sa vie et son œuvre
François Arago, un des plus grands physiciens dont la France s'honore,
était né à Estagel (Pyrénées-Orientales), le 26 février 1786. Il semblait
destiné à passer sa vie à la campagne. Sa constitution athlétique, ses
manières franches et hardies, son aptitude aux travaux manuels, le pré-
destinaient, pour ainsi dire, à la vie des champs. Mais, en 1780, son père
ayant été appelé au chef-lieu du département, avec le titre de caissier de
la Monnaie, le jeune François Arago fut mis au lycée de Perpignan. Il y
fit, en mathématiques, des éludes assez sérieuses pour être en état, dès l'âge
de seize ans, de se présenter aux examens de l'École polytechnique.
C'est à Toulouse que les élèves du collège de Perpignan allaient autre-
fois subir l'examen du professeur de l'Ecole polytechnique envoyé de Paris
pour les interroger. Le jeune Arago se montra extrêmement brillant dans
celte épreuve. Il traita les questions de géométrie qui lui étaient faites, par
l'analyse algébrique, etéblouitson examinateur par les développements qu'il
donna à ses réponses. Comme ses connaissances dépassaient le programme
de l'Ecole polytechnique, le jeune candidat se livra à de hardies digres-
sions dans le champ du calcul.
L'examinateur était frère de l'illustre Monge. Après avoir tenu l'élève
devant le tableau pendant deux heures, il se leva et lui dit : « Monsieur,
vous pouvez faire vos préparatifs de départ. Vous serez reçu le premier. »
Arrivé à l'École polytechnique avec le numéro 1, François Arago ne per-
dit jamais ce rang.
On voulait, à cette époque, introduire la politique à l'École, et des listes
d'adhésion à la constitution de l'Empire furent présentées aux élèves. Arago
refusa sa signature; mais Napoléon, à qui Monge l'avait signalé, comme
devant se faire bientôt un grand nom dans les sciences, ne lui garda pas
rancune de cet acte d'opposition.
Dès sa sortie de l'École polytechnique. François Arago fut attaché à
L'ÉLECTRICITÉ FORCE MOTRICE 4G9
l'Observatoire de Paris, et fut bientôt chargé d'aller en Espagne, avec Bioî,
achever la mesure d'un arc du méridien, grande opération que la mort de
Méchain laissait inachevée. On était alors en 1 806 ; notre jeune savant
commençait sa vingtième année.
Les opérations sur le terrain étant à peu près terminées, Biot reprit
le chemin de la France, laissant Arago relever les dernières triangulations.
Il était occupé, dans l'île de Majorque, à faire ses visées, et il avait
établi ses instruments au haut d'une montagne de l'île (le Golazo), quand
la ville de Palma, capitale de ceLte île, ayant appris que l'Empereur avait
donné l'ordre de renvoyer à Toulon l'escadre qui stationnait devant les îles
Baléares, se mit en insurrection déclarée contre la France.
La colère du peuple espagnol se porta tout d'abord sur le jeune obser-
vateur venu de Paris. Les feux qu'il allumait chaque nuit sur la montagne,
pour ses signaux et mesures de distance, passèrent pour des avis secrets
adressés aux forces navales françaises, et des furieux partirent pour assas-
siner le Français signalé à leurs coups. Mais le pilote mayorquain du
bâtiment de la commission scientifique française, Damian, devança les
assassins. Il remit à Arago des vêtements de paysan, et prit la fuite avec
lui. Us rencontrèrent, au bas de la montagne, des paysans armés, qui leur
demandèrent des nouvelles des gavachos (injure par laquelle on désignait
les Français). Mais Arago parlait si bien l'espagnol, et il conserva un tel
sang-froid, que les paysans n'eurent aucun soupçon, et se hâtèrent de
gagner les hauteurs où ils croyaient trouver leur victime.
Arrivé à bord du bâtiment espagnol qui l'avait reçu jusqu'alors, Arago
n'y trouva que froideur et défiance. Il dut accepter, comme un asile, la
prison où l'on avait déjà enfermé un envoyé du gouvernement français,
M. Berthémie; encore n'y parvint-il qu'au milieu d'une émeute populaire.
Il fut blessé d'un coup de stylet, pendant le trajet du bâtiment à la
prison.
Grâce aux sollicitations de son collègue espagnol, l'astronome Rodri-
guez, et à la connivence du capitaine général de l'île, Arago et l'envoyé
du gouvernement français, M. Berthémie, purent s'échapper de leur prison,
et gagner une barque mayorquaine. Le fidèle pilote, Damian, vint les
rejoindre dans cette barque; mais ils n'y trouvèrent, pour toutes provisions,
que quelques pains et trois ou quatre paniers d'oranges.
La barque s'arrêta à l'île de Cabrera, et arriva enfin à Alger, le 1er août,
cinq jours après l'évasion.
En se dirigeant vers Alger, Arago et ses compagnons avaient compté sur la
protection du Dey Hamet, auquel le gouvernement de l'empereur Napoléon
470 LES NOUVELLES CONQUÊTES DE LA SCIENCE
inspirait un certain respect. Ils ne s'étaient pas trompés. Le Dey ordonna
qu'un navire lui appartenant fût frété, pour ramener à Marseille l'astro-
nome français et ses compagnons, miraculeusement échappés aux poignards
des Espagnols. Il compléta ses gracieuses prévenances pour l'Empereur
en lui envoyant un véritable présent oriental : à savoir un lion, qui fut
embarqué avec le petit équipage.
On élait en vue de Marseille, quand on rencontra un corsaire espagnol,
qui se mit à canonner le navire algérien, et bientôt le prit, et le conduisit
dans un port de la Catalogne, à Rosas.
Là, Arago et ses compagnons furent tenus en captivité, et exposés aux
plus dures privations. On les laissait littéralement mourir de faim.
Par bonheur, Arago réussit à faire savoir au Dey d'Alger la capture do
son bâtiment.
La nouvelle eût peut-être trouvé Hamet médiocrement sensible à cette
annonce, mais la lettre qui lui fut remise annonçait un autre malheur : le
lion était mort!
A cette nouvelle, le Dey entre dans une violente fureur. Il fait compa-
raître le Consul d'Espagne et lui demande une indemnité de 400 000 francs,
le menaçant d'une déclaration de guerre si les Catalans ne lui rendent
pas son bâtiment.
L'Espagne eut peur, et rendit le navire, qui reprit la route de France.
Le navire algérien qui ramenait en France Arago et ses précieux relevés
géodésiques, était de nouveau en vue de Marseille, lorsqu'un coup de vent le
jeta vers la Sardaigne. Le pilote, perdant la tête, se laissa aller a la dérive;
si bien qu'après huit à dix jours de navigation au milieu de la Méditerranée,
on se trouva sur la côte d'Airique, près de Bougie.
Là, on reconnut que le bâtiment était hors d'état de naviguer.
Arago prit alors une détermination qui a été taxée, à bon droit, de folie.
Il voulut se rendre de Bougie à Alger par terre, au milieu des populations
arabes, pour lesquelles le seul nom de chrétien est un gage de mort. Mépri-
sant tous les conseils, Arago prit un costume arabe, et se confiant à la
protection d'un marabout du pays, il eut l'audace et le bonheur d'arriver
par terre à Alger. Ce voyage était tellement périlleux que pas un de nos
officiers ne l'a essayé jusqu'à la complète occupation du pays par nos
troupes.
En arrivant à Alger, Arago apprit que son prolecleur le Dey Hamet avait
péri dans une émeute. Il vit lui-même le successeur d'Hamet tomber sous
les coups d'autres révoltés.
Le nouveau Dey, loin de protéger les Français restés en détresse dans la
L'ÉLECTRICITÉ FORCE MOTRICE 471
régence, les retint prisonniers, réclamant une indemnité pour les laisser
partir. Le consul de France ayant résisté à celte exaction, le Dey fit inscrire,
comme esclaves, le consul et tous les Français.
Heureusement, Àrago fut réclamé par le consul de Suède, et enfin, le
1er juillet 1809, il put quitter Alger, avec ses compagnons de travail et
de dangers.
Le convoi algérien, dont leur bâtiment faisait partie, fut arrêté devant
Toulon, par l'amiral anglais Collingwood ; mais quelques habiles manœu-
vres permirent au capitaine qui avait les Français à son bord, de s'échapper,
et de gagner la petite île de Pomègue, où les chaloupes anglaises tentèrent
en vain d'enlever le bâtiment.
Après quelques jours passés à Perpignan, auprès de sa famille, qu'il
avait cru longtemps ne jamais revoir, Arago alla reprendre à Paris ses tra-
vaux scientifiques.
Il déposa tout son butin géodésique sur la table de l'Académie des
sciences et du Bureau des Longitudes. Un élan unanime d'admiration
salua le courage et la persévérance de ce jeune homme de génie qui,
au milieu de mille périls et des plus émouvantes péripéties, avait rap-
porté intact le tribut d'observations et de mesures que l'Académie des
sciences l'avait chargé de recueillir.
La récompense de cette campagne mémorable ne se fit pas attendre.
On accorda à François Arago, alors âgé de 23 ans, un fauteuil à l'Institut.
Nous tracerons maintenant un tableau rapide des principales découvertes
d'Arago.
Ses premières recherches se rapportent à l'optique. Il avait un goût
particulier pour cette partie de la physique. Son délassement, quand il
était forcé de camper des mois entiers sur une montagne isolée de l'île de
Majorque, pour se livrer à ses mesures sur le terrain, était de lire
l'Optique de Newton.
La part qu'Arago a prise aux immenses progrès qu'a faits dans notre
siècle la science de l'Optique, est un de ses plus beaux litres de gloire.
Il était partisan décidé de la théorie des ondulations, et il eut la satis-
faction de voir cette théorie confirmée d'une façon décisive par les belles
expériences de Léon Foucault sur la vitesse de la lumière.
La théorie de la polarisation colorée fut démontrée par son polariscope.
L'électricité lui dut de nombreuses découvertes. La principale est l'ai-
mantation par les courants, qui fut l'origine première de la télégraphie
électrique.
47-2
LES NOUVELLES CONQUÊTES DE LA SCIENCE
L'aimantation artificielle du fer et de l'acier étant, de toutes les décou-
vertes d'Arago, celle qui nous intéresse le plus, dans la présente Notice,
nous entrerons à ce sujet dans quelques développements.
Si l'on fait circuler autour d'un barreau d'acier ou de fer pur, un courant
électrique, le fer ou l'acier acquièrent la propriété d'attirer le fer, c'est-a-
dire de se transformer en aimant. Dès que l'on interrompt le passage du
courant dans le métal, l'aimantation disparaît.
Ce phénomène, que nous avons eu tant de fois l'occasion de signaler,
fut découvert par Arago, en 1820, dans le cours d'expériences qu'il faisait
avec Ampère. On lit ce qui suit dans le procès-verbal des séances du Bureau
des Longitudes du 20 septembre 1820 :
M. Arago parle d'une nouvelle expérience de laquelle il résulte que la
pile vollaïque aimante le fer doux.
Le 25 septembre suivant, le Moniteur universel annonçait qu'un fil con-
jonctif (c'est-à-dire servant à relier les deux pôles d'une pile en activité)
se charge de limaille de fer, comme le ferait un aimant.
Le fil plongé dans la limaille s'en chargeait également tout autour, et
il acquérait, par cette addition, un diamètre presque égal à celui d'un tuyau
de plume.
Arago remarque, de plus, que cette aimantation de l'acier et du fer n'est
pas permanente, mais que si Ton agit sur de la limaille de cuivre, elle
devient définitive1.
Il est intéressant de savoir qu'un événement dont Arago fut témoin,
dans une de ses traversées de la Méditerranée, pendant la périlleuse cam-
pagne scientifique que nous avons racontée, fut peut-être l'origine de la
découverte de l'aimantation artificielle du fer.
Ampère a donné, à ce sujet, quelques éclaircissements dans un mémoire
inséré en tête de son Recueil d 'observations électro-dynamiques (page 71),
public en 1822, chez Crochard.
« On savait depuis longtemps, écrit Ampère, que des croix situées sur des
églises, des verges de paratonnerre, s'aimantent naturellement par l'électricité
atmosphérique.
V Annuaire de 1819, publié par le Bureau des Longitudes, contient un article
de M. Arago sur les forces magnétiques, où ce savant annonce avoir été témoin
d'un fait qui l'avait vivement impressionné. Un bâtiment génois qui faisait route
pour Marseille, étant à peu de distance d'Alger, fut frappé par la foudre, qui en
changea les pôles. Sans que le capitaine eût pu se douter de ce qui était arrivé, la
1. Annales de chimie et de physique, tome XV, page 95, 2e série.
L'ÉLECTRICITÉ FORCE MOTRICE 475
boussole avait exécuté une demi-révolution. La partie de l'aiguille qui marquait
le Nord s'était tournée vers la côte d'Afrique.
On comprend ce qui s'était passé : le capitaine mit le cap vers les écucils qu'il
croyait éviter, et au bout de quelques heures, le navire était brisé sur [la cote
d'Afrique. »
i. 60
474 LES NOUVELLES CONQUÊTES DE LA. SCIENCE
II est permis de croire que c'est cet événement extraordinaire qui fit
naître dans l'esprit d' Arago l'idée dont le résultat fut la création de l'élcc-
tro-aimant.
La polarisation colorée, le magnétisme par rotation, plusieurs moyens
complètement nouveaux de mesurer la lumière, d'importantes études sur
les variations de la boussole, sont dus à Arago.
Ce fut encore lui qui reconnut, en 1816, que les variations de l'aiguille
aimantée dans sa direction vers l'ouest étaient terminées, et que désormais
l'aiguille de la boussole allait dévier vers l'horizon.
C'est à lui que l'on doit cette observation importante, que les auro-
res boréales, même invisibles, exercent une influence sur l'aiguille ai-
mantée.
Le gouvernement ayant eu besoin, pour le service des machines à vapeur,
de connaître jusqu'à des tensions très élevées, le rapport qui existe entre la
force élastique de la vapeur d'eau et sa température, Arago fut chargé de ee
travail. Il n'y a rien d'exagéré à prétendre que les dangers que ses expériences
sur les hautes pressions de la vapeur firent courir à Arago, étaient dix fois
plus grands que ceux auxquels s'expose un soldat qui marche à l'ennemi.
Comme professeur, Arago montrait une singulière flexibilité dans l'art
de l'exposition scientifique. Les jeunes élèves de l'Ecole polytechnique
admiraient sa profondeur, sa science et la rigueur de ses méthodes, tandis
qu'à l'Observatoire, un public plus mondain était captivé par la lucidité,
la verve et la richesse de son langage.
En 1829, il fut nommé Secrétaire perpétuel à l'Académie des sciences,
dans la section des sciences mathématiques, en remplacement de Fourier.
Il abandonna alors l'enseignement de l'Ecole polytechnique, pour se
vouer entièrement aux importantes fonctions de Secrétaire de l'Aca-
démie, fonctions qu'il ne négligea jamais, malgré les distractions et les
préoccupations de sa vie politique.
Tout le monde connaît les Eloges que François Arago a prononcés à
l'Institut, et qui constituent d'admirables pages de l'histoire des sciences,
en même temps que les biographies des académiciens. Tout le monde
admire les Notices scientifiques dont il enrichissait, chaque année, V Annuaire
du Bureau des Longitudes. Dans ces Notices, Arago créa, on peut le dire, la
vulgarisation scientifique, à peine ébauchée avant lui. C'est en essayant de
suivre les traces de ce grand maître que l'auteur du présent ouvrage a écrit
ses premières œuvres de science populaire.
La politique, qui s'accorde mal avec la science et les travaux de cabinet,
fit perdre bien des instants à Arago; mais ce fut à son détriment, beaucoup
L'ÉLECTRICITÉ FORCE MOTRICE
475
plus qu'au préjudice de la science. Député de l'extrême gauche, sous Louis-
Philippe, puis orateur de banquets républicains, dans les provinces, on le
vit accepter, après la révolution de 1848, le Ministère de la marine et même
celui de la guerre. Mais si sa tète put s'égarer au milieu du rapide mou-
vement révolutionnaire de 1848, son cœur resta le même, et une politique
trop avancée t.'ouva toujours en lui un très ferme adversaire.
Après le coup d'Etat du 2 décembre 1851, Arago, invité à prêter serment
au pouvoir nouveau, refusa et offrit sa démission. Napoléon III eut le bon
esprit de le dispenser de cette obligation, pour ne pas priver l'Académie et
le Bureau des Longitudes d'un homme aussi éminent.
Une vie aussi remplie et aussi active avait profondément altéré la santé de
ce célèbre savant; l'affaiblissement de sa vue le menaçait d'une cécité com-
plète. Après avoir cherché au pays natal un peu de repos, il sentit les attein-
tes de la mort. Mais il voulut encore une fois revoir ses collègues et leur
faire ses adieux. Le 22 août 1852, il remplit pour la dernière fois les
fonctions de Secrétaire, et à la réunion du 22 octobre, l'Académie se sépa-
rait sans tenir séance: elle venait de recevoir la nouvelle qu'Arago avait
cessé de vivre !
La statue de François Arago a été inaugurée le 31 août 1865, dans sa
ville natale, à Estagel. Le département tout entier eLles départements voi-
sins avaient envoyé leurs représentants à cette cérémonie.
Le monument et la statue destinés à rappeler que c'est à Estagel que
François Arago a reçu le jour, sont l'œuvre d'un compatriote de ce grand
homme, M. Oliva. Dans cette statue, Arago est représenté tenant d'une
main une sphère céleste, et de l'autre montrant le ciel, par un de ces
gestes expressifs et comme inspirés qui accompagnaient son éloquente
parole.
Peu de physionomies, d'ailleurs, prêtent autant à la reproduction artis-
tique que celle de cet homme illustre. Chez lui tout était grand. Sa haute
et fière stature, sa belle et vigoureuse tête, au regard olympien; son vaste
front, ombragé par une magnifique chevelure; ses yeux noirs et perçants,
couronnés par d'épais sourcils, dont les mouvements exprimaient sans
cesse les agitations de son âme; ses narines, qui s'enflaient et vibraient au
son de sa parole; le bas de son masque superbe, relevé par un menton aux
contours prononcés, tout prêtait merveilleusement, chez Arago, à inspirer
l'artiste chargé de conserver ses traits à la postérité.
M. Oliva, l'auteur de la statue d'Arago, inaugurée le 31 août 1865, à
Estagel, est né, comme Arago, dans les Pyrénées-Orientales, et comme lui,
476 LES NOUVELLES CONQUÊTES DE LA SCIENCE
il a rêvé d'être soldat. On nous permettra de dire, en passant, comment il
devint sculpteur.
Vers 1850, le 2e régiment de hussards tenait garnison à Béziers. Parmi
les soldats de l'escadron, était un jeune homme, originaire des Pyrénées,
brave autant que discipliné.
Malgré son exactitude aux obligations du service, le jeune hussard était
possédé d'une véritable vocation : partout où il passait, il laissait des
traces de terre glaise pétrie.
Un limonadier de Béziers, M. Coulon, faisait parfois un petit signe confi-
dentiel à ses habitués les plus intimes, et les conduisait à son entresol, où
il leur montrait avec mystère — on ne savait quoi.
Cependant, il y a des indiscrets partout, même à Béziers. Un bruit rasait
lesol, comme dans l'air de la Calomnie du Barbier de Sévillc, et de ce bruit ii
semblait résulter que le limonadier faisait travailler à son buste. Mais par
quel sculpteur? C'est ici que les commentaires allaient leur train, mais sans
fondement sérieux, car lorsqu'on interrogeait M. Coulon sur ce point déli-
cat, M. Coulon répondait en plaçant verticalement son doigt sur les lèvres
et clignant d'un œil, ce qui a toujours voulu dire : Silence et mystère.
Quelques mois après, on parlait d'un autre buste, celui du docteur
Bourguet. Ce buste avait sourdement surgi sur le marbre de la cheminée,
comme posé par une main invisible. Mais si un malade, trop curieux,
demandait au docteur Bourguet d'où provenait cette reproduction marmo-
réenne de ses traits, le docteur Bourguet prenait rapidement le poignet
du visiteur, et lui tàtait le pouls, ou lui faisait montrer la langue, pour
couper court à la conversation.
Dans l'antichambre triste et nue où M. le juge de paix Bellamy faisait
attendre ses clients, on n'avait jamais vu d'autre ornement qu'une vieille
pendule du temps du premier Empire, formée de quatre colonnes carrées,
en marbre catalan, et d'un balancier, sous la figure d'un soleil aux rayons
dédorés, qui s'agitait au bout d'une mince tige de fer, rouillée et noircie
par le temps. Un beau jour, la pendule disparut, et l'on vit à sa place une
tète de plâtre, élégante et fine, qui ressemblait, traits pour traits, à Mme Bel-
lamy. Et comme les visiteurs s'agitaient, pleins d'impatience et de curiosité,
prêts à accabier de questions le greffier assis, calme et silencieux, sur sa
chaise de paille, celui-ci arrêtait net toute tentative d'éclaircissement, par
ces mots, jetés d'une voix clapissante : « Silence, Messieurs ! »
Un beau jour, pourtant, le pot aux roses artistique fut découvert. On
apprit, de source certaine, que le soldat Oliva, du 2erégiment de hussards,
n'était autre qu'un jeune homme d'Estagel qui avait obtenu, en 1844,
L'ÉLECTRICITÉ FORCE MOTRICE 477
dans l'Ariège, une médaille d'argent, pour diverses sculptures, et qu'il
continuait à charmer ses loisirs de garnison en pétrissant l'argile. Seule-
ment, un brigadier alsacien, qui était à cheval sur le règlement, trouvant
que c'était là de l'ouvrage indigne d'un troupier français, et qu'en outre la
terre glaise salissait la chambrée, accablait de corvées et de vexations l'artiste-
soldat, qui dès lors ne sculptait qu'en cachette et recommandait le secret.
C'est ce qui explique le doigt silencieux posé sur ses lèvres par le limo-
nadier Coulon; le brusque examen de tout malade trop curieux, chez le
docteur Bourguel ; et le cri, Silence, Messieurs! qui retentissait chez le juge
de paix Bellamy.
Heureusement, il n'y a pas seulement des brigadiers dans un régiment
de cavalerie, il y a aussi des officiers. L'un d'eux, le lieutenant Otton, ayant
eu vent de l'affaire, publia dans le Journal de Déziers un article où il si-
gnalait le jeune sculpteur à l'attention publique.
Dès lors, comme en France le journal fait loi, l'horizon de la vie du hus-
sard-statuaire commença à se colorer de teintes plus joyeuses. Le briga-
dier alsacien l'exempta des corvées habituelles, et lui accorda des permis-
sions de dix heures. Pour peu qu'on l'en eût prié, le dit brigadier aurait
consenti à permettre au hussard de pétrir l'argile, pour conserver à la pos-
térité sa tête carrée, avec la paire de formidables moustaches qui en faisait
l'ornement.
Peu de temps après, M. Oliva obtenait son remplacement dans l'armée.
Bien entendu qu'on le remplaça comme soldat, mais non comme sculpteur.
Dans cette dernière carrière, il eut un avancement rapide. Tout le monde
a vu dans les Expositions des Beaux-Arts les œuvres du sculpteur pyrénéen.
À l'Exposition triennale de 1883, M. Oliva a donné un magnifique buste
d'un chimiste célèbre, M. Chevreul, et celui de M. Ferdinand de Lesseps,
le Grand Français.
Nous dirons, pour terminer l'histoire sculpturale d'Arago, qu'après
Estagel, sa ville natale, Perpignan, en sa qualité de chef-lieu du dépar-
lement des Pyrénées-Orientales, a voulu avoir sa statue.
Le 21 septembre 1879, on inaugurait à Perpignan, sur la grande place,
une statue d'Arago, duc au ciseau de Mercier, le célèbre auteur du Vse
victis ! Arago est représenté debout, tenant à la main droite des feuillets
de papier et élevant le bras droit vers le ciel. A ses pieds est une sphère
céleste, symbole de l'ordre de travaux dans lesquels s'est plus particuliè-
rement exercé son génie.
ÏV
André-Marie Ampère; sa vie et ses découvertes en électricité.
Vers l'année 1760, un ancien négociant de Lyon, Jean-Jacques Ampère,
s'était retiré dans un village des environs de cette ville, à Polémieux. La
médiocre fortune qu'il avait amassée lui permettait à peine de vivre au
fond de ce modeste bourg ; mais l'ordre et l'économie qu'apportait dans
l'administration du ménage, sa femme, Antoinette Sarcey de Suttières,
triomphaient de la pénurie des ressources de la famille. Sa seule préoccu-
pation, c'était que le pauvre village où il s'était retiré n'offrait aucune
ressource pour l'instruction de son jeune fils, André-Marie, né à Lyon,
en 1775.
Mais l'enfant n'avait besoin de personne pour se livrer à l'étude. Son
organisation intellectuelle était une des plus extraordinaires que l'on eût
encore vues. On a dit de Mozart, qu'il avait dû composer de la musique
avant de naître : on peut prétendre que Marie Ampère calculait avant de
voir le jour. Il ne savait encore ni lire ni écrire qu'il faisait des opérations
d'arithmétique, en assemblant des cailloux. Nouveau Pascal, il apprit seul,
ou pour mieux dire, il devina, l'arithmétique. Après une maladie, comme
il n'avait plus à sa disposition ses chers petits cailloux, pour s'amuser au
calcul, il brisa en morceaux un biscuit qu'on lui avait donné pour
son premier aliment de convalescence, et il se servit de ces morceaux
pour faire des opérations numériques, d'après le volume et le nombre
des fragments étalés sur la couverture de son lit.
Dès qu'il sut lire, il se mit à dévorer tous les livres de la petite biblio-
thèque de son père. Ce dernier avait commencé à lui enseigner le latin ;
mais voyant l'aptitude extraordinaire de son fils pour le calcul, il seconda
cette disposition en lui procurant des ouvrages de mathématiques.
L'enfant posséda bientôt toutes les mathématiques élémentaires, et même
l'application de l'algèbre à la géométrie. 11 voulut aller plus loin, mais
comme personne dans le village ne pouvait rien lui apprendre au delà des
L'ÉLECTRICITÉ FORCE MOTRICE
479
mathématiques élémentaires, il demanda à son père de le conduire à la
bibliothèque du collège de Lyon, dirigée alors par un savant géomètre,
l'abbé Daburon.
L'abbé Daburon vit donc, un jour, entrer dans la bibliothèque, l'ancien
négociant lyonnais, Jean-Jacques Ampère, tenant à la main son fils, âgé
de onze ans, et dont la petite taille annonçait même un âge moindre. L'en-
fant demanda les ouvrages d'Euler et de Bcrnouilli, qui traitent du calcul
intégral.
« Mais, lui dit le bon abbé Daburon, les ouvrages d'Euler et de Ber-
nouilli sont écrits en latin. Savez-vous déjà cette langue? »
A cette réponse le jeune garçon demeura interdit. Cependant il ne renonça
pas à l'étude du calcul intégral. Pour comprendre Euler et Bcrnouilli, il se
mit à reprendre, avec son père, l'étude dulalin, qu'il avait abandonnée pour
celle des mathématiques.
Peu de temps après, le jeune Marie Ampère venait réclamer à la biblio-
thèque de Lyon les ouvrages d'Euler et de Bernouilli.
L'abbé Daburon, émerveillé de tant de capacité, s'offrit à lui donner
des leçons d'analyse mathématique, et le brillant élève s'assimila rapide-
ment ces leçons. D'un autre côté, un ami de l'abbé Daburon, qui s'occupait
des sciences naturelles, initia Ieprécoceétudiantàlabotaniqueetàla zoologie.
Il commença, en même temps, à lire la Grande Encyclopédie de Diderot
et d' Alembcrt. La bibliothèque d'un ancien négociant de Lyon ne pouvait
être riche; mais, d'un autre côté, à la fin du siècle dernier, toute personne
désireuse de contribuer à l'encouragement de la philosophie, s'était fait un
devoir de souscrire à la Grande Encyclopédie. Cet immense recueil figurait
dans la bibliothèque de Jean-Jacques Ampère. Il fut lu, d'un bout à l'autre
par cet enfant de quatorze ans ; ce qui le rendit, véritablement aussi ency-
clopédiste que cette collection célèbre, qui renferme l'abrégé de toutes les
connaissances humaines. Marie Ampère avait sans cesse entre les bras ses
énormes in-folio, presque aussi grands que lui.
C'est ainsi que s'écoula la studieuse jeunesse de Marie Ampère, qui apprit
tout par lui-même, selon la fantaisie de son esprit, et qui n'entra jamais
dans un lycée, ni dans une école élémentaire.
A 18 ans, il avait parcouru et compris dans tous ses détails la Mécanique
analytique de Lagrange. Il a souvent répété qu'à cet âge il savait autant de
mathématiques qu'il en a possédé pendant tout le cours de sa vie.
Mais un événement terrible vint attrister son âme, éminemment sensible
et tendre.
En 1795, arriva le siège de Lyon par les troupes de la Convention. Aui
480 LES NOUVELLES CONQUÊTES DE LA. SCIENCE
approches de l'investissement, son père était rentré dans la ville, et pendant
le siège il avait repris les fonctions de juge de paix, qu'il avait autrefois
exercées dans son quartier. La prise de la ville fut suivie, comme on le sait,
d'horribles massacres, organisés par Collot d'Herbois et Foucher. On vou-
lait détruire jusqu'au nom même d'une ville qui avait osé secouer le joug
de la tyrannie républicaine. Jean-Jacques Ampère fut au nombre des vic-
times de laTerreur lyonnaise. On lui fit un crime d'avoir exercé les fonctions
de juge de paix pendant le siège. Il fut guillotiné sur la place Bellecour.
La douleur que causa au jeune Marie Ampère la mort affreuse de son
père, faillit lui faire perdre la raison. Il demeura près d'une année dans un
état voisin de l'idiotisme. On le voyait, pendant des journées entières, arran-
ger de petits tas de sable, sans aucun sentiment de ce qui se passait autour
de lui.
Ce fut la lecture d'un ouvrage de science dû à la plume d'un écrivain
immortel, les Lettres de Jean-Jacques Rousseau sur la botanique, qui le
sauva de la stupeur qui menaçait sa raison et sa vie. La lecture des Lettres
sur la botanique, qu'un ami lui procura, ramenant son esprit égaré au
spectacle de la nature, calma l'agitation de son esprit. La vue et l'é-
tude des plantes, la composition de petits poèmes latins, et la lecture d'Ho-
race dans l'original, achevèrent sa guérison.
La poésie, jointe à l'herborisation dans la campagne, rendirent donc
l'activité et le courage à cette âme ébranlée. Errant dans les bois, il jetait
aux échos les vers des poètes latins, et ceux qu'il composait lui-même, dans
la langue d'Horace; ce qui ne l'empêchait pas de faire une abondante
moisson de plantes et de fleurs. Au retour, il arrangeait son butin dans
un herbier; et comme il avait à sa disposition un petit jardin, il disposait
ses plantes en familles naturelles, selon la sublime méthode dont Bernard
de Jussieu venait d'enrichir la botanique.
Les premières années de l'enfance et de la jeunesse d'Ampère avaient été
consacrées aux mathématiques; les années de 1794 à 1797 furent données
aux sciences naturelles. On le vit, plus tard, étudier la chimie et la physique;
puis passer à la métaphysique et à la philosophie, jusqu'à ce que la décou-
verte de l'électro-dynamique, en 1820, vînt fixer son active et féconde intel-
ligence dans le domaine de la physique.
Le sentiment de la nature et la culture de la poésie avaient renou-
velé son être. C'est alors qu'un événement décisif se produisit dans sa vie.
Un jour de l'été de 1796, comme il herborisait aux environs de Lyon,
« aux bords d'un ruisseau solitaire », ainsi qu'il le dit, dansun journal de
ses pensées intimes, il fit la rencontre de deux jeunes filles. L'une d'elles,
L'ÉLECTRICITÉ FORCE MOTRICE 481
Mlle Julie Carron, qui appartenait à une famille peu fortunée, mais
pieuse et distinguée, et habitait le village de Saint-Firmin, près de
Polcmicux, fit sur le cœur du jeune savant une impression profonde. Il
aima, il voulut plaire, et alors commença toute une idylle.
I. 61
482 LES NOUVELLES CONQUÊTES DE LA SCIENCE
Chastes élans de deux cœurs simples et purs ; tendres épanchements qui
naissent de la sympathie mutuelle de deux êtres sensibles; l'estime et
l'amour réunis dans les mêmes âmes, telles turent les suites de la ren-
contre faite, un jour d'été, le long d'une prairie. Le jeune Ampère avait
senti à la première vue qu'il aimait Julie Carron. Introduit dans la famille,
il l'aima bien davantage, et n'eut bientôt plus qu'une pensée : unir sa des-
tinée à la sienne.
Mais il était pauvre et la jeune fille était peu fortunée. Les parents exi-
gèrent qu'avant de songer au mariage, le jeune homme eût un état. On
décida qu'il irait s'établir à Lyon, pour donner des leçons particulières de
mathématiques, jusqu'au moment où ses ressources pourraient suffire à
l'entretien d'un ménage.
Il prit donc congé, pour un temps, de celle qu'il aimait, et se rendit à
Lyon. Là, il eut la bonne fortune de rencontrer des amis de grand espritet
de grand cœur, qui travaillaient courageusement à acquérir de solides
connaissances scientifiques et littéraires, en prévision de leur avenir. C'était
une petite société de jeunes gens, qui, retenus tout le long du jour par un
travail ingrat ou des occupations fastidieuses, se réunissaient, dès 4 heures
du matin, dans une mansarde de la rue des Cordeliers, pour s'entretenir
de littérature, de science et de philosophie.
Dans ce cénacle matinal, le jeune Ampère fut initié à la chimie par la
lecture et la discussion, faites en commun, du Traité de chimie de La-
voisier, qui venait de paraître peu d'années auparavant, et qui occupait
alors toute l'Europe savante, car ce livre impérissable ouvrait d'immenses
horizons à la connaissance de la nature. Ampère s'assimila promptement
la science nouvelle créée par le génie de Lavoisier, et dans laquelle il
devait, plus tard, se distinguer lui-même, par des découvertes ou des con-
sidérations originales.
Du reste, aucune science ne restait en dehors du cercle de sa dévorante
activité. 11 savait le latin, le grec et l'italien. Il a possédé à fond la physique,
la chimie, la mécanique rationnelle, les mathématiques transcendantes, et
s'est adonné avec une véritable passion à la métaphysique et autres bran-
ches de la philosophie. C'était un esprit universel, qui se répandait sur
tout, en y laissant la trace de son originalité, de sa finesse ou de sa puis-
sance. Il était poète, et on a de lui des œuvrse rimées, appartenant à tous
les genres. Il a composé un poème sur l'histoire naturelle, comme l'avait
fait le grand Haller. Il a ébauché un autre poème épique sur Christophe
Colomb et la découverte de l'Amérique. Il a écrit des tragédies et des co-
médies, des sonnets et des charades. Il a laissé un très grand nombre
L'ÉLECTRICITÉ FORCE MOTRICE
4S3
de pièces de vers, marquées au coin du sentiment et de l'inspiration.
Nous citerons les vers qu'il composa à l'occasion d'un bouquet de jas-
min, de troène et de campanules que Mlle Julie Carron avait cueilli dans
le jardin de Saint-Firmin.
Que j'aime à m'égarer dans ces routes fleuries
Où je t'ai vue errer sous un dais de lilas!
Que j'aime à répéter aux Nymphes attendries
Sur l'herbe où tu t'assis, les vers que tu chantas!
Au bord de ce ruisseau, dontles ondes chéries
Ont à mes yeux séduits réfléchi tes appas,
Sur les débris des fleurs que tes mains ont cueillies,
Que j'aime à respirer l'air que tu respiras!
Les voilà ces jasmins dont je t'avais parée ;
Ce bouquet de troène a touché tes cheveux.
Nous n'avons plus aujourd'hui l'idée de ces organisations merveilleuses,
propres à s'exercer dans tous les genres de la littérature, des sciences et des
arts. L'habitude de se confiner dans une section spéciale et unique de
la science, fait que l'on ne peut plus prétendre à ces connaissances ency-
clopédiques, qui n'étaient pas rares chez les hommes d'autrefois.
La famille Carron se décida enfin à accorder au jeune savant la main de si
Julie. Le mariage se fit à Lyon, le 2 août 1799. Ampère avait alors 24 ans.
Marié à une femme qu'il adorait, Ampère passa deux années de bonheur
sans nuages, mais deux années seulement. Sa femme lui avait donné un
fils, qui reçut le nom de Jean-Jacques, en souvenir de son malheureux
grand-père, et qui devait lui-même se faire un nom très distingué dans
les lettres. On sait que Jean-Jacques Ampère, après de brillantes éludes et
de remarquables publications critiques, est mort, en 18(34, professeur
de littérature française au Collège de France et membre de l'Institut.
Devenu père de famille, Marie Ampère chercha une situation plus assurée
que celle de professeur particulier de mathématiques, et il accepta, en
1801, la place de professeur de physique au lycée de Bourg (Ain). Mais il
fut obligé de se séparer de sa femme et de son jeune enfant.
Il passa un an dans ce poste obscur, souffrant d'être éloigné des êtres
qu'il aimait. Enfin, en 1802, il obtint la place de professeur de physique
au lycée de Lyon, qui était depuis longtemps le but de son ambition.
En se rendant à Bourg, il avait laissé sa jeune femme malade. Il la
trouva mortellement frappée. Atteinte d'une affection de poitrine, elle suc-
comba, le 15iuilletl804,emportantavecelletoutlebonheurdupauvresavant.
481 LES NOUVELLES CONQUÊTES DE LA SCIENCE
Ampère ressentit, à la mort prématurée de sa jeune femme le même dé-
sespoir que lui avait éprouver la fin tragique de son père, dans la même
ville de Lyon. Il demeura quelque temps comme insensible à tout ce qui
l'environnait; mais la présence de son enfant et sa passion pour l'étude
le sauvèrent une fois encore.
Cependant le séjour de Lyon lui était devenu insupportable, et ce fut
avec joie qu'il apprit qu'on l'appelait à Paris. Le mathématicien Delambre
était inspecteur général de l'Université. Dans une de ses tournées d'inspec-
tion il s'était trouvé en rapport avec le professeur de physique du lycée de
Lyon, et ce dernier lui avait soumis un travail d'une grande originalité : la
Théorie mathématique du jeu. Delambre, à l'examen de ce mémoire, avait
compris qu'il avait mis la main sur un mathématicien de haute volée, et de
retour à Paris, il n'eut rien de plus pressé que de faire nommer Marie
Ampère répétiteur d'analyse à l'École polytechnique.
Une nouvelle existence commença pour notre savant, à son arrivée à
Paris. Mis en rapport avec ce que la capitale renferme de plus illustre,
dans les sciences et dans la philosophie, admis dans la célèbre Société
d'Arcueil, où il trouve, en même temps que Laplace, Berthollet et Chaptal,
les Cabanis, les Testud de Tracy, les Maine de Biran, etc., il s'applique,
avec une ardeur sans égale, à l'étude de toutes les sciences, et peut enfin
donner un libre essor à son génie.
En 1809, il fut nommé professeur à l'Ecole polytechnique, où il était
entré simple répétiteur. Il devint ensuite inspecteur général de l'Université,
et fut admis, en 1X14, à l'Académie des sciences, en remplacement du ma-
thématicien Bossut.
Ampère a écrit sur des sujets tellement divers qu'il faudrait un volume pour
exposer tous ses travaux. Nous nous bornerons à parler de ses recherches
en physique, particulièrement sur l'électricité, sujet qui nous intéresse
seul dans la présente Notice.
C'est en 1820 qu'Ampère découvrit les lois de l'action que les courants
électriques exercent les uns sur les autres. On les réunit aujourd'hui
sous le nom de lois d'Ampère, comme on appelle lois de Keppler celles
qui expliquent les mouvements des planètes autour du soleil.
On connaissait, depuis quatre ou cinq siècles, la propriété de l'aiguille
aimantée de se tourner constamment à peu près vers le nord, mais la
cause de cette direction constante était un mystère absolu. La science des
aimants, ou le magnétisme, n'existait pas, même de nom, dans les premières
années de notre siècle. Ce fut un physicien danois, Œrsted, qui reconnut,
L'ÉLECTRICITÉ FORCE MOTRICE 485
en 1819, un fait, immense clans ses conséquences, à savoir : qu'un cou-
rant électrique agit sur la direction de l'aiguille aimantée, qu'il la dévie de
sa direction naturelle, et tend à la placer, pour ainsi dire, en croix avec
sa propre direction.
L'annonce de la découverte d'Œrsted arriva à Paris par une lettre écrite
de Genève, au Président de l'Académie des sciences. Ampère possédait un
modeste laboratoire de physique dans la maison qu'il habitait rue des Fos-
sés-Saint-Victor. Dès qu'il fut rentré chez lui, il s'empressa de répéter l'ex-
périence d'Œrsted, qui venait d'être annoncée à l'Institut; et frappé de la
portée d'un pareil fait, il s'occupa, sans perdre de temps, de rechercher les
conditions dans lesquelles se produit la déviation de l'aiguille aimantée par
le courant électrique. C'est alors qu'il improvise un mode de suspension
des fils parcourus par l'électricité et qu'il invente la petite table couverte
de minces supports et de fils conducteurs, que l'on appelle aujourd'hui la
table d'Ampère, et à l'aide de laquelle on exécute toutes les expériences
relatives à l'action mutuelle des courants les uns sur les autres.
Il n'y a peut-être pas d'exemple dans la science d'une suite de décou-
vertes de premier ordre accomplies dans un intervalle de temps aussi court.
En effet, dès la séance suivante de l'Institut, c'est-à-dire une semaine seu-
lement étant écoulée, Ampère apportait à l'Académie des sciences l'énoncé
général de sa grande découverte, énoncé que l'on peut formuler ainsi :
« Deux fils parallèles parcourus par un courant électrique s'attirent
quand l'électricité les parcourt dans le même sens; ils se repoussent, au
contraire, si les courants électriques s'y meuvent en sens opposés. »
Les fils de deux piles semblablement placées, de deux piles dont les pôles
cuivre et zinc se correspondent respectivement, s'attirent donc toujours. Il
y a, de même, toujours répulsion entre les fils conducteurs de deux piles,
quand le pôle zinc de l'une est en regard du pôle cuivre de l'autre.
Ces singulières attractions et répulsions n'exigent pas que les fils sur
lesquels on opère appartiennent à deux piles différentes. En pliant et re-
pliant un seul fil conducteur, on peut faire en sorte que deux de ses por-
tions en regard soient traversés par le courant électrique, ou dans le même
sens, ou dans les sens opposés. Les phénomènes sont alors identiques
à ceux qui résultent de l'action des courants provenant de deux piles
distinctes.
Ampère présuma que la terre agirait comme un aimant sur les courants
électriques. L'expérience lui révéla la vérité de cetle prévision. Pendant
plusieurs semaines les savants nationaux et étrangers se rendirent en foule
dans son humble laboratoire de la rue des Fossés-St-Victor, pour y voir le
486
LES NOUVELLES CONQUÊTES DE LA SCIENCE
fil conducteur servant à relier les deux pôles d'une pile, s'orienter par la
seule action du globe terrestre.
Ampère n'avait pas été absolument étranger à la grande découverte
d'Arago concernant l'aimantation artificielle du fer et de l'acier par un cou-
rant électrique, phénomène que nous avons exposé avec détails en parlant
des travaux d'Arago. Mais ce qui lui appartient en propre, et ce que l'on ne
saurait lui dénier, c'est la découverte du télégraphe électrique. A peine
Ampère eut-il reconnu l'influence que le courant électrique exerce à dis-
tance sur l'aiguille aimantée, qu'il devina la possibilité d'établir une véri-
table correspondance télégraphique, au moyen de fils conducteurs que l'on
ferait parcourir par un courant électrique, envoyé au loin par une pile
voltaïque.
Yoici le passage, extrêmement clairet précis, dans lequel Ampère expose
la construction d'un véritable télégraphe électrique.
« D'après le succès de cette expérience, on pourrait, au moyen d'autant de fds
conducteurs et d'aiguilles aimantées qu'il y a de lettres, et en plaçant chaque
lettre sur une aiguille différente, établir, à l'aide d'une pile placée loin de ces
aiguilles, et qu'on ferait communiquer alternativement par ses extrémités à celles
de chaque fil conducteur, une sorte de télégraphe propre à écrire tous les détails
qu'on pourrait transmettre à travers quelques obstacles que ce soit, à la personne
chargée d'observer les lettres placées sur les aiguilles. En établissant sur pile un
clavier dont les touches porteraient les mêmes lettres, et établiraient la communi-
cation par leur abaissement, ce moyen de correspondance pourrait avoir lieu
avec assez de facilité, et n'exigerait que le temps nécessaire pour toucher d'un
côté et lire de l'autre chaque lettre1. »
Avec cette seule description, rien ne serait plus facile que de construire
un télégraphe électrique. Il faudrait employer 24 fils conducteurs, mais ce
ne serait pas là une difficulté, puisque les cables conducteurs en usage pour
la téléphonie renferment une vingtaine de fils isolés, et souvent un plus
grand nombre.
Le dernier ouvrage qu'Ampère rédigea est la Classification des sciences.
La première édition fut publiée en 1858, la seconde parut en 1845, par les
soins de son fils. Voici, d'après Littré, le principe qui a présidé à cette
belle classification.
« Toute la science humaine se rapporte uniquement à deux objets généraux,
le monde matériel et la pensée. De là naît la division naturelle en sciences du
monde ou cosmologiques, et sciences de la pensée ou noologiques. De cette
façon, M. Ampère partage toutes nos connaissancs en deux règnes; chaque règne
est à son tour l'objet d'une division pareille : les sciences cosmologiques se divi-
1. Annales de chimie et de phijsique, du 20 octobre 1820.
L'ÉLECTRICITÉ FORCE MOTRICE
487
sent en celles qui ont pour objet le monde inanimé, et celles qui s'occupent du
monde animé; de là deux embranchements qui dérivent des premières et qui
comprennent les sciences mathématiques et physiques, et deux autres embran-
chements qui dérivent des secondes, et qui comprennent les sciences relatives à
l'histoire naturelle et les sciences médicales. La science de la pensée, à son tour,
est divisée en deux sous-règne>, dont l'un renferme les sciences noologiques pro-
prement dites et les sciences sociales; et il en résulte comme dans l'exemple pré-
cédent, quatre embranchements.
C'est en poursuivant cetle division, qui marche toujours de deux en deux, que
M. Ampère arrive à ranger dans un ordre parfaitement régulier toutes les sciences,
et à les placer dans des rapports qui vont toujours en s'éloignant. Ce tableau, s'il
satisfait les yeux, satisfait aussi l'esprit ; et c'est certainement avec curiosité et avec
fruit que Ton voit ainsi se dérouler la série des sciences, et toutes provenir de deux
points de vue principaux: l'étude du monde et l'étude de l'homme. Sous ces noms
que M. Ampère a classés, sous ces chapitres qu'il a réunis, se trouve renfermé
tout ce que l'humanité a conquis et possède de plus précieux. Là est le grand
héritage de puissance et de gloire que les nations se lèguent et que des siècles
accroissent. »
L'ouvrage que nous venons de mentionner, d'après Littré, était à peine
achevé lorsque Ampère partit, en mai 1856, pour sa tournée d'inspecteur
général de l'Université. Sa santé donnait alors de vives inquiétudes; mais
son fils et ses amis pensèrent que le climat du Midi lui serait favorable.
Ces espérances furent cruellement déçues. Ampère arriva mourant à Mar-
seille. Une affection de poitrine, déjà ancienne, dont il souffrait, s'était ag-
gravée, et elle avait été suivie d'une congestion cérébrale. Malgré les soins
qui lui furent prodigués au collège de Marseille, où tout le monde éprouvait
pour lui la plus respectueuse tendresse, il expira le 10 juin 1856.
Quand on étudie la vie du créateur de l'électro-dynamisme, on éprouve
autant de sympathie pour l'homme que d'admiration pour le savant.
Ampère a laissé un des plus frappants exemples de l'universalité du savoir.
Celui qui, à l'âgede 18 ans, avait lu toute la grande Encyclopédie de Diderot
et d'Alembert celui qui, au milieu de sa carrière, créait la science nouvelle
de l'électro-magnélisme, faisait connaître le principe de la télégraphie élec-
trique, et terminait sa vie par la codification des connaissances humaines,
avec sa Classification des sciences, a laissé la démonstration manifeste qu'un
homme, quoi qu'on en dise, peut posséder toutes les sciences, et cela, non
d'une manière superficielle, mais en allant au fond des choses . Tel est le
véritable caractère d'Ampère, comme savant.
Quant aux qualités de son cœur, elles étaient parfaites. Il était senti-
mental en amitié, comme il l'avait été en amour. Sa tendresse pour ses amis
488 LES NOUVELLES CONQUÊTES DE LA. SCIENCE
était sans bornes. Il étendait môme son affection à l'humanité tout entière.
De même qu'à 18 ans il avait inventé une langue universelle, destinée à
faire de tous les hommes des frères, à 50 ans il composait un ouvrage dj
morale et de philosophie, où il cherche à écarter les causes qui s'opposent
au bonheur de l'humanité, en général.
Cet homme de cœur, ce savant de génie, si malheureux et si cruellement
éprouvé pendant sa jeunesse, fut toujours désintéressé, modeste et naïf. Sa
naïveté allait jusqu'à la gaucherie. 11 eut celte bonhomie et cette inexpé-
rience des hommes que l'on avait déjà remarquées dans le fabuliste La Fon-
taine, et comme ce dernier, il passa pour le type de l'homme distrait. Mais,
on a beaucoup trop insisté sur les distractions d'Ampère. Les anecdotes,
vraies ou fausses, qui courent, à ce propos dans les écoles et dans les Fa-
cultés, ne prouvent rien autre chose, sinon que souvent préoccupé de ses
recherches scientifiques, Ampère oubliait quelquefois les conventions et
habitudes de la vie courante. Mais où est le savant exempt de distractions?
Que, devant son tableau, Ampère efface les chiffres avec son mouchoir et
mette dans sa poche le linge à essuyer le tableau, c'est ce qui arrive à cha-
cun de nous, dans la préoccupation d'un calcul, et cela n'a rien de bien
risible. Il est vraiment absurde de voir s'égayer des prétendues distractions
d'Ampère, des personnes qui ne savent pas un mot de ses grandes décou-
vertes scientifiques et de l'universalité de son génie. Attachons-nous donc
à effacer, s'il est possible, ce trait injuste et faux du portrait d'un grand
homme. Il ne faut pas laisser tourner en dérision ceux qui furent l'honneur
et la gloire de l'humanité. Il ne faut pas que la statue des maîtres de la
science apparaisse avec des plis disgracieux devant la postérité. Il ne faut
pas permettre à l'ignorance et à la malignité publiques d'habiller en cari-
catures nos héros et nos dieux.
V
Michel Faraday; sa vie et ses découvertes en électricité.
Ampère nous a dévoilé une science nouvelle : l'électro-magnétisme; Fara-
radaynous a dotés d'une autre branche de l'électricité: l'induction.
Michel Faraday était le fils d'un ouvrier forgeron de Newington , près
de Londres. Après avoir reçu quelques leçons élémentaires dans l'école
communale de ce bourg, il fut envoyé à Londres, à l'âge de 15 ans, et
placé, comme apprenti, chez un relieur, nommé Riebeau, ayantsa boutique
à Manchester-square. Il y demeura de 1801 à 1813. Pendant les longues
années où il fut employé comme ouvrier chez Riebeau, bien des livres
passèrent par les mains du jeune Michel Faraday. Mais il ne se bornait
pas à les coudre, à les couvrir et à les dorer : il en lisait quelques-uns,
surtout ceux qui traitaientde sciences. Il s'était surtout attaché à un petit
ouvrage écrit par Mme Marcet, femme du physicien de Genève, Entreliens
sur la chimie. Il lut ce livre avec avidité, et répéta même quelques-unes
des expériences qui s'y trouvent décrites.
Une cireonslance fortuite vint seconder ses dispositions naissantes pour
l'étude de la chimie. M. Dance, membre de Y Institution royale, était un
des clients de l'atelier de reliure de Riebau. Ayant remarqué l'intelligence
du jeune ouvrier, et son désir d'étudier la chimie, il le conduisit au cours
que Davy professait à V Institution royale.
Michel Faraday prit des notes sur ce cours, les rédigea, et fit de sa rédac-
tion un volume, qu'il adressa à Davy, avec une lettre où il le priait de vou-
loir bien l'aider « à quitter le commerce, qu'il détestait, pour la science, qu'il
aimait ».
i L'illustre chimiste lui répondit en termes favorables ; et une place
de garçon de salle, ou aide-préparateur, étant vacante, Davy la lui fit ac
corder, en lui conseillant, toutefois , de ne pas renoncer à sa profes-
sion de relieur.
Nous avons longuement raconté, dans la vie d'Humphry Davy, ses voyages
490
LES NOUVELLES CONQUÊTES DE LA SCIENCE
dans le midi de la France, à Genève et en Italie. Use faisait accompagner par
le jeune Faraday. On a dit que Faraday remplissait auprès de Davy les
fonctions de secrétaire. La vérité est qu'il lui servait de valet de chambre. Le
souvenir du séjour de Davy à Genève s'est longtemps conservé, dans cette
société aristocratique, académique et savante qui comptai L les Pictet, les
de Saussure, les de la Rive, les Marcet, les de Candolle. On était frappé,
d'une part, de la douceur et des manières parfaites du jeune secrétaire de
Davy, et d'autre part, de la hauteur avec laquelle ce dernier le traitait trop
souvent. Il le tenait à distance, et supportait avec peine de le voir l'objet
des prévenances et de l'estime des savants de Genève. On ne sera pas sur-
pris d'apprendre que Davy ressentit bientôt une jalousie non dissimulée des
succès scientifiques de son élève, et qu'il apporta même certaines entraves
à son avancement.
Mais l'âme de Faraday était d'une essence exquise. Loin d'éprouver de
i'amertune pour la dureté et l'injustice de Davy à son égard, il n'oublia
jamais ce qu'il devait à son premier protecteur.
M. Dumas, dans son Eloge de Faraday, lu à l'Académie des sciences
en 1868, raconte un trait touchant, qui prouve bien que Faraday conserva
toujours un souvenir reconnaissant à Davy, et qu'il lui pardonnait son or-
gueil et ses injustices.
« Me trouvant chez M. Faraday, dit M. Dumas, au déjeuner de famille, vingt
ans après la mort de Davy, M. Faraday remarqua sans doute que je répondais
froidement à quelques éloges que le souvenir des grandes découvertes de Davy
venait de provoquer de sa part. Il n'insista point ; niais après le repas, il me fit
descendre, sans affectation, à la bibliothèque de l'Institution royale, et, m 'arrê-
tant devant le portrait de Davy :
« C'était un grand homme, n'est-ce pas? me dit-il. Et se retournant, il ajouta :
« C'est là qu'il m'a parlé pour la première fois. »
Revenu en Angleterre avec Humpbry Davy, en 1814, Faraday reprit ses
modestes fonctions au laboratoire de Y Institution royale : Il fit en chimie
de rapides progrès, et Davy put lui confier quelques analyses. Il com-
mença alors à entreprendre certaines recherches personnelles, et à publier
des noies, ou mémoires, dans les recueils scientifiques.
A la mort de Davy, il le remplaça, comme professeur de chimie, à l'Ins-
titution royale.
L'Institution royale de Londres est un de ces établissements privés, si
nombreux en Angleterre, où une réunion de savants, d'hommes du monde
et de grands seigneurs, grâce à une sympathie commune pour le progrès
des sciences, consacrent des sommes considérables à faciliter les recherches
L'ÉLECTRICITÉ FORCE MOTRICE 491
des savants et à favoriser l'enseignement, à la fois élevé et élémentaire,
donné par les professeurs dans les cours du soir. Les auditeurs de ces
leçons, qui se font dans le grand amphitéàtre, sont tenus au courant, d'une
manière régulière, de tous les progrès importants de la science, par les
hommes les plus éminents de l'Angleterre.
C'est dans le laboratoire de Y Institution royale que Davy fit son immor-
telle découverte des métaux alcalins, et c'est dans ce même laboratoire que
Faraday passa toute sa vie de savant. C'est dans l'amphithéâtre du même éta-
blissement que Faraday conquit sa popularité comme professeur.
S'étant marié, en 1821, il fut autorisé à occuper, dans V Institution
royale, l'appartement qui avait appartenu à Davy, à Young et h Brande. Il
vécut 46 ans à Y Institution de Londres, sortant à peine de son laboratoire.
Uni à une personne digne de lui et qui partageait et comprenait toutes ses
impressions et tous ses sentiments, Michel Faraday eut une vie aussi paisible
que modeste. Il refusa toutes les distinctions honorifiques que le gouverne-
ment de son pays voulut lui décerner. Il se contenta d'un traitement modi-
que et d'une pension de 500 livres sterling, qui suffisaient strictement à ses
besoins, et n'accepta d'autre supplément que la jouissance, pendant l'été,
dans les dernières années de sa vie, d'une maison de campagne à Hampton-
Court, que la reine d'Angleterre avait gracieusement mise à sa disposition.
Faraday avait un remarquable talent de professeur. Bien que privé de
toute éducation littéraire, il était d'une parfaite correction dans son lan-
gage; chez lui, l'expression était toujours claire et méthodique.
Une autre faculté précieuse, c'était sa dextérité manuelle, son habileté
dans les manipulations du laboratoire ou du cours. Ingénieux et fertile en
ressources, il exécutait de ses mains tous les appareils destinés à ses re-
cherches ou à ses démonstrations. Il prévoyait tout, prévenait tous les
accidents, et sous ses doigts exercés, les expériences réussissaient toujours.
Il avait une devise que nous recommandons aux jeunes physiciens : « to
work, finish, publish » « travailler, terminer, publier ».
11 ne se laissait guider d'avance par aucune idée préconçue, et ne deman-
dait rien qu'à l'expérience, devant laquelle il s'inclinait, sans raisonner,
sans discuter, ayant pour règle cette autre pensée, que nous signalerons,
comme la première, aux personnes engagéesdans des recherches scientifiques:
« En physique l'absurde n'est pas toujours l'impossible ».
Appartenant à toutes les Académies de l'Europe, il reçut un grand nombre
de récompenses, médailles et diplômes de diverses sociétés savantes. En
France, on crut devoir lui accorder le grade de Commandeur de la Légion
d'honneur.
492 LES NOUVELLES CONQUÊTES DE LA SCIENCE
Tous ces titres, toutes ces récompenses, expression de la considération
générale dont il jouissait, ne parvenaient pourtant pas à l'enorgueillir. Sa
modestie et son désintéressement n'en reçurent jamais aucune atteinte.
L'Institution royale étant sa tribune scientifique, il refusa les postes les plus
avantageux, pour rester fidèle à l'établissement qui avait eu la primeur
de ses découvertes. On lui offrit le titre de baronnet, ce qui l'eût rendu
l'égal des hommes les plus considérables de l'Angleterre; plus modeste
que son maître, ïïumphry Davy, il refusa, estimant que « ce titre ne pouvant
rien lui apprendre, il ne voyait pas en quoi il pouvait lui être utile ».
Nous avons dit que Faraday s'était marié en 1821. Il avait épousé
miss Bernaud, fille d'un orfèvre de Pater noster Row. Cette union fut par-
faitement heureuse, mais elle resta stérile. Comme Davy, comme Berzélius
et Wollaston, Faradav mourut sans enfants.
Sa vie était très régulière et très retirée. Il se tenait à l'écart des réunions
du monde. Après l'admiration que lui inspiraient toujours les nouveaux
progrès de la science, il n'éprouvait de véritable enthousiasme que pour
les grandes scènes de la nature. La vue d'un beau coucher de soleil, un
orage, une tempête, l'aspect des forêts ou des montagnes, le ravissaient. Les
préoccupations du savant n'étouffèrent jamais l'élan poétique et artistique
de son esprit, ni ses sentiments religieux.
Ces sentiments religieux, Faraday les poussait, d'ailleurs, très loin. Il
existe en Angleterre une secte de protestants, les Sandemaniens , qui
comptent à peine deux mille adhérents, et qui sont de véritables illuminés.
Faraday était président de cette secte religieuse; et il se livrait souvent à la
prédication dans les assemblées des fidèles à ce culte dissident.
Après les fatigues d'une vie si active, si laborieuse, et bien qu'il n'eût
encore rien perdu de son intelligence, Faraday sentit sa mémoire s'affaiblir
et ses forces s'éteindre progressivement. 11 jugea dès lors que le moment
était venu de prendre sa retraite.
Etabli dans la maison de campagne d'Hampton-Court, qu'il devait à la
sollicitude de la reine, il vécut encore quelques années; mais ses infirmités
s'accrurent, ses forces diminuèrent, et après quelques jours de souffrances,
il mourut, le 25 août 1867, à l'âge de 70 ans.
Faraday était de taille moyenne, d'un air ouvert et intelligent, mais timide.
Il parlait avec facilité, mais d'une façon peu intelligible, au moins pour les
étrangers. Ses livres manquent de méthode, et ne sont autre chose qu'une
suite de procès-verbaux d'expériences, enregistrées comme elles ont été
exécutées.
Il eut l'avantage d'avoir pour successeur un homme assez célèbre pour
Il nous reste à parler des travaux scientifiques de Michel Faraday.
Il y a eu deux phases dans sa vie scientifique. La chimie l'occupa
494 LES NOUVELLES CONQUÊTES DE LA. SCIENCE
d'abord ; il se consacra ensuite à la physique, particulièrement à l'électricité.
En chimie, il étudia la fabrication de l'acier et les qualités que ce corps
métallurgique prend par son alliage avec l'argent et le platine.
Un de ses principaux titres de gloire, c'est d'avoir liquéfié et même soli-
difié plusieurs gaz, rangés jusqu'alors parmi les gaz permanents. Il fit usage
à la fois, dans ce but, de la pression et d'un froid très intense. L'acide car-
bonique est au rang des gaz que Faraday réduisit à l'état liquide, non sans
courir de grands dangers, en raison des fréquentes explosions des vases où
l'on soumettait ce gaz à d'énormes pressions.
Faraday est l'auteur d'un remarquable travail sur la fabrication du verre
destiné aux usages de l'optique. Son mémoire sur ce sujet a ouvert la voie à
des essais subséquents, qui ont servi utilement les intérêts de l'industrie,
comme ceux de la science.
Il était destiné à Faraday de faire progresser d'un pas immense l'élcctro-
magnétisme. Même après les recherches d'Œrsted, d'Ampère, de Davy et
d'Arago, sa découverte de l'électricité d'induction, faite en novembre 1822,
frappa d'admiration le monde savant.
Si un fil métallique, comme celui d'un télégraphe électrique, étant tra-
versé par un courant, un autre fil métallique est placé dans son voisinage,
mais séparé par un corps isolant, ce dernier fil éprouve une influence sin-
gulière. Au moment où l'on introduit le courant dans le fil principal, un
courant en sens contraire apparaît immédiatement dans le fil voisin. On a
appelé courant induit, le courant ainsi proyoqué. Mais le courant induit
cesse immédiatement, quoique le fil principal continue d'être parcouru par
l'électricité. En d'autres termes, le courant induit est instantané. Lorsqu'on
interrompt la communication du fil principal avec la pile qui fournit l'élec-
tricité du courant primitif, ou du courant inducteur, le courant induit se
reproduit, mais en sens inverse. Ainsi, au moment où l'on introduit, et au
moment où l'on interrompt le passage de l'électricité dans le fil principal,
le courant induit apparaît, pendant un inslant, dans le fil métallique voisin.
La découverte de Yinduction est devenue l'origine d'une immense série
d'applications de toute nature. Les machines magnéto et dynamo-électriques
ne sont que des applications du grand phénomène de l'induction, décou-
vert par Faraday.
Une des plus belles expériences de ce physicien est celle au moyen de
laquelle il démontra l'influence de l'électricité et du magnétisme sur la
lumière. Si l'on prend un morceau de cristal et qu'on l'entoure d'un appa-
reil électro-magnétique très puissant, on est témoin d'un phénomène
optique des plus remarquables: la lumière semble devenir magnétique.
L'ÉLECTRICITÉ FORCE MOTRICE 405
Nous n'examinerons pas la découverte faite par Faraday des lois sur les
équivalences électriques. Mais tout le monde s'intéressera à son observation
fondamentale sur le diamagnétisme.
Le fer n'est pas le seul métal attiré par l'aimant. Trois autres métaux,
le cobalt, le nickel et peut-être le chrome, partagent avec le fer cette pro-
priété. Faraday fait voir d'abord qu'un très grand nombre de corps, quand
on les met en face d'aimants d'une puissance considérable, sont magnéti-
ques comme le fer. Toutefois l'attraction qu'exerce sur eux l'aimant est si
faible, qu'il faut des instruments très précis pour la constater.
Si l'on soumet à cette attraction et à ces mesures tous les corps connus,
on reconnaît qu'ils peuvent se partager en deux groupes, caractérisés, les
uns par la propriété d'être attirables à l'aimant, comme le fer; les autres,
par la propriété d'être repoussés par les pôles de l'aimant, comme le bis-
muth. Les corps qui, comme le bismuth, sont repoussés par les pôles de
l'aimant, sont dits diamagnéliques. Le fer, qui possède la faculté contraire,
est magnétique. Seulement, aucun corps connu n'est magné'.ique avec une
énergie comparable à celle que possède le fer.
Tous les corps de la nature participent, dans un sens ou dans l'autre,
à ces propriétés : les gaz eux-mêmes, l'air, les flammes, sont diamagné~
tiques.
Nous ne pousserons pas plus loin l'analyse des travaux de Faraday, qui
n'ont pas coûté à leur auteur moins de quarante et une années d'une vie
entièrement consacrée au travail.
VI
Sir William Thomson ; ses travaux relatifs à l'électricité.
On ne nons pardonnerait pas, dans le monde des électriciens, si après
avoir exposé la vie et les travaux des trois fondateurs de la science électro-
magnétique moderne, Arago, Ampère et Faraday, nous ne joignions à cette
trilogie du génie le nom de l'illustre physicien qui tient en Angleterre le
sceptre de l'électricité, du physicien éminenlà qui nous devons le succès
de la télégraphie transatlantique. D'ailleurs, sir William Thomson, au
point de vue scientifique, continue Faraday, dont nous venons d'exposer les
travaux, comme Faraday continuait Arago.
Sir William Thomson est né à Belfast, au mois de juin 1824. Son
père était professeur de mathématiques à l'Université de Glasgow. A l'âge
de onze ans, William Thomson était un des élèves les plus distingués
de son père, et il se faisait déjà remarquer par de hautes facultés mathé-
matiques.
Au sortir de l'Universitéde Glasgow, il entra au collège de Saint-Pierre, à
Camhridge. Il en sortit le second, et obtint le premier prix Smith, en 1845.
En 1846, à l'âge de vingt-deux ans, il fut nommé professeur de philoso-
phie naturelle à l'Université de Glasgow, chaire qu'il occupe encore au-
jourd'hui avec le plus grand éclat.
A dix-sept ans, William Thomson avait déjà publié un mémoire sur le
mouvement uniforme de la chaleur dans les corps homogènes et ses relations
avec la théorie mathématique de l'électricité, travail qui attira beaucoup
l'attention des physiciens Cette méthode, qu'il développa plus tard, en
la combinant avec les recherches de Faraday, est d'une haute importance
pour la discussion des questions d'électro-statique et de magnétisme. .
Ses recherches électro-statiques l'amenèrent à construire de très beaux
instruments de mesure électro-statique: /' 'électromètre à cadran, qui est;
employé pour toute espèce d'essais électriques, dans la construction des té-
légraphes, ïéleclromètre portatif et ï électromètre absolu. On peut dire par-
L'ÉLECTRICITÉ FORCE MOTRICE
497
un énoncé général, que c'est à sir William Thomson qu'est dû notre
système actuel d'éleclrométrie pratique.
En 1854, Faraday, opérant sur un câble télégraphique d'essai, avait re-
cherché la cause du retard qu'éprouve la propagation des signaux télégra-
63
498 LES NOUVELLES CONQUÊTES DE LA SCIENCE
phiques sous-marins. Il avait ensuite observé, pour la première fois, ce
retard sur le câble sous-marin qui existe entre Harwich et La Haye.
M. William Thomson, reprenant la question, publia sur la cause de ce
phénomène un travail dont un des résultats pratiques était qu'avec des
câbles de dimensions latérales similaires, les retards dans les transmissions
de signaux sous-marins sont proportionnels aux carrés des longueurs. Cette
loi est connue aujourd'hui sous le nom de loi de carrés.
Ce travail théorique devait trouver bientôt la plus brillante et la plus
utile application que l'on pût imaginer. Tant il est vrai que, dans les
sciences, il faut toujours poser des principes ou créer des théories,
et attendre le moment de leur application, qui se fait rarement désirer.
En 1856, on procédait à la tentative extraordinaire de relier l'Angleterre
à l'Amérique par un câble télégraphique déroulé au fond de l'Océan.
D'après les faits constatés par M. William Thomson sur le retard des signaux
sous-marins, on pouvait redouter un insuccès complet. Mais ce dernier
parvint à surmonter toutes les difficultés, grâce à son admirable invention
du galvanomètre à miroir. C'est au moyen de cet instrument que furent
lues les premières dépêches transmises par le câble de 1858.
On sait que le câble de 1858 fut rapidement détruit au fond de la mer,
et qu'un autre fut bientôt jeté, pour le remplacer. Les travaux de
M. William Thomson et d'autres physiciens avaient tellement fait avancer
l'étude de la question de la construction et de la pose des câbles, que le
second câble atlantique fut posé avec la plus grande facilité, en 1866.
L'admirable succès du professeur Thomson reçut bientôt sa récompense.
Le physicien de Glasgow fut annobli et devint sir William Thomson. Toute
l'Angleterre applaudit à cette haute distinction.
On doit à sir William Thomson un nouveau et remarquable instrument,
le siphon recorder, destiné à enregistrer les signaux sur les lignes sous-
marines. Cet appareil fut appliqué, pour la première fois, aux stations télé-
graphiques du câble qui relie l'Angleterre avec les Indes. On l'emploie
aujourd'hui sur presque tous les grands câbles océaniques, et sur quelques
autres plus courts, comme celui de Marseille à Alger.
Sir William Thomson est membre de la Société royale de Londres et de
la Société royale d'Edimbourg. La première de ces sociétés lui a décerné sar
grande médaille, et la seconde la Keith medal. Il est l'un des huit associés1
étrangers de l'Académie des sciences de Paris et membre honoraire de plu-
sieurs autres Sociétés savantes. Les Universités de Dublin et de Cam-
bridge lui ont conféré le titre de membre honoraire et celle d'Oxford un
titre analogue.
L'ÉLECTRICITÉ FORCE MOTRICE 499
Nous ne pouvons nous empêcher de mentionner les travaux de sir Wil-
liam Thomson sur la théorie des marées, spécialement en vue de la con-
struction pratique des tables de marées. C'est à la suite de ces travaux qu'il
fut nommé président du comité des marées, à Y Association brilanniqiie. Ce
comité, constitué en 1867, continua ses travaux jusqu'en 1876. Ses rap-
ports sont compris dans les volumes publiés par Y Association britannique.
En s'occupant de ce genre de travaux, sir William Thomson imagina
et construisit trois machines spéciales relatives aux marées : un marimètre,
un analyseur harmonique et un prédicteur de marées, qui sont actuelle-
ment passés dans la pratique.
On doit à sir William Thomson un appareil de sondage et un modèle de
boussole marine qui sont aujourd'hui d'un usage régulier sur la plupart des
grands steamers qui traversent l'Océan et sur la plupart des vaisseaux de
guerre de la France et d'autres nations.
Les diverses industries électriques doivent beaucoup à sir William
Thomson. Il a donné, non seulement les lois théoriques, mais encore les
instruments pratiques destinés à appliquer ces lois, et il a poussé les élec-
triciens dans la voie des travaux utiles. Les instruments de mesure qu'il a
imaginés sont des plus délicats, et le système d'unités qu'il a travaillé
pendant trente-deux ans à faire adopter est le seul qui soit aujourd'hui
en usage.
L'électricité, grâce à sa télégraphie, tend à fusionner les peuples et à uni-
fier le langage dans le monde entier ; et les électriciens sont les premiers
qui aient employé un langage commun, indépendant de toute nationalité.
La langue universelle, rêvée par quelques philosophes du dernier siècle, a
été réalisée par les physiciens de nos jours.
VII
Première période de la création des moteurs électriques. — Principe physico-méca-
nique sur lequel repose le jeu des moteurs électriques de la première période. —
Expérience de Jacobi, en Russie, sur la Néva, en 1859. — Les moteurs électriques
de Gustave Froment.
Les moteurs électriques, c'est-à-dire les appareils dans lesquels on tire
parti du mouvement qui peut se produire dans des corps électrisés, ont eu
deux périodes bien distinctes. La première, qui s'étend de 1843 à 1873,
n'a produit que des résultats négatifs; et les déceptions éprouvées par nom-
bre d'inventeurs qui s'étaient engagés dans cette voie, avaient complète-
ment découragé leurs successeurs. La seconde période, qui s'étend de 1873
jusqu'au moment actuel, a été couronnée d'un succès à peu près complet.
De 1848 à 1873, la construction des moteurs électriques reposa sur le
principe découvert par Arago, à savoir l'aimantation temporaire du fer ou
de l'acier par le courant électrique. Le fait de l'action des courants sur
eux-mêmes, découvert par Ampère, a servi de base à une disposition mé-
canique un peu différente.
Comment le fait de l'aimantation temporaire du fer par un courant
électrique peut-il s'appliquer à la constitution d'un moteur électrique?
Regardez fonctionner le télégraphe électrique de Morse, et vous répondrez
tout de suite vous-même à celte question.
Le télégraphe électrique de Morse, dont nous représentons un modèle
dans la figure 180, est mis en mouvement par un courant électrique,
lequel, parlant d'une pile placée à la station de départ, vient circuler, à
la station d'arrivée, autour d'un électro-aimant H. Une armature de
fer K, placée en face de l'électro-aimant, est attirée par le courant. A cette
armature est attaché un levier recourbé W, qui est en fer pur. Ce levier
de fer est retenu, repoussé par un petit ressort. Quand le courant
électrique venant à circuler autour du levier de fer, le transforme en
aimant temporaire, tout aussitôt cet aimant temporaire attire son arma-
ture, laquelle fait un mouvement en avant, et vient s'appliquer contre le
L'ÉLECTRICITÉ FORCE MOTRICE 501
fer artificiellement aimanté. Mais si l'on interrompt la circulation du
courant électrique autour de l'électro-aimant, ce dernier devient inerte,
et alors le ressort antagoniste, n'étant plus contre-balancé, ramène le levier
de fer W, à sa position première. Il y a donc un déplacement en avant,
suivi d'un déplacement en arrière, c'est-à-dire un mouvement rectiligne,
produit par le seul fait de l'interruption et du rétablissement alternatif
du courant électrique.
502
LES NOUVELLES CONQUÊTES DE LA SCIENCE
Le mouvement qui se manifeste dans un télégraphe Morse peut se pro-
duire avec d'autres dispositions; et si on le produit, dans des dimen-
sions agrandies, sur une échelle plus considérable, on a un moteur
électrique.
De fait, le télégraphe Morse a été le premier moteur électrique; et c'est
en imitant ses dispositions, c'est-à-dire en tirant parti de l'aimantation tem-
poraire du fer par le courant électrique, que l'on a construit, pendant vingt
ans, quantité de moteurs ayant l'électricité pour agent.
En effet, ce mouvement rectiligne de va-et-vient du levier du télégraphe
Morse, on peut le transformer, par une roue d'angle ou une pédale de ré-
mouleur, en un mouvement circulaire, et imprimer ainsi un mouvement
de rotation à l'arbre d'une machine.
Se fondant sur le principe d'Ampère, si l'on introduit un barreau de 1er
dans un électro-aimant creux, le barreau sera alternativement attiré à l'in-
térieur de l'aimant creux, ou rejeté hors du même cylindre, selon que
l'on fera circuler le courant de l'aimant creux dans un sens ou dans un
autre. On a ainsi un mouvement de bas en haut et de haut en bas, tout à
fait comparable au mouvement du piston du cylindre d'une machine à va-
peur. Il n'est rien de plus facile, dans une machine à vapeur, que de trans-
former le mouvement vertical du piston en mouvement circulaire. Par le
même moyen mécanique, on peut transformer en un mouvement circulaire
le mouvement vertical du levier de l'aimant creux, et faire ainsi tourner
l'arbre moteur d'un alelier.
Autre disposition. Entre deux électro-aimants on dispose une tige en fer,
pourvue d'une crémaillère, c'est-à-dire creusée de dents, dans lesquelles
engrène un pignon. Les deux électro-aimants sont rendus tantôt actifs, tan-
tôt passifs, par l'établissement ou par l'interruption du courant électrique
qui les anime. Dès lors, chaque dent de la tige de fer de la crémaillière
étant successivement attirée, le pignon auquel les deux tiges sont attachées
tourne directement, sans nécessiter de transformation du mouvement par
une roue d'angle, ou par une pédale de rémouleur.
Voilà les trois combinaisons mécaniques qui ont été imaginées pour faire
marcher des moteurs par l'aimantation artificielle d'un levier de fer, suc-
cessivement établie et suspendue. Avec cet énoncé général, on comprendra
le jeu de tous les moteurs électriques qui ont été construits de 1845 à 1875.
Le premier en date ot l'un des plus remarquables de ces appareils fut créé
en Russie, en 1859, par l'illustre inventeur de la galvanoplastie, le physi-
cien Jacobi, qui réussit à mettre en mouvement un bateau sur la Néva.
On possède des renseignements très précis sur l'expérience de Jacobi et
L'ÉLECTRICITÉ FORCE MOTRICE 535
sur son appareil, grâce au mémoire extrêmement curieux que l'auteur fit
paraître sur cette question, en 1845.
La pile qui alimentait l'appareil mécanique de Jacobi était la pile de
Grove, alors nouvellement inventée. Le mécanisme se composait d'aimants
artificiels produits par le courant de la pile.
Les électro-aimants étaient, les uns droits, les autres en fer à cheval.
Ils s'attiraient les uns les autres par leurs pôles de nom contraire, et se
repoussaient par leurs pôles de même nom. El comme ils étaient portés sur
un axe commun horizontal, les mouvcmenls alternatifs d'attraction et de
répulsion faisaient tourner cet axe. Les roues à aubes du bateau à vapeur
étant attachées à l'extrémité du même arbre, la rotation de cet arbre
mettait les roues en mouvement au sein de l'eau.
FiG. 181 . — MÉCANISME MOTEUR DU BATEAU ÉLECTRIQUE DE JACOBI (1859).
Nous représentons dans la figure ci-dessus le mécanisme moteur du
bateau électrique de Jacobi. Deux rangées circulaires d'électro-aimants en
forme de fer à cheval a, a', a" sont portés par deux supports verticaux.
Entre ces deux rangées d'électro-aimants en fer à cheval se trouve une sorte
d'étoile à six branches, portant six paires d'électro-aimants droits b, b', b" .
Un commutateur C, composé de quatre roues, règle le sens des courants
dans l'appareil, de manière que lorsque les électro-aimants droits se
trouvent entre entre deux pôles consécutifs d'électro-aimants en fer à
cheval, ils soient toujours attirés par l'un des électro-aimants, et repoussé
par l'autre, le changement de sens ayant lieu au moment où les pôles
mobiles se trouvent en face des pôles fixes. Par suite de ces attractions et
répulsions, l'arbre A tourne et fait tourner les roues du bateau.
Une chaloupe montée par douze personnes navigua, grâce à ce méca-
nisme, sur les eaux de la Néva. Mais quelle disproportion entre le poids
LES NOUVELLES CONQUÊTES DE LA SCIENCE
delà machine et l'effort qu'elle développait! Le moteur de Jacobi, qui était
d'un poids très considérable, jouissait à peine de la force d'un cheval-
vapeur! Quel poids n'aurait-il pas fallu lui donner pour qu'il fournît la
force de dix à douze chevaux? L'expérience de Jacobi ne pouvait donc que
décourager les physiciens qui méditaient de tirer parti de la force des élec-
tro-aimants attirant une armature de fer.
C'est pourtant la voie que suivit, et dans laquelle persévéra pendant
vingt années, un mécanicien du plus rare mérite, Gustave Froment, élève
de l'École polytechnique, qui avait embrassé la carrière de la construction
des machines de précision, et qui devint membre de l'Institut, comme
Gamhey et Bréguet. Honoré de l'amitié de cet homme éminent, j'ai assisté,
dans ses ateliers, aux incessantes tentatives qu'il faisait pour résoudre
cette espèce de quadrature du cercle de l'électricité. J'admirais son ardeur
et sa persévérance, mais je ne partageais pas ses illusions. Et de fait,
Gustave Froment usa ses plus belles années et dépensa des sommes consi-
dérables à construire des moteurs électriques, qui avaient toutes sortes de
défauts et bien peu d'avantages.
Nous passerons en revue, mais très rapidement, les divers mécanismes
électro-magnétiques imaginés par Gustave Froment.
Son premier moteur, construit en 1844, et que nous représentons dans
la figure 182, a été longtemps un type classique, qui a été reproduit par un
grand nombre de constructeurs, comme spécimen de moteur électrique,
destiné aux cours de physique.
MM. du Moncel et Géraldy, dans leur ouvrage l'Electricité comme force
motrice, publié en 1865, décrivent ce petit jouet en ces termes :
C'était, disent MM. du Moncel et Géraldy, un électro-moteur à manivelle, dans
lequel la force attractive, communiquée à l'armature articulée sur l'électro-aimant
lui-même, se trouvait transformée en mouvement circulaire, au moyen d'un double
levier articulé agissant sur une bielle, et par suite sur une manivelle adaptée à l'axe
d'un volant un peu lourd. Un excentrique adapté à ce même axe, derrière le volant,
et que pouvait rencontrer à chaque tour un ressort relié par l'intermédiaire de
l'électro-aimant au circuit de la pile, constituait le commutateur, et celui-ci, établis-
sant la fermeture du circuit lorsque l'armature se trouvait à son maximum d'écarte
ment de l'électro-aimant, provoquait de la part de celui-ci une impulsion, qui faisait
tourner le système jusqu'à l'entier abaissement de l'armature. En ce moment,
l'excentrique laissait échapper le ressort de contact, l'électro-aimant devenait
inerte, et en raison de la vitesse acquise du volant le mouvement était continué
jusqu'à ce que l'armature fût relevée et eût dépassé le point mort correspondant
à la verticale; on se trouvait donc avoir ainsi un mouvement circulaire continu,
comme celui que l'on obtient avec les meules à repasser des émouleurs.
L'ÉLECTRICITÉ FORCE MOTRICE 505
Cet appareil, ainsi que tous les autres moteurs de Gustave Froment, fait
partie des collections du Conservatoire des arts et métiers.
Après ce moteur, Gustave Froment, en 1845, en combina un autre,
fondé sur le principe des roues à aubes, et dans lequel la force électro-
magnétique agit directement sur l'arbre moteur, sans transformation de
mouvement. C'est le modèle le plus connu et que l'on trouve le plus
souvent dans les cabinets de physique. Nous le représentons dans la
figure 183.
MM. du Moncel et Géraldy, dans l'ouvrage déjà cité, le décrivent en ces
termes :
Quatre électro-aimants, fixés sur une boîte en fonte, sont disposés suivant le
FlG. 18'2. MOTEUR A MOUVEMENT ALTERNATIF DE GUSTAVE FROMENT.
rayon d'une roue qui est ajustée sur l'arbre moteur, et cette roue a sa circonfé-
rence munie d'un certain nombre d'armatures de fer doux. Un commutateur
composé de ressorts à galets, mis en rapport avec chacun des électro-aimants et
placé devant des contacts de pile, est mis successivement en action par l'intermé-
diaire de petites cornes, sous l'influence de la rotation de l'arbre moteur, et fait
passer successivement et alternativement le courant dans les deux couples d'élec-
tro-aimants dont l'action sur les armatures est conspirante. Ces armatures, cédant
alors à l'attraction électro-magnélique qui agit sur elles, entraînent la roue sur
laquelle elles sont fixées en déterminant un mouvement de rotation continu.
Le moteur électrique à rotation directe de Gustave Froment est souvent
appliqué à faire mouvoir depetites pompes à eau, dans les cours de physique,
i. 64
500 LES NOUVELLES CONQUÊTES DE LA. SCIENCE
afin demeltre en évidence les principes sur lesquels sont fondés les moteurs
électro-magnétiques. Quelques physiciens s'en sont servi pour entretenir
le mouvement de certains appareils pendant leurs expériences de laboratoire.
Gustave Froment avait construit beaucoup d'autres moteurs. Nous les
passerons sous silence, pour signaler celui qui a laissé le plus de souvenirs.
Nous voulons parler du grand électro-moteur vertical, qui servait, dans ses
ateliers, à actionner les machines à diviser. Nous représentons cet appareil
dans la figure 184.
Les électro-aimants, composés de bobines de fil de cuivre isolés parcou-
rus par le courant électrique, sont fixés verticalement, les uns au-des-
sous des autres, sur six montants en fonte, formant les arêtes d'un prisme
FtG. 183. — MOTEUR ÉLECTRIQUE A ROTATION DIRECTE DE GUSTAVE FROMENT
hexagonal, très solidement établi. L'arbre moteur est placé au centre de cet
assemblage d'électro-aimants. Il porte, sur toute sa hauteur, une ou plu-
sieurs séries d'armatures verticales, placées dans le prolongement les unes
des autres, et disposées de manière. à correspondre à chacune des paires
de bobines. L'arbre moteur AÀ' se termine supérieurement par une
roue d'angle E, qui, par l'intermédiaire d'une autre roue d'angle de même
diamètre R fait fonctionner le commutateur C, ainsi qu'un système d'en-
grenage R', destiné à diminuer la vitesse du mouvement de la machine.
L'arbre moteur transmettait son mouvement aux machines à diviser par
l'intermédiaire de la poulie P.
Le commutateur C était composé d'une série de doubles galets rayon-
L'ÉLECTRICITÉ l ORCE MOTRICE
507
nant autour de l'axe moteur et qui s'appuyaient sur des plaques alternati-
vement isolantes et conductrices mises en rapport avec les divers systèmes
d'électro-aimants.
FlG. 184. GRAND ÉLECT.iO-MOTEUR DE GUSTAVE FROMENT
Malgré ses dimensions et son air de robustesse, la force de cet électro-
aimant ne dépassait pas un quart de cheval-vapeur.
vin
Défaut des moteurs électriques fondés sur la simple attraction magnétique.
Après Gustave Froment, beaucoup d'inventeurs se sont appliqués à con-
struire des moteurs fondés sur la simple attraction du fer par les aimants
artificiels ou permanents.
Tous ces appareils ne donnaient que des résultats insignifiants, et l'on
va comprendre le motif de ces insuccès.
On ne cherchai t à utiliser que la force attractive directe de l'aimant, qui est
extrêmement limitée, car elle décroît comme le carré de la distance, et qui
re:teà peu près la même pour les plus forts organes électro-magnétiques,
comme pour de petits. En second lieu, la disposition des commutateurs per-
mettait aux courants induits de fermeture, qui prenaient naissance dans les
organes électro-magnétiques, de se développer, et de réagir en sens inverse
du courant transmis. En troisième lieu, comme les aimantations et les
désaimantations ne s'effecliiaient que lentement clans des électro-aimants un
peu gros, on ne pouvait utiliser qu'une très faible partie de leur magné-
tisme, qui devenait même nuisible quand on n'en avait plus besoin.
On a fait encore remarquer que les actions directes exercées entre les
armatures et les électro-aimants, pouvant faire fléchir les supports, exi-
geaient des écarts trop grands entre les pièces magnétiques, et faisaient
perdre le meilleur de leur puissance de travail.
Disons enfin que les commutateurs étaient promptement détériorés par
les étincelles électriques, qui oxydaient et usaient les conducteurs.
Il serait donc absolument sans intérêt pour nos lecteurs de décrire les
moteurs électriques, en quantité si considérable, que les inventeurs ont créés
et mis au monde, d'après le principe de la simple attraction magnétique. Les
personnes pour lesquelles ces questions rétrospectives ont de l'intérêt trou-
veront la description complète et les dessins des principaux de ces appareils
dans l'ouvrage de MM. duMonceletGéraldy, L 'Électricité comme force motrice.
Nous dirons seulement qu'aucun de ces appareils ne développant pas
plus de la force d'un quart de cheval-vapeur, ne peut mériter le nom de mo-
L'ÉLECTRICITÉ FORCE MOTRICE 509
teur. Ce sont des espèces de jouets que l'on fait fonctionner pour action-
ner de petits mécanismes enfantins, ou pour servir de démonstration,
dans les cours de physique.
Gustave Froment lui-même, sur la fin de sa vie, avait renoncé à pour-
suivre le problème auquel il avait attaché tant d'importance ; et il est mort
avec la triste conviclion de l'impossibilité de tirer parti de la force motrice
de l'électricité.
Esprit pénétrant et ingénieux, Gustave Froment avait consacré sa vie aux
applications de la science pratique, et surtout à la construction des ins-
truments de précision destinés à l'astronomie, à la navigation, à la géodésie
et à la physique. Dès sa jeunesse, il avait montré une aptitude extraordi-
naire pour la mécanique. A l'âge de quatorze ans, lorsqu'il était encore
à Sainte-Barbe, il inventa un compteur automatique qui enregistrait
le nombre de pas qu'il faisait par jour. En d'autres termes, il inventa au
collège le pédomètre, aujourd'hui si connu et si en usage.
Comme nous l'avons dit, Gustave Froment s'occupa pendant toute sa
vie de la construction des moteurs électriques. Il les appliquait à ses
machines à diviser, notamment pour graduer les limbes des cercles destinés
à la mesure des angles. Sa machine à diviser, actionnée par le grand mo-
teur électro-magnétique, fonctionnait toute seule. Le soir, quand le mou-
vement et le bruit avaient cessé dans les rues de Paris, elle se mettait à
l'œuvre d'elle-même, et travaillait jusqu'au matin. Avec le chant du coq,
elle rentrait au repos.
On sait que Gustave Froment est arrivé à diviser un millimètre en mille
parties égales, et à tracer des devises, visibles seulement au microscope, dans
des espaces ayant à peine un millimètre de diamètre. C'est lui qui a exécuté,
comme nous l'avons dit, les appareils de Léon Foucault destinés à démontrer
le mouvement de rotation de la terre sur son axe. On lui doit également d'in-
génieux perfectionnements dans la construction des télégraphes électriques.
Ses ateliers étaient un vrai musée de la science et de l'industrie. Per-
sonne plus que lui n'a aidé les savants à réaliser leurs conceptions par les
précieux conseils qu'il donnait libéralement à tous les jeunes physiciens,
et par la perfection de son travail; car il unissait au même degré les
connaissances théoriques et la science pratique. C'était, de plus, une na-
ture droite, obligeante, dévouée.
Gustave Froment est mort en 18G5, âgé seulement de cinquante ans.
De profonds chagrins avaient usé son âme trop sensible.
IX
Les petits moteurs électro-magnétiques. — Le moteur de M. Marcel Deprez et ses
applications. — Le moteur Trouvé et ses applications. — La navigation électrique.
Après la condamnation fulminée dans le chapitre précédent contre les
moteurs purement électro-magnétiques, il convient, pour en adoucir la
dureté, d'ajouter qu'une classe de moteurs électro-magnétiques, fondés sur
des principes un peu différents, échappe en partie à la sévérité de cette sen-
tence physico-chimique. Nous, voulons parler du petit moteur électro-magné-
tique, construit en 1865 par M. Marcel Deprez, et adopté en 1870 par
M. Trouvé.
M. Marcel Deprez a eu l'idée de placer longitudinalement entre les bran-
ches d'un aimant permanent, en fer à cheval, une des bobines Siemens,
ou machines dynamo-électriques Siemens, que nous avons décrites dans ce
volume (fig. 72, page 200). On a vu que la bobine Siemens consiste en une
sorte de navette cylindrique en fer, autour de la quelle on enroule longitu-
dinalement le fil conducteur. Le courant électrique aimante le fer de la na-
vette; et à chaque demi-tour on l'oblige, par un mécanisme particulier, à
changer de direction ; si bien que la navette, aimantée alternativement en
sens contraire, est successivement attirée et repoussée par les pôles de l'aimant
en fer à cheval qui l'entoure. De là résulte le mouvement rapide de rotation
propre à la bobine Siemens.
Le moteur Marcel Deprez consiste donc en une bobine Siemens entourée
d'un gros aimant permanent.il ne pèse pas plus de 4 kilogrammes, et
avec 8 couples de la pile de Bunsen, il développe, à la vitesse de 5000 tours,
2,5 kilogrammètres. Si la vitesse de la machine tend à s'exagérer, un
petit régulateur à boules agit sur le commutateur et rompt le courant, qui
passe de nouveau quand la machine a repris sa vitesse normale.
Nous représentons dans la figure 185 le moteur de M. Marcel Deprez.
Cet appareil a reçu une application très intéressante dans les machines à
•coudre. Le mouvement du pied est remplacé avec avantage par ce petit mo-
L'ÉLECTRICITÉ FORCE MOTRICE 511
(eur. On sait que la machine à coudre actionnée par le pied peut amener
certains désordres dans la santé des ouvrières. Quelques fabricants ont eu
l'idée d'adapter à une machine à coudre le petit moteur de M. Marcel Deprez,
et celte disposition a été accueillie avec faveur dans divers ateliers.
Un constructeur de machines à Paris, M. Trouvé, a créé un très bon
moteur électrique en petit, substituant un électro-aimant à l'aimant
permanent dont M. Deprez fait usage.
M. Trouvé s'était d'abordproposé d'appliquer son moteur à un vélocipède.
En 1880, il avait fait marcher un vélocipède sur le trottoir de la rue de
Valois, près de ses magasins, avec la rapidité d'un fiacre. C'était une chose
sans importance; mais à l'Exposition d'électricité de 1881 on vit une
application plus sérieuse de cet appareil.
FlO. 185. — PETIT MOTEUR ÉLECTRO-MAC. NÉTIQCE DE M. MARCEL DEPREZ
A A', aimant permanent en fer à cheval; B, bobine Siemens.
Le 26 mai 1881, les passants s'arrêtaient sur les ponts de Paris, pour
regarder, au milieu des nombreux bateaux-mouches et hirondelles qui
sillonnent la Seine, une légère embarcation qui remontait le fleuve sans
moteur apparent, car on n'apercevait ni machine à vapeur, ni cheminée.
L'embarcation s'arrêtait, reprenait sa marche ou la ralentissait, sans un
mouvement de son « patron » que l'on voyait se tenant immobile à l'arrière.
Ce canot, à l'allure si étrange, était actionné par le petit moteur électrique
construit par M. Trouvé. La figure 186 fera connaître les dispositions de ce
moteur.
Au lieu de se servir d'un aimant permanent, comme M. Marcel Deprez,
M. Trouvé, disons-nous, emploie un électro-aimant entre les pôles duquel
est placée la bobine Siemens. Le courant circule dans le fil de l'électro-
5,2 LES NOUVELLES CONQUÊTES DE LA SCIENCE
aimant, et passe ensuite, au moyen des balais, du commutateur, dans le fil
FlC. 186. — PETIT MOTEUR ÉLECTRO-MAGNÉTIQUE DE M TROUVÉ. (1/2 GRANDEUR)
A, A , pôl es de l'électro-aim ant fixe. - B. fer de recouvrement de In bobine Siemens. - C C bobine de l'êlee-
tro-a.mant AA - IJ, axe de la bobine. - F, H, pôles delà pile motrice. - D, cadr en euh re -
E.bati en pied en fonte, indépendant. cuivre.
de la bobine C C. Tout l'appareil est ainsi traversé par le courant de la pile.
FlG. 187. — PETIT MOTEUR ÉLECTRO-MAGNÉTIQUE DE H. TROUVÉ (1/4 DE GRANDEUR).
Le courant aimante le fer de 1 electro-aimant A A et celui de la bobine
L'ÉLECTRICITÉ FORCE MOTRICE 513
tournante C C, et les pôles magnétiques se trouvent déterminés. Ces pôles
changent de sens dans la bobine à chaque révolution, comme dans le
moteur Marcel Peprez. Il se produit donc une suite d'attractions presque
continuelles, quj dominent de beaucoup les répulsions. Ces attractions se
continuent jusqu'à l'interruption du courant.
La figure 186 donne la perspective du moteur de M. Trouvé, monté sur son
support et en demi-grandeur; la figure 187 montre une perspective du
même appareil, au quart d'exécution.
Un cadre en cuivre, D, fixé sur les branches de l'électro-aimant, dont
on aperçoit la bobine à l'intérieur de la caisse E, porte tous les acces-
soires du moteur : balais, frotteurs, qui distribuent le courant au com-
mutateur, contre-pointes, entre lesquelles la bobine pivote et qui per-
mettent d'en régler le jeu, etc., etc. Une roue dentée est montée vertica-
lement sur l'électro-aimant, de manière à répondre à toutes les applications,
grâce à la variété de ses transmissions, soit par corde, par chaîne
Galle ou Vaucanson, soit par engrenage. Celte roue est indépendante à
volonté, et permet ainsi d'avoir la vitesse directe du moteur comme les
vitesses décroissantes correspondant aux différents diamètres des poulies
de la roue.
Il est difficile d'augmenter la force de ce moteur sans changer les dimen-
sions des organes. Pour obtenir cet accroissement d'effet, M. Trouvé place
deux bobines, au lieu d'une, entre les pôles de l'électro-aimant. Le
courant passe dans une des deux bobines séparément. Au moyen d'une
chaîne Galle, qui les relie, la bobine magnétisée tourne, entraînant l'autre
dans sa rotation. Ces deux bobines sont en dérivation ; si, au contraire, on
actionne les deux bobines à la fois, elles sont montées en tension. On pro-
duit ainsi une force double.
M. Trouvé emploie l'un ou l'autre des deux systèmes, suivant la force
de l'électricité dont il dispose.
L'ensemble du moteur est supporté par un bâti, E, en fonte, sorte de socle
tout à fait indépendant, et qui ne sert que lorsque le moteur n'est pas direc-
tement fixé sur les objets à mettre en action. Il y est maintenu parla vis, H.
Le moteur tel qu'il vient d'être décrit pèse 5\500 environ, et son rende-
ment effectif dépasse ce poids en kilogrammètres, par seconde.
Pour obtenir une force double, triple, quadruple, etc., M, Trouvé a pré-
féré jusqu'à présent grouper, ainsi qu'il vient d'être dit, un nombre corres-
pondant de ses bobines autour de ses moteurs, plutôt que de les faire de di-
mension double, triple, quadruple, etc. Grâce à cette disposition, M. Tïvivé
donne toujours, à coup sûr, la force qu'on lui demande ou qu'il a en vue, sans
i. 65
514 LES NOUVELLES CONQUÊTES DE LA SCIENCE
que le rapport existant entre la puissance du moteur et son poids, soit changé.
Pour actionner son moteur, dont les prétentions sont fort modestes,
M. Trouvé ne se sert point de machine dynamo-électrique, mais tout sim-
FlG. ISS. l'iLE AU BICIIKU31ATE DE POTASSE.
plement d'une pile, de la pile au bichromate de potasse, qu'il a rendue très
pratique dans son fonctionnement.
Nous représentons dans la figure 188 la pile au bichromate de potasse de
M. Trouvé, aujourd'hui très répandue dans les cabinets de physique, et
qui se compose :
Z I Kl C
P9YET
Fic. ÎS9. — Eléments de j.a pile au mchhojute de potasse.
1° D'une auge en bois de chêne, munie d'autant de cuves en ébonite qu'il
y a d'éléments, et surmontée d'un treuil, avec rochet et encliquetage;
2° De six éléments au bichromate de potasse;
3° Du liquide excitateur, composé de l'acide sulfurique et de bichromate
de potasse.
L'ÉLECTRICITÉ FORCE MOTRICE 515
Au moyen du treuil à manivelle, M, on peut faire plonger les éléments
dans le liquide excitateur, ou les en faire complètement sortir. Il sera
donc facile de varier la production d'électricité suivant le plus ou moins
d'immersion. Un arrêt, 0, en bois, empêche les zincs de sortir complè-
tement des cuves; en supprimant cet arrêt, la hauteur du treuil permet
de rendre les zincs indépendants, de manière à vider ou à remplir aisé-
ment les cuves. La surface antérieure de l'auge est munie, à cet effet,
Fig. 191). — Mécanisme moteur de l'hélice du bateau électrique de m. trouvé.
d'une charnière, qui permet de l'ouvrir pour tirer les cuvettes sans déran-
ger les éléments.
Les éléments de cette pile sont formés d'une lame de zinc et de deux char-
bons cuivrés galvaniquement, dans leur partie supérieure (fig. 189). Ce cui-
vrage a pour but de consolider les charbons, matière toujours un peu friable,
et de diminuer considérablement la résistance du circuit extérieur de la
pile, en augmentant la conductibilité du charbon.
Le zinc amalgamé présente à sa partie supérieure une encoche, qui sert à
le fixera l'axe métallique recouvert d'une chemise en caoutchouc, sur lequel
516 LES NOUVELLES CONQUÊTES DE Là SCIENCE
repose loul le système. Cette couche permet de déplacer très rapidement les
zincs, soit pour les amalgamer, soit pour tout autre motif.
M. Trouvé a modifié la composition du liquide excitateur de la pile au
bichromate de potasse. Comme il est difficile, dans la pratique, d'avoir sous
la main des poids et des balances, il suffît, d'après M. Trouvé, pour faire ra-
pidement un liquide excitateur assurant un fonctionnement constant, de
mettre dans une grande terrine un kilogramme de bichromate de potasse
pulvérisé, d'y verser le contenu de trois cuves (de la pile) pleines d'eau ordi-
naire, d'agiter avec une baguette, un certain laps de temps, pour en dis-
soudre le plus possible; enfin, d'ajouter lentement une cuve aux trois
quarts pleine d'acide sulfurique en remuant jusqu'à la fin. L'acide sul-
furique, en élevant la température du mélange, favorise la dissolution,
qui doit être complète.
Nous avons dit que M. Trouvé a appliqué en 1881 son moteur à la pro-
pulsion d'un bateau sur la Seine. La disposition employée par M. Trouvé,
pour transmettre à l'hélice le mouvement produit par son appareil, est re-
présentée par la figure 190.
Le moteur électrique M, placé sur la tête du gouvernail, communique,
au moyen d'une chaîne sans fin, avec une hélice, encastrée dans le gouver-
nail. Le tout est. donc mobile. Deux piles au bichromate de potasse sont dis-
posées au fond du canot. Leurs fils conducteurs passent à travers les lire-
veilles*, qui en même temps contiennent chacune un commutateur, des-
tiné à lancer ou à en interrompre le courant. On peut donc, sans se déran-
ger, conduire l'embarcation, ralentir son mouvement, l'arrêter complète-
ment et le mettre en marche. De plus, l'hélice tournant avec le gouver-
nail, dont elle fait partie, peut actionner le canot sur le côté, et permet
ainsi de virer de bord presque sur place (fig. 191).
A l'Exposition d'électricité de 1881, M. Trouvé avait placé le modèle de
son bateau électrique dans le bassin de la grande nef, et les visiteurs s'amu-
saient à voir ses petites évolutions sur l'eau clémente de ce tranquille
Océan de Lilliput.
A la même Exposition, on vit quelques autres moteurs, fondés sur le
principe de la simple attraction magnétique.
Dans la section américaine fonctionnait, avec une extrême rapidité, un
petit moteur, à peine gros comme le poing, construit parM. Griscom. C'était
toujours, à quelques variantes près, le type du moteur imaginé par M. Mar-
1. Cordes légères garnies de nœuds, qui remplacent la barre du gouvernail, quand il s'agit de con-
duire une embarcation à l'aviron.
L'ÉLECTRICITÉ FORCE MOTRICE 517
cel Deprez et adopté par M. Trouvé, c'est-à-dire la bobine Siemens entraî-
née par la réaction du courant des tils sur le fer des électro-aimants. Seu-
lement, dans le moteur de M. Griscom les électro-aimants enveloppent la
bobine sur une portion de son diamètre et la recouvrent en partie.
Le moteur de M. Griscom est surtout destiné, comme le moteur Marcel
Deprez, à mettre en mouvement des machines à coudre. 11 est alimenté
par une pile au bichromate de potasse de six éléments, enfermés dans une
boîte. En appuyant sur une pédale, on fait plonger plus ou moins les zincs
dans les bocaux, et l'on diminue ou l'on augmente ainsi, à volonté, la
vitesse du moteur.
Beaucoup d'autres appareils, fondés comme les moteurs Marcel Deprez,
j,j8 LES NOUVELLES CONQUETES DE LA SCIENCE
Trouvé, Griscom, etc., se voyaient à l'Exposition d'électricité de 1881. Mais
ce n'étaient là que des sortes de joujoux, capables de développer la force d'un
enfant, ou tout au plus celle d'un homme. Il est peut-être bon de pouvoir,
à l'occasion, se procurer la force d'un homme, sans foyer, sans vapeur, mais
ce n'est pas là, évidemment, le but que l'on poursuit quand on veut créer
avec l'électricité un moteur universel.
X
Découverte de la réversibilité des machines dynamo-électriques. —
Importance fondamentale de celte découverte.
C'est en 1875 que se fit, dans la théorie et la pratique du moteur
électrique, une véritable révolution, qui vint mettre les chercheurs dans
la voie bonne et féconde, et ouvrir une ère nouvelle à la mécanique de
l'électricité.
Les machines magnéto et dynamo-électriques fournissent de l'électricité
avec abondance et puissance, et c'est le mouvement qui produit l'électrici-é
dans ces machines. Réciproquement, quand on dirige un courant électrique
suffisant dans celte même machine magnéto ou dynamo-électrique, elle se
met en mouvement.
Puisque c'est le mouvement qui produit l'électricité dans la machine
dynamo-électrique, et que la même machine, quand on l'alimente d'électri-
cité, fournit le mouvement, rien n'empêche de réunir les deux appareils.
Au moyen du mouvement on produira l'électricité dans une machine dy-
namo-éléctrique, et cette électricité envoyée par un fil à une seconde ma-
chine dynamo-électrique, placée à une dislance quelconque, mettra en
mouvement cette dernière machine, qui dès lors pourra accomplir le tra-
vail mécanique qu'on lui demandera.
En d'autres termes, fournissez du mouvement à une machine dynamo-
électrique, elle vous donnera de l'électricité; fournissez-lui de l'électricité,
elle vous donnera du mouvement.
Cette idée n'est rien moins que le transport de la force mécanique d'un
point à un autre, conception d'um importance capitale, capable d'accomplir
une véritable révolution mécanique. Seulement, cette révolution ne pouvait
se produire que quand on avait reconnu, par expérience, que la môme ma-
chine peut donner à volonté de l'électricité, si on la met en mouvement par
une force naturelle ou artificielle, ou, au contraire, du mouvement, si on
l'alimente d'électricité.
On a appelé réversibles les machines électro-dynamiques, parce qu'elles
010 LES NOUVELLES CONQUÊTES DE LA SCIENCE
peuvent transformer le travail mécanique en électricité, ou, à l'inverse, l'élec-
tricité en travail mécanique.
A quel physicien faut-il attribuer l'idée de transporter de la force à dis-
tance par la machine dynamo-électrique? C'est en 1875, à l'Exposition
d'élecLiïcité de Vienne, que M. H. Fontaine, alors attaché à l'exploitation des
machines Gramme, eut l'idée de cette application, c'est-à-dire s'avisa de
réunir deux machines Gramme, pour opérer le transport de la force à une
autre machine.
Je me suis laissé dire que cette découverte est due au hasard. Une ma-
chine Gramme était en action, pour fournir de l'électricité éclairante, pen-
dant qu'une autre avait été placée dans le voisinage, afin d'être essayée à son
tour, pour l'éclairage. Le lil conducteur qui devait servir à l'éclairage élec-
trique, se trouva accidentellement en contact avec le fil conducteur de la
deuxième machine, parsuitede l'erreur d'un ouvrier, qui, voyant ce fil traî-
nant sur le sol, l'avait adapté à la seconde machine. Alors on vit, non sans
surprise, cette dernière se mettre en mouvement, sous l'influence de courant
électrique venant de la première machine . Au lieu de fournir de la lumière,
la machine dynamo-électrique mettait en mouvement la machine voisine !
L'enseignement donné par le hasard ne fut point perdu. M. H. Fontaine
rendit bientôt témoins de cette expérience remarquable les ingénieurs et
amateurs d'électricité, qui se trouvaient à l'Exposition de Vienne. La ma-
chine principale était actionnée par un moteur à gaz. L'électricité produite
était transmise, à travers un câble de mille mètres de longueur, à une se-
conde machine, identique à la première. Cette machine réceptrice, excitée
par le courant transmis, tourna et fit fonctionner une pompe centrifuge.
Cctle expérience mémorable fut répétée devant l'Empereur d'Autriche,
le jour de sa visite à la section française, le 5 juin 1875.
Là se trouvait la véritable solution du problème du moteur électrique;
seulement, la solution était tout autre que celle que l'on avait poursuivie
pendant trente ans. Pour faire marcher un moteur à vapeur on ne fait que je-
ter du charbon dans le foyer; on s'était persuadé que pour faire fonctionner
un moteur électrique, il suffirait, de la même manière, de brûler du zinc dansla
pilevoltaïque. Malheureusement, la pile voltaïque est coûteuse et insuffisante.
11 a fallu produire autrement l'électricité, et fait singulier, on se sert de
cette machine à vapeur même que l'on voulait supprimer, pour obtenir
économiquement l'électricité destinée à alimenter les moteurs électriques.
Mais alors, sedira-t-on, pourquoi ne pas conserver la machine à vapeur
comme moteur direct?
Le pourquoi, le voici. La machine à vapeur ne produit son trasail que sur
L'ÉLECTRICITÉ FORCE MOTRICE 521
place. Au contraire, les moteurs électriques donnent le moyen de trans-
mettre au loin la force. On peut la conduire partout. On peut recueillir la
puissance de toutes sortes de sources naturelles ou artificielles, comme
la vapeur, les torrents, les chutes d'eau, du vent, les marées, et conduire
ces puissances mécaniques, au moyen d'un simple fil, jusqu'au point où
l'on veut produire le travail.
Tel est l'avantage spécial du moteur électrique, et cet avantage est incom-
parable. 11 est appelé à réaliser une véritable révolution dans l'industrie
générale des nations.
CG
XI
Labourage et autres travaux agricoles accomplis par le transport de la force au
moyen de l'électricité, en 1879. — Appareil de MM. Chrétien et Félix, à Sermaize.
— Le tramway électrique de M. Werner Siemens expérimenté à Berlin en 1880, en
1881 et à l'Exposition d'électricité de Paris. — M. Werner Siemens, de Berlin, ses
travaux. — Les frères Siemens.
Au mois de mai 1879, une expérience superbe fut faite par un ingénieur
de grand mérite du département de la Marne, M. Félix, dans sa ferme-
sucrerie de Sermaize. De concert avec un autre ingénieur, M. Chrétien,
M. Félix voulait essayer le labourage par l'électricité, en transmettant
de son usine le courant électrique et la force qui en résulte, jusqu'au champ
à labourer.
La charrue ressemblait à celle qui est en usage pour le labourage à va-
peur. Elle était à double renversement, avec trois socs de chaque côté. Sur
deux treuils placés aux deux extrémités du sillon à tracer, s'enroulait d'un
côté et se déroulait de l'autre, un câble d'acier, qui entraînait la charrue.
Les chariots qui portaient des treuils, poitaient en même temps deux ma-
chines Gramme chacun. Ces machines Gramme étaient mises en mouve-
ment par le courant électrique envoyé de l'usine. A cet effet, deux autres
machines Gramme étaient reliées à chaque treuil par deux fils de 30 à
40 millimètres carrés de section (fi g. 192).
Voici comment le mouvement des machines se communiquait à chaque
treuil. Un arbre central, en rapport avec chaque chariot, portait à l'une de
ses extrémités une poulie qui tournait par le mouvement des machines:
à l'autre extrémité étaient deux pignons dont l'un engrenait sur le treuil,
tandis que l'autre actionnait l'essieu des roues. Quand le chariot avait tracé un
sillon dans un sens, à l'aide d'un commutateur, on faisait passer le courant
dans les machines Gramme du deuxième treuil, lequel, à son tour, faisait
mouvoir la charrue dans un autre sens. Quand le deuxième sillon était
tracé, les chariots étaient eux-mêmes transportés par l'action des machines
sur le second pignon de l'arbre central
Deux machines Gramme ordinaires à lumière, dites du type A, étaient
L'ÉLECTRICITÉ FORCE MOTRICE 525
actionnées par le moteur de l'usine exportant leur électricité par un con-
ducteur de cuivre de 5 millimètres de section, et faisant tourner, à 400
et 620 mètres de là, deux autres machines Gramme identiques. Ces ma-
chines, placées sur leur chariot respectif, aux deux extrémités du rectangle
de terrain mis en labour et successivement animées par le courant,
tiraient à elles, avec une vitesse de 40 à 50 mètres par minute, une
charrue Brabant double, traçant des sillons larges de 50 centimètres et
profonds de 20. La longueur des sillons étant de 220 mètres, les deux
chariots étant reliés par une longueur de 240 mètres de fil conducteur.
524 LES NOUVELLES CONQUÊTES DELA SCIENCE
Avec les mêmes machines et du fil de 10 millimètres carré de section,
on exporta le travail de l'usine à une distance de 2 kilomètres.
D'après les mesures dynamométriques prises par MM. Chrétien et Félix,
tant à l'usine que sur le terrain, la moitié de la puissance empruntée à
l'usine était, en moyenne, transmise à la charrue.
La charrue de Sermaize lahourait de 50 à 40 ares par heure, c'est-à-dire
3 à 4 hectares dans une journée de dix heures.
MM. Félix et Chrétien ont appliqué le même système de transmission à
décharger les bateaux qui amenaient les betteraves à la sucrerie de Ser-
maize, et à en charger les wagons qui les transportaient à l'usine.
Le succès des expériences pour l'emploi de l'électricité comme force mo-
trice, faites à Sermaize, a conduit à entreprendre les mêmes essais pour
une série d'autres travaux mécaniques.
M. Arbey, par exemple, a fait usage de ce moyen pour mouvoir deux scies,
l'une rotative, servant à diviser en planches des troncs d'arbres entiers,
l'autre verticale, faisant des travaux plus délicats.
M. Piat a fait l'application du même système à une haveuse de M. Chénol,
actionnant, dans les carrières, des concasseurs de pierre, ainsi qu'un mar-
teau-pilon fort ingénieux.
M. Barrai, qui a résumé, dans une brochure publiée en 1881 , les résultats
des diverses tentatives faites pour appliquer l'électricité aux travaux agri-
coles, mentionne également l'application de l'électricité pour commander
des pompes centrifuges.
« Sur l'axe de la pompe, dit M. Barrai, on fixe une poulie qui est entraînée par
la simple friction des galets montés sur la machine Gramme. Un levier qu'on ma-
nœuvre sans effort, à la main, augmente ou diminue l'adhérence, pour accélérer
ou ralentir la vitesse de la pompe. Ces grandes pompes rotatives sont employées au-
jourd'hui aux usages les plus variés sur les bords de la mer, par exemple dans les
wakingues du Nord, dont le sol est au-dessous du niveau des eaux, on les emploie
pour faire les dessèchements; dans le Midi, on les utilise pour les irrigations et
pour la submersion des \ignes. C'est ainsi qu'actuellement, dans l'arrondissement
de Bézicrs, M. Dumont organise des installations pour appliquer la transmission
électrique à la submersion des vignes. L'avantage est manifeste, si l'on consi-
dère qu'on n'a plus besoin de monter une machine à vapeur à côté de chaque
pompe, si l'on remarque en outre qu'avec les machines électriques prenant leur
force sur une machine fixe à vapeur centrale, on peut employer les moteurs à con-
densation et diminuer de beaucoup la quantité de combustible nécessaire. »
D'autres essais, faits en 1881, dans quelques usines, pour transporter
la force à distance, ont donné également de bons résultats.
L'ÉLECTRICITÉ FORCE MOTRICE
525
M. H. de Parville, dans son ouvrage L'Electricité et ses applications, expose
en ces termes les applications les plus intéressantes du transport de la force,
faites après les essais de MM. Félix et Chrétien à Scrmaize :
« A la fonderie de Ruelle, on commande électriquement à distance des machines-
outils, des perceuses, etc. Dans les magasins de la Belle Jardinière, à Paris, on fait
passer par un fil la force de la machine à vapeur qui est dans les caves aux qua-
trième et cinquième étages, et on fait mouvoir ainsi des machines à coudre, des
scies à rubans, etc. Aux Magasins du Louvre, un fil suspendu à travers la rue
Saint-Honoré, envoie de la force empruntée au moteur placé dans les caves, jusque
dans la rue de Valois, à 150 mètres de distance.
Depuis deux ans, les applications se multiplient. On commence déjà à comman-
der dans les mines certains appareils par transmission électrique. Le moteur est
installé près des puits, et la force est conduite dans les galeries souterraines par
un fil métallique. En Suisse et dans quelques villes d'eaux des Pyrénées, on se
sert de la force de petits torrents pour produire la lumière électrique nécessaire
à l'éclairage des hôtels. A Saint-Moritz, dans les Grisons, on voit un étincelant foyer
de lumière alimenté parla chute d'un petit torrent.
L'Exposition renfermait, du reste, des exemples très nombreux et bien choisis
des transmissions électriques. Si toutes les machines fonctionnaient sans moteur
apparent, sans bruit, sans embarras, c'est que la force leur était envoyée télégra-
phiquement. L'électricité fabriquée dans la galerie parallèle à la Seine arrivait par
les nombreux fils qui couraient dans l'espace et le long des murs jusqu'aux petits
moteurs dynamo-électriques. On poussait un bouton, et tout s'ébranlait, sans plus
de cérémonie. C'est ainsi que fonctionnaient les outils, raboteuses, foreuses, tours,
machines à coudre, brodeuses, tisseuses, etc. Une pompe Nent et Dumont élevait
et refoulait de l'eau, empruntant sa force par un fil à un moteur à vapeur de
20 chevaux installé sous la galerie sud. En 1867, il y a quatorze ans, la même
pompe Nent et Dumont fonctionnait au Champs-de-Mars, actionnée à distance par un
câble télodynamique Hirn. Aujourd'hui le câble s'est aminci au point de devenir
un fil, et, au lieu de porter la force à quelques kilomètres, il la transporterait tout
aussi bien jusqu'à Rouen, jusqu'à Lyon.
A côté travaillait la perforatrice à diamant noir de M. Taverdan. Aujourd'hui
on emploie l'air comprimé pour la commande des perforatrices au fond des tunnels.
C'est ainsi que l'on a percé les trous de mines au mont Cenis et au Saint-Gothard.
La transmission par air comprimé entraîne l'établissement et l'entretien de tuyaux,
qu'il faut continuellement allonger et déplacer. C'est coûteux, incommode, et le
rendement de la force transmise peut descendre jusqu'à 5 peur 100 de la force
employée. Avec un fil qui se déroulera à mesure des besoins, on transportera la
force au front de taille relativement sans frais, et avec un rendement de 50 pour
100. La perforatrice de l'Exposition donnait très bien une idée des avantages que
l'on obtiendra dans ce cas avec le système électrique.
Les différents ventilateurs du Palais, notamment le ventilateur de MM. Gcneste
et Herscher, qui amenait l'air dans les salons hermétiquement clos des audi-
tions téléphoniques, étaient mus par transmission électrique. En un mot, tout,
52G
LES NOUVELLES CONQUÊTES DE LA SCIENCE
à l'Exposition, fonctionnait électriquement. L'électricité y régnait sans partage.
Une application intéressante frappait surtout le visiteur : l'ascenseur électrique
installé au sud-est du Palais, imaginé par MM. Siemens frères de Berlin. On peut
décrire l'ascenseur en quelques lignes.
On voyait, s'élevant au milieu de la cage de l'ascenseur et dans toute sa hauteur,
une solide tige de fer ressemblant à une crémaillère. Cette tige traverse à frotte-
ment la plate-forme, où prennent place dix personnes. Une petite machine dynamo-
électrique est cachée sous le plancher de la plate-forme. On lui envoie de l'élec-
tricité par un fil; elle se met à tourner, et elle entraîne dans son mouvement
deux pignons dentés, symétriquement disposés, qui engrènent les dents de la
crémaillère; la plate-forme se hisse ainsi le long de la tige centrale; comme l'élec-
tricité arrive continuellement le long de la tige à la machine, la plate-forme monte
jusqu'à ce qu'on l'arrête. Pour redescendre, on renverse le sens du courant; la ma-
chine tournant en sens contraire, le pignon engrène dent par dent, et s'abaisse
comme on descendrait une par une les marches d'un escalier. La plate-forme suit
et ramène au rez-de-chaussée les dix personnes qu'elle avait emportées. Si le cou-
rant n'arrive plus, soit qu'il soit interrompu volontairement ou involontairement,
la roue dentée crochet reste engrenée avec les deux crémaillères, et la plate-forme
se maintient suspendue. Plus d'accident à redouter, plus de piston profond, plus
besoin d'eau ! »
L'application de l'électricité au labourage, faite à la sucrerie de Ser-
maize par MM. Chrétien et Félix, devait conduire à essayer la traction, par
le même système, des convois de chemins de fer. Cette innovation ne tarda
pas à être réalisée.
C'est à M. Werner Siemens, de Berlin, qu'est dû l'honneur de la pre-
mière tentative de ce genre.
M. Werner Siemens avait préludé à l'application de la traction élec-
trique sur les voies ferrées, par une autre invention, plus modeste, et pour
ainsi dire préparatoire. Nous voulons parler du chemin de fer électrique
postal, qui fut réalisé à Berlin, en 1880, d'après l'idée qu'avait émise,
en 1879, M. Ch. Bontemps, employé des télégraphes français. C'était une
sorte de petit chemin de fer portatif, dont l'électricité était le moteur.
Une bobine Siemens, tournant de son propre mouvement, établie sur le
remorqueur, entraînait les roues d'un petit chariot sur les rails, et avec lui,
une série de boîtes, où l'on déposait les lettres et les petits paquets.
Le chemin de fer postal de M. Werner Siemens était destiné, dans la
pensée de l'inventeur M. Ch. Bontemps, et de M. Werner Siemens, qni
avait réalisé cette idée, à faire le service du transport des lettres dans les
villes, avec plus d'avantages que ne le font les tubes pneumatiques. Cepen-
dant cette ingénieuse invention ne fut pas appliquée à Berlin, à cause de
quelques difficultés d'installation, et de la place que l'appareil aurait
L'ÉLECTRICITÉ FORCE MOTRICE o27
exigée. On ne doit pas, toutefois, la considérer comme abandonnée. Elle
trouvera un jour ou l'autre son application.
La ligure suivante donne l'idée du petit tramway postal disposé par •
M. Wcrner Siemens.
Un petit chemin de fer postal avait été installé, à titre d'essai, par
M. Marcel Deprez, dans la cour de l'administration des télégraphes, et le
5-28 LES NOUVELLES CONQUÊTES DE LA SCIENCE
résultat de cet essai n'avait rien laissé à désirer. Cependant, pas plus à Pa-
ris qu'à Berlin, le projet de remplacer les tubes pneumatiques, dans le
service postal, par une petite locomotive électrique, ne fut adopté par l'ad-
ministration.
Arrivons au chemin de fer électrique de M. Werner Siemens.
C'est à l'Exposition d'électricité de Berlin, en 1879, qu'apparut, pour la
première fois, le système de transport électrique des convois sur les voies
ferrées, réalisé par M. Werner Siemens. Ce spécimen était, toutefois, de pro-
portions très réduites. Ce n'était qu'une sorte de joujou. Cependant le prin-
cipe était posé. On voyait pour la première fois un moteur électrique se
déplacer, entraînant un convoi de chemin de fer.
Chacun comprend immédiatement quels sont les avantages d'une telle
disposition pour les voies ferrées. Avec les locomotives, le moteur est obligé
de dépenser une grande partie de sa force à traîner son énorme masse, à se
remorquer lui-même. Avec la traction électrique, rien de pareil; la voiture
ne supporte que le poids de la machine électro-magnétique réceptrice; le
générateur d'électricité est en un point quelconque, et l'électricité, grâce à
sa merveilleuse faculté de transport, court le long d'un fil conducteur, pour
venir animer le moteur. Si l'on considère qu'une locomotive pèse autant à
elle seule qu'un convoi entier, on comprendra de quel avantage est l'électri-
cité employée comme moteur dans les chemins de fer. Débarrassé de l'é-
norme poids qu'il lui fallait traîner, le moteur gagne le double en puissance.
Le système de transport sur les voies ferrées de M. Werner Siemens, se
composait d'une machine dynamo-électrique montée sur des roues, et en
rapport avec une machine dynamo-électrique fixe, qui lui fournissait l'élec-
tricité. Les véhicules que remorquaient cette locomotive électrique étaient
de petits chariots très bas, portant une banquette à deux faces.
Le conducteur qui amenait l'électricité à la machine dynamo-électrique,
était une barre de fer placée entre les deux rails, isolée au moyen de blocs
de bois, et sur laquelle frottaient, en passant, des lames flexibles reliées à
la machine réceptrice.
Ce n'était encore laque l'embryon du système de traction électrique sur
les voies ferrées, mais l'embryon devait se développer. Avant même l'Expo-
sition d'électricité de Paris, c'est-à-dire au mois de mai 1881, un véri-
table service de tramways électriques fut inauguré à Berlin, entre l'Ecole
des Cadets et Lichtenfeld, sur une distance de 2450 mètres. Ce service
existe encore aujourd'hui; la ligne a même élé prolongée. Seulement,
le train n'est plus ti<ré sur les rails par une machine commune. Chaque
L'ÉLECTRICITÉ FORCE MOTRICE
voiture porto sa machine réceptrice, et marche d'une manière indépendante.
La voiture est munie, d'ailleurs, d'organes très précis, qui règlent sa vitesse.
Dans ce second système le courant électrique arrivait à la machine
dynamo-électrique placée dans la voiture par l'intermédiaire de l'un des
rails, et elle revenait par l'autre rail; ce qui évitait la nécessilé d'un con-
ducteur spécial isolé placé au milieu de la voie, comme on l'avait fait au
début.
Nous ne devons pas négliger de dire que la construction du tramway
550 LES NOUVELLES CONQUÊTES DE LA SCIENCE
électrique de Lichterfelde ne se fil pas sans difficulté. La population de
Berlin était remplie de préventions contre cette invention nouvelle. On trem-
blait à l'idée de voir un chemin de fer électrique traverser les rues de la
ville, et l'on fit si bien que l'Empereur Guillaume lui-même, entraîné par
les préjugés publics, fut un des adversaires de l'entreprise. Mais le créateur
du tramway électrique était habitué, dès son jeune âge, à la lutte. Il sur-
monta toutes les résistances, et en dépit du mauvais vouloir de l'Empereur,
il prononça, aux applaudissements d'un public impartial et émerveillé, le
Surge et ambula (Lève-toi et marche).
Le tramway électrique de M. Werner Siemens apparut à l'Exposition
d'électricité de Paris en 1881. Seulement, on fut obligé de le modifier, par
des raisons que l'on va comprendre.
La ligne ferrée partait du bas de l'avenue des Champs-Elysées, devant les
chevaux de Marly (place de la Concorde), où l'on avait construit un petit
chalet servant pour le départ, et elle aboutissait à l'intérieur du palais.
La force motrice était produite par une puissante machine dynamo-élec-
trique, dont le courant était conduit jusqu'au wagon. Ce wagon, beaucoup
plus grand et beaucoup plus lourd que celui du chemin de fer électrique
vie Berlin, n'était qu'un simple omnibus de la Compagnie des tramways,
dans lequel, on avait placé une machine dynamo-électrique, ou bobine
Siemens.
La police municipale de Paris avait exigé que les rails fussent dispo-
sés comme ceux des tramways, c'est-à-dire en rainures; par suite de
cette injonction, on ne put se servir des rails pour conduire le courant. La
boue et la rouille empêchèrent même de les employer comme communica-
tion à la terre; de sorte qu'il fallut installer sur des poteaux, deux fils et
deux tubes à rainures, qui suivaient la voie à hauteur de l'omnibus, pour
obtenir la liaison entre la machine génératrice et la machine réceptrice
placée sur le véhicule. Celle liaison était effectuée par l'intermédiaire de
deux frotteurs à roulettes, qui glissaient à l'intérieur des tubes, et d'une
double corde (renfermant les conducteurs métalliques) qui suivait l'omni-
bus, en passant à travers les rainures des tubes.
Le moteur dynamo-électrique entraînait la voiture avec une vitesse de
15 kilomètres à l'heure.
L'aspect général du tramway électrique de V Exposition de Paris en 1881
est donné par la figure 194.
Quelques jours après son inauguration, le tramway électrique fonc-
tionnait parfaitement, malgré les difficultés qui s'étaient présentées au
moment de l'installation.
L'ÉLECTRICITÉ FORCE MOTRICE 5ôl
Notons, en passant, qu'un jour, pour montrer sa vaillance, il renversa
et tua un homme sur le Cours la Reine. Le tramway prussien prouvait,
à sa manière, qu'il était capable de rivaliser a\ec nos tramways; mais
on aurait préféré un autre argument.
Le système de traction électrique des convois de chemin de fer par une
machine dynamo-électrique, est déjà parvenu à un tel point de perfection,
que l'on s'étonne généralement qu'il ne soit pas encore entré dans la pra-
tique. L'explication de ce fait, c'est que les chemins de fer électriques, pour
être avantageux, exigent que les stations où se trouvela force génératrice ne
soient pas trop multipliées. Il faut, pour réussir, opérer un véritable trans-
port électrique de la force à grande distance. Or, à l'époque des premiers
essais de M. Werner Siemens, et jusqu'à ces derniers temps, comme on le
verra plus loin, les transports d'électricité à grande distance n'étaient pas réa-
lisables. Aujourd'hui, au contraire, et depuis les travaux de M. Marcel
Deprez, dont nous allons parler, le transport à toute distance, avec un fil
conducteur quelconque, est devenu possible. Il faut donc s'attendre à voir,
dans un intervalle plus ou moins prochain, les chemins de fer à traction
électrique prendre un essor considérable. Ce n'est qu'une question de
temps. En principe, la locomotive à vapeur est destinée à faire place, un jour
ou l'autre, au remorqueur électrique.
Il existe actuellement en Europe les chemins de fer électriques suivants :
de Berlin à Lichterfelde, 2520 mètres; de Sandwort à Kostverloren (Hol-
lande), 2100 mètres, de Bush à Bushaven (Irlande), 10 kilomètres, et un
dernier tramway électrique dans les mines de charbon deZankerode.
A ces lignes il faut en ajouter quelques autres, de moindre importance,
comme celles de Portrush, de Brighton, etc.
Tout récemment, la compagnie du chemin de fer métropolitain de
Londres a décidé d'établir la traction électrique sur une partie de son
réseau. Le parlement anglais a autorisé, au mois d'octobre 1883, la con-
struction d'une ligne, en partie souterraine, qui partira de l'extrémité Nord
deNorlhumberland, passera sous cette avenue, sous le quai Victoria, et le
lit de la Tamise, pour aboutir à la station de Waterloo. Le trajet total se
fera en trois minutes et demie. Le courant sera fourni par une machine
dynamo-électrique unique, placée à poste fixe, à la station de Waterloo. La
construction et les appareils de la ligne sont concédés à MM. Siemens
frères.
Ainsi, le mouvement est donné, et il n'est pas probable qu'il se ra-
lentisse. On peut dire que, grâce au progrès de la traction par l'élec-
552 LES NOUVELLES CONQUÊTES DE LA SCIENCE
Iricité, les jours de la locomotive à vapeur sont, dès aujourd'hui, comptés.
La création du chemin de fer électrique de Berlin aurait suffi pour rendre
célèbre le nom de M. Werner Siemens. Mais cette invention n'est qu'une des
nombreuses créations, dans l'ordre mécanique, que l'on doit à M. Werner
Siemens, ou plutôt aux frères Siemens. En effet, la famille Siemens forme,
dans la science et dans l'industrie, une sorte de dynastie, qui s'étend à
l'Allemagne, à l'Angleterre et à la Russie. L'inventeur du chemin de
fer électrique est M. Werner Siemens, le Siemens de Berlin, comme on
l'appelle, par opposition au Siemens de Londres, ou William Siemens. Le
Siemens de Bussie est M. Cari Siemens. Un autre, Frédéric Siemens, est
directeur de très importantes verreries en Bohème, et d'établissements
industriels à Dresde.
Le chef de cette famille justement célèbre, M. Werner Siemens, est né le
13 décembre 1816, à Lenthe (Hanovre), dans cette villeoù,un siècle aupara-
vant, mourait l'illustre Leibniz. Sa famille ne négligea rien pour faire de
lui un homme utile et distingué. On l'envoya de bonne heure au gymnase
de Lubeck, où il fit toutes ses études universitaires. Il en sortit à l'âge de
dix-huit ans, pour entrer dans l'artillerie prussienne. En 1857, M. Werner
Siemens fut nommé officier dans cette arme, ce qui lui permit de satisfaire,
dans une certaine mesure, sa passion naturelle pour les sciences phy-
siques et leurs applications.
M. Werner Siemens resta jusqu'en 1849 dans l'armée active, qu'il quitta
alors définitivement, pour se consacrer exclusivement à la mise en pratique
des nouvelles découvertes en électricité.
Il était encore au service lorsqu'il établit en Prusse les premières lignes
télégraphiques dont ce pays fût pourvu, et dont l'exécution avait été confiée
à l'Elat-major prussien.
M. Werner Siemens avait déjà, en 1847, proposé l'emploi de la gutta-
percha pour la conservation des lignes télégraphiques souterraines. Un an
plus lard, il faisait, dans le port de Kiel, à l'aide de fils de gutta-percha,
d'intéressantes expériences sur un nouveau système de torpilles.
Ces divers travaux, entrepris avec une supériorité de vues incontestable et
une singulière dextérité pratique, avaient attiré l'attention de l'Académie de
Berlin, qui, en 1850, admettait dans ses rangs leur laborieux auteur. Quel-
ques années plus tard, M. Werner Siemens devenait correspondant étranger
de l'Académie des sciences de Paris.
M. Werner Siemens ayant quitté l'armée, en 1850, fonda à Berlin l'impor-
tante usine Siemens et Halske, qui figure au premier rang des établissements
L'ÉLECTRICITÉ FORCE MOTRICE
consacrés à la fabrication des machines et engins se rapportant à l'électricité.
En 1865, M. Werner Siemens créa en Russie le système de l'expédition
des dépêches par l'air comprimé. Son frère, M. William Siemens, l'établis-
sait, en 1870, en Angleterre.
534 LES NOUVELLES CONQUÊTES DE LÀ SCIENCE
Parmi les autres inventions qu'on doit à M. Werner Siemens, nous signa-
lerons sa poulie-signal, à l'usage des chemins de fer, — un alcoomètre
particulier, — enfin sa lampe électrique à compensation, dont nous avons
parlé dans le cours de ce volume et qui éclaire, à Paris, l'Éden-Théâtre.
Ce célèbre physicien-constructeur appartient à la plupart des Aca-
démies de l'Europe. Il fut, pendant quelque temps, membre du parlement
de Berlin.
La fortune s'est montrée libérale pour le fécond inventeur. Mais M. Wer-
ner Siemens, guidé par un cœur excellent, sait faire un emploi intelligent
et généreux de sa fortune. Il a présidé seul à l'éducation de ses frères, dont
l'un, M. William Siemens, occupe aujourd'hui en Angleterre une posi-
tion considérable.
M. William Siemens, qui est aujourd'hui naturalisé Anglais, est né à
Lenthe (Hanovre) en 1823. Il entra à l'École polytechnique de Magdebourg,
ensuite à l'Université de Gôttingue. Chargé par son frère, Werner, de faire
connaître et breveter en Angleterre un nouveau procédé de dorure galva-
nique, il finit par créer en Angleterre un établissement analogue à celui de
Berlin.
M. William Siemens imagina, en 1851, son compteur à eau, qui est en-
core très répandu en Angleterre et dans d'autres pays. Son fourneau à gaz
régénérateur, imaginé de concert avec son frère, Frédéric, fut une précieuse
innovation, car il amena la découverte d'un nouveau procédé de fabrication
ae l'acier au moyen de ce fourneau, et ce procédé rend les plus grands
services à la métallurgie de la Grande-Bretagne.
M. William Siemens est une des premières autorités dans les questions
de lumière électrique. Personne n'a autant que lui contribué au progrès et
à la diffusion des industries ayant l'électricité pour base.
C'est M. William Siemens qui fit tous les plans pour la construction et
pour la pose du premier câble sous-marin transatlantique. Il fit construire
à Newcastle, chez M. Mitchell, le steamer le Faraday, pour les études re-
latives à ce grand travail.
C'est M. Cari Siemens, son frère, qui exécuta l'entreprise difficile de la pose
au fond de l'Océan du premier câble sous-marin allant de l'Irlande aux
États-Unis. C'est enfin dans l'usine télégraphique de MM. Siemens frères, à
Woolwich, que fut construit le câble sous-marin pour la ligne Indo-euro-
péenne.
En reconnaissance des services qu'il a rendus à la science et à sa patrie
d'adoption, la reine d'Angleterre a conféré à M. William Siemens le titre de
L'ÉLECTRICITÉ FORCE MOTRICE 535
chevalier, et la plupart des sociétés savantes de l'Europe ont tenu à honneur
d'inscrire son nom sur la liste de leurs membres, titulaires ou correspon-
dants.
M. William Siemens, comme son frère de Berlin, réunit en lui le génie
de la recherche scientifique à celui de l'application pratique. Il appartient
à cette classe d'ingénieurs, dont le nombre tend à s'accroître aujourd'hui,
et qui, après de profondes recherches dans le domaine de la théorie, dé-
montrent la justesse de leurs vues par la construction de machines et
d'appareils, où prennent visiblement corps toutes les conceptions de leur
pensée.
XII
M. Marcel Deprez, sa vie et ses travaux. — Les appareils de M. Marcel Deprez pour
le transport de la force par l'électricité à l'Exposition d'électricité de Paris en 1881 .
C'est à l'Exposition d'électricité de Paris, en 1881, que l'on eut, pour
la première fois, en France, une idée du résultat des travaux de M. Marcel
Deprez sur ie transport de la force à grande distance par l'électricité.
Beaucoup de systèmes analogues se voyaient à cette même Exposition;
mais, plus que tout autre, celui de M. Marcel Deprez attirait les re-
gards du public et l'attention des savtnls. Comme dans tous ces s\stè-
FlG. 190. MACHINE DISTRIBUTIVE DU COURANT ÉLECTRIÇUE, DE SI. JIARCEI DENIEZ.
mes, on trouvait, à l'origine, une machine dynamo-électrique mise en
mouvement par un moteur; seulement, dans l'installation de M. Marcel
Deprez, le moteur électrique était complexe, et composé de deux machines
associées, l'une, anaiogue à la machine Gramme et produisant l'électri-
cité, l'autre pourvue d'organes particuliers, fonctionnant partie mécani-
quement, partie à la main, et dont la description nous mènerait trop loin.
L'ÉLECTRICITÉ FORCE MOTRICE 557
La figure 196 donne l'idée de cet ensemble. On voit la machine dynamo-
électrique, A. assez semlable à la machine Gramme, mais qui en diffère par
le mode d'enroulement du fil conducteur autour de la bobine. Sur la table
plane, B, qui surmonte la machine productrice d'électricité, est la série
L 68
538 LES NOUVELLES CONQUÊTES DE LA SCIENCE
d'organes destinés à distribuer le courant dans telle ou telle direction, au
moyen de petites bornes de cuivre, b, b' b".
De ce générateur de force partait, comme dans toutes les installations do
ce genre, un système de deux fils emportant le courant électrique; mais,
et c'est là la différence absolue, le point caractéristique qui rendait l'expo-
sition de M. Marcel Deprez extrêmement remarquable, au lieu d'aller à une
seule machine mise en mouvement par le courant, on voyait tout le long
de ces fils conducteurs, sur une étendue d'environ 1800 mètres, des fils
secondaires se détacher, pour aller animer, chacun, son petit moteur
électrique et sa machine-outil. La machine principale donnait ainsi le
mouvement et la vie à une série d'environ vingt-sept appareils distincts,
tous indépendants et représentant autant d'ateliers ou de domiciles particu-
liers. C'était là le premier exemple de la distribution électrique de la force.
Avant d'exposer les travaux de M. Marcel Deprez sur le transport de la
force, nous donnerons quelques renseignements biographiques sur ce physi-
cien éminent; et cela d'autant plus que M. Marcel Deprez est Français et qu'il
représente la tête d'une génération d'électriciens qui, continuant les travaux
d'Ampère et d'Arago, conserveront à la France, dans la science électrique, la
brillante place qu'elle conquit pendant les premières années de notre siècle.
M. Marcel Deprez est né le 19 décembre 1843, à Chàtillon-sur-Loing, qui
est également le lieu de naissance du physicien Antoine César Becquerel (de
l'Institut), père de M. Edmond Becquerel, et dont les travaux sur l'électri-
cité furent si nombreux et si appréciés.
On peut dire de M. Marcel Deprez qu'il est i incarnation du génie mathé-
matique, particulièrement appliqué aux questions de mécanique.
Sa vocation spéciale pour la mécanique se révéla, chez lui, dès le
commencement de ses études. Et quand nous parlons de mécanique,
nous n'entendons pas cette science banale, qui consiste seulement à combi-
ner des leviers ou des roues; mais cette science, immense par son étendue,
qui comprend l'étude entière de la force et du mouvement, depuis le calcul
de révolutions célestes jusqu'aux mouvements intimes et moléculaires des
corps; qui embrasse la marche des astres, comme celle de la plus humble
machine. Cette science en suppose beaucoup d'autres. Elle exige une posses-
sion approfondie des mathématiques supérieures, une compréhension com-
plète des parties de la physique où l'on étudie les agents qui se rattachent à la
force, tels que la chaleur etl'électricité, et bien d'autres connaissances encore.
M. Marcel Deprez, dès sa jeunesse, comme il devait le faire plus tard, dans
le complet développement de ses facultés, aima d'un amour exclusif cette
belle science de la mécanique; elle fut le sujet unique de ses travaux.
L'ÉLECTRICITÉ FORCE MOTRICE 539
Mais sa passion dominante ne lui laissait pas le temps de se livrer à la
diversité d'études qu'exigent les examens scolaires. Aussi ne prit-il point la
voie des écoles. Il s'affranchit, comme Ampère l'avait fait de tout ensei-
gnement officiel. Il voulait s'avancer librement dans le chemin qu'il s'était
choisi. f
Yers sa vingtième année, il entra, comme secrétaire, auprès de M. Combes
(de l'Institut), directeur de l'École des mines et ingénieur d'un rare mérite.
Il trouvait là un milieu scientifique propre à favoriser ses études, sous la
protection assurée d'un savant éminent.
L'esprit inventif de M. Marcel Deprez se montra dès cette époque.
Il convient de dire tout de suite que ses travaux peuvent être rangés en trois
séries : les premiers, relatifs aux machines à vapeur, les seconds relatifs à
l'étude des pressions élevées, des mouvements très rapides et très peu
étendus, les derniers concernant l'électricité.
Nous n'essayerons pas d'énumérer les nombreuses solutions données par
l'inventeur dans les deux premières séries de ses travaux. Disons seulement,
pour la première, qu'il indiqua des modes nouveaux et très avantageux de
distributions delà vapeur; pour la seconde, qu'il créa des appareils permet-
tant de mesurer et d'enregistrer les prodigieuses pressions produites par les
gaz détonant dans l'âme d'un canon, ainsi que les vitesses énormes impri-
mées au projectile dans un temps excessivement court.
Des mêmes principes mathématique, maniés avec une admirable habi-
leté, il fit sortir un mode de mesure des pressions et des vitesses dans les
chemins de fer. Comme application de ces données, il construisit un wagon-
dynamomètre, qui est aujourd'hui en usage sur le réseau de l'Est, à l'aide
duquel on peut se rendre compte de tous les éléments de la marche du
train, vitesse, travail dépensé, etc., et les enregistrer automatiquement.
M. Marcel Deprez avait préludé à ses recherches sur le transport de la
force, par des travaux spéciaux en électricité. On lui doit, entre autres inven-
tions, dans le domaine de l'électricité, une série d'instruments de mesure,
fondés sur un principe nouveau, très commodes, très pratiques, et sans les-
quels, peut-être, les belles découvertes qu'il a laites plus tard eussent été
difficiles, ou au moins entravées de travaux préalables, lents et incommodes.
Voilà, pour un homme jeune encore, une carrière remplie d'une façon
/jrillante. Après avoir énuméré les travaux de M. Marcel Deprez, on est heu-
reux de se dire qu'une telle somme de résultats acquis n'est même qu'une
promesse, et qu'il reste à un savant si bien doué toute une moitié, et la
plus active de sa vie, à remplir de découvertes et, d'inventions, qui seront
les dignes sœurs de leurs aînées.
XÏII
Difficultés propres au transport de l'électricité à grande distance. — Travaux de
M. Marcel Deprez. — Expérience faiteà l'Exposition de Munich, en 1881. — Expé-
rience faite à Paris, en 1883, à la gare du chemin de fer du Nord. — L'expérience
de Grenoble.
Le principe de la réversibilité des machines dynamo-électriques étant le
point essentiel du transport de la force par l'électricité, et ce principe ayant
été présenté au public dès l'année 1873, on se demande quelles sont les
difficultés qui ont empêché le transport de la force d'entrer dans la prati-
que; comment il n'a pas été appliqué dès l'abord, et quels progrès il
restait à accomplir pour le faire adopter dans l'industrie.
Ces difficultés, les voici.
Dès les premières expériences que l'on fit sur ce sujet, on reconnut que le
transport électrique de la force entraînait une perte notable, et que l'on ne
pouvait jamais recueillir tout ce qu'on avait dépensé. Il n'y a, du reste, là
rien de surprenant. En mécanique, comme dans l'ordre social, tout ser-
vice se paye; ce n'est qu'au prix d'une certaine perte que l'on obtient un
avantage quelconque. La proportion entre la force effective que l'on recueille
et celle que l'on perd, est ce que l'on nomme le rendement. Votre moteur, a
son point de départ, développe une puissance de 20 chevaux-vapeur; à l'ar-
rivée, votre récepteur électrique ne permet d'en utiliser que 10 : le ren-
dement est de 50 pour 100.
Les premières expériences faites, après le célèbre labourage électrique de
la ferme-sucrerie de Sermaize, firent reconnaître que dès que la distance
entre les deux machinesdevenait un peu grande, le rendement s'abaissait ra-
pidement; si bien qu'au bout de quelques centaines de mètres, on ne ré-
cupérait plus qu'une fraction insignifiante de la force primitive, et que,
dans ces conditions, le transport électrique devenait un véritable leurre.
On sut bientôt oe qui occasionnait cette perte. Pour se rendre d'une des
machines à l'autre, l'électricité doit suivre un fil conducteur. Pendant ce
trajet, elle rencontre dans le fil une certaine résistance, qui entrave sa
marche ; en sorte qu'elle dépense son énergie en chemin, et qu'au bout
L'ÉLECTRICITÉ FORCE MOTRICE 541
d'une certaine distance, elle n'est plus en état de fournir du travail. Plus le
fil est long, plus ,a résistance au passage de l'électricité est grande, et par
conséquent, plus le transport perd de son efficacité.
On possède, il est vrai, le moyen de triompher de la résistance du con-
ducteur. Tous les physiciens savent que plus un conducteur est gros, moins
il oppose de résistance au passage de l'électricité: c'est pour cela que la
terre est le meilleur de tous les conducteurs, en raison de son énorme masse.
Il suffirait donc de prendre un fil assez gros pour supprimer, ou au moins
pour diminuer à volonté, la résistance que rencontre l'électricité dans son
voyage d'une machine à l'autre. Ceci est de toute évidence : en employant
un conducteur d'une grosseur suffisante, on pourrait opérer le transport de
la force à une distance quelconque. Seulement, pour grossir ainsi le fil, il
faut employer des quantités considérables de métal, ce qui devient excessi-
vement cher. Avec un gros conducteur le transport n'aurait aucun avan-
tage; car, on le comprend bien, si l'on recueille des forces, c'est pour les
utiliser; et si leur transport est par trop coûteux, il faut y renoncer. Pour
que l'opération soit rémunératrice, il faut nécessairement faire usage de
fils fins et peu coûteux.
D'autre part, les transports à petite distance, tels que ceux dont nous
avons parlé, et qui ont été tentés depuis l'année 1875, seraient, dans la
pratique industrielle, tout à fait inutiles. En effet, si une grande force, une
puissante chute d'eau, par exemple, se trouve à peu de distance d'un centre
de fabrication, les usines iront bien la trouver; elles s'établiront à ses
alentours. Ce n'est que dans le cas où la source d'énergie mécanique est
très éloignée qu'il est utile d'amener la force à l'usine. Dans ces conditions
seulement, le transport électrique trouve sa véritable utilité, et s'impose,
pour ainsi dire.
Il faut donc accepter ces deux conditions : grande distance et fil fin,
c'est-à-dire forte résistance entre les deux machines, résultant de cette
double obligation.
Tel était l'obstacle qu'avaient rencontré les auteurs des premières expé-
riences sur le transport de la force, et ils n'avaient jamais pu en triompher.
La question n'avançait pas; on commençait même à mettre en doute
l'exactitude des principes sur lesquels reposait l'entreprise, iorsqueM. Mar-
cel Deprez commença à s'occuper de cette question. M. Marcel Deprez par-
vint à trouver la solution cherchée, et il ouvrit ainsi à celte belle applica-
tion de l'électricité la carrière immense qu'elle est appelée à parcourir.
On peut dire, en un seul mot, par quel moyen M. Marcel Deprez triompha
de la difficulté qui nous occupe : ce fut en employant Yélectricitè à haute
542
LES NOUVELLES CONQUÊTES DE LA SCIENCE
tension. L'électricité se comporte, en effet, comme le ferait un corps peu
compressible, l'eau par exemple. Si l'on veut transmettre beaucoup de force
au moyen de l'eau, comme dans la presse hydraulique, il faut en em-
ployer peu, en lui faisant supporter de fortes pressions. On ne saurait dire
au juste ce que c'est que la tension de l'électricité, mais il est cerlain que
l'électricité se comporte comme un liquide soumis à une pression; en sorte
qu'une petite quantité d'électricité fortement tendue peut transmettre beau-
coup de travail. Or, la perte d'électricité qu'on est obligé de subir quand
on transporte la force par un fil conducteur, ne dépend pas de la tension,
elle dépend seulement de la quantité d'électricité qui passe. Pour aug-
menter à volonté la force qu'on recueille sans augmenter la perte, il faut
donc accroître le degré de la tension électrique.
Arrêtons-nous un instant sur ce qu'il faut entendre par la tension élec-
trique. Nous avons compaié la tension de l'électricité à la compression de
l'eau, et l'assimilation est exacte. Quel travail peut-on obtenir d'un mètre
cube d'eau? Personne ne peut le dire. Cela dépend de la hauteur de la
chute, qui rendra ce mètre cube d'autant plus puissant en effets mécani-
ques, qu'il tombera d'une plus grande hauteur. Une certaine quantité
d'électricité peut, de même, suivant la façon dont elle est produite ou
accumulée, se présenter avec une pression plus ou moins grande. Prenons
une machine électrique à frottement, donnant de l'électricité statique, et
essayons d'en tirer une étincelle; nous en obtiendrons à 1 millimètre d'a-
bord, puis à 1 centimètre, ensuite plus loin. Toutes les étincelles sont
à peu près pareilles, il n'y a pas plus d'électricité dans l'une que dans
l'autre; mais pour franchir une distance d'un centimètre il faut à l'élec-
tricité plus de tension que pour franchir un millimètre.
Dans les machines dynamo-électriques, qui sont aujourd'hui nos pro-
ducteurs industriels d'électricité, la tension, dans une machine donnée,
s'accroît avec la vitesse de rotation. Seulement, cela se conçoit, on ne
peut augmenter indéfiniment la vitesse de cette machine. Les premières
machines qui furent construites ne donnaient pas de tensions élevées, même
en accélérant leur mouvement jusqu'à leur limite. Pour dépasser ces ré-
sultats, il fallut modifier l'appareil lui-même, dans un sens alors ignoré.
Voilà donc ce que les physiciens entendent par la tension de l'électricité.
L'influence de la tension sur le transport était vaguement aperçue avant
les travaux de M. Marcel Deprez, lesquels furent entrepris par lui en 1879.
Seulement, on n'était pas pour cela très avancé, car si l'on comprenait qu'il
fallait marcher vers la haute tension, on ne savait ni comment l'employer,
ni même comment la produire.
L'ÉLECTRICITÉ FORCE MOTRICE 543
M. Marcel Deprez commença par étudier les lois du transport électrique
de la force, et il les formula d'une façon simple et claire. Il posa en fait
que le rendement ne devait pas forcément s'affaiblir avec l'accroisse-
ment de la distance, et formula, ce principe, devenu célèbre, que le rende-
ment est, théoriquement, indépendant de la distance. Ensuite, en s'ap-
puyant sur les seules et peu nombreuses expériences faites jusque-là avec les
machines dynamo-électriques; trouvant, avec une admirable facilité, le
moyen de se passer des lois encore inconnues, et de rester mathématique-
ment sur le terrain qui lui était imposé, il montra avec précision quelles
devaient être les dispositions nouvelles des machines dynamo-électriques
pour donner, à coup sûr, une tension déterminée au courant.
Ces vues simples et ces limpides théories, qui apportaient un si grand
progrès dan« me matière de telle importance, auraient dû être accueillies
dans le monde savant avec une joie sans mélange. Il n'en fut rien, et l'on
ne saurait se figurer la nuée de contradictions qui s'éleva autour des affir-
mations de l'inventeur, lorsqu'il les formula en public, pour la première fois.
C'était au Congrès international d'électricité de Paris, en 1881. La plupart
des membres de ce Congrès repoussèrent les idées du novateur. Quelques
théoriciens, déjà engagés dans la même voie, ne considéraient pas sans
ennui le hardi coureur qui les distançait si aisément. La résistance et l'in-
crédulité furent donc générales. Mais ces brouillards ne devaient pas tar-
der à se dissiper aux lumières de la vérité.
Aujourd'hui la victoire est restée à M. Marcel Deprez, mais ce n'a pas été
sans efforts.
Plus exigeant pour lui-même que les théoriciens qui, satisfaits d'avoir
posé un principe, ou mis en lumière une idée, s'arrêtent, se croyant au
bout de leur tâche, M. Marcel Deprez s'engagea dans le chemin abrupt et
pénible de l'expérience et de la pratique. Il voulut faire passer dans les
faits ce qu'il avait si bien conçu dans son esprit.
Après celle de Paris, une Exposition d'électricité s'était ouverte à Mu-
nich. C'était en 1882. M. Marcel Deprez venait d'exposer devant la commis-
sion officielle de cette Exposition ses théories sur le transport de la force. On
lui demanda de les appliquer immédiatement et du premier coup. On lui
proposa, dans ce but, une ligne télégraphique qui n'avait pas moins de
50 kilom. de longueur. Piien d'analogue n'avait encore été fait; la distance
qu'il s'agissait de franchir dépassait tout ce qui avait été vu jusque-là. De
plus, on n'avait jamais opéré avec les fils télégraphiques qui, placés à l'air, et
isolés sans aucuns soins spéciaux, pouvaient faire surgir de graves difficultés.
Malgré les hasards, malgré les craintes de ses amis, sûr de lui-même,
544 LES NOUVELLES CONQUÊTES DE LA SCIENCE
M. Marcel Deprez accepta. Il accepta dans des conditions d'autant plus dif-
ficiles qu'il ne possédait alors, en fait d'appareils, que des machines dynamo-
électriques d'anciens types, transformées tant bien que mal, selon ses idées.
Deux de ces machines furent donc envoyées de Paris en Bavière. L'une
fut placée à Miesbach, village à 57 kilomètres de Munich ; l'autre fut in-
FlC. 198. — HACHINE DYNAMO-ÉLECTRIQUE GÉNÉRATRICE D'ÉLECTRICITÉ, DE il. MARCEL DEPREZ, AYANT FONCTIONNÉ
A MIESBACH, POUR LE TRANSPORT DU COURANT ÉLECTRIQUE A MUNICH, EN 18&2.
stallée au Palais de Cristal, dans cette capitale. Un fil télégraphique de 4mm
de diamètre, amenait le courant ; un fil semblable le ramenait à la ma-
chine génératrice.
La figure 198 représente la machine génératrice de Miesbach, avec le
petit local où elle fonctionnait.
69
L'ÉLECTRICITÉ FORCE MOTRICE
547
Lorsque vint l'heure de cette grande et décisive expérience, tous les
membres de la commission allemande se trouvaient réunis; et il faut
bien le dire, tout en ayant demandé l'expérience à l'ingénieur français,
ils croyaient peu à son succès. Aussi lorsque, au signal de M. Marcel De-
prez, la machine de Munich entra en mouvement, y eut-il un moment de
grande anxiété. Mais bientôt éclata un grand et profond enthousiasme : la
transmission était parfaite!
La machine de Munich était employée à faire marcher une pompe, qui ac-
tionnait une cascade. La figure 199 donne l'idée de cette belle et intéres-
sante expérience.
En raison de son importance considérable, cet essai, fut jugé sans répli-
que. La commission allemande envoya à l'Académie des sciences de Pa-
ris un télégramme, pour lui signaler le succès obtenu par notre compatriote.
On se proposait de mesurer avec exactitude les résultats ; mais divers
accidentsentravèrent les opérations. On put, toutefois, constater un travail
reçu d'un tiers de cheval-vapeur, et un rendement d'environ 50 pour 100.
Un pareil succès, un résultat si nouveau, devaient encourager l'inven-
teur, qui se mit immédiatement à faire construire des machines dynamo-
électriques conformes à ses théories, c'est-à-dire produisant de l'électricité
à haute tension et capables de transmettre de sérieuses forces.
Ces machines n'étaient point, d'ailleurs, imaginées uniquement pour
servir à des expériences. Elles devaient être consacrées à des applications
pratiques, à un service régulier, dans lequel le travail serait de quelque im-
portance, la distance de leur portée utile étant moins grande qu'à Munich,
et comprise entre dix et vingt kilomètres.
On construisit d'abord une seule nouvelle machine dynamo-électrique.
Elle devait servir de génératrice, c'est-à-dire engendrer le courant élec-
trique par l'action du moteur.
La figure 200 représente ce type nouveau demachine génératrice.
Comme toutes les machines dynamo-électriques, elle se compose de
deux bobines électro-magnétiques, A B, A' B', mais le mode d'enroulement
du fil diffère essentiellement de celui qui est en usage dans les machines
Gramme et Siemens. Le récepteur des courants D, ainsi que les balais, E E',
ont également été modifiés par M. Marcel Desprez, pour s'adapler à cette
machine génératrice, dont l'objet spécial est de produire de l'électricité à
haute tension.
Pour machine réceptrice, on prit une ancienne machine de Gramme, du
plus grand type, que l'on transforma, comme on avait fait déjà. Cette der-
nière resta naturellement médiocre, mais enfin elle pouvait servir à un essai.
V
548 LES NOUVELLES COAQUÊTES DE LA SCIENCE
Cet essai, cette nouvelle expérience, se fit dans les ateliers du chemin
de fer du Nord, au mois de mars 1885. Les deux machines génératrice et
réceptrice dont il vient d'être question, étaient côte à côte. Seulement, le fil
qui les réunissait allait jusqu'au Bourget, pour revenir ensuite à Paris, et
présentait ainsi une longueur totale de 1 7 kilomètres. Le transport s'opérait
donc comme si les machines eussent été à 8 kilomètres et demi l'une de l'autre.
L'expérience du chemin de fer du Nord fut poursuivie par la male-
chance. La machine de Gramme transformée n'était pas en très bon état, et
L'ÉLECTRICITÉ FORCE MOTRICE 551
l'on n'avait pas eu le temps de la réparer. La machine génératrice nou-
velle, à son arrivéeà la gare du Nord, reçut une averse énorme; elle fut com-
plètement trempée, condition néfaste pour un tel appareil, dont la conduc-
tibilité perd sensiblement, si on le laisse inonder par l'eau.
Cependant, une commission avait été nommée par l'Académie des
sciences, pour assister à l'expérience du chemin de fer du Nord ; la com-
mission avait fixé le jour : il fallut opérer, bon gré mal gré.
En dépit de ces conditions défectueuses, la commission de l'Institut con-
stata un travail reçu de quatre chevaux-vapeur et demi, avec un rendement
de 48 pour 100.
Le progrès était manifeste. On avait obtenu un rendement supérieur à
celui de Munich.
L'aspect général de l'expérience du chemin de fer du Nord est reproduit
par lafig. 201.
Après ce succès, qui eut un grand retentissement, les demandes d'ap-
plication commencèrent à arriver. Elles devinrent bientôt plus nom-
breuses et plus pressantes. On accepta celle qui était formulée par la
ville de Grenoble, pays extrêmement riche en forces naturelles, et on ré-
solut de réaliser là une expérience qui fût une véritable application pra-
tique, c'est-à-dire dans laquelle, au lieu d'avoir, comme à Paris, les deux
machines génératrice et réceptrice côte à côte, on se placerait dans les
véritables conditions de la nature, à savoir : la force mécanique au loin
et la réception de cette force à une grande distance.
Les machines qui avaient servi à Munich furent employées à Grenoble,
seulement bien remises en état. La machine génératrice fut installée à
Vizille, près d'une puissante chute d'eau; l'autre à Grenoble (distance
14 kilomètres). Les fils conducteurs n'étaient pas les fils du télégraphe élec-
trique, mais des fils en bronze siliceux, qui n'avaient que 2[rm de diamètre.
C'est dans ces conditions qu'au mois de mai 1885, le transport delà
force résultant de la chute d'eau de Vizille fut fait à la ville de Grenoble.
Une commission municipale, nommée à cet effet, constata un travail reçu
de sept chevaux-vapeur, avec un rendement de 62 pour 100.
Les expériences durèrent deux mois, en travaillant deux heures chaque
jour, ce qui constituait un véritable travail industriel. La population de
Grenoble était émerveillée de voir la chute d'eau de Vizille venir faire
marcher une cascade et alimenter des becs d'éclairage électrique, dans le
Hall public. Le succès fut donc, celte fois, définitivement acquis, et tous
les doutes s'évanouirent.
LES NOUVELLES CONQUÊTES DE LA SCIENCE
Nous ajouterons, d'ailleurs, qu'on reprit à Grenoble la distribution éhb
trique de la force, déjà essayée à l'Exposition de Paris, en 1881, seulement
en y joignant, cette fois, l'élément de la distance.
Dans le journal La Lumière électrique, du 15 septembre 1883, M. le
docteur Cornélius Herz rendait compte sommairement, en ces termes, du
résultat des expériences de Vizille à Grenoble :
« Depuis plus de deux mois, des expériences nouvelles de transport et de distri-
bution électrique de la force ont été faites par Marcel Deprez, de Vizille à Gre-
noble, à la distance de 14 kilomètres. Le conducteur reliant les deux stations
était un fd en bronze silicieux de deux millimètres de diamètre, la force reçue
à Grenoble s'est élevée à sept chevaux, et le rendement mécanique industriel
a atteint soixante-deux pour cent.
Yoilà des faits précis, extraordinaires, qui ont été portés, lundi dernier, à la
connaissance du monde savant dans la séance de l'Académie des sciences, où a
été lu le rapport de la Commission nommée par la municipalité, et composé d'in-
génieurs des ponts et chaussées, d'ingénieurs des mines, des télégraphes et d'ingé-
nieurs civils, ayant comme président M. le capitaine du génie Boulanger.
Le transport de la force n'a que quelques années d'existence. Au Congrès d'Élec-
tricité, en 1881, des contradictions, des doutes entourèrent l'exposé des doctrines
de M. Marcel Deprez, alors appuyées à peine sur des essais de laboratoire. Deux années
ne sont pas écoulées, et nous voyons aujourd'hui les machines marcher dans des
conditions réellement pratiques. Les conséquences de cette découverte sont appré-
ciées de tous : l'accroissement immense de richesse qui résultera de la récolte et
de l'apport dans les villes d'une quantité illimitée de force, les heureuses modifi-
cations sociales, l'agrandissement de l'initiative individuelle, en seront les pre-
miers effets.
La municipalité de Grenoble, qui exploite elle-même son usine à gaz et qui pos-
sède, dans les belles montagnes du Dauphiné, des forces naturelles d'une puissance
inépuisable, a suivi, avec le plus vif intérêt, le développement de la découverte
de M. Marcel Deprez dans ses progrès successifs à l'Exposition Internationale
d'électricité en 1881, puis à Miesbach-Munich, en Bavière, en 1882, ensuite au
chemin de fer du Nord, à Paris, en 1883.
Le maire, M. Edouard Bey, a voulu créer une œuvre utile à ses concitoyens, et
c'est aux frais de la ville que toutes les installations ont été effectuées. Les démons-
trations qui viennent d'avoir lieu ont enthousiasmé les populations de l'Isère.
Aussi, dans la séance du 10 septembre de l'Académie des sciences, tout en
faisant ressortir le caractère industriel de ces expériences, qui ont duré deux mois,
M. Bertrand, secrétaire perpétuel, a-t-il pu dire, au milieu de l'approbation una-
nime de ses collègues :
« Ces nouvelles expériences ont eu un succès complet et la ville de Grenoble
peut réclamer l'honneur d'avoir fait le premier pas dans une voie signalée
à plusieurs reprises par les encouragements et les espérances de V Académie
des sciences. »
L'ÉLECTRICITÉ FORCE MOTRICE
555
La voie est donc désormais ouverte aux applications les plus générales
du transport électrique des forces naturelles. On verra bientôt des machines
génératrices d'une puissance considérable absorber des centaines de che-
vaux-vapeur, les transformer, les faire courir le long d'un fil, et des
machines réceptrices les rendre, sous la forme d'un travail mécanique, à
une grande distance. Les chutes d'eau qui, aujourd'hui, coulent, inutiles,
aux flancs des montagnes, enverront leur puissance au centre des cités ou
dans des usines Irès éloignées. Sur toutes les côtes de l'Océan, les inces-
santes dénivellations liquides, c'est-à-dire les marées quotidiennes, repré-
sentent des milliards de kilogrammètres de force, qui retombent sans utilité
le long des rivages. Quand on saura recueillir ces énergies perdues, et les
transporter, grâce à l'électricité, aux lieux où l'on pourra les utiliser, on dis-
posera d'un total de forces, qui remplacera avec avantage celles que nous
fournit, non sans bien des opérations préalables et dispendieuses, le char-
bon extrait du sein de la terre.
De cette masse énorme d'énergie mécanique ainsi transportée, chacun
prendra sa part, chez lui, pour l'utiliser à sa fantaisie. On la consacrera à
faire agir les outils et mécanismes dans les usines ; h donner le mouvement à
des tours, à des métiers; à animer les ateliers les plus divers; ou bien à
produire l'éclairage, soit par l'arc électrique, soit par des lampes à incan-
descence. Dans les pays montagneux où abondent torrents et cascades, ces
forces naturelles pourront à l'avenir être utilisées, et un grand nombre de
villes, de localités, de régions industrielles, trouveront un bénéfice inespéré à
remplacer la machine à vapeur par cette force libéralement donnée par
Dieu, stérilisée jusqu'ici, et que le génie de l'homme a su reconquérir.
On se fera une idée, en jetant les yeux sur la figure 202, du mode
général d'utilisation d'un torrent ou d'une chute d'eau, par le secours de
l'électricité. Une turbine immergée dans le lit du torrent, et mise en action
par la chute d'eau, vient faire marcher une machine dynamo-électrique,
et l'électricité fournie par le mouvement de cette machine, va, à grande dis-
tance, faire agir des mécanismes destinés au travail de la construction de
maisons ou aux opérations des ateliers. Une autre partie du courant est
consacrée à produire l'éclairage. Comme il a été suffisamment établi dans
le cours de ce volume, l'électricité jouit, en effet, du double privilège de
produire à volonté la force ou la lumière.
XIV
La science se venge de ses détracteurs par de nouveaux bienfaits.
Après tout ce que nous venons de dire, on pourra envisager avec moins
d'anxiété qu'autrefois la question de l'épuisement possible, ou probable,
des provisions de bouille accumulées dans le sein de la terre. Les géo-
logues et les métallurgistes calculent depuis longtemps, sur des bases
plus ou moins sûres, pour déterminer l'époque où les mines de houille
actuellement connues cesseront de nous fournir le combustible qui forme
l'aliment fondamental de l'industrie moderne. Il est maintenant certain
que bien avant l'épuisement de nos gisements houillers, on aura trouvé
dans l'électricité le moyen de produire de la force sans recourir au
charbon.
On peut même croire que l'électricité employée comme force motrice,
transformera un jour le mode général d'emploi de la houille. Que de frais
ne faut-il pas faire pour transporter le charbon du carreau de la mine
dans les usines qui le consomment ! Serait-il impossible de brûler la
houille aux environs des houillères, pour produire une force, qui serait
dirigée, au moyen d'un fil conducteur, dans les ateliers et manufactures?
Dès lors, plus de transport par les canaux et les voies ferrées. On brûle
le charbon sur place, et on en extrait la quintessence, c'est-à-dire la force,
que l'on expédie ensuite partout où elle est demandée. C'est l'histoire
des alcaloïdes que l'on retire du Quinquina, la quinine et la cinebo-
nine, qui concentrent sous un faible volume les propriétés médicinales
de l'écorce du Pérou.
Pourquoi voit-on tant de verreries aux environs des houillères, dans le
Nord de la France et en Belgique, ou dans les forêts de la Bohême? Parce
qu'en établissant au voisinage des gisements de houille et au sein des forêts,
la fabrication du verre, qui n'exige que du combustible et des matières
premières sans valeur, on supprime les dépenses et les embarras qu'en-
traîne le transport du charbon ou du bois. C'est ce qui arrivera un jour pour ,
L'ÉLECTRICITÉ FORCE MOTRICE 557
la force. On la fera naître au pied même des gisements de houille, afin
d'éviter les voyages du charbon.
Autre innovation. Il faut aujourd'hui élever la houille des profondeurs
de 500 à 600 mètres, pour l'amener hors de la mine. Cette manœuvre ne
se fait pas sans frais. Ne pourrait-on brûler la houille à l'intérieur
des galeries, au point même où on l'arrache à sa roche schisteuse, et
expédier de là, par un fil conducteur, la force motrice provenant de sa
-combustion?
Le mode général d'emploi du charbon, et son mode particulier d'ex-
traction au sein de la mine, seraient ainsi profondément modifiés.
Quelles échappées imprévues, quels horizons nouveaux nous ouvre la
découverte dont nous venons de retracer l'histoire et les procédés! Quelle
révolution elle présage dans l'industrie, et consécutivement, dans le milieu
social!
Ainsi se trouve justifiée la pensée placée en tête de cette Notice : la révo-
lution par la science. Tout annonce que la science est appelée à boule-
verser la situation présente des hommes et des choses, et que la société se
réveillera, un beau matin, absolument transformée, renouvelée des pieds à
la tête, retournée, comme un gant. Par suite du bas prix de chaque chose,
il n'y aura plus ni classe, ni démarcations hiérarchiques, ni richesse
extrême, ni pauvreté reconnue. Les talents naturels et le travail feront
seuls les distinctions entre les individus. Celui qui, maintenant, est mar-
chand de peaux de lapin, sera archi-milionnaire; tandis que cet autre qui,
de nos jours, trône au faîte des grandeurs, ramassera des bouts de cigares et
ouvrira les portières aux abords des théâtres. Ce sera la bonne, la vraie
révolution sociale, celle que personne ne soupçonne, chez nos aveugles et
ingrats contemporains.
Ne remarquez-vous pas, en effet, ami lecteur, avec quel sentiment d'in-
différence et souvent de mépris ou d'hostilité, la science est accueillie et
traitée par le commun des hommes de nos jours? N'est-il pas vrai que le
titre de savant est, en France, le synonyme d'un être parfaitement ennuyeux,
d'un bonhomme qui prend du tabac à priser et qui se mouche dans un
mouchoir à carreaux; en un mot, d'un personnage assommant, qu'il faut
fuir comme la peste, et laisser à ses bouquins?
Quand un auteur dramatique met en scène un savant, le représente-t-il
jamais autrement que bêle et ridicule? Pailleron, Gondinet, Labiche, Meilhac
et Halevy, n'introduisent sur la scène un membre de l'Académie française,
de l'Académie des sciences ou d'une société savante, que pour en faire un
pitre ou un âne bâté.
558 LES NOUVELLES CONQUÊTES DE LA SCIENCE
Ecoutez cette définition du savant donnée par le prince des poètes fran-
çais contemporains :
Il n'est pas d'animal,
Pas de corbeau goulu, pas de loup, pas de chouette,
Pas d'oison, pas de bœuf, pas même de poète,
Pas île mahométan, pas de théologien,
Pas d'échevin flamand, pas d'ours et pas de chien,
Plus laid, plus chevelu, plus repoussant de formes,
Plus caparaçonné d'absurdités énormes,
Plus hérissé, plus sale et plus gonflé de vent
Que cet àne bâté qu'on appelle un savant1.
Et si un auteur de ma connaissance entreprend de produire sur la
scène les grands hommes de la science, pour intéresser le public aux aven-
tures émouvantes de leur carrière, pour faire apprécier leur génie et mêler
l'enseignement de la science à l'intérêt d'une action dramatique; s'il fait
représenter Denis Papin* ou s'il çcri-t Jean Keppler, une coalition générale
s'élève de toutes parts. Au lieu de l'acccueil sympathique et de l'appui qu'il
espérait, il n'entend que des cris de colère ou de dérision. Pas une parole
d'encouragement ou d'approbation ! Rien que le blâme et d'amères criùques.
Aucune main ne se tend vers lui. Tout se réunit pour l'accabler, et ensuite
un silence de mort! Il faut faire la nuit et l'oubli sur une tentative d'exal-
tation littéraire de la science et des savants. Il faut effacer jusqu'au sou-
venir, jusqu'au nom, du Théâtre scientifique.
Songez donc! vouloir faire d'un physicien ou d'un chimiste un héros de
théâtre; vouloir répandre la science par une voie nouvelle; se flatter d'at-
tendrir ou d'amuser le spectateur avec les péripéties de la vie d'un astro-
nome, quel crime abominable! La tradition veut qu'un savant soit tou-
jours désigné, non à l'admiration, mais aux risées de la foule assemblée,
et malheur à celui qui ose remonter l'irrésistible courant du préjugé
universel.
Nos journaux accordent-ils à la science une place proportionnée à l'im-
portance des services qu'elle rend à chacun? Ce n'est que dans un petit
nombre de journaux que l'on trouve un compte rendu périodique des
séances de l'Institut, de l'Académie de médecine ou de la Société des
t. Victor Hugo, Le Roi s'amuse, acte I, scène rv.
2. Denis Papin, drame en 5 actes 8 tableaux, par Louis Figuier, représenté pour la première
fois à Paris, sur le théâtre de la Gaîté, le 5 juin 1882. Imprimé à Paris, chez Calmann-Lévy,
ro-12, 1882.
L'ÉLECTRICITÉ FORCE MOTRICE 559
ingénieurs civils. Quant à ce que l'on appelle, dans le style du journalisme,
les Variétés scientifiques, c'est une affaire d'Etat pour les faire accepter
par le directeur.
Il y a toujours place dans un journal pour la politique et les racon-
tars, presque jamais pour la science et l'industrie, c'est-à-dire pour ce qui
est la force et la vie des peuples modernes.
Quand je rédigeais, dans la Presse de Girardin, le feuilleton scientifique,
l'administrateur, qui ne pouvait digérer Pappointement mensuel qu'il
était forcer de me compter, avait coutume de me dire :
« Mon Dieu, mon cher Figuier, que votre feuilleton de samedi dernier
était ennuyeux! »
Et moi de lui répondre : « Celui de samedi prochain le sera bien
davantage. »
Entrez à la Chambre des Députés au moment où le Président annonce
une loi d'affaires, ce qui signifie une question de chiffres et de faits,
aussitôt la salle se vide, et le rapporteur rapporte dans le désert.
Hélas! tel est l'esprit français. 11 fuit tout ce qui paraît devoir exiger de
lui quelque attention. Combien de personnes se font une gloire de ne rien
entendre aux mathématiques, et se déclarent, avec orgueil, incapables
de faire une addition. Ces braves gens jouent au casse-tête des échecs;
ils comprennent l'intrigue du Mariage de Figaro, et même le livret de la
Flûte enchantée, c'est-à-dire ce qu'il y a de plus difficile au monde, et ils se
croient impropres à faire la preuve de la division, à arpenter un champ,
ou à comprendre la machine à vapeur, ce qui n'exige que trois minutes
d'attention.
C'est par suite de cette paresse d'esprit que la plupart de nos contempo-
rains accablent la science de leurs dédains, et metLent, pour ainsi dire, les
savants hors la loi.
Amis, laissons dire, et aux injures opposons des bienfaits. Les savants
sont aujourd'hui ce qu'étaient les Chrétiens des premiers siècles. Les
nouveaux convertis apportaient à la société de leur temps la plus admi-
rable des révolutions. Ils transformaient la religion, les mœurs et les
rapports mutuels des hommes; ils bouleversaient l'ancienne société par
le seul secours de la morale et de la charité, et leurs contemporains ne
leur accordaient, en retour, que dérision et mépris. Le titre de Chrétien
était un outrage. Loin de s'irriter de tant d'ingratitude, les sublimes
néophytes répondaient aux colères de leurs ennemis en continuant de
travailler en silence à leur bonheur : ils se vengeaient d'eux par des
bienfaits. Imitons ce grand exemple, et pour nous confirmer dans ces
560 LES NOUVELLES CONQUÊTES DE LA SCIENCE
nobles dispositions des âmes généreuses, répétons les vers sublimes d'un
poète français :
Le Nil a vu sur ses rivages
Les noirs habitants des déserts
Insulter par leurs cris sauvages
L'astre éclatant de l'univers.
Cris impuissants, fureur impie!
Tandis que la troupe ennemie
Jetait d'insolentes clameurs,
Le Dieu, poursuivant sa carrière,
Versait des torrents de lumière
Sur ses obscurs blasphémateurs.
FIN DE l'ÉLECTHICITÉ FORCE MOTRICE.
L'EXPOSITION D'ÉLECTRICITÉ
DE PARIS EN mi
La plupart des inventions, créations et découvertes qui sont consignées
dans ce volume, ont fait pour la première fois leur apparition, ou se sont
manifestées avec un éclat particulier, à l'Exposition internationale d'élec-
tricité qui se tint à Paris pendant l'été et l'automne de 1881. Cette Expo-
sition a été un des événements scientifiques les plus importants du dix-
neuvième siècle. Elle éblouit le vulgaire et les savants eux-mêmes par le
nombre et l'importance des découvertes nouvelles, dans le domaine de
l'électricité, dont elle présentait les résultats, sous la forme d'instruments
et d'appareils divers. Enfin, elle donna le signal et le modèle d'un grand
nombre d'expositions analogues qui s'ouvrirent pendant les années sui-
vantes, à Londres, à Munich, à Vienne, etc.
A ces titres divers, nous croyons devoir donner une description géné-
rale de l'ExposiLion internationale d'électricité de Paris de 1881.
Dans les Expositions universelles de Londres (1862), de Paris (1867 et
1 878) de Vienne (1875) et de Philadelphie (1876) toutes les branches de l'in-
dustrie étaient largement représentées, mais l'électricité n'y jouait qu'un
rôle bien secondaire. La télégraphie et quelques machines dynamo-élec-
triques y figuraient seules pour rappeler les applications pratiques de cette
branche de la science, qui tient tant de place aujourd'hui.
A Londres, en 1862, l'électricité, englobée dans la classe des instruments de
précision, ne comprenait encore que les appareils de télégraphie et leurs ac-
cessoires, les horloges et chronographes et quelques régulateurs de lumière
électrique. La galvanoplastie n'était guère représentée qu'accessoirement,
dans la classe des bronzes d'art, ou dans celle des applications typographiques.
n 71
502 LES NOUVELLES CONQUETES DE LA SCIENCE
Mais à notre Exposilion de 1867 lout le matériel de la télégraphie formait
déjà une classe particulière; la galvanoplastie constituait une section dans
la classe des arts usuels; les phares électriques trouvaient leur place dans
celle des travaux maritimes, et les autres appareils étaient réunis aux in-
struments de physique générale.
Ils ne comprenaient encore, il est vrai, comme machines dynamo-électri-
ques, que celle de Ladd ; cependant le développement commençait à se mani-
fester. Il se prononça encore à l'Exposition de Vienne, en 1873, où parut,
pour la première fois, la machine Gramme, et où fut réalisée la célèbre
expérience du transport de la force à distance, au moyen de l'électricité.
En 1876, à l'Exposition de Philadelphie, le téléphone fit une brillante
apparition; mais ce n'est qu'à l'Exposition universelle de Paris, en 1878,
que les -applications de la science nouvelle commencèrent à être largement
représentées. Le téléphone vint étonner le monde européen, et c'est à ce
même moment que l'avenue de l'Opéra, nouvellement ouverte, s'illumi-
nait dans toute sa longueur par les bougies Jablochkoff.
A partir de celle époque l'élan était donné. De tous les côtés, inven-
teurs et hommes de science s'étaient mis à l'oeuvre, et produisaient chaque
jour les appareils les plus divers, en même temps qu'ils trouvaient de
nouvelles théories destinées à faire progresser les applications de l'élec-
tricité. Aussi, vers le commencement de 1880, l'idée d'une Exposition
internationale exclusivement consacrée à l'électricité, commença-t-elle à
prendre de la consistance et à se répandre parmi les pionniers de l'in-
dustrie savante. Mais comme toutes les idées fécondes, celle-ci avait besoin,
pour prendre corps et arriver à sa réalisation, d'un esprit actif et déter-
miné, qui surmontât les hésitations du plus grand nombre, et sût vaincre
les difficultés qui se présentaient dans une entreprise aussi nouvelle.
Le docteur Cornélius Herz, propriétaire et directeur du journal la Lumière
électrique, était, par excellence, l'homme qui convenait à la situation.
Comme M. Graham Bell, comme M. Edison, le docteur Cornélius Herz
est citoyen américain, mais il n'est pas natif d'Amérique; il est né en
France, à Besançon, en 1845. Il fut emmené fort jeune, par sa famille,
aux États-Unis d'Amérique, et fit en ce pays son éducation et son instruc-
tion littéraire et scientifique.
Le docteur Cornélius Herz revint en France, pour y faire ses études médi-
cales. Pendant la guerre franco-allemande de 1870, il prit du service dans
notre armée, et fil la campagne de la Loire, parmi l'élat-major du général
Chanzy; ce qui lui valut la décoration de la Légion d'honneur. Pendant
l'année qui suivit nos désartres, le docteur Herz regagna l'Amérique, et
L'EXPOSITION D'ÉLECTRICITÉ DE PARIS 563
s'établit à San Francisco, où il fit partie du Conseil de santé, et devint
bientôt le membre le plus influent de tout le corps médical.
Mais la pratique médicale ne satisfaisait qu'imparfaitement une nature
si ardemment tourmentée parles grands problèmes de la science industrielle
5G4 LES NOUVELLES CONQUÊTES DE LA SCIENCE
moderne. Les préocupations du docteur Herz étaient sans cesse tournées
vers les progrès de l'électricité, science naissante, dont il prévoyait déjà
l'immense développement.
Pendant son séjour à San Francisco, le docteur Herz avait fondé l'une des
usines les plus importantes des Etats-Unis, et il se trouvait intéressé dans
toutes les grandes entreprises électriques du Nouveau Monde. Aussi, après
les Expositions de Vienne et de Philadelphie, qui avaient commencé la
réputation de la machine Gramme, se décida-t-il à venir en Europe, pour
se rendre acquéreur du brevet de cette machine, et pour étudier de près
les progrès accomplis chez nous dans la science éléctrique.
C'est un an avant l'Exposition de 1878 que le docteur Herz arriva à Paris,
et put acquérir la propriété du brevet de la machine Gramme pour les
États-Unis. Il se lança alors dans le courant des entreprises électriques
européennes, qui commençaient à devenir très sérieuses, et sut transformer
et rendre pratiques plusieurs inventions qui, sans lui, n'auraient jamais
pu voir le jour.
Le docteur Herz obtint la première concession pour l'exploitation des
téléphones, et bientôt après, il se mit à étudier avec passion cette partie si
intéressante des applications de l'électricité. Dans une autre Notice de cet
ouvrage, nous avons parlé des travaux du docteur Herz en téléphonie.
Tous les téléphones connus avaient le grave inconvénient d'être troublés par
le voisinage d'une ligne télégraphique ou d'une autre ligne téléphonique,
c'est-à-dire qu'ils étaient influencés par le phénomène de l'induction; et en
outre, ils ne pouvaient pas transmettre la parole à de grandes distances. Le
docteur Herz s'appliqua, avec une ardeur sans égale, à résoudre ces deux
problèmes. Il obtint des gouvernements de l'Europe la libre disposition
des réseaux télégraphiques; ce qui lui permit d'arriver aux remarquables
résultats que nous avons rapportés en traitant de la transmission des on-
dulations télégraphiques à grande distance au moyen des appareils de
ces physiciens.
Aussi, l'idée d'une Exposition internationale d'électricité à Paris, ne
pouvait-elle trouver de plus chaud partisan que le docteur Cornélius Herz.
Dès qu'il en eut bien considéré tous les immenses avantage?, au point de
vue du progrès de la science nouvelle, il se dévoua à la réalisation de
cette idée.
Le journal La Lumière électrique entama une campagne en faveur de
l'Exposition projetée, et contribua puissamment à amener son succès.
Au début, l'initiative privée devait se charger de tous les détails d'exécu-
tion et fournir les fonds nécessaires. Dans ce but, le docteur Cornélius
L'EXPOSITION D'ELECTRICITE DE PARIS
Herz avait provoqué la formation d'un comité, composé notamment do
MM. Hébrard, sénateur, directeur du journal le Temps; Jules Bapst, direc-
teur du Journal des Débats; baron Jacques de Reinach, Georges Berger,
qui devint ensuite le commissaire général, et le docteur Cornélius Herz.
Ce comité élabora le plan d'ensemble du projet d'Exposition internationale
d'électricité, et il était tout disposé à se cbarger lui-même de son exécution.
Ce projet, présenté au Gouvernement, ayant été très chaudement accueilli,
par M. Varroy, alors ministre des Travaux publics, puis par son successeur,
M. Sadi Carnot, fut adopté par le conseil des ministres. Le Gouvernement,
jaloux de s'approprier cette création, demanda à se substituer à l'initiative
privée, et à faire de l'Exposition d'électricité une entreprise de l'État. Le
ministre des Postes et Télégraphes, M. Cochery, fut chargé d'en diriger
l'exécution.
L'ouverture officielle de cette Exposition, d'un genre absolument nou-
veau, se fît le 10 août 1881, en présence du Président de la Piépublique,
avec une solennité qui convenait à une manifestation aussi importante, au
point de vue des progrès de la science électrique. On ne se doutait guère
que dans ce vaste Palais de l'Industrie, construit il y avait trente ans à peine,
pour renfermer des Expositions universelles et générales, s'ouvrirait un
jour une Exposition, non pas même d'une science, mais d'une branche
restreinte d'une seule science. Ce fut là un phénomène bien remarquable,
et qui montre d'une façon bien frappante le développement qu'a pris de
nos jours l'application des sciences à l'industrie.
L'Exposition de 1881 réussit, comme on le sait, au delà de toutes les
espérances. Aussi, dans l'année qui suivit, le Gouvernement français vou-
lut-il témoigner sa reconnaissance à l'initiateur d'une manifestation si
heureuse pour notre pays, en nommant M. le docteur Ilerz officier de la
Légion d'honneur.
Depuis plusieurs années déjà, le docteur Herz était le correspondant
du ministère de l'Instruction publique de France, et au moment de l'Expo-
sition d'électricité il fut le représentant officiel du Gouvernement des Etats-
Unis, ainsi que du Gouvernement français.
La grande question du transport de la force au moyen de l'électricité
était considérée par le docteur Herz comme une des plus importantes de
notre siècle. Aussi dès que cette idée commença à se faire jour, se dévoua-
t-il entièrement à son succès. En 1881, les expériences du transport et
de la distribution de la force, organisées sous son influence, à l'Exposi-
tion, avaient déjà donné une idée de ce que l'on pourrait obtenir plus tard
avec un esprit aussi supérieurement doué que M. Marcel Deprez. Depuis cette
Î.C8 LES NOUVELLES CONQUÊTES DE LA SCIENCE
époque, tous les efforts du docteur Herz ce sont tournés vers la solution de
cet immense problème industriel. Rien n'a été ménagé pour fournir à l'in-
venteur tous les moyens d'appliquer ses théories, si élevées et si précises.
Les belles expériences de Munich, en 1881, puis celles du chemin de fer
!du Nord en 1885, et enfin celles qui ont eu lieu à Grenoble, sur la demande
de la municipalité, ont prouvé que la question élait mûre pour entrer
maintenant dans la pratique industrielle, et sont venues confirmer la con-
fiance inébranlable de celui qui n'avait pas craint d'employer toute son
Snergie et une grande partie de son avoir à faire triompher unedes appli-
cations de l'électricité dont les bienfaisantes conséquences sont incal-
culables.
Revenons à l'Exposition d'électricité de 1881.
Les savants n'ont pas été les seuls à profiter de l'enseignement qu'ap-
portait l'Exposition du Palais de l'Industrie. Le public étranger aux sciences
a trouvé un plaisir extrême et une instruction réelle à ce spectacle, si nou-
veau pour lui.
Les innombrables visiteurs qui ont parcouru le Palais de l'Industrie,
pendant cette fête de la science, ne pourront jamais oublier l'aspect mer-
veilleux que présentait, dans son ensemble, la grande nef, où se trouvait un
entassement de petits édifices, tous encombrés d'objets les plus divers. Le
spectacle était étrange, plein d'animation et d'intérêt. Et le soir, lorsque
les foyers électriques inondaient tout l'édifice de leur resplendissante
lumière, on se serait cru transporté dans un de ces palais féeriques que
rêve l'imagination des poètes.
Des appareils moteurs montrant quelle révolution mécanique nous ré-
serve l'avenir, — un système d'éclairage qui laisse bien loin derrière lui
la flamme du gaz, — les accumulateurs d'électricité, — le transport delà
force à distance par le courant électrique, — des instruments, en nombre
infini, représentant les applications les plus variées de l'électricité, — en
un mot, tout ce qu'avait pu réaliser l'habileté et la sagacité d'inventeurs et
de constructeurs de premier mérite, dans le domaine immense de l'élec-
tricité, s'offrait aux regards des visiteurs.
Nous allons faire connaître l'ensemble des appareils qui étaient réunis
dans le Palais de l'Industrie. Pour cela, nous commencerons par entre-
prendre, avec le lecteur, une sorte de promenade dans l'intérieur de la nef,
ensuite dans les galeries du premier étage.
Quand on entrait dans le Palais des Champs-Elysées par la porte princi-
I.
72
L'EXPOSITION D'ÉLECTRICITÉ DE PARIS
571
pale de la façade (exposée au nord), on se trouvait, au milieu du rez-de-
chaussée, en face d'un phare électrique de première classe, appartenant au
ministère des Travaux publics. Ce phare, entouré d'un bassin qui recevait
l'eau en jets et en cascades, est le type des nouveaux phares à éclairage
électrique qui doivent être installés le long de nos côtes. Ses feux tour-
nants sont de diverses couleurs ; il doit produire son effet maximum à une
certaine dislance; mais dans le palais il éblouissait la vue, et l'on ne se
rendait pas exactement compte de sa puissance. <•
En prenant à droile, du côté de l'ouest, on trouvait le pavillon du minis-
tère des Postes et des Télégraphes, précédé d'un autre pavillon, réservé à
la ville de Paris.
On voyait dans le pavillon du ministère des Postes et des Télégraphes,
un grand nombre d'instruments télégraphiques, le circuit horaire qui
remet à l'heure de l'Observatoire les horloges de précision distribuées
dans la ville de Paris. Un service d'avertissement des sapeurs-pompiers,
service d'une importance exceptionnelle, était exposé dans le même
pavillon.
Immédiatement en entrant, à droite, on rencontrait successivement
les appareils de MM. Gaston Planté, Bréguet, Siemens frères, l'exposition
du ministère de la Marine, puis l'exposition du ministère de la Guerre, etc.
La porte du côté de l'est était maintenue ouverte, pour donner entrée à
la voiture du tramway électrique, qui fonctionnait entre le Palais de l'In-
dustrie et la place de la Concorde.
Dans le côté sud du Palais étaient installées les machines à vapeur et
les moteurs à gaz, qui produisaient une force totale de 1600 chevaux-
vapeur. Cette force était divisée, transformée de mille façons, par l'intermé-
diaire de fils électriques, qui sillonnaient l'Exposition dans tous les sens.
La même force engendrait la lumière, pour alimenter les becs et arcs
éclairants disséminés dans les diverses salles ou galeries, et pour servir à
la galvanoplastie, l'électro-chimie, etc.
Montons maintenant au premier étage, par l'escalier monumental placé
à l'ouest. Nous arrivons d'abord, en prenant à gauche, à une série de salles.
La première était une salle de théâtre, renfermant la scène, les décors, et
les accessoires, le tout éclairé par les becs électriques.
Dans la même salle, des cors de chasse téléphoniques, du système Ader
faisaient entendre des fanfares arrivant de plus d'un kilomètre de distance.
A côté, une galerie de tableaux était magnifiquement éclairée par la lampe-
soleil.
572 LES NOUVELLES CONQUÊTES DE LA SCIENCE
Venaient ensuite un salon, une salle à manger, une antichambre, un
autre salon renfermant des ustensiles ou engins se rapportant à l'électri-
cité. Une salle entière appartenait au bec Jamin. Près de là, une cuisine et
une salle de bains, puis une salle de vente, l'exposition du système aéro-
nautique de la Société des aéronautes, etc., etc.
En parcourant les galeries du nord qui longent toute la façade, on ren-
contrait des exibilions variées de téléphones et d'appareils accessoires pour
l'éclairage.
De petites guérites, disséminées en grand nombre au premier étage et
dans la nef, recevaient le visiteur qui voulait faire connaissance avec le té-
léphone. Il lui suffisait d'appliquer à son oreille le récepteur. Il recevait
aussitôt la réponse à ses paroles, et se retirait enchanté d'avoir été si vite
initié au fonctionnement pratique du téléphone.
La salle des auditions de l'Opéra et du Théâtre-Français, le musée rétro-
spectif, l'horlogerie, la bibliothèque et salle de lecture, un buffet, la salle
des conférences et la salle du Congrès, ainsi que les deux pièces occupées
par les inventions de M. Edison, étaient attenantes à cette même galerie
du nord. On admirait, dans cette partie du Palais, un nombre prodigieux
d'appareils de précision ayant pour base l'électricité.
N'oublions pas la salle de billard et le mobilier d'appartement, qui per-
mettaient de juger de quelle utilité l'électricité peut être dans la vie privée;
car, outre l'éclairage, les sonneries, les avertisseurs, etc., tout était des-
servi par cet agent.
Un grand nombre d'appareils scientifiques étaient distribués dans une
série d'autres salles du premier étage. Us comprenaient : les piles, les
bobines d'induction, les machines d'électricité statique, les électromètres,
les applications de l'électricité à la médecine et à la chirurgie, les appareils
pour la galvanoplastie, pour les précipitations métalliques et l'électron
chimie.
La télégraphie privée, la galvanoplastie la téléphonie, les avertisseurs
d'incendies et d'inondations, avaient également leur place dans ce récep-
tacle, infiniment varié des inventions électriques.
Au fond des galeries du premier étage se trouvaient, ainsi que nous
l'avons dit, les deux salles occupées par l'exposition de M. Edison. In-
dépendamment de son système d'éclairage, on voyait là son phono-
graphe, ainsi que son télégraphe quadruple, qui envoie à la fois plu-
sieurs dépèches par un seul fil, ces dépèches pouvant se croiser en sens
inverse.
Les appareils scientifiques exposés dans celte partie du Palais de l'in-
L'EXPOSITION D'ÉLECTRICITÉ DE PARIS 575
dusliie n'étaient pas tous du même intérêt, ni tous d'invention récente.
Nous distinguerons ceux qui se signalaient par un caractère particulier. A
ce titre, il faut citer les appareils du colonel Sébert et ceux du commandant
de vaisseau Trêve, exposés par le ministère de la Marine.
Les appareils du colonel Sébert, d'une précision vraiment admirable,
concernent la balistique, la cbronograpbie, les vélocimètres, les projectiles
enregistreurs, les interrupteurs électriques, la cible disjonclrice, etc. On
voyait là le modèle d'une bouche à feu coupée en deux exactement sur
toute sa longueur, et montrant le projectile inscrivant lui-même sa vitesse
dans l'àmc de la pièce, en ses divers points.
Dès l'année 1859, le commandant Trêve avait abordé les applications
de l'électricité. A cette catégorie se rapporte l'invention de ce savant con-
cernant les signaux faits à distance au moyen de l'électricité, afin de
donner l'heure aux navires qui passent en vue du port, sans s'y arrêter.
Un appareil d'induction par le magnétisme terrestre, dû au même physi-
cien, figurait encore dans cette section.
Dans une vitrine, à côté de l'appareil de M. Trêve, étaient placées les tor-
pilles électriques du même physicien.
Peu de personnes savent que ces engins furent utilisés en 1870, par
M. Trêve, pour la défense de Paris assiégé. Il avait fait installer à Châ-
tillon, avant l'investissement, une série de grenades (petites bombes sphé-
riques) reliées électriquement entre elles. Quand l'étincelle partait, ces
petites grenades éclataient toutes ensemble, semant le ravage et la mort
au milieu des ennemis. Il est probable que les torpilles qui éclatèrent
à Châtillon firent croire aux Prussiens que les environs des fortications
étaient minés, ce qui dut contribuer à les empêcher d'avancer.
Des appareils destinés à montrer l'action du magnétisme sur les gaz et
sur leurs spectres optiques, figuraient dans cette même vitrine. M. Trêve y
avait encore exposé un embrayeur électrique, un appareil destiné à opérer
la transformation du son en lumière, etc.
Enfin, des échantillons d'aciers étaient classés sous le rapport du magné-
tisme. M. Trêve s'est servi des variations de la force coercitive pour classer
industriellement les aciers. C'est de 1869 à 1870 qu'il entreprit, avec la
collaboration de M. Durassiers, ingénieur en chef des travaux chimiques du
Creùzot, une série de recherches sur l'acier, qui amenèrent des résultats
pratiques et industriels très importants.
Le contrôleur d'alarme de M. Collin, en usage au grand Opéra et dans
d'autres théâtres et établissements, est un appareil d'une grande utilité. Le
veilleur qui s'aperçoit d'un commencement d'incendie, n'a qu'à abattre
576 LES NOUVELLES CONQUÊTES LE LA SCIENCE
le bouton de l'alarme, et tout aussitôt, au poste, ou chez le concierge, une
aiguille indique sur un cadran le lieu d'où le signal d'alarme est parti. Un
FlG. 207. — LE PHARE ÉLECTRIQUE DE L EXPOSITION D'ÉLECTRICITÉ.
timbre électrique ne cesse sa sonnerie que quand l'aiguille a été remise
au zéro.
I.
17>
L'EXPOSITION D'ÉLECTRICITÉ DE PARIS 579
Les horloges de M. Collin, donnant l'unification de l'heure par l'électri-
cité, des modèles de paratonnerres, des contrôleurs de ronde, complétaient
celte exposilion.
Continuant notre promenade à travers les galeries du premier étage,
nous rencontrons, non loin de la pièce consacrée aux appareils d'éclairage
de M. Jamin, et près de la grande salle qui servait de réunion aux membres
du Congrès des électriciens, l'intéressante installation pour les auditions
téléphoniques des représentations de l'Opéra.
Cette application si extraordinaire du téléphone, consistant à faire en-
tendre à dislance des sons musicaux et autres, fut la surprise, la merveille,
e grand événement de l'Exposition de 1881, pour le public, et l'on peut
ajouter, pour les savants eux-mêmes. Mais comme nous nous sommes lon-
guement étendu sur ce sujet, dans le cours de ce volume, nous n'insisterons
pas davantage. Disons seulement que jamais la science n'avait produit pareille
merveille; et que l'on s'explique parfaitement la vogue immense dont ces
auditions ont joui pendant toute la durée de l'Exposition. On inaugurait
ainsi l'une des plus étonnantes conquêtes de la physique de tous les temps.
Redescendons maintenant le même escalier monumental qui nous a con-
duit aux galeries du premier étage, et revenons au rez-de-chaussée, c'est-
à-dire dans la nef, pour entrer dans quelques-uns des pavillons les plus
intéressants qui remplissaient cette partie du palais.
Il faut citer ici, en première ligne, le pavillon du ministère des Postes et
des Télégraphes. En jetant un coup d'œil sur la série d'appareils réunis
dans ce pavillon, on pouvait refaire l'histoire de la création et des progrès
successifs de la télégraphie électrique jusqu'au moment actuel.
Là se voyaient les appareils télégraphiques de Morse et de Hughes, ainsi
que le télégraphe à cadran, encore en faveur chez les Anglais.
Dans le système Wheatstone, aujourd'hui en usage aux Etats-Unis, les
signaux sont tracés d'avance par des trous percés sur une bande de papier,
laquelle est engagée dans un transmetteur, qui la faitmarchcr avec rapidité.
Lorsqu'un trou du papier vient à rencontrer un certain point où se trouve
une aiguille à ressort, celle-ci remonte, pour donner un conlact, qui lance
le courant dans le fil. Le transmetteur peut envoyer jusqu'à trois dépêches
préparées d'avance par trois personnes, au moyen de ces bandes perlorées.
Les systèmes de Meyer et de Baudot permettent à plusieurs employés
d'expédier ensemble les signaux de chacun d'eux. En [outre, l'appareil
Baudot imprime les dépêches en caractères ordinaires, ce qui économise
le temps de la traduction.
580 LES NOUVELLES CONQUÊTES DE LA SCIENCE
Avec le procédé dit duplex, les employés peuvent parler à la fois aux
deux extrémités de la ligne. Les dépêches se croisent, sans se mêler; elles
sont reçues en même temps. Ce système a été employé par M. Edison
pour transmettre simultanément quatre dépêches.
La télégraphie sous-marine trouve naturellement sa place ici. Les càhlcs
sous-marins exigent des courants très faibles. C'est pour cela que le récep-
teur est formé d'une toute petite aiguille aimantée, portant un miroir
microscopique, sur lequel on projette un rayon de lumière, qui va se
réfléchir sur un tableau plan. La tache brillante ainsi produite oscille sous
l'influence des passages du courant, et ces signaux représentent les lettres d'un
alphabet de convention. Si la ligne a une longueur moyenne, on se sert du
siphon recorder, — inventé, ainsi que l'appareil précédent, par sir W. Thom-
son, — qui trace une ligne pointillée dont les sinuosités forment les signaux.
Une série d'appareils, tant nouveaux que déjà connus et expérimentés,
représentait l'art de la galvanoplastie.
Continuant notre inspection, nous signalerons, dans l'exposition du
ministère de la Guerre, les appareils mis en œuvre par le colonel Mangin
pour les projections lointaines de la télégraphie optique.
En revenant sur nos pas, nous trouvons une machine, ou presse à plomb,
pour la fabrication des câbles électriques. Cette machine, construite par
MM. Berthoud et Borel, permet de produire des câbles électriques d'après
un mode particulier d'isolement du fil conducteur. Le cuivre constituant
Y âme est isolé au moyen de coton imbibé de paraffine et de résine. Le câble est
recouvert d'une couche protectrice de plomb, au moyen d'une presse hydrau-
lique. Cette enveloppe de plomb, pressée d'une manière continue, entraîne le
câble, qui s'enroule sur une bobine, au fur et à mesure de sa fabrication.
L'emploi de l'électricité pour les signaux des chemins de fer a pris
aujourd'hui une grande extension. Tous les appareils actuellement en ser-
vice sur nos voies ferrées figuraient à l'Exposition, dans le pavillon des
chemins de fer.
Les applications de l'électricité à l'économie domestique étaient représen-
tées par quantité de spécimens. Nous ne ferons qu'indiquer les principaux.
Les sonneries électriques sont assez répandues pour que chacun puisse
les apprécier. Les appareils pour la surveillance des opérations de science
ou d'induslrie, au moyen de signaux fournis par l'électricité, sont aujour-
d'hui très nombreux. Citons, en particulier, les enregistreurs de température,
à l'aide desquels on peut maintenir une étuve ou une serre à un degré
constant. On peut encore, avec un appareil de ce genre, arrêter un métier
à filature ou à tissage, dont un fil s'est cassé.
L'EXPOSITION D'ÉLECTRICITÉ DE PARIS 583
On a, avec l'électricité, un excellent moyen pour avertir qu'un incendie
commence à se produire en un certain lieu. Les avertisseurs d'incendie
actionnés par l'électricité étaient en grand nombre au Palais de l'Industrie.
L'électricité ne sert pas seulement aux correspondances particulières;
elle facilite la surveillance municipale. On a alors un télégraphe de quartier,
composé d'un cadran, dont l'aiguille se porte sur différentes cases, à indi-
cations spéciales.
Les applications de l'électricité à l'art militaire sont nombreuses. Avec
la lumière électrique projetée au loin, on surveille la situation et les mou-
vements de l'ennemi. Dans la télégraphie optique, nouvelle acquisition de
la science transportée dans l'art de la guerre, on se sert des signaux lumi-
neux produits par le soleil ou par la lumière électrique. On a fait, en 1881,
dans la Tunisie, un usage continuel de la télégraphie solaire et électrique.
Nous n'en finirions pas si nous voulions parler de toutes les inventions
utiles et curieuses que l'on rencontrait dans une simple promenade à tra-
vers les galeries de cette Exposition, vraiment unique en son genre.
Nous avons terminé cette course rapide, mais méthodique, qui nous a
permis de signaler à peu près tout ce que le visiteur rencontrait sur son
passage. Pour résumer, nous dirons que les questions qui ont reçu le plus
d'éclaircissements utiles de ce mémorable concours de travaux, représenté
par une immense réunion d'appareils, sont les suivantes :
1° La production de l'électricité par le mouvement; c'est-à-dire les ma-
chines dynamo-électriques ;
2° Les piles secondaires et les accumulateurs;
3° L'éclairage électrique ;
4° Le transport de la force par l'électricité ;
5° Le téléphone.
Nous avons consacré ce volume à traiter, avec étendue, ces diverses ques-
tions. Il nous reste donc seulement à faire ressortir les conséquences géné-
rales, les résultats d'ensemble, de l'Exposition d'électricité de 1881.
Cette Exposition était bien mieux qu'un spectacle brillant, elle était le
champ d'instruction le plus complet, l'enseignement le plus clair qu'on pût
imaginer; et cela non seulement pour les hommes spéciaux, mais aussi,
surtout peut-êlre, pour les personnes étrangères à la science. Depuis cette
grande exhibition, le nom, la forme, l'utilité des principaux appareils élec-
triques, sont connus de tous. On ne saurait passer dans une rue, un télé-
phone à la main, sans entendre h côté de soi nommer l'appareil. Sans doute,
celui qui le reconnaît ainsi n'en sait pas la construction, n'en donnerait pas
584 LES NOUVELLES CONQUETES DE Là SCIENCE
la théorie — qui la sait d'ailleurs? — mais il en connaît l'existence et les
effets. Il l'a entendu à l'Exposition. N'est-ce pas quelque chose? Il a vu
tourner une machine dynamo-électrique, et sait comment se fait l'électri-
cité. Il a l'idée d'un foyer électrique. Il n'était pas allé à l'Exposition celui
qui demandait des bougies Jablochkoff pour les lanternes de sa voiture ! Tous
les passants ont vu rouler le tramway, et ont déjà l'idée du transport de la
force par l'électricité. Tous ceux qui sont entrés au Palais de l'Industrie, et
ils se comptent par centaines de mille, ont emporté une notion sur l'élec-
tricité, petite ou grande, claire ou obscure, mais en tous cas nouvelle, et
d'ailleurs acquise avec plaisir. C'est là le résultat le plus immédiat de l'Ex-
position, et il n'est pas sans importance.
Pour les gens de science, l'enseignement à retirer de l'Exposition était
certain et attendu. Ils comptaient faire là ample moisson de connaissances
nouvelles et importantes; mais on peut dire que la récolte fut plus grande
encore qu'on le pensait. Le côté historique des inventions relatives à l'é-
lectricité s'est considérablement éclairci. On voyait dans les expositions de
divers physiciens français et étrangers, les premiers instruments qui avaient
fourni les données fondamentales de la science; on retrouvait les formes pre-
mières de nombreux appareils qui sont* depuis, entrés dans la pratique,
sous des figures différentes. Des machines peu ou point connues, se oont
révélées comme ayant réalisé, bien avant l'heure de la faveur publique, des
idées devenues célèbres plus tard. On a senti, touché du doigt, cette grande
vérité que toute invention procède d'inventions précédentes. En suivant
ainsi la filiation des idées, on est arrivé à mettre mieux chaque chose à sa
place; à concevoir une admiration plus haute pour les hommes vraiment illus-
tres qui ont, de temps en temps, apporté ces vues de génie qui renouvellent la
science, tout en conservant une estime respectueuse pour les travailleurs de
second ordre qui, après eux, ont tiré les conséquences et construit les appareils.
La question de l'éclairage électrique, encore si mal connue avant l'Expo-
sition de 1881, fut complètement élucidée parles nombreux systèmes d'éclai-
rage, tant par l'arc vollaïque que par l'incandescence, qui étaient distribués
partout. C'est à dater de cette époque que chacun a été convaincu des avan-
tages et de l'avenir immense réservé à l'éclairage par l'électricité.
C'est encore l'Exposition qui a fait pénétrer dans les esprits cette vérité,
que nos machines électriques actuelles sont infiniment trop petites, et
qu'il en faut établir de beaucoup plus grandes. Il suffisait, pour en être con-
vaincu, de contempler un instant la galerie des machines et les formidables
batteries de générateurs d'électricité, avec leurs fleuves de courroies, toujours
courantes.
L'EXPOSITION D'ÉLECTRICITÉ DE PARIS 587
Chacun s'écriait : « Quelle effrayante complication ! Quel soin il a fallu pour
faire marcher ensemble tant de machines! Voilà évidemment comment il
ne faut pas faire. « C'est là un mode de démonstration connu : la démonstra-
tion par l'absurde; quoique détourné, il n'en est pas moins convaincant.
Cet ensemble formidable d'appareils mécaniques eut au moins l'avan-
tage de montrer quelle extension avait prise l'industrie électrique. L'Expo-
sition dans son ensemble en était déjà un frappant témoignage, mais le fait
était plus apparent encore dans la section des machines dynamo-électriques.
On doit se souvenir, en effet, que les premières machines pratiques furent
inventées vers 1870; encore n'étaient-elles qu'à l'état d'embryon. Environ
dix ans après, l'Exposition montrait un nombre considérable de types et
une fabrication très étendue, très florissante; preuve nouvelle du besoin
si vivement ressenti dans le public, de bons générateurs d'électricité. De ce
côté, l'Exposition a posé la question, plutôt qu'elle ne l'a résolue.
Enfin, l'Exposition montra combien l'on était allé plus loin qu'on ne le
pensait dans une voie nouvelle ouvrant à l'électricité une carrière sans
bornes : celle du transport et de la distribution de la force. On pensait
généralement que, de ce côté, on en était à des essais plus ou moins in-
formes et timides. On était resté sous l'impression des premières tentatives
assez limitées et datant de 1879 : on se trouva, avec un joyeux étonnement,
en présence de tout un ensemble d'appareils spéciaux de transport de forces
importantes. Des lois précises furent données, qui renversaient des bar-
rières qu'un tâtonnement timide croyait infranchissables. Enfin, résultat
plus frappant, un premier exemple sérieux et complet de distribution de
l'électricité à des appareils divers et indépendants, fonctionnait sous les
yeux du public surpris, et sous le contrôle des gens de science.
L'Exposition d'électricité de 1881 n'eût-elle donné que ce résultat, il
devrait lui être compté comme un mérite suffisant. D'autres expositions
semblables sont venues après celle de Paris, maison ne doit pas oublier ;
qu'elles sont la suite de cette dernière. Les problèmes qu'elles ont
résolus avaient été posés dans celle-ci ; les chiffres qu'on y a déterminé
avaient été rendus nécessaires par la précédente. L'Exposition de Paris,
quelles que soient les suivantes, aura donc été la première, et pour long-
temps la plus brillante. Nous lui en souhaitons une nombreuse lignée, s'il
se peut, plus riche et plus fructueuse encore qu'elle-même; mais per-
sonne n'oubliera celle qui marqua l'origine de ce brillant mouvement
scientifique.
Il nous reste, pour finir, à parler du Congrès des électriciens, qui s'est
588 LES NOUVELLES CONQUÊTES DE LA SCIENCE
réuni dans une des salles du premier étage du Palais de l'Industrie et qui
s'était donné la mission d'étudier les questions qui se présentaient comme
les plus importantes pour l'avenir et pour l'harmonie de la science nouvelle.
Le Congrès des électriciens tint ses séances du 15 septembre au 5
octobre 1881.
Le 15 septembre, M. Cochery, ministre des Postes et des Télégraphes,
ouvrit la séance, par un discours, qui fut suivi d'allocutions de MM. Wàr-
ren de la Rue et Daubrée, présidents de sections. Ensuite, les délégués étran-
gers procédèrent à l'élection des vice-présidents du Congrès. Furent élus :
MM. Gilbert Govi, professeur de physique à l'université de Naples, commis-
saire général de l'Italie à l'Exposition d'électricité; le docteur Helmhollz,
conseiller intime du gouvernement, à Berlin; sir William Thomson, pro-
fesseur à l'université de Glascow.
Le Congrès s'occupa alors de régler le programme de ses travaux. Il fut
décidé que l'on tiendrait trois espèces de séances : d'abord, des séances plé-
nières, consacrées à l'examen des questions que l'on supposait susceptibles
d'être suivies d'un vote du Congrès; puis des séances de section, destinées
h des échanges d'idées; enfin, des séances publiques, dans lesquelles les
membres du Congrès feraient des conférences.
Le Congrès international des électriciens a été l'un des traits les plus
caractéristiques de l'Exposition. Afin de pouvoir étudier toutes les ques-
tions qui leur étaient proposées, les membres du Congrès s'étaient répartis
en trois sections, consacrées : la première aux unités électriques, — la
deuxième, à la télégraphie internationale, — la troisième, aux applications
diverses de l'électricité.
Les travaux des sections, communiqués et discutés dans les séances
plénières, occupèrent sept de ces réunions; mais nous ne voulons pas
nous attacher à rendre compte des différentes séances et à reproduire la
physionomie spéciale de chacune d'elles. Il nous suffira, pour donner une
idée générale du Congrès, et faire ressortir son importance, de passer en
revue les diverses questions qui ont occupé l'attention de ses membres.
Une question surtout domina les travaux du Congrès: c'est celle des
unités électriques. Jusqu'en 1881, chaque pays avait ses unités propres. En
Allemagne, les trois principales unités électriques étaient: le iceber, le
daniell et Vunilé Siemens. En Angleterre, où Y Association britannique
avait établi un système coordonné et rationnel d'unités, on avait le iceber
(un autre iceber que celui des Allemands), le volt et le ohm. En France, les
uns avaient adopté les unités anglaises, les autres conservaient encore
d'anciennes unités, fort variables et peu définies, telles que le mètre de ftl
L'EXPOSITION D'ÉLECTRICITÉ DE PARIS 591
télégraphique ou de fil de cuivre de lmm pour la résistance, le daniell, le
bunsen ou la pile à cadmium, pour la force électro-motrice, les centimètres
cubes de gaz dégagé dans un voltamètre, ou les degrés d'une boussole
donnée, pour l'intensité. Il a appartenu au Congrès de 1881 de provoquer
l'étude internationale de cette question, et de faire adopter d'une manière
générale un système d'unités ayant pour bases le centimètre, le gramme et
la seconde. Ce système fut défini ainsi qu'il suit par le Congrès :
1° On adoptera pour les mesures électriques, les unités fondamentales : cen-
timètre, masse du gramme, seconde (C. G. S.);
2° Les unités pratiques, le ohm et le volt, conserveront leurs définitions actuelles :
108 pour le ohm et 10s pour \evolt;
' 3° L'unité de résistance (ohm) sera représentée par une colonne de mercure d'un
millimètre carré de section, à la température de 0° centigrade;
4° Une Commission internationale sera chargée de déterminer, par de nouvelles
expériences, pour la pratique, la longueur de la colonne de mercure d'un milli-
mètre carré de section à la température de 0° centigrade, qui représentera la valeur
du ohm;
5° On appelle ampère le courant produit par un volt dans un ohm ;
6° On appelle coulomb la quantité d'électricité définie par la condition qu'un
ampère donne un coulomb par seconde ;
7° On appelle farad la capacité définie par la condition qu'un coulomb dans un
farad donne un volt.
Il est possible que ces unités aient, parla suite, à subir quelques modifi-
cations, mais elles n'en constituent pas moins la base d'un système inter-
national ; et la création, qui a été décidée, d'une Commission internationale
des unités, par la généralité même de son action, ôtera tout inconvénient
aux modifications qui pourraient être reconnues nécessaires dans la suite.
Une autre question intéressante, au point de vue purement scientifique,
est l'étude des variations et perturbations du magnétisme terrestre. Liées
intimement aux aurores boréales et aux courants terrestres, ces perturba-
tions ont été jusqu'à présent difficiles à étudier, non seulement en elles-
mêmes, mais encore dans leurs rapports avec deux autres phénomènes. Le
Congrès a, sur ce point, posé les bases d'un système universel d'observa-
tions, sous le patronage d'un Comité international, et avec le concours des
administrations télégraphiques.
Une étude qui exigerait aussi des observations nombreuses exécutées
dans tous les pays, est celle de l'électricité atmosphérique, et de l'efficacité
des paratonnerres. Malgré des observations intéressantes, on a dû recon-
naître qu'on ne pouvait formuler sur ces points de conclusions nettes,
et leur élude a été remise aux mains d'une Commission internationale
592 LES NOUVELLES CONQUÊTES DE LA SCIENCE
Dans le même ordre d'idées, les progrès accomplis dans ces dernières
années ont fait naître une question toule nouvelle aujourd'hui. Un grand
nombre d'habitations servent maintenant de support aux fils destinés aux
communications téléphoniques, et il y a lieu de se demander si ces fils sont,
pour les édifices, une protection ou un danger. La discussion ne put éclair-
cir complètement ce point. Si, d'après quelques membres, la statistique
montre que les maisons portant des fils ne sont pas plus souvent que les
autres frappées par la foudre, on a cité, d'autre part, quelques cas de fou-
droiement dans lesquels les fils semblent avoir joué un rôle funeste. Aussi
le Congrès, tout en pensant qu'on ne doit pas considérer les fils télépho-
niques et télégraphiques placés sur les édifices comme présentant un dan-
ger sérieux, a-l-il réservé l'examen de ce point.
Cet examen du danger ou de l'innocuité des fils électriques, amène tout
naturellement les questions qui concernent l'établissement des lignes.
Cette étude provoqua de la part du Congrès deux vœux importants. Le
premier vœu se rapporte aux lignes qui appartiennent à la fois à plusieurs
territoires. Il a pour objet l'établissement d'une entente entre les divers
pays, à l'effet d'instituer des expériences périodiques de mesure sur les fils
internationaux. Le second a été émis dans le but de faire disparaître la
confusion résultant de l'emploi, dans les divers pays, de mesures différentes
pour les fils métalliques. Il a été énoncé ainsi : « Dans les marchés et les
publications on ne désignera désormais les fils que par leur diamètre
exprimé en millimètres, à l'exclusion de tout autre indication de jauge.»
Un autre vœu, non moins important, a été émis relativement à la pro-
priété des lignes sous-marines. Le Congrès a exprimé le désir que les gou-
vernements des différents pays s'occupent, à l'avenir, de régler les questions
de droit international et de droit privé que soulèvent la propriété et l'u-
sage de ces lignes.
Les méthodes employées pour mesurer l'intensité de la lumière élec-
trique fournirent également au Congrès le sujet d'une longue discussion.
La difficulté de comparer la lumière blanche des foyers électriques avec la
lumière jaune du bec Carcel ou de la bougie, fut, tout d'abord, facilement
admise; mais les nouveaux étalons mis en avant ne parurent pas pré-
senter des garanties suffisantes. Le Congrès se trouva amené à recon-
naître que l'on doit encore recommander provisoirement, comme terme de
comparaison d'intensité lumineuse, la lampe Carcel et la bougie; mais il
a émis le vœu qu'une Commission internationale soit chargée de détermi-
ner l'étalon définitif de lumière, et d'indiquer les dispositions à observer
dans les expériences de comparaison.
L'EXPOSITION D'ÉLECTRICITÉ DE PARIS 593
La Commission des méthodes photométriques fut chargée aussi d'étudier
la question suivante : « Déterminer les moyens pratiques les plus exacts
d'évaluer la force transmise par une courroie à une machine magnéto ou
dynamo-électrique. »
Une des plus importantes questions d'électricité appliquée qui aient
occupé le Congres, est celle de la distribution de l'électricité et du transport
électrique de la force à distance. Cette grande question est trop connue de
nos lecteurs pour que nous nous y attardions. Nous croyons cependant
devoir rappeler les doutes qui furent émis au Congrès des électriciens, au
sujet de cette assertion de M. Marcel Deprez, que le rendement, dans le
transport de la force par l'électricité, est indépendant de la distance. Toute
la discussion qui se produisit à ce sujet n'était qu'une querelle de mots. Le
principe ci-dessus énoncé ne voulait pas dire, en effet, comme on a persisté
à le comprendre, que si l'on éloigne les deux machines, génératrice et récep-
trice, sans autre changement que l'allongement du fil intermédiaire, la
force transmise reste la même; il signifiait, au contraire, que si l'on
augmente la distance entre une machine génératrice et une machine récep-
trice d'un type donné, on peut, en modifiant leurs enroulements , leur
conserver le rendement et la force totale qu'elles donnaient précédemment.
Une expérience faite en 1 881 a confirmé ce principe en réalisant le transport,
d'une force de 12 chevaux, d'une distance d'environ 60 kilomètres et avec
un rendement de 60 pour 100.
Dans un autre ordre d'idées, le Congrès consacra un certain temps aux
applications de l'électricité à la médecine. Il s'agissait de définir d'une fa-
çon scientifique les courants dont on fait usage dans les opérations chirur-
gicales et d'en rattacher la mesure aux unités électriques. Sur cette question
le Congrès ne put guère que poser des bases provisoires, et donner aux mé-
decins et aux physiologistes un certain nombre de conseils pratiques. Il
n'en a pas moins jeté un jour utile sur une branche de l'électricité jus-
qu'alors assez confuse.
Nous citerons enfin la proposition faite au nom de l'Observatoire royal
de Bruxelles, d'établir un système de télé-météorographie internationale, qui
remplacerait avec avantage les télégrammes de service actuellement en
usage. L'utilité d'une pareille organisation a été facilement reconnue, mais
on a pensé que l'on devait, avant toute application, en renvoyer l'examen
à un comité international.
Le Congrès des électriciens a été clos, le 5 octobre 1881, par un discours
de M. Dumas. Nous ne saurions mieux terminer cette Notice qu'en mettant
75
594
LES NOUVELLES CONQUÊTES DE LA SCIENCE
sous les yeux de nos lecteurs les éloquentes paroles de l'illustre secrétaire
perpétuel de l'Académie des sciences de Paris.
Voici le discours de M. Dumas :
« Une force qui circule aujourd'hui dans toutes les parties du globe, dont les or-
ganes, transportant la pensée ou la parole à travers les airs, sous la terre, au fond
des mers, bravant toutes les distances et tous les obstacles, devait donner naissance
à une vaste industrie.
« L'intensité de cette force, sa puissance de jet, la résistance que les agents de
transmission opposent à son passage, autant de conditions qu'il était indispensable
de définir et de préciser, pour rendre comparables les divers appareils en usage
aujourd'hui.
« Cependant les mesures employées dans les divers pays pour désigner cette
intensité, cette puissance de jet, cette résistance, ne se ressemblaient pas. Sous le
même nom, on désignait autant de valeurs différentes qu'il y avait autrefois de pieds,
de livres, de quintaux, de boisseaux, avant l'établissement du système métrique.
En passant d'un pays à l'autre, il fallait changer de dictionnaire, et pour metire
d'accord les appareils de deux contrées entrant en communication télégraphique,
il fallait se livrer à de longs et inutiles calculs.
« Non seulement chaque nation, mais chaque électricien, semblait se plaire à
imaginer de nouvelles unités de mesure pour les effets de l'électricité. Le désordre
allait croissant, lorsque l'heureuse initiative de Y Association britannique pour
Y avancement des sciences s'est appliquée à le faire cesser. Il appartenait, en effet,
à cette réunion de tous les hommes éminents de l'Angleterre, de prendre en
main les intérêts de l'immense réseau télégraphique sous-marin, dont on doit la
création à sa puissante industrie, et de faire servir les vues purement scientifiques
de Gauss et de AVeber aux besoins de la pratique.
Prenant pour bases les découvertes des grands géomètres et des illustres physi-
ciens, l'honneur de notre siècle, dont les noms survivront aux noms plus reten-
tissants, célèbres parla politique ou les armes, Y Association britannique parvint,
après de longs travaux, à instituer un système de mesures électriques étroitement
coordonnées.
« Qu'il fût question de force mécanique, de pouvoir magnétique, de courants
électriques, d'électricité statique, de développement de chaleur ou de décomposition
chimique, toutes ces modifications, manifestations de la puissance électrique, pou-
vaient être rapportées désormais à une mesure commune, dérivant de trois unités
absolues, et pouvaient être formulées en termes clairs et précis, ne laissant prise
à aucun malentendu.
« En présence d'un tel monument scientifique, digne de tous les respects et de
tous les hommages, la tache du Congrès était tracée. Il n'a pas hésité un seul in-
stant à adopter les principes posés par Y Association britannique. Du leur côté, les
représentants illustres que l'Angleterre avait délégués au Congrès, n'ont pas hésité
non plus à accepter les changements de détail que l'état de la science indiquait, et
à souscrire à toute modification de nature à rendre plus facile l'adoption univer-
selle du système.
L'EXPOSITION D'ÉLECTRICITÉ DE PARIS
595
« La décision que le congrès a prise à ce sujet n'est pourtant pas le résultat de
concessions réciproques motivées par l'esprit de conciliation, à laquelle aucune
lumière n'a manqué.
« Les savants les plus autorisés, dont la parole est écoutée avec respect dans le
monde entier, ces savants dont le nom est sur vos lèvres, y ont pris tous une part
animée et convaincue. Si l'esprit de concorde et le sentiment de la plus délicate
courtoisie n'ont jamais cessé de régner dans ces profonds débats, croyez bien
cependant que la science, dans son expression la plus absolue, et la pratique dans
son sens le plus élevé, se sont trouvées en présence, défendant avec une égale
vigueur, et pied à pied, leurs territoires respectifs.
« L'accord s'est fait, et par une décision unanime, vous avez rattaché d'une
part les mesures électriques absolues au système métrique, en adoptant pour bases
le centimètre, la masse du gramme et la seconde; de l'autre, vous avez institué
des unités usuelles, pins voisines des grandeurs qu'on est accoutume à consi-
dérer dans la pratique et vous les avez rattachées par des liens étroits aux unités
absolues. Le système est complet.
« L 'Association britannique avait eu l'heureuse idée de désigner ces diverses
unités par les noms des savants auxquels nous devons les principales découvertes
qui ont donné naissance à l'électricité moderne: vous l'avez suivie dans cette voie,
et désormais les noms de Coulomb, de Volta, d'Ampère, de Ohm et de Faraday
demeureront étroitement liés aux applications journalières des doctrines dont ils
furent les heureux créateurs.
« L'industrie, en apprenant à répéter chaque jour ces noms, dignes de la véné-
ration des siècles, rendra témoignage de la reconnaissance due par l'humanité
tout entière à ces grands esprit dont les bienfaits se répandent sur les plus igno-
rants et les plus humbles, et dont le génie et les efforts ne peuvent être appréciés
que par l'élite des générations qui se succèdent. N'est-il pas juste que ceux qui
reçoivent en quelques heures, des pays les plus lointains, des nouvelles d'un être
aimé, sachent que Volta, Ampère et Faraday ne sont pas étrangers à cet outillage
merveilleux, dont la puissance fait battre les cœurs à l'unisson, aux deux extrémités
delà terre. Coulomb, Volta, Ampère, Ohm, Faraday, ont appliqué leurs forces,
sacrifié leur bien-être et voué leur vie entière à ces travaux dont nous recueillons
les fruits, et si leur existence modeste et désintéressée n'a réclamé, pour de si
grands bienfaits, d'autre profit qu'un peu de gloire, soyons assez justes pour en
faire mesure large à leur souvenir.
« Les représentants de la France, dans cette assemblée, ne sauraient oublier
avec quelle unanimité et quel empressement leurs collègues de tous les pays se
sont réunis pour demander que les unités électriques nouvelles fussent rattachées
aux unités anciennes du système métrique. Cette décision du Congrès forme le com-
plément de l'œuvre accomplie, il y a bientôt un siècle, par la Convention nationale.
L'adoption universelle des mesures électriques contribuera sans doute à décider les
nations qui hésitent encore, à introduire dans leur législation l'usage du système
métrique. Ce sera un grand bienfait. Ce n'est pas aux savants ou aux industriels
seuls que son usage est nécessaire : c'est à la population la plus humble qu'il offre
des conditions claires pour toutes les transactions et rapides pour tous les calculs
59G
LES NOUVELLES CONQUÊTES DE LA SCIENCE
« En présence du merveilleux spectacle que l'initiativ 1 hardie de M. le minisire
des postes et des télégraphes a réuni sous nos yeux, a-t-on besoin d'insister pour
justifier l'importance que le Congrès a mise au choix des unités électriques et à
leur universelle adoption par une convention internationale? Comment se recon-
naître au milieu de ces appareils si puissants, si délicats, si divers, où se déploient
toutes les ressources de la force mécanique, toutes les splendeurs de l'éclairage,
toutes les magies des actions chimiques et tous les mystères de l'acoustique, si
on ne peut comparer entre elles toutes ces manifestations d'une même force et en
rapporter tous les phénomènes aux mêmes étalons.
Le Congrès dote la science et l'industrie de ces mesures communes de toutes les
grandeurs dont l'influence apparaît dans les actions électriques les plus diverses.
11 ouvre à l'espèce humaine une ère nouvelle de progrès et de fécondité, dont le
concours empressé de toutes les nations à l'Exposition a révélé l'importance, par
l'infinie variété des moyens matériels mis au service de l'électricité, par la pro-
fondeur des débats que les savants les plus illustres sont venus enrichir libéralement
des résultats les plus précieux de leurs travaux.
« La mythologie grecque, personnifiant avec bonheur les forces de la nature,
avait rangé les vents, les flots et le feu sous les ordres de divinités secondaires;
elle avait fait du dieu de la poésie et des arts le représentant céleste de la lumière ;
par une admirable prescience elle avait réservé la foudre à Jupiter.
« La science et l'induslrie se sont emparées depuis longtemps des forces que
l'air et les eaux mettent à la disposition de l'homme. La vapeur, animée par le feu,
lui permet de franchir tous les obstacles et de dominer les mers.
« La lumière n'a plus de secrets pour la science, et les arts multiplient chaque
jour ses plus surprenantes applications. Restait un dernier effort à accomplir : il
fallait saisir entre les mains du maître des dieux la foudre elle-même et la plier
aux besoins de l'humanité ; c'est cet effort que le dix-neuvième siècle vient d'ac-
complir, et dont vous constatez le succès dans ce brillant Congrès.
« Cet effort restera comme une date mémorable dans l'histoire; au milieu du
mouvement de la politique et des agitations de l'esprit humain, il deviendra l'ex-
pression caractéristique de notre époque. Le dix-neuvième siècle sera le siècle de
l'électricité ! a
FIN DE
l'exposition
d'électricité de taris
L'EXPOSITION D'ÉLECTRICITÉ
DE MUNICH EN -1882
A peine le Palais de l'Industrie avait-il fermé ses portes, qu'une seconde
Exposition d'électricité s'ouvrait en Angleterre, à Sydenham. Instituée sous
la direction des propriétaires du palais de Cristal, cette Exposition eut, par
cela môme, un côté mercantile, qui diminua son importance.
Ce fut autre chose à Munich. Les organisateurs de cette entreprise
créèrent, dans la capitale de la Bavière, une sorte de concours internatio-
nal d'appareils électriques, auquel on ne donna pas le titre d'Exposition,
bien qu'elle en fût le type achevé. On l'appela Essais électro-techniques dans
le Palais de cristal. Celte dénomination avait été choisie pour bien mettre
en relief le caractère pratique et expérimental de ce nouveau concours. Ce
que l'on voulait, en effet, c'était voir à l'œuvre les appareils électriques qui
sont aujourd'hui à l'ordre du jour, c'est-à-dire la transmission de la force
à grande distance, la téléphonie sur de longues lignes, la lumière élec-
trique appliquée à l'éclairage des rues, des théâtres et des habitations,
enfin les mesures, appliquées rigoureusement, des effets des courants élec-
triques et de l'électricité statique. Tels furent, en effet, les points princi-
paux sur lesquels portèrent les essais des physiciens et des industriels
allemands.
Un trait tout particulier et bien caractéristique de l'Exposition de Mu-
Inich, c'est qu'on n'y décerna pas de médailles. En revanche, les exposants
obtinrent un rapport sur les expériences faites avec leurs appareils, et ce
rapport, émanant d'un comité composé d'hommes très autorisés, vaut
toutes les médailles et tous les diplômes possibles.
C'est dans la magnifique et spacieuse serre du jardin botanique de Mu-
nich (Fig. 213) que l'Exposition fut installée. La force motrice pour l'éclai-
598
LES NOUVELLES CONQUÊTES DE LA SCIENCE
rage et pour le fonctionnement des différentes machines, était fournie en
partie par la machine à vapeur du Polytechnicum, en partie par les chutes
de l'Hirschau, distantes de cinq kilomètres du Palais de cristal.
A l'intérieur du palais, éclairé par les foyers électriques les plus variés,
fonctionnaient les divers appareils électriques, les auditions téléphoniques,
les essais d'éclairage électrique des théâtres, exécutés sur une scène con-
L'EXPOSITION D'ÉLECTRICITÉ LE MUNICH
509
struite spécialement dans ce but. Le transport de la force par l'électricité
el la distribulion d'électricité de M. Marcel Deprez, affirmaient, une fois de
plus les merveilleux progrès accomplis par la science nouvelle.
Cette Exposition s'ouvrit le 15 septembre 1882; le public y fut admis
pendant un mois. Bien qu'elle occupât beaucoup moins d'espace que celle
de 1881, à Paris, elle réunissait, néanmoins, un ensemble intéressant
600 LES NOUVELLES CONQUÊTES DE LA SCIENCE
des machines. Le comité se trouvait ainsi dans d'excellentes conditions
d'instruments nouveaux, qui présentaient, grâce à une décoration très
artistisque, et un arrangement ingénieux des lampes, un aspect des plus
agréables.
Nous allons passer en revue ce que présentait de plus original et de
plus saillant l'Exposition bavaroise, à savoir :
1° Les expéi'iences faites par un Comité spécial, pour mesurer les effets
des divers appareils électriques;
2° Les machines dynamo-électriques exposées dans la Galerie des ma-
chines;
5° Les lampes électriques à arc et à incandescence, et leurs principales
applications et dispositions;
4° L'éclairage électrique appliqué aux théâtres;
5° L'éclairage électrique appliqué aux salles de peinture et de sculpture;
6° Le transport de la force par l'électricité.
Mesures électriques. — Commencées dès l'ouverture, ces mesures
furent poursuivies chaque jour, avec une grande activité. Les locaux
affectés à ces travaux étaient installés d'une façon magnifique. Deux
salles, très spacieuses, étaient destinées aux appareils de mesures. Cha-
que appareil était placé sur une colonne de pierre, traversant le plan-
cher et reposant sur de solides fondations. Le long des murs, de grands
commutateurs, ingénieusement combinés, servaient à relier, de diverses
façons, les fils allant aux galvanomètres, rhéostats, etc. Dans des essais
comme ceux auxquels se livrait le Comité, il était utile d'avoir un
rhéostat dans lequel on pût faire passer impunément des courants
intenses.
Les différentes mesures furent faites pour les machines et lampes
électriques. Elles comprenaient : les mesures mécaniques du travail fourni
par les moteurs à vapeur ou à gaz aux machines dynamo-électriques, ou
celles du travail rendu par ces machines, lorsqu'elles fonctionnaient comme
moteurs, enfin les mesures photométriques. Le dynamomètre d'Hefner-Alte-
neck ; ceux qui reposent sur le principe émis par le général Morin; celui de
Richler, à Winterthur, avaient été adoptés par le Comité. Pour la mesure du.
travail fourni par un moteur électrique, on s'est servi du frein Prony. Pourles>
expériences du transport électrique de la force, avec les appareils de M, Marcel
Deprez, c'est le frein funiculaire de M. Carpenlier qui a été employé. Le
laboratoire des mesures était complété par deux postes téléphoniques
mettant en relation les laboratoires d'expérience du Comité avec la galerie
78
L'EXPOSITION D'ÉLECTRICITÉ DE MUNICH 603
pour effectuer les comparaisons des différents genres de moteurs élec-
trique^.
Dans la salle du laboratoire s'effectuaient principalement les mesures
concernant les machines, parce que c'est là que se trouvaient le commu-
tateur général et la clef à déclanchement.
L'ensemble des méthodes de mesures adoptées par le Comité d'essais,
étaient simples et bien étudiées; les quelques défauts provenant de l'em-
ploi de certains appareils, signalés comme défectueux ou peu commodes,
étaient largement compensés par les soins extrêmes apportés à l'organisa-
tion des laboratoires d'essais et par les dispositions nouvelles qu'elle a pré-
sentées. On peut dire que l'installation des appareils de mesure à l'Expo-
sition de Munich est la première qui ait été faite d'une façon aussi complète
et aussi pratique qu'on pût le désirer.
Machines productrices d'électricité, ou machines dynamo-électrique. —
La galerie des machines, que nous représentons dans la figure 215,
occupait un long espace. Les machines à courants alternatifs étaient uni-
quement représentées par l'alternative de Gramme et par la machine bien
connue de Siemens. Les machines à courant continu étaient représentées,
d'abord par un type historique de machine Gramme, la première qui ait été
utilisée pour l'éclairage électrique, c'est-à-dire la machine de Paccinotti,
dont M. Gramme a reproduit la disposition dans son anneau. La machine
Paccinotti n'é ait pas, à vrai dire, représentée par elle-même, mais on en
rencontrait dans l'Exposition un certain nombre de modifications. Citons,
en particulier, la machine Schuckart, qui est assez répandue en Allemagne,
mais peu connue en France.
Une autre modification de la machine Gramme est la machine Frein, de
Stuttgart, dans laquelle l'inventeur a cherché à faire agir les inducteurs
sur la partie intérieure de l'anneau, aussi bien que sur la partie extérieure.
On voyait encore une autre machine à anneau Gramme, celle de Scheward
Schamweber.
La machine Siemens à courants continus était représentée par deux mo-
dèles Waston, exposés par M. Schœffer, de Grappingcn.
La machine Edison, que l'on voit au premier plan de la figure 215, se
rapproche beaucoup, en ce qui concerne son armature, de la machine
Siemens. Dans la galerie se trouvaient deux grands appareils de ce type,
à six électro-aimants chacun. Ils pouvaient alimenter, à eux deux,
500 lampes. Il y avait également une machine pour 64 lampes, et
une petite pour 16 lampes.
Ces machines contribuaient à l'éclairage du théâtre, du restaurant, de la
604 LES NOUVELLES CONQUÊTES DE LA SCIENCE
salle Edison, d'une salle de téléphones, de l'école de dessin et de YArcis
slrasse (rue de Munich).
En outre, deux machines Edison, une grande et une petite, étaient
employées pour un transport de forces à quelques mètres de distance.
Les deux machines Bûrgin, exposées par M. Crompton, de Londres, ali-
mentaient des lampes à arc Crompton et des lampes à incandescence Swan
et Maxim.
Enfin, la machine, bien connue, de Brush, était représentée par deux
types.
Nous ne citons que pour mémoire les deux machines employées par
M. Marcel Deprez, pour le transport de la force de Miesbach à Munich,
:ette importante question ayant été traitée dans un chapitre spécial de cet
ouvrage.
On trouvait, en somme, à l'Exposition de Munich, les principaux types
connus de machines dynamo-électriques.
Les lampes électriques à arc et à incandescence. — Dans la figure 215,
qui présente l'aspect général de la galerie des machines, on ne voit aucun
des moteurs à gaz ou à vapeur destinés à mettre en marche les appareils
dynamo-électriques. Ces moteurs étaient placés en arrière de la galerie,
dans une sorte d'annexé allongée, ajoutée au Palais de cristal. Là, chaque
exposant avait un moteur spécial et indépendant. Les courroies de trans-
mission traversaient la cloison, pour communiquer le mouvement aux axes
correspondant à chaque installation.
Cette indépendance a beaucoup facilité l'exécution des mesures du
Comité d'essais, relativement aux machines et aux lampes. En général,
chaque machine dynamo-électrique correspond, comme on le sait, à une
lampe particulière, et forme, pour ainsi dire, un ensemble avec elle. Il
eût été certainement original de voir, dans la galerie des machines, figurer
à côté de chacune d'elles la lampe correspondante. L'éclairage eût été ainsi
très varié, peu harmonieux peut-être, mais on eût plus aisément comparé
les effets obtenus avec chaque mode d'éclairage. On avait cependant préféré
adopter un éclairage uniforme, et l'on n'avait disposé dans la galerie des
machines que des lampes différentielles de Siemens.
Parmi les brûleurs a arc la bougie Jablochkoff ne figurait que comme
pièce historique. La lampe différentielle de Siemens, de Brush, de Piette et
Krizik, ou lampe de Pilsen, etc., etc., éclairaient diverses parties de l'Expo-
sition, en même temps que les nombreux modèles de lampes à incandes-
cence d'Edison, Swan, Maxim, Muller, Nothomb.
Du reste, l'Exposition de Munich a présenté, au point de vue de la déco-
FlO. 215. — GALEKII. DES MACHINES, A l'cXTOSITIOS I>E MUNICH
L'EXPOSITION D'ÉLECTRICITÉ DE MUNICH
607
ration artistique des lampes, une différence marquée avec l'Exposition
d'électricité de Paris. Là, l'effort fait pour donner aux lustres et supports
des lampes un aspect agréable à l'œil, semblait général. Il s'appliquait
aussi bien aux lampes à arc voltaïque qu'aux lampes à incandescence. La plu-
part des brûleurs à arc étaient renfermés dans d'élégantes lanternes, et nous
avons représenté, dans le cours de ce volume, le lustre des lampes Siemens,
qui ornait l'entrée de l'Exposition, ainsi que les dispositions variées
auxquelles avait donné lieu la lampe Werdermann. Pour les lampes à
incandescence, les solides montures d'Edison et ses lustres en cristaux tail-
lés à facettes, rivalisaient avec l'élégant lustre en verre soufflé de Swan.
A Munich, au contraire, fort peu de chose avait été fait pour l'ornemen-
tation des lampes à arc voltaïque. Tous les efforts semblaient s'être portés
sur les lampes à incandescence; comme si l'on eût admis qu'elles seules
fussent destinées à pénétrer dans les intérieurs, et qu'elles seules eussent
besoin d'être ornementées.
11 semblait que pour les lampes à arc voltaïque on n'eût cherché qu'à
exposer des systèmes, sans rien faire pour la décoration des lampes; et
nous n'avons guère à citer à ce point de vue que la suspension de
lampes Crompton, une lampe Schuckarl, exposée par la maison Zettler et
Soller, de Munich, et un candélabre à abaissements pour lampes Schuc-
kart, analogue à ceux employés par M. Jaspar, exposé par MM. Anspach
Fœrdereutber.
Pour les lampes à incandescence, le contraire avait eu lieu; les dis-
positions ornementales étaient en grand nombre. La chose est, d'ail-
leurs, facile à expliquer. Donner un aspect artistique à une lampe à
arc voltaïque, ou en réunir plusieurs ensemble, pour former un lustre
élégant, est chose difficile, tandis que les lampes à incandescence, par
leurs petites dimensions, se prêtent admirablement aux combinaisons les
plus diverses.
D'un autre côté, les lampes à incandescence peuvent s'adapter aisément
sur les supports construits pour le gaz ou la bougie; et la faculté qu'elles
ont de pouvoir brûler dans toutes les positions, rend encore leur instal-
lation plus facile.
C'est ainsi que l'on avait pu disposer dans le jardin du restaurant, un
éclairage des plus originaux et des plus pittoresques. Des lampes Swan étaient
suspendues dans les feuillages des arbres verts et autour des plantes grim-
pantes. Attachées sans raideur, à l'aide de leurs fds conducteurs, et jouissant
d'ailleurs, parleur mode même de montage, d'une certaine flexibilité, elles
participaient au mouvement des feuilles; si bien que le jardin ainsi illu-
G08 LES NOUVELLES CONQUÊTES DE LA SCIENCE
miné semblait, comme dans un conte des Mille et une Nuits, éclairé par
les fruits lumineux d'arbres magiques.
Mais ce n'est là qu'une disposition ingénieuse qui montre toute la facilité
d emploi que présentent les lampes à incandescence. Pour revenir aux
appareils d'éclairage proprement dits, nous aurions à considérer d'abord les
supports et appliques destinés aux lampes isolées; mais on les retrouvait
à Munich tels qu'on les avait vusà l'Exposition de Paris, en 1881. Bien
étudiés à cette époque, ils sont restés tels qu'ils étaient. Nous n'avons
donc pas à y revenir, et nous nous occuperons surtout des dispositifs,
plus compliqués, des lustres électriques, pour lesquels l'imagination des
constructeurs s'était donné largement carrière.
Les lustres électriques étaient fort nombreux dans le Palais de cristal de
Munich. L'Exposition d'électricité ayant été rattachée à une Exposition
d'art décoratif, de nombreux fabricants avaient tenu à montrer qu'ils pou-
vaient disposer des appareils d'éclairage pour l'électricité aussi bien que
pour le gaz et les autres modes d'éclairage. De là une grande profusion de
modèles variés.
Parmi ces modèles, les uns n'étaient que des lustres à gaz, légèrement
modifiés pour la circonstance; les autres avaient été dessinés spécialement
pour les lampes électriques. Mais ce qui frappait particulièrement, c'est
que presque tous avaient un grand cachet artistique.
Munich, on le sait, est un centre artistique; mais cette capitale ne se
contente pas de donner l'hospitalité à de nombreux peintres et sculpteurs, et
de recueillir, dans ses musées de peinture et de sculpture, les chefs-d'œuvre
des maîtres anciens. Elle a, en outre, fait son industrie spéciale de la
reproduction des objets d'art. Meubles, ustensiles, fers forgés du Moyen
âge, sont reproduits, avec beaucoup d'habileté et de goût, par les artisans
bavarois, qui ne manquent pas, d'ailleurs, pour cela, de modèles. Le Musée
national de Bavière, sorte d'immense musée de Cluny, contient, non pas
entassées, mais classées de la manière la plus méthodique, d'innombrables
richesses artistiques, qui sont pour l'ouvrier autant de modèles à consulter.
On conçoit que dans un pareil milieu et avec de telles ressources, les
exposants de Munich aient pu allier à l'éclat de la lumière électrique l'élé-
gance de leurs lustres. On pouvait s'en faire une idée en examinant la
grande variété de dispositions données par les fabricants aux appareils
d'éclairage électrique. Cet examen suffisait pour comprendre que l'artiste
peut tirer des appareils d'éclairage par incandescence un excellent parti.
Moins lourdes que les becs de gaz, les lampes électriques par incandescence
peuvent s'adapter à des lustres d'une grande légèreté, et comme elles no
1
77
L'EXPOSITION D'ÉLECTRICITÉ DE MUNICH 611
dégagent qu'une quantité de chaleur très faible, on peut les disposer de
toutes les façons possibles, sans avoir à craindre, comme cela a lieu pour
le gaz, que les ornements placés directement au-dessus des foyers, soient
endommagés par les émanations et produits provenant de la combustion
de l'hydrogène carboné.
C'est là un des avantages de l'éclairage électrique, et un des éléments qui
militent pour lui dans sa lutte contre le gaz. L'éclairage électrique, lorsqu'on
se sert des lampes à arc voltaïque, est, pour la plupart des installations,
bien supérieur au gaz, au point de vue du prix de revient, à intensité égale
s'entend.
En revanche, les effets ornementaux sont plus difficiles à obtenir avec
les foyers à arc voltaïque; mais on doit considérer qu'ils sont surtout desti-
nés à éclairer de grands espaces, soit des ateliers pour lesquels la question
artistique disparaît, soit de vastes salles, comme celles des théâtres ou
autres lieux de plaisir, et là l'espace dont on dispose permet de résoudre
plus aisément la question d'ornement.
Mais c'est surtout avec les lampes à incandescence, comme on vient de
le voir, que cette dernière difficulté est aisément résolue; et cette facilité
d'ornementation vient s'ajouter aux résultats déjà obtenus du côté du prix
de revient de l'éclairage électrique.
La lampe à incandescence avait paru, dès l'abord, devoir être d'un prix
de revient fort élevé. Le peu de renseignements que l'on possédait sur ce
sujet, l'indécision relative à la durée que l'on doit assigner à une lampe,
avaient contribué à affermir le public dans cette opinion. Peu à peu, cepen-
dant, les installations se sont multipliées, les renseignements ont été
obtenus progressivement, et l'on est arrivé à se rendre compte de ce fait
qu'il n'est pas difficile aujourd'hui d'installer un éclairage à incandescence
revenant sensiblement au prix que coûte actuellement le gaz. On peut
même dire qu'avec une fabrication soignée, la vie des lampes à incandes-
cence peut être prolongée et que lorsqu'il s'agira d'installations un peu con-
sidérables, leur prix de revient sera certainement inférieur à celui du gaz. La
nouvelle lumière aura, de plus, ses avantages bien connus, relativement à sa
fixité et au peu de chaleur dégagée; et puisqu'elle se prête admirablement
à des dispositions décoratives, elle est dès à présent prête, sous tous les rap-
ports, à entrer en lutte avec le gaz.
Une des particularités que présente la lampe à incandescence, c'est la
grande facilité avec laquelle on peut modifier la dimension des foyers.
Les constructeurs ont généralement deux types de ces lampes, doubles l'un
de l'autre, et l'on a pu, dans ces derniers temps, faire des lampes à incan-
612 LES NOUVELLES CONQUÊTES DE LA SCIENCE
descente presque microscopiques, de véritables petits joujoux lumineux,
qui se prêtent admirablement à différents effets décoratifs. C'est ainsi que
dans un des théâtres de Londres, on a vu de ces petites lampes alimentées
par des accumulateurs portatifs, orner la tête des danseuses, dans un bal-
le!, disposition des plus curieuses, que M. Trouvé, à Paris, en 1885, a su
réaliser, de son côté, de la manière la plus charmante, dans des espèces de
diadèmes lumineux, destinés à briller au front des danseuses des ballets et
féeries. À Munich, quelques vitrines d'objets d'art étaient éclairées à l'inté-
rieur, de la façon la plus agréable, par des lampes à incandescence de très
faibles dimensions, et l'on a vu des lampes à incandescence supportées par
une statuette en bronze.
Reste une application des lampes à incandescence dont nous n'avons pas
encore parlé. Il s'agit de l'éclairage des rues. Cette application semblait
tout d'abord impossible, car pour l'éclairage d'une voie publique, il
semble plus logique d'avoir recours aux foyers à arc, qui sont moins
coûteux que les lampes à incandescence. Cependant, la lumière blanche de
la bougie Jablochkoff semble désagréable à un certain nombre de personnes,
et la Société Edison avait tenu, à Munich, à démontrer la possibilité d'é-
clairer une rue au moyen de lampes à incandescence. Elle avait établi cet
éclairage dans Y Arcis-strasse. Les candélabres supportaient à leur partie
supérieure un réflecteur, et au-dessous une sorte de coupe en verre, dans
laquelle se trouvaient trois lampes.
L'effet obtenu était très agréable et rappelait un vif éclairage au gaz;
mais il est certain qu'éclairer les rues de cette façon, serait fort coûteux.
Quoi qu'il en soit, l'installation de Y Arcis-strasse, fort bien combinée par
la Société Edison, pourra servir de type clans des cas particuliers, et elle
mérite, en ce sens, de fixer l'attention.
Éclairage électrique des théâtres. — Pendant l'Exposition de Munich,
on a étudié avec un soin particulier la question de l'éclairage des
théâtres
Nous avons longuement insisté, dans le cours de ce volume, sur les dan-
gers qui sont inhérents à l'emploi du gaz pour l'éclairage des lieux publics,
des salles de réunion et de spectacle, et nous avons fait connaître l'état
actuel de cette question, en citant les principaux théâtres de l'Europe où
l'éclairage électrique a été substitué à l'éclairage au gaz. Enfin, nous avons
décrit les moyens aujourd'hui usités pour appliquer, avec économie et sécu-
rité, les lampes électriques à l'illumination de la scène et de la salle d'un
théâtre. Nous n'avons pas à revenir sur ces questions. Tout ce que nous
avons rapporté à cet égard prouve que la question de l'application de
FlG. 217. SALON D UBJLTS u'aRÏ ÉCLAIRÉ PAR UN LUSTRE DE LAMPES A INCANDESCENCE.
L'EXPOSITION D'ÉLECTRICITÉ DE MUNICH 615
l'éclairage électrique aux théâtres a fait de grands progrès et qu'elle excite
un intérêt général.
Les organisateurs de l'Exposition de Munich avaient, dans le but d'étu-
dier cette application spéciale de l'électricité, fait élever dans la nef une
salle de théâtre, dont l'intérieur est représenté dans la figure 219.
Le théâtre de l'Exposition pouvait contenir six cents spectateurs, en de-
hors de l'espace réservé aux musiciens. Son éclairage était fait, d'une part,
au moyen d'un plafond transparent, au-dessus duquel se trouvaient six
lampes Schuckart. L'intensité de la lumière projetée pouvait être modifiée
au besoin en excluant plusieurs lampes du circuit et les remplaçant par
des résistances équivalentes.
Outre cette lumière tamisée, la salle recevait encore celle de guirlandes
de lampes d'Edison, disposées le long des murs, comme cela avait été fait à
l'Exposition de 1881, dans la grande salle du Congrès, et les deux lumières
combinées produisaient un effet fort agréable.
La scène était éclairée uniquement, mais d'une façon complète, avec des
lampes Edison. La rampe, les portants, les herses, en étaient munis.
Les lampes étaient disposées de manière à pouvoir éclairer avec leur lu-
mière naturelle, ou à projeter sur les objets environnants, pour la production
de certains effets spéciaux, des rayons rouges ou bleus. Ce dernier résultat
était obtenu en faisant passer la lumière de chaque lampe à travers un
écran de gélatine colorée, qu'il était facile de faire arriver devant la lampe,
au moment voulu.
Pour la rampe, chaque lampe était entourée à sa base d'une poulie ho-
rizontale, dont la circonférence pouvait être considérée comme divisée en
trois parties. Un premier tiers restait libre, le second portait verticalement
un écran de gélatine rouge, à courbure cylindrique; le troisième était muni
d'un semblable écran, en gélatine bleue. Une corde passait alternativement
devant et derrière toutes les lampes consécutives; de sorte que si l'on tirait
cette corde, elle imprimait à deux lampes voisines des mouvements
inverses. Mais les écrans étaient placés de façon que, toutes les lampes se
trouvant d'abord à nu, un seul et même mouvement de la corde amenait
devant elles tous les écrans rouges ou tous les écrans bleus.
Pour les lampes des herses, la disposition des écrans était inverse : les
lampes étant renversées. En outre, la corde de commande agissait d'une
façon différente. Le mouvement de l'un des écrans entraînait de proche en
proche celui de tous les autres, et de chaque écran partaient deux cordes,
qui permettaient d'amener devant la lampe la gélatine bleue ou la gélatine
rouge, suivant le côté que l'on lirait.
616 LES NOUVELLES CONQUÊTES DE LA SCIENCE
Pour les portants les écrans de gélatine, au lieu d'être parallèles l'un à
l'autre, dans le sens vertical, étaient superposés et glissaient sur deux tiges
verticales. Une corde passant sur une poulie les entraînait tous, d'un même
mouvement. A l'état normal, ils dégageaient les lampes; en tirant plus ou
moins la corde, on amenait devant elles les écrans rouges ou les écrans bleus.
Dans ces écrans, pour les trois installations, la gélatine était soutenue
par un quadrillé de fils.
L'éclairage de la scène comportait encore des appareils destinés à pro-
jeter sur certains points, sur la toile de fond par exemple, une plus vive
lumière. Ces appareils consistaient en trois rangées de quatre lampes Edi-
FlG. 218. — APPAREIL POUR LE RÉGLAGE DE LAMPE ÉLECTRIQUE PAR INCANDESCENCE , AU THEATRE DE l'eXPOSITIO»
DE MUNICH.
son, montées dans une sorte de caisse inclinée, faisant fonction de réflec-
teur.
Le système était enfin complété par des lampes à arc voltaïque muni de
réflecteurs.
Pour le réglage des lampes à incandescence, on avait recours à un jeu
de résistances fort bien disposé, que représente la figure 218. Les fils de
résistance, placés dans une grande caisse à jour, pouvaient être introduiis
progressivement dans chaque circuit, à l'aide d'une série de poignées,
placées sur une table, C, D, au-dessus de la caisse. Sur la table, des ins-
criptions indiquaient à quel circuit correspondait chaque poignée. En outre,
les extrémités de toutes les poignées s'appuyaient sur une même barre,
EF, à l'aide de laquelle on pouvait les manœuvrer toutes ensemble, soit
à la main, et d'un seul coup, soit progressivement, à l'aide d'une vis fixée
sur le bord de la table.
I.
7 S
L'EXPOSITION D'ÉLECTRICITÉ DE MUNICH
619
La figure 220 montre comment étaient placés les différents appareils
que nous venons de passer en revue; elle représente une coupe verticale
de la scène et de la salle.
Pendant la durée de l'Exposition de Munich, des représentations de bal-
let eurent lieu tous les soirs, dans ce théâtre; et le 26 septembre, après de
nombreuses expériences, le Congrès des directeurs de théâtre émit une opi-
nion favorable à l'éclairage des salles de spectacle par l'électricité, surtout
en ce qui concerne l'absence de danger d'incendie.
« L'éclairage par incandescence, dit à ce sujet le rapport officiel de l'Expo-
sition de Munich, en dehors de la sécurité qu'il présente, au point de vue du
danger d'incendie, possède toute une série d'avantages qui sautent aux yeux.
Ainsi, avant tout, la chaleur produite par les lampes à incandescence, relativement
à celle <juc dégagent les becs de gaz, est excessivement faible. D'autre part, elles
ne consomment pas d'oxygène, et ne fument pas, et ce sont là des avantages qu'ap-
précieront particulièrement les artistes qui ont à produire des effets à l'aide des
poumons et de la gorge. Un fait très important est que l'allumage des lampes à
incandescence et leur réglage soit pour l'ensemble, soit pour les diverses parties,
peuvent être faits d'un point unique par un seul homme, sans présenter les dangers
qui résultent de l'allumage des herses de gaz. En outre, l'éclairage par incandes-
cence a certaines propriétés infiniment précieuses au point de vue décoratif, si im-
portant pour les scènes de théâtre. On peut le disposer partout sans aucun danger,
il donne une teinte plus chaude et plus ensoleillée que l'éclairage au gaz, ce qui
est important pour la peinture des décors; il est particulièrement fixe, ce qui
t'ait que le ton des décors reste toujours le même ; il n'exerce pas d'influence,
comme cela a lieu avec les lampes à arc, sur la couleur des costumes et des décors,
exécutés pour l'éclairage au gaz. Combiné avec des projecteurs à arc voltaïque, l'éclai-
rage par incandescence permet d'atteindre à une intensité inconnue jusqu'ici, et il
permet aussi d'aller jusqu'à l'obscurité complète, que l'on n'obtient jamais avec le
gaz. On pourra ainsi, grâce à son emploi, dans un lever de soleil, obtenir par des
gradations insensibles toutes les teintes de la nuit, de l'aurore et du plein soleil,
ou bien, dans un orage, produire des effets subits de lumière, comme ceux des
éclairs. »
En somme, le théâtre installé dans le Palais de Cristal de Munich, a
montré, une fois de plus, la possibilité d'employer dans les théâtres les
lampes à incandescence, en les combinant, pour l'éclairage de la salle et
pour certains effets de scène, avec les grands foyers à arc voltaïque.
La question de l'éclairage électrique des théâtres en est arrivée à un
point tel que l'on peut dès aujourd'hui formuler une opinion au sujet de
son avenir.
L'éclairage des théâtres par les lampes à incandescence, combinées avec
les lampes à arc voltaïque, est appelé à prendre de plus en plus de dévelop-
£20* LES NOUVELLES CONQUÊTES DE LA SCIENCE
pemcnt. Le fait que la plupart des salles de spectacle sont aujourd'hui
munies d'une installation de gaz fort complète et très bien entendue, retar-
dera ce progrès; mais il sera, d'un autre côté, favorisé par deux autres
circonstances : la facilité avec laquelle on peut aujourd'hui écarter d'une
installation électrique tout danger d'incendie, et le besoin croissant de
lumière, besoin qui se fait sentir dans les théâtres, aussi bien que dans
tous les endroits publics et même dans nos habitations.
Cette dernière circonstance est aujourd'hui un fait incontestable. Elle est,
d'ailleurs, une conséquence de la progression toujours croissante que suit
le luxe de la décoration. Si l'on augmente les dorures, les peintures, les
ornements de toutes sortes, il faut nécessairement plus de lumière pour
les faire valoir, et les théâtres subiront forcément cette loi. Mais, dans ces
établissements, si l'accroissement de l'éclairage est obtenu au moyen du
gaz, on verra s'augmenter et croître dans une fâcheuse proportion tous les
inconvénients de ce dernier. En adoptant l'éclairage électrique, au con-
traire, on augmentera l'éclairage en supprimant ces inconvénients.
Eclairage électrique des musées et salons de peinture et de sculpture.
— Après la question de l'éclairage des théâtres, celle de l'éclairage des
ateliers de peinture et de sculpture, ainsi que des salons d'objets d'art,
a élé étudié avec grand soin, à l'Exposition de Munich. La vieille capi-
tale de la Bavière, si célèbre par ses écoles de peinture et de sculpture
et ses immenses richesses artistiques, ne pouvait manquer de réserver,
dans son premier concours électro-technique, une large place aux appli-
cations des nouveaux procédés d'éclairage dans les diverses manifestations
de l'art.
On sait que Munich, depuis sa fondation en 1168, vit successivement
s'élever ses divers monuments, qui semblent construits pour une immense
cité, quoiqu'elle ne possède pas aujourd'hui deux cent mille habitants, en
comptant la population des faubourgs. C'est surtout vers le dix-septième
siècle, pendant le règne de Maximilien Ier, que commença sa réputation
artistique. Ce prince ayant p^ssé plusieurs années de sa jeunesse en Italie,
en avait rapporté un goût très prononcé pour les arts. Il s'empressa, dès le
commencement de son règne, de donner à sa capitale un aspect de gran-
deur et d'élégance, qui faisait déjà l'admiration des étrangers. Les souve-
rains du siècle dernier, et le roi Louis en particulier, ont continué avec
ardeur les constructions de cathédrales, de palais et de musées, et c'est
déjà sous Joseph-Maximilien IV que fut tracé le plan du faubourg Maximi-
lien, qui est devenu la ville nouvelle, et où sont réunis à peu près toutes
L'EXPOSITION D'ÉLECTRICITÉ DE MUNICH 623
les grandes constructions modernes. C'est de 1825 à 1848, sous le règne
du roi Louis, que la plupart de ces édifices ont été construits. On peut admi-
rer, à divers points de vue, le nouveau Palais, l'église de Saint-Louis, la Ba-
silique, la Glyptothèque, la Pinacothèque, l'Odéon, la Bibliothèque, l'Univer-
sité, la Manufacture de peinture sur verre, la Duhmeshalle, la Nouvelle Pina-
cothèque, le Siégistor, l'Isarthor, la Feldhernhalle, la maison d'éducation
pour les demoiselles nobles, etc., etc. Presque tous ces monuments renfer-
ment des collections uniques au monde, qui ont attiré, dans ce milieu si
bien fait pour entretenir le feu sacré de l'art, une multitude de travailleurs,
dont quelques-uns ont acquis une grande célébrité.
Les antécédents de la ville de Munich et le culte des beaux-arts qu'elle
continue à honorer avec tant d'empressement, étaient de sûres garanties
des efforts qui seraient tentés, pendant l'Exposition de 1882, pour étudier
l'application de l'éclairage électrique, soit aux classes de dessin le soir, soit
pour les cours de peinture, soit enfin pour permettre d'étudier les chefs-
d'œuvre des maîtres à des heures beaucoup plus commodes, et sans être limité,
comme on l'a été jusqu'ici, par la durée si variable de la lumière du jour.
Aussi, dès que l'on commença à installer les diverses parties du Palais
de Cristal pour l'ouverture de l'Exposition d'électricité, quelques salles
furent-elles spécialement réservées pour montrer aux visiteurs les applications
de la lumière aux productions artistiques. Une galerie de tableaux, un modèle
d'école de dessin, une chapelle, avec ses effets de boiseries sculptées, ses
ornements gothiques et ses accessoires de toute sorte, avaient élé disposés
par le comité d'organisation.
La galerie de peinture, dont nous donnons, dans la figure 221, une vue
d'ensemble, devait au peintre Gedon l'heureuse disposition qu'elle présentait.
Des tentures rouges couvraient tous les panneaux de la grande salle, et
formaient un fond très bien compris pour faire ressortir les larges bor-
dures dorées des tableaux et surtout les œuvres peintes qu'elles entouraient.
Il y avait, pour les communications avec les salles voisines, trois riches
portes en simili-marbre, d'une architecture grandiose et sévère, qui s'har-
monisait on ne peut mieux avec la décoration générale un peu sombre.
Au centre de la pièce, un large bassin rectangulaire portait, en son
milieu, une vasque de laquelle s'échappait un jet d'eau, des plantes
vertes et des arbustes. Des figures décoratives, empruntées à la collection des
plâtres de l'Université, complétaient cet ensemble, que les rayons intenses
des lampes électriques à arc animaient et faisaient valoir avec un éclat in-
comparable. Du reste, ce n'étaient là que les parties accessoires, car dans
ectic galerie on avait pu réunir une série de toiles des premiers artistes de
624 LES NOUVELLES CONQUÊTES DE LA SCIENCE
Munich, parmi lesquels nous citerons : Gabriel Max, Franz von Lenbach,
Fritz Aug. Kaùîbacli, Piglhein, Hermann Schneider, Albert Kelïer, Joseph
Brandt, Gedon, Neubert, V. Miller, V. Cramer, qui avaient gracieusement
envoyé leurs œuvres. Les maisons Humpel-Mayr et Fleischmann de Munich,
Lehmann de Prague, avaient aussi mis des tableaux fort intéressants à la
disposition du Comité.
Quoique des expériences suivies n'aient pas pu être organisées pour ap-
précier les effets de lumière dans le salon de peinture, on a pourtant pu se
rendre compte des services que rendrait le nouvel éclairage, en remplaçant
la lumière du jour, et il a été démontré que les grands foyers à arc vol-
laïque pouvaient parfaitement suppléer la clarté solaire. M. Franz Van
Langbach s'était mis, dans son atelier, à la disposition du Comité, pour
prouver qu'il était possible de peindre à la lumière électrique. Le célèbre
peintre, chez lequel on avait installé une lampe cà arc voltaïque, fit des séances
de peinture, et montra qu'en dirigeant les rayons lumineux directement
sur la toile par la gauche et en arrière, on peut travailler comme en plein
jour. Il exécuta un portrait pendant ces intéressantes expériences, et on
put se convaincre que les modelés avaient la même finesse de tons que
dans les œuvres du même artiste accomplies pendant la journée.
Le Comité put ainsi acquérir la certitude que l'on peut, avec la lampe
à arc voltaïque de M. Schukart, qui fut employée dans cet essai, distinguer
sur la palette les plus délicates nuances et exécuter un mélange de couleurs
quelconques, pour produire tous les tons des carnations les plus tendres.
Dans l'atelier, de dimensions relativement restreintes et tout rempli d'ébau-
ches et d'études aux couleurs encore fortement accentuées, la lumière élec-
trique ne paraissait pas, comme on aurait pu s'y attendre, d'un ton
bleuâtre et froid ; elle était chaude comme la lumière solaire, surtout quand
on était resté dans la pièce pendant un certain temps.
Ces résultats montrent donc nettement qu'il serait possible de rendre
accessibles, le soir, les galeries et les musées ; ce qui constituerait un im-
mense avantage pour ceux qui se livrent aux études du dessin et de la
peinture, et activerait encore la production artistique.
D'après le rapport officiel de l'Exposition, les meilleures méthodes pour
obtenir un éclairage électrique convenant aux galeries d'art, seraient les
suivantes, qui, pour différentes raisons, n'ont pu être mises en pratique
au Palais de Cristal bavarois :
« La première méthode, dit ce rapport, était celle qu'avait mise en avant M l'in-
génieur Oscarvon Miller suivant le système de Jaspar; elle ne put être employée,
parce qu'on n'avait pas à sa disposition assez de lumière.
L'EXPOSITION D'ÉLECTRICITÉ DE MUNICH
G27
Il proposait d'éclairer le salon de peinture au moyen d'une lampe à arc vol-
taïque d'au moins 10000 bougies, placée de telle façon que le foyer restât caché
aux yeux des spectateurs et éclairât les tableaux par double réflexion. Une fon-
taine avec bassins, élevée au milieu de la salle, aurait servi à supporter cette
lampe et sa partie supérieure aurait été construite en forme de réflecteur. La
lumière émise par cette lampe et celle renvoyée par le réflecteur auraient élé
reçues et réfléchies par un plafond blanc et or auquel, pour donner un ton plus
chaud à la lumière, on aurait pu mêler une pointe de jaune. C'est par ce plafond
que la lumière aurait été renvoyée sur les murs et les parties basses de la salle.
On aurait obtenu par ce mode d'éclairage une lumière très régulière impres-
sionnant agréablement l'œil et qui, vraisemblablement, comme la lumière diffuse
en général, aurait fait un très bon effet sur les tableaux. On pouvait craindre
cependant que cet éclairage n'eût pas assez d'éclat pour donner aux tableaux toute
leur valeur. Des essais préliminaires, faits avant l'Exposition par la maison Rié-
dinger, en présence de plusieurs artistes, dans la grande salle des trois maures
d'Augsbourg, ont montré, comme cela avait été reconnu dans l'atelier de Lenbach,
que la lumière électrique directe augmente essentiellement l'effet des tableaux.
Une autre méthode d'éclairage de la galerie de peinture eût été de construire
dans cette salle un double plafond et de disposer dans l'intervalle un certain
nombre de réflecteurs dans l'intérieur desquels se trouveraient des lampes à arc.
La forme de ces réflecteurs est très importante, car on sait que la lumière à arc
envoie son cône de lumière surtout en arrière, et des réflecteurs placés au-dessus
de ce cône seraient complètement inutiles. Si l'on veut donc éclairer d'une façon
intense les murs d'une galerie de tableaux, il faut d'abord que la section transver-
sale du réflecteur soit placée obliquement à la muraille, en outre le profil de la
section doit être calculé de telle façon que la plus grande fraction possible du
cône de lumière soit embrassée par lui.
Cette méthode aurait l'avantage que la lumière vive n'éclairerait directement
que les murs destinés à être garnis de tableaux, tandis que, comme dans la pre-
mière méthode, le spectateur est complètement à l'abri de la lumière intense di-
recte de l'arc, de sorte qu'il peut se livrer sans trouble à l'examen des œuvres d'art. »
A côté de la galerie de peinture qui avait été aménagée pour montrer
combien les œuvres d'art peuvent être appréciées à la lumière électrique,
et quels services l'application des nouveaux procédés rendrait au public
en doublant la durée du temps pendant lequel les galeries et les musées
resteraient ouverts, on avait aussi voulu disposer un modèle d'école de
dessin.
Le peintre Langbach fit dans son atelier un grand dessin, pour prouver
que les dessinateurs n'auraient plus, à l'avenir, à compter avec les diffi-
cultés d'éclairage qui sont souvent si graves pour eux, lorsque des œuvres
importantes, commencées dans la période des courtes journées, doivent
être prêtes, comme chez nous, par exemple, pour le Salon annuel, dans le
courant du mois de Mars. Aujourd'hui que les procédés sont devenus
628'
LES NOUVELLES CONQUÊTES DE LÀ SCIENCE
suffisamment pratiques, les installations électriques ne tarderont pas à se
multiplier dans les ateliers particuliers, et ces terribles journées d'hiver
pendant lesquelles la nuit vient si vile, et qui ne permettent souvent que
des séances très médiocres, par suite des brouillards ou des nuages
obscurcissant le ciel, ne seront plus un obstacle insurmontable cà l'achève-
ment des travaux artistiques.
Comme l'Exposition de Munich avait été conçue dans un but tout à fait
pratique, il était naturel que celte importante question de l'éclairage
artistique lût étudiée avec soin, au point de vue expérimental; ce que n'a
pas manqué de faire le Comité d'organisation. Nous donnons dans la
figure 222 la vue perspective d'une salle disposée en école de dessin, avec
ses tables pour les élèves, ses modèles d'ornementation et divers spécimens
de moulages de la statuaire antique, tout cela éclairé par une série de
lampes à incandescence et n'attendant que les artistes en herbe et leurs pro-
fesseurs pour faire . apprécier la valeur du nouvel éclairage.
Cette démonstration a, du reste, été complète, comme on peut le voir
dans les lignes suivantes, que nous empruntons encore au Rapport officiel :
« Les essais faits en prenant en considération l'importance de nos écoles du
soir ont été particulièrement appuyés par la direction de l'école des beaux-arts et
de l'industrie de Munich, et le professeur Strâhuber a sacrifié une partie de ses
vacances pour s'occuper de l'organisation de la salle de dessin. Les résultats ob-
tenus furent très satisfaisants, car on reconnut qu'avec la lumière Edison, em-
ployée après que la maison Siemens et Halske eut retiré son concours, on pouvait
faire les dessins les plus délicats sans fatigue des yeux. Cela était dû en partie au
faible dégagement de chaleur et à la fixité complète de la lumière. Des essais de
dessin furent faits chaque soir par les élèves de l'école des beaux-arts et de l'in-
dustrie, et dans ce cas onput réunir un nombre d'expériences suivies qui, comme
nous l'avons dit, sont on ne peut plus favorables aux projets d'établissement
d'écoles de dessin du soir éclairées par les nouveaux procédés que fournit l'élec-
tricité. Des salles d'école et des amphithéâtres éclairés de cette façon constitueraient
un véritable bienfait, et plus tard, quand les prises d'installation de la lumière
électrique auront subi la réduction naturelle qui ne peut manquer de se produire,
et que l'application générale de cet éclairage aura fait son chemin, on ne pourra
plus comprendre comment on a pu si longtemps laisser compromettre, dans des
salles éclairées au gaz, la santé et la vue des enfants ainsi que celles des professeurs.
A l'heure qu'il est, même le prix du nouvel éclairage n'est pas trop élevé relati-
vement à ses précieuses qualités, pour que l'on ne s'empresse de l'adopter dans
tous les cours du soir où se réunit la jeunesse studieuse. »
Les considérations hygiéniques auxquelles se livre le rapporteur ne sont
certainement pas à négliger, la vue des enfants devant s'altérer bien vite
dans les études du dessin, si ces études sont continuées avec le triste éclai-
L'EXPOSITION D'ÉLECTRICITÉ DE MUNICII (531
rage dont nous disposions jusqu'ici. C'est donc une amélioration capitale
qui serait introduite dans tous les centres importants où se réunissent des
élèves pour les écoles de dessin du soir, pour les classes de modèle vivant
en peinture. Ce n'est plus même seulement une amélioration : c'est une
vraie création, puisqu'on rendra ainsi possible ce qui ne pouvait avoir lieu
dès que le soleil était descendu au-dessous de l'horizon.
Éclairage électrique des églises. — Nous avons souvent rappelé que
toutes les installations de l'Exposition électro-technique de Munich avaient
été organisées à un point de vue essentiellement pratique. Aussi, après
s'être occupé de l'art dans les musées et galeries, ainsi que dans les salles
d'école pour le dessin et la peinture, aussi bien que des travaux des peintres
à domicile, s'est-on préoccupé des effets à produire dans la mise en scène
religieuse, qui peut trouver dans les cérémonies du culte catholique de
puissants moyens pour frapper l'imagination des foules.
On avait construit, dans ce but, une chapelle, au caractère mystérieux,
avec des voûtes à ouvertures ogivales, portant des vitraux dans le genre
ancien. Dans l'intérieur, l'autel, aux sculptures gothiques, s'élevait majes-
tueusement au-dessus de quatre marches, et se trouvait entouré de grands
arbustes verts, qui faisaient ressortir, sous le rayonnement des rayons élec-
triques, la blancheur de la nappe, aux riches broderies. En avant, des
stalles en boiseries sombres, puis, sur les côtés, des écussons, des éten-
dards et l'armure de quelques preux chevaliers, formaient un décor des plus
réussis, comme couleur locale. Sur l'autel, un candélabre à sept branches
et des flambeaux étaient allumés, tandis que sur les dalles, un de ces ap-
pareils en fer forgé destinés à supporter les cierges que les fidèles viennent
offrir en ex-voto au saint du lieu, ornait le premier plan, comme le montre
notre dessin, qui a été fait d'après une photographie. Pour compléter l'il-
lusion, on avait voulu aller plus loin encore. Comme il eût été difficile de
placer à demeure, dans cette intéressante chapelle, un prêtre officiant de-
vant le public, un mannequin habilement drapé et représentant un prince
de l'Église, revêtu de ses riches vêtements sacerdotaux, était agenouillé au
pied des marches de l'autel, et semblait lire le livre sacré.
Pour fournir des renseignements plus précis sur ce dernier ordre d'ap-
plication de l'éclairage électrique, nous reproduirons les détails contenus
dans le Piapport de la Commission officielle, en ce qui concerne la partie
électrique appliquée à l'exercice du culte :
« L'éclairage de la chapelle était opéré, du dehors à l'aide d'une lampe à arc
Crompton. Il n'y a à priori aucun doute que l'on ne puisse éclairer de cette façon
une église aussi bien qu'une gare ou tout autre grand édifice. En effet, l'emploi
LES NOUVELLES CONQUÊTES DE LA SCIENCE
direct de l'arc a quelque chose de prosaïque et de profane, et l'on avait voulu es-
sayer comment on pourrait éclairer de l'extérieur un espace de ce genre avec des
foyers à arc, sans nuire à son caractère mystique.
M. Gedon avait organisé l'essai d'éclairage, de façon que la source ne vint agir
en plein que sur les parties où des effets marqués étaient justifiés au point de vue
artistique. Le reste de la nef se trouvait alors, relativement aux parties éclairées,
dans une sorte de demi-jour permettant parfaitement la lecture et portant à cette
concentration intérieure de l'esprit qui est nécessaire pour éveiller les sentiments
religieux. M. Gedon n'avait pas non plus perdu de vue que la lumière élec-
trique ne doit pas supprimer l'emploi liturgique des cierges, comme le montre
le cierge votai brûlant dans la chapelle.
Un accroissement de cet éclairage au moyen de lampes à incandescence aurait sans
doute produit un bon effet, car ces lampes se prêtent très bien à des cfiets décora-
tifs. Ce qui le prouve, c'est la couronne votive suspendue à l'entrée de la chapelle
qui était munie de lampes Greiner et Fricdricks, et qui produisait un très bel
effet.
L'éclairage de cette chapelle n'était qu'un essai, mais il a bien démontré la
possibilité d'éclairer dignement les églises au moyen de la lumière électrique.
L'intérieur de la chapelle a été photographié, ajoute le rapport de la Commission
allemande, à la lumière électrique par voie humide et a donné un bon résultat
après cinq quarts d'heure d'exposition. Le cliché obtenu fut ensuite soumis au
procédé i'autotypie de MM. G. Mcisenbach et Van Schmadel.
Dans ce procédé, destiné à utiliser la photographie directement pour l'impii
merie, les tons du négatif sont transformés par une méthode purement méca-
nique en lignes et en points et transportés ensuite sur une plaque de métal que
l'on fait mordre par un acide, mais ce transport exige une lumière très intense.
Lorsqu'il fait du soleil, la lumière du jour est suffisante, mais quand le ciel
est couvert il faut se servir d'une source artificielle. Il était tout naturel alors
de songer à la lumière électrique, et les essais faits ont montré qu'avec une
exposition de cinq heures à cinq heures et demie on pouvait fixer complètement
les traits et les points sur la plaque de métal. L'exposition au soleil n'exige que
deux heures et demie à trois heures, mais comme pour les essais avec
les lampes à arc on n'avait à sa disposition qu'environ 1200 bougies, on peut
admettre avec certitude qu'en employant une plus grande intensité lumineuse,
on pourrait réduire la durée de l'exposition au même temps qu'avec le soleil.
L'atelier d'autotypie de la fabrique d'art de M. Meisenbach travaille depuis cette
époque à la lumière électrique, provisoirement avec les lampes Schukart, de
1200 bougies chacune. Mais on s'occupe de remplacer ces foyers par d'autres
plus intenses. La majeure partie des reproductions autotypiques contenues dans
ce rapport a été transportée sur métal à la lumière électrique, et pour ce qui
concerne la vue intérieure de la chapelle (fig. 225), il est bon de faire remarquer
qu'elle est entièrement produite par l'électricité. »
Eclairage des places publiques et des rues. — Nous avons déjà dit que
dans les rues et places de la ville de Munich, six différents systèmes avaient
L'EXPOSITION D'ÉLECTRICITÉ DE MUNICH 635
permis de faire des éludes comparatives d'éclairage électrique. La Briem-
rerstrasse, si riche en constructions monumentales, avait de grands foyers
à arc voltaïque, d'environ mille bougies chacun. Les rues Arcis, Karl et
Sophie étaient éclairées par des foyers à incandescence. Dans la première se
trouvaient les lampes Edison ; dans les deux autres, divers autres systèmes. I
Dans le Palais de cristal, pour la salle du restaurant, le jardin, la biblio-
thèque et la salle de lecture, c'était aussi les lampes à incandescence qui
produisaient l'éclairage.
Transport de la force par l'électricité. — Les expériences faites à l'Ex-
position de Munich, par M. Marcel Deprez, pour le transport de la force du
village deMiesbach à Munich, furent l'événement capital de l'exposition bava-
roise. Mais comme nous nous sommes largement étendu sur cette question
dans la Notice sur l'Electricité force motrice, nous ne pourrons que mention-
ner ici pour mémoire la belle expérience de notre illustre compatriote.
Nous venons de passer en revue tout ce que présentait d'intéressant
l'Exposition de Munich, au point de vue des applications scientifiques et
artistiques, et nous avons constaté que les résultats obtenus étaient des plus
notables. L'Exposition électro-technique a donc pleinement justifié ses
prétentions, indiquées dans le journal La Lumière électrique, au moment de
l'ouverture, par M. le docteur Cornélius Herz, qui disait :
« L'Exposition de Munich a un caractère spécial. Bien que faisant appel aux
électriciens de tous les pays, elle a été conçue en partie dans un but local. Frappés
des importants progrès réalises dans ces dernières années à l'aide du courant élec-
trique, les organisateurs allemands ont songé à en faire profiter la capitale de la
Bavière avec d'autant plus de raison que cette ville se trouve à portée de grandes
chutes d'eau, d'une force d'environ 7000 chevaux, susceptibles d'être utilisées
pour la production du courant. Habitant une ville où les applications de l'élec-
(ricité étaient encore très rares, ils ont voulu se rendre compte par eux-mêmes de
ce -que peut faire ce merveilleux agent; mais ils ont voulu aussi que les expériences
faites pussent profiter à tout le monde. »
FIN DE L'EXPOSITION
d'électricité de musicu.
EPILOGUE
Dans les Notices que ce volume renferme, l'Éclairage électrique, — le
Téléphone et le Microphone, — l'Électricité force motrice, — nous avons
étudié avec détails, conformément au titre de cet ouvrage, les applications
récentes de l'électricité. Dans les revues que nous avons faites des deux
Expositions d'électricité de Paris et de Munich, nous avons trouvé l'occa-
sion de signaler rapidement un grand nombre d'instruments et d'appareils
représentant des applications très variées du même agent physique. Mais
nous n'avons pas la prétention d'avoir épuisé le sujet, et tracé le tableau
complet des récentes applicalions de l'électricité. La télégraphie, — la gal-
vanoplastie et l'électro-chimie, — la médecine et la chirurgie, — la
mécanique générale de l'électricité appliquée aux divers besoins de l'in-
dustrie et des arts, — les chemins de fer, — l'agriculture, — se sont
enrichis de quantité d'appareils utiles et pratiques fonctionnant par
la pile voltaïque ou les machines dynamo-électriques. Nous n'avons pu
mentionner ces divers appareils, n'ayant pas l'intention d'écrire un
traité complet des applications récentes de l'électricité, mais voulant
seulement faire connaître les plus importantes et les plus usuelles des
nouvelles acquisitions de la science dans l'ordre de faits qui nous occupe.
Combien notre tache eût été plus longue et plus difficile encore, si, au
638 LES NOUVELLES CONQUÊTES DE LA SCIENCE
lieu de nous borner aux acquisitions récentes de la science électrique,
nous avions voulu embrasser l'ensemble des découvertes faites dans le
domaine de l'électricité en mouvement, depuis l'origine de cette science,
c'est-à-dire depuis l'année 1800. Un écrivain et un savant que nos lecteurs
connaissent bien, M. Th. du Moncel, a entrepris et exécuté l'œuvre consi-
dérable consistant à faire connaître toutes les applications de l'électricité,
et cinq volumes in-8 ne lui ont pas suffi pour achever son magistral Exposé.
C'est que l'électricité est véritablement un agent universel, qui se mani-
feste dans les milieux les plus divers, dans l'air, dans la terre etdans l'eau,
que l'on trouve intimement mêlé à la vie des êtres organisés, comme aux
actions du monde minéral. La chaleur, la lumière, le son, le magné-
tisme, apparaissent sous son influence. Agent puissant et sans rival de
décompositions chimiques, l'électricité provoque aussi, par une apparente
et bizarre contradiction, les combinaisons des corps entre eux. Ajoutez
qu'elle a le privilège de franchir l'espace avec la rapidité de la pensée.
Toutes ces modifications profondes qu'elle produit dans la substance des
corps, bruts, ou vivants, la chaleur, la lumière, le son, l'aimantation, elle
peut les provoquer, grâce à un simple fil conducteur, d'un bout du monde
ù l'autre!
Quel est donc ce Protée mystérieux, ce sylphe aux mille bras, cet être
aux mille formes? Quelle indéchiffrable énigme il pose à la sagacité du
philosophe et du penseur, comme aux entreprises de l'expérimentateur et
du chercheur! L'esprit humain aura-t-il jamais la puissance d eclaircir ce
prodigieux mystère, jeté comme un défi à sa curiosité?
Considérez maintenant que nous connaissons l'électricité depuis bien
moins d'un siècle. C'est sur le phénomène de l'induction que reposent ses
plus extraordinaires applications, c'est-à-dire la télégraphie électrique, le
téléphone, le microphone, le transport de la force, l'éclairage électrique,
Or, le physicien à qui l'on doit la découverte de l'induction, Michel Faraday,
est mort en 18G8. Si, d'ailleurs, on voulait remonter à l'origine même,
à la naissance de la science de l'électricité en mouvement, on ne pourrait
aller plus loin que l'année 1800, date célèbre de la construction, par
ÉPILOGUE 030
Alexandre Yolta, de l'admirable instrument qui porte son nom. L'époque de
la naissance de l'électricité dynamique est si peu éloignée de la nôtre, qu'un
savant contemporain, le chimiste Chevreul, a assisté à la lecture du mé-
moire d'Alexandre Volta sur son « électro-moteur » à l'Académie des scien-
ces de Paris, et qu'il vous dira lui-même qu'il a vu, en 1801. « M. Volta »
montrer les effets physiques et chimiques de son appareil à la foule des
visiteurs et des curieux qui se pressait dans l'amphithéâtre du Muséum
d'histoire naturelle.
Si un intervalle aussi court a suffi pour nous révéler tant d'attributs
merveilleux et d'applications extraordinaires de l'électricité, que n'avons-
nous pas à attendre de cette même science, dans l'avenir? Tout annonce que
nous ne sommes qu'au début de nos surprises, et que des phénomènes d'un
ordre absolument inconnu aujourd'hui, nous seront révélés un jour, par
une étude plus approfondie du môme agent, grâce aux mille et un expéri-
mentateurs qui, dans les deux mondes, s'attachent à l'envi, et avec une
ardeur non pareille, à ce genre d'études.
Nous, cependant, chers lecteurs, estimons-nous heureux et montrons-
nous fiers d'assister à cette splendide évolution scientifique, d'être les con-
temporains, les témoins, les spectateurs, de tant de merveilles. Que cette
circonstance soit pour nous motif de nous attacher davantage et d'un
plus ferme cœur à la science et à son culte, de lui consacrer nos forces,
de lui sacrifier nos convenances et notre bien-être, et de travailler, dans
la mesure de notre pouvoir, à faire progresser une science, appelée certai-
nement à produire une véritable révolution dans les conditions d'existence
de l'humanité.
FIN DES APPLICATIONS NOUVELLES DE l'ÉLECTIUCITI' .
I
TABLE DES MATIÈRES
L'ÉCLAIRAGE ÉLECTRIQUE
I. Léon Foucault et le Dr Donné à l'hôpital des Cliniques. — Léon Foucault remplace le
soleil, dans le microscope solaire, par la lumière électrique en faisant usage de
charbon de cornue de gaz, — Première expérience publique d'éclairage par l'arc
voltaïquc, faite à Paris, sur la place de la Concorde, par Delcuil et Léon Foucault,
en décembre 1844. — Léon Foucault invente, en 18 48, le régulateur de la lumière
électrique. — M. Archereau, fait, en 1849, des démonstrations publiques de l'illu-
mination des grands espaces par l'arc voltaïque 4
fj. Premiers essais d'éclairage électrique faits en Angleterre, par W. Slaitc, en 1848. —
Lacasjagne et Thiers inventent un régulateur de la lumière électrique, et font, à
Lyon, des expériences d'éclairage. — Nouvelles expériences à Paris, de 1850 à 1856.
— L'éclairage électrique appliqué aux travaux de nuit. — Invention de nouveaux
régulateurs. — Le régulateur Scrrin. — La lampe Jaspar. 20
III. Suite des travaux de Léon Foucault. — L'expérience du pendule au Panthéon. — Le
gyroscope. - Travaux de Léon Foucault à l'Observatoire de Paris. — Mort de ce
physicien 26
IV. Invention de la bougie électrique. — La vie et les travaux de M. Paul Jablochkoff. —
Description de la bougie électrique. — Applications réalisées en 1870, 1878 et
1879, de l'éclairage électrique avec le système Jablochkoff 33
V. Modifications apportées au système de la bougie Jablochkoff. — La bougie Wii Je. — La
bougie Jamin. — La lampe-soleil. — Le système Werdermtnn 5i
VI. La vie et les travaux de Sir Humphry Davy '. 66
VII. Les premiers inventeurs de l'éclairage électrique par incandescence. — W. Starr, en
Amérique. — Sa mort mystérieuse. — Greener et Staite, en Angleterre. — Travaux
de M. de Chanzy. — Sa lampe à conducteur de charbon et à conducteur de platine. —
Accueil fait à celte invention. — Un ingénieur en chef des mines difficile à con-
tenter et un physicien bourru 92
VIII. Les lampes électriques russes. — Lampe à incandescence et à conducteur de charbon
de M. Lodyguine; ses défauts. — Lampe du même système de MM. Konn et Bouli-
guine. — Encore M. Jablochkoff; sa lampe à incandescence à conducteur de kaolin. 109
IX. Thomas Edison. — Sa vie et ses travaux 112
X. Les lampes à incandescence de M. Swan, de iN'ewcastle, de M. Lanc Fox, de Liverpool,
et de M. Hiram Maxim, de New- York H 7
XI. Moyens de produire lecouran; électrique destiné à l'éclairage. — ■ Les piles voltaïques.
— La pile de Bunsen et la pile au bichromate de potasse. — ■ Emploi de la pile au
bichromate de potasse pour l'éclairage du Comptoir d'Escompte, à Paris. — Les piles
accumulalrices de M. Gaston Planté. — ■ Travaux de M. Ga?ton Planté sur les courants
vollaïques secondaires. — Construction des piles deslinées à l'emmagasinement de
l'électricité. — Le laboratoire de la rue des Tournelles. — Application industrielle
faite par M. Faure, en 1880, des piles accumulalrices de M. Gaston Planté. — Des-
cription des accumulateurs en usage dans l'industrie de l'éclairage électrique. . . 160
i. ^ 81
642 TABLE DES MATIÈRES
XII. Production de l'électricité par le mouvement. — Machine électro-magnétique de la
Compagnie V Alliance. — Les machines dynamo-électriques. — La machine Gramme.
— La machine Werner Siemens. — Les machines analogues aux types Gramme et
Siemens * 489
XIII. Revue des principales applications de la lumière électrique. — Éclairage des places
publiques et des rues. — Expériences faites à Paris, à l'Avenue de l'Opéra et à la
place du Carrousel. — L.'éclairage des places publiques et des rues en Angleterre, en
Suède, en Allemagne. — Divers systèmes de réflecteurs applicables à la lumière élec-
trique. — Les réflecteurs de la Compagnie Lyonnaise. — Le réflecteur Million essayé
à Paris, en 1881, — Le réflecteur américain Partz. — Système de réflecteur em-
ployé à San-José (Californie) 214
XIV. La lumière électrique appliquée à l'éclairage des chantiers de nuit. — Son emploi pour
l'éclairage des ateliers et des manufactures. — L'éclairage électrique des ateliers de
filature et de tissage. — L'éclairage électrique dans les imprimeries. — La lumière
électrique dans les Musées. — L'éclairage des gares de chemin de fer 232
XV. La lumière électrique dans les phares. — Substitution de la lumière électrique aux
lampes à huile et à essence minérale, dans les deux phares de la côte du Havre, en
1863. — L'éclairage électrique au phare du cap Gris-Nez, en 1868. — Emploi gé-
néral de l'électricité pour l'éclairage des phares français, arrêté en principe en 1882.
— ■ Le phare de Planier, à Marseille. — Description de son appareil d'éclairage et du
système à feux éclipsés. — Les phares électriques anglais. — Autres tours à signaux
éclairées par l'électricité dans les diverses parties du monde 245
XVI. La lumière électrique à bord des navires. — Premiers essais faits de 1855 à 1871. —
Le yacht du prince Jérôme Napoléon. — Expériences de la Compagnie translatlantique
française sur le Saint-Laurent, le Coligny, etc. — Mêmes essais faits par la marine
autrichienne et la marine russe. — La découverte de la machine Gramme décide
l'adoption générale de la lumière électrique à bord des bâtiments transatlantiques
français. — La marine militaire, en France et à l'étranger, adopte l'éclairage élec-
trique. — Services rendus par les fanaux électriques des bâtiments cuirassés pen-
dant la guerre de Tunisie, en 1882. — Les fanaux électriques et les bateaux tor-
pilleurs. — iimploi de l'illumination électrique pour les reconnaissances militaires par
les armées en campagne. — La lumière électrique au siège de Paris en 1871. . . . 252
XVII. La lumière électrique sur les trains de chemins de fer. — Dispositiou du fanal élec-
trique sur une locomotive. — L'éclairage de l'intérieur des wagons par l'électricité. 275
XVIII. Éclairage des travaux sous-marins par l'électricité. — Éclairage général de l'eau pro-
fonde et éclairage particulier de l'ouvrier scaphandrier. — L'électricité appliquée à
la pèche de nuit. — Incertitude de la question. — La pèche par l'électricité est-elle
licite? . . 281
XIX. L'éclairage électrique des théâtres. — Dangers et inconvénients du gaz, dans les
théâtres. — L'éclairage électrique à l'Opéra de Paris, à l'Hippodrome, au théâtre du
Châtelet. — Les lampes à incandescence Swan, au théâtre Savoy, de Londres. —
Essai du même système et des piles accumulatrices au théâtre des Variétés, h Paris,
en 1882-1883. — Le système Edison au théâtre de la ville de Briinn, en Roumanie,
et au théâtre du Parc, à Bruxelles — La lumière électrique dans les jardins publics,
— Le Concert des Champs-Elysées, à Paris. — Le Prado, à Madrid 28
XX. L'éclairage électrique à domicile. — Projets de M. Edison pour la distribution de l'élec-
tricité au moyen d'usines centrales, dans un quartier de New-York. — Tableau des
avantages de l'électricité, comme agent d'éclairage à domicile. — Conclusion géné-
rale concernant la lumière électrique comparée aux autres modes d'éclairage. . . . 509
LE TÉLÉPHONE ET LE MICROPHONE
M. Graham Bell à l'Institution des sourds-muets de Boston. — Ses premiers essais pour
la transmission de la parole à distance. — Travaux des physiciens des deux mondes
qui ont mis M Graham Bell sur la voie de la création du téléphoii*. — Helmholtz
TABLE DES MATIÈRES
043
reproduit la voix par les vibrations d'un diapason. — Le professeur Page crée la mu
sique galvanique. — Découverte du premier téléphone musical par le maître d'école
allemand Philippe Reiss. — La vie et les travaux de Philippe Reiss 315
H. M. Graham Bell, s'inspirant des travaux de Philippe Reis, est amené à la construction de
son premier téléphone : V oreille-téléphone. — Deuxième appareil de M. Graham
Bell : le téléphone à pile et à membrane d'or. — Troisième forme du téléphone» de
M. Graham Bell : le téléphone à pile et à membrane animale encastrant une mem-
brane de fer 556
III. Ce qui se passa le 24 février 1876, dans le bureau du directeur des patentes améri-
caines de Washington. — Le téléphone à pile de M. Graham Bell et le téléphone à
pile de M. Elisha Gray se trouvent face à face. — Un conflit judiciaire. — Comment
les tribunaux américains proclament M. Graham Bell l'inventeur du téléphone, et ce
qui s'ensuivit 545
IV. Comment M. Graham Bell a pu être conduit à la découverte du téléphone magnétique.
— Le télégraphe à ficelle amène M. Graham Bell à l'idée d'un téléphone sans pile. —
Ce que c'est que le téléphone à ficelle. — Obscurité de son origine. — Description
du téléphone magnétique de M. Graham Bell. — Effet produit par cette invention à
l'Exposition de Philadelphie. — Sir William Thomson et l'Empereur du Brésil pa-
tronnent, en Europe, l'invention américaine. — Succès du téléphone en Amérique.
— Expériences publiques faites par l'inventeur, de Boston a Salem. — Le téléphone
de M. Graham Bell fait son apparition en Europe 357
V. Perfectionnements apportés en Amériqne et en Europe, au télégraphe électro-magné-
tique de M. Graham Bell. — Le téléphone Gower. — Le téléphone à pile de M. Edi-
son. — La découverte du microphone venant perfectionner le transmetteur du télé-
phone de M. Graham Bell 308
VI. M. Th. du Moncel, sa vie et ses travaux 375
VII. M. Hughes, inventeur du télégraphe imprimant et du microphone. — La vie et les dé-
couvertes de M. Hughes 379
VIII. Description du microphone et de ses effets. — Dispositions diverses données, en France
et en Angleterre, au microphone. Le microphone employé comme transmetteur du
téléphone Bell 383
IX. Les divers systèmes de téléphonie à l'Exposition d'électricité de Paris en 1881. —
Succès du téléphone de H. Graham Bell. — Les auditions de l'Opéra et leur influence
pour la vulgarisation de la téléphonie. — Etablissement de la correspondance par le
téléphone en Amérique et en Europe. — Le transport à grande distance reste le
seul desideratum de la téléphonie. — Limites actuelles de la portée du téléphone.
— Les appareils téléphoniques du Dr Herz pour les transmissions à grandes distances.
— Système de M. Van Rysselberghe, de Bruxelles. — Le système llopkins et les
expériences de transmission à grandes distances faites en 1883, de New- York à Chi-
cago et Cleveland 394
X. Les applications du téléphone aux usages domestiques. — La correspondance par le té-
léphone, entre particuliers. — Disposition des fils le long des égouts. — La salle
des rosaces. — Organisation des bureaux téléphoniques. — Le bureau central et l'in-
stallation chez l'abonné. — Description des bureaux de correspondance de la Com-
pagnie des téléphones, à Paris. — Le bureau central de l'Avenue de l'Opéra. — Le
bureau central de la rue Lafayette 411
XI. La correspondance téléphonique dans les villes de France. — Le téléphone à l'étranger.
— Appareils téléphoniques, et mode d'installation des fils, en France et à l'étranger. 454
XII. Les applications du téléphone à l'art militaire, ' la marine, aux arts industriels. —
Les auditions téléphoniques des représentation. àtrales. — L'opéra à domicile.
— L'opéra à tous les étages. — Le téléphone i iustice, ou les murs ont des
oreilles. — Les cours d'eau souterrains et le micr. e 443
XIII. Un peu de philosophie à propos de téléphonie 459
644
TABLE DES MATIÈRES
L'ÉLECTRICITÉ FORCE MOTRICE
I. La révolution par la science 4C3
II. Principes sur lesquels repose l'emploi de l'électricité comme force motrice : l'ai
lion mutuelle des courants électriques; — l'aimantation artificielle par les cou-
rants; — l'électricité d'induction 467
fil. François Arago ; sa vie et son œuvre 468
IV. André-Marie Ampère; sa vie et ses découvertes en électricité 478
V. Michel Faraday ; sa vie et ses découvertes en électricité 489
VI. Sir William Thomson; ses travaux relatifs h l'électricité 496
VII. Première période de la création des moteurs électriques. — Principe physico-méca-
nique sur lequel repose le jeu des moteurs électriques de la première période. —
Expérience de Jacobi, en Russie, sur la Néva, en 1839. — Les moteurs électriques
de Gustave Froment 500
VIII. Défaut des moteurs électriques fondés sur la simple attraction magnétique 508
IX. Les petits moteurs électro-magnétiques. — Le moteur de M. Marcel Deprez et ses ap-
plications. — Le moteur Trouvé et ses applications. — La navigation électrique. . 210
X. Découverte de la réversibilité des machines dynamo-électriques. — Importance fonda-
mentale de cette découverte 519
XI. Labourage et autres travaux agricoles accomplis par le transport de la force au moyen
de l'électricité, en 1879. — Appareil de MM. Chrétien et Félix, à Sermaize. — Le
tramway électrique de M. Werner Siemens expérimenté h Berlin en 1880, en 1881
et à l'Exposition d'électricité de Paris. — M. Werner Siemens, de Berlin, ses travaux.
— Les frères Siemens 522
XII. M. Marcel Deprez, sa vie et ses travaux. — Les appareils de M. Marcel Deprez pour le
transport de la force par l'électricité à l'Exposition d'électricité de Paris en 1881. . 536
XIII. Difficultés propres au transport de l'électricité à grande distance. — Travaux de
M. Marcel Deprez. — Expérience faite à l'Exposition de Munich, en 1881. — Expé-
rience faite à Paris, en 1883, à la gare du chemin de fer du Nord. — L'expérience
de Grenoble . . 540
XIV. [,a science se venge de ses détracteurs par de nouveaux bhntaits 556
L'EXPOSITION D'ÉLECTRICITÉ DE PARIS, EN 188h 561
L'EXPOSITION D'ÉLECTRICITÉ DE MUNICH, EN 1882- 597
FIN DE LA TABLE DES MATIÈRES
DES APPLICATIONS NOUVELLES DE L'ÉLECTRICITÉ
CORDE1L. — IMPRIMERIE B. RENAUDET.
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